‹ Histoire du romantismeChapitre 8 sur 37 · AUTRES MÉDAILLONS. — PHILOTHÉE O'NEDBY · texte numérisé non relu

AUTRES MÉDAILLONS. — PHILOTHÉE O'NEDBY

sentier qui conduisait à son seuil littéraire s'effaça rapidement sous les mousses, les ronces et les végétations parasites. Un chagrin inconnu plus ou moins mal dévoré, cette immense fatigue qui suit parfois chez les jeunes poètes un trop violent effort intellectuel, le désaccord du réel et de l'idéal, une de ces causes ou toutes ces causes ensemble, peut-être aussi le regret ou le scrupule de certaines audaces, avaient-ils recouvert de leurs cendres grises le poète de Feu et Flamme. Il s'était retiré du petit cénacle où il flamboyait et pérorait jadis, et Ton avait perdu sa trace, comme cela arrive trop souvent à ces jours de dispersion où s'écroulent les Babels du rêve qu'élèvent en commun les compagnons de l'idée quand ils ont vingt ans.

Par son âge, il était notre contemporain, c'est-àdire qu'il avait atteint sa majorité après 1830, car dans celte école nous étions précoces et nous aurioqp tous pu, comme lord Byron, écrire sur notre premier volume en vers : Poésies d'un mineur.

Quand Philothée O'Neddy fréquentait la cave de Petrus et la boutique de Jehan, — le jeune statuaire avait installé son atelier dans une boutique de fruitière, au coin de la rue Vaugirard, en face de cette fontaine ornée d'un bas-relief représentant une nymphe vue de dos où s'ajuste assez bizarrement un robinet de cuivre, — c'était un garçon qui offrait cette particularité d'être bistré de peau comme un mulâtre et d'avoir des cheveux blonds crêpés, touffus, abondants comme un Scandinave ; ses yeux

étaient d'un bleu clair, et leur extrême myopie en rendait le globe saillant; sa bouche était forte, rouge et sensuelle. De cet ensemble résultait une sorte de galbe africain qui avait valu à Philolhée le sobriquet d'Othello.

On ne connaissait pas, par exemple, sa Desdemona, mais à coup sûr il n'avait pas d'Yago, car il était très-aimé dans la bande. Son lorgnon ne le quittait pas ; il le portait au lit et le gardait sur son nez même en dormant; sans l'inséparable binocle il ne pouvait, disait-il, distinguer ses rêves et perdait tous les enchantements de la nuit. Les charmes poétiques des sylphides, les attraits provoquants des gracieuses succubes qui hantent Theureux sommeil delà jeunesse, se confondaient dans un vague brouillard.

Le caractère qu'on retrouve dans tous les débuts de ce temps-là est le débordement du lyrisme et la recherche de la passion. Développer librement tous les caprices de la pensée, dussent-ils choquer le goût, les convenances et les règles ; haïr et repousser autant que possible ce qu'Horace appelait le profane vulgaire, et ce que les rapins moustachus et chevelus nomment épiciers, philistins ou bourgeois ; célébrer Ta mour avec une ardeur à brûler le papier, le poser comme seul but et seul moyen de bonheur, ^ sanctifier et déifier TArt regardé comme second créateur : telles sont les données du programme que chacun essaye de réaliser selon ses forces, l'idéal et l«es postulations secrètes de la jeunesse romantique.

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