‹ Histoire du RoussillonChapitre 32 sur 241 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

quent avant l'autre. Est-il probable que les Romains, si économes du terrain qu'ils consacraient à leurs voies militaires, ayant déjà de Salsulis à Juncaria une route passant par Ruscino et Illibéris , les deux villes les plus considérables du pays, en aient construit une autre peu distante de l'ancienne, beaucoup plus longue, et ne passant point par ces villes? Une seule communication dans cette partie, entre les deux royaumes, a toujours paru ^suffisante dans les temps modernes, où le mouvement commercial est certainement plus fort qu'il ne fut jamais sous la domination romaine. Pourquoi, sur un simple énoncé de V Itinéraire , admettrions-nous une seconde route, dont on ne trouve aucunes traces sur le terrain, aucuns indices dans les chartes du moyen-âge , ni dans les traditions locales, et qui parait avoir été inconnue a tous les auteurs antérieurs à la chute de l'Empire d'Occident? Tous les lieux mentionnés par ces écrivains se trouvent en effet sur l'autre. Nous avons fait voir plus haut que la route de la Tahle de PeuUnger est la même que la seconde de Vltinéraire : leur différence apparente vient de ce qu'elles sont données par deux documents dont l'objet n'est pas le même. Dans la Table, on voulait faire connaître les côtes, les montagnes, les rivières, les routes, les provinces, les villes de l'Empire; dans Vltinéraire, au contraire, on n'a cherché qu'à indiquer les noms et les distances des stations situées sur les routes. La diversité apparente des deux voies de Vltinéraire pourrait provenir d'une cause bien simple : il suffit que l'administration romaine ait cru, par un motif quelconque, devoir changer la place de certaines stations , pour que Vltinéraire, composé de tableaux de routes dressés en divers temps, nous présente aujourd'hui deux descrip-^ lions différentes d'une même voie.

Déterminé par toutes ces considérations , nous adoptons sans hésiter le système d'une seule voie romaine à travers le Roussillon.

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Une conjeclure assez naturelle nous donnerait l'étymologie du nom de Stabtdum, que porte la cinquième station. Lors de la construction du Castrum Helenœ, la population d'Illibéris dut s'y porter. L'ancien bourg, réduit à quelques hôtelleries, conserva la station, qu'on ne plaçait jamais dans un lieu fermé, et elle aura pris avec le temps le nom de Stabalum, des édifices où elle était établie.

Cette hypothèse d'une seule voie romaine traversant le Rottssillon sans s'éloigner de la mer, je ne l'ai adoptée qu'après avoir fait de vains efforts pour placer les trois routes décrites dans Vliiinéraire ou la Table de Peutinger, ou simplement deux de ces voies. Elle s'accorde mieux avec le système voyer des Romains. La direction que j'ai donnée à cette route, est la seule qui soit indiquée par les auteurs, par les faits historiques, par les traditions locales, par les actes anciens, par une suite d'inscriptions. Enfin, c'est sur cette route, ou dans son voisinage , que l'on trouve tous les lieux , tels que Scdsulis, Rusdno, lUiberis, Heletia, Caucoliberis , Templum Veneris, Cervaria, les trophées de Pompée, mentionnés dans les historiens ou les géographes de l'antiquité.

Nous sommes loin de prétendre qu'il n'y eût pas dans nos montagnes d'autres passages praticables, même pour les charrettes romaines : leurs voies ne dépassant guère trois pieds, elles pouvaient suivre des chemins qui n'avaient que huit pieds de largeur; mais sur ces routes de traverse on n'établissait ni mutationes ni mansiones, et les itinéraires n'en ont jamais fait mention. On les appelait simplement viœ, sans joindre k ce nom, comme a celui des grandes routes, l'épithète de militares, ou toute autre dérivée du nom propre ou de la dignité du personnage qui les avait fait construire.

Nous avons négligé deux sites, dont le nom muiaiionci^

parait avoir le plus grand rapport avec une voie romaine. Notre motif a été, qu'éloignés de la direction de la route ; n'étant mentionnés ni par les itinéraires ni par aucun auteur ancien , le nom latin sous lequel on les désigne pour la première fois dans des chartes écrites cinq ou six siècles après la chute de l'Empire d'Occident, pourrait bien être une transformation bizarre de celui qu'ils portaient dans la langue vulgaire de ce temps. Nous en donnerons un exemple en citant le nom de Canamals, qu'on a rendu en latin par Canibus malis, et celui de Custodia, par lequel, dans les chartes du onzième siècle, on a désigné un village du second arrondissement, connu auparavant, comme il l'est encore aujourd'hui, sous le nom de Costuja ^

On s'étonnera peut-être de ne trouver aucune trace de pont sur les points où notre voie traversait la Tet et le Tech. Ces ponts peuvent avoir été faits en bois, genre de construction usité chez les Romains, et, de nos jours encore, dans les pays couverts de forêts, comme l'était alors le nôtre. D'ailleurs, auraient-ils été construits en maçonnerie, soumis, comme les autres édifices, a toutes les causes de destruction qui ont fait disparaître dans ces mêmes lieux des villes entières; exposés de plus aux dégradations occasionnées par les torrents impétueux sur lesquels ils étaient établis, ces ponts n'ont pu se soustraire a la ruine générale du pays, et leurs débris sont probablement cachés sous les sables et les terres qui ont si fort exhaussé le lit de nos rivières et les plaines environnantes. On demandera sans doute quand et pourquoi

I Ce nom avait fait soupçonner avec raison à un savant moderne, qu'il pouvait y avoir eu

dans ce lieu uu poste militaire romain, d'où lui serait venu le nom de Cxutodia. Hais si Ton

coufêrc cnlr'eux les arlidcà 138, 139, Itâ cl 401 du Marca Hispanica, on so convaincra

bientôt que le nom primitif était Costuja, transformé pour la premiùrc fois en celui rie

Cmtodia par le pape StMije IV , dans une bullr do ÎOH.

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cette ancienne route fiit abandonnée et remplacée par celle qu'on suit aujourd'hui. Il est plus aisé de soupçonner les motifs de ce changement que d'en préciser l'époque. Le Roussillon, envahi à plusieurs reprises par les Sarrasins et les hordes africaines, leurs auxiliaires, vit, dans le huitième siècle, détruire ses villes, brûler ses villages, massacrer ses habitants, si on ne les amenait captifs au fond de l'Espagne. Probablement mal entretenue depuis la décadence de la puissance romaine, l'ancienne voie militaire, ne traversant plus en quelque sorte qu'un désert, fut abandonnée pendant plus de soixante ans à l'action lente mais continue des éléments, et aux ravages des nombreux torrents qui la traversaient. Charlemagne vint en An, et fit, sans doute, réparer ce chemin, indispensable pour communiquer avec ses conquêtes audelà des Pyrénées. A la mort de ce grand homme, la Marche d'Espagne étant mal défendue par ses faibles successeurs , le Roussillon fut exposé k de nouvelles dévastations de la part des Infidèles. Les Normands ravagèrent a leur tour ce malheureux pays. A ces brigands succédèrent les Maures , qui , établis aux lies Baléares , ne cessèrent d'infester nos côtes pendant les xc, XI® et xiie siècles. Peu éloignée de la mer, la route d'Espagne était fort exposée aux incursions subites de ces pirates, singulièrement favorisés par les criques nombreuses que l'on trouve de Collioure à la frontière. On se dégoûta sans doute d'un chemin peu sûr. Cependant Ruscino avait disparu; Elne avait été pillée plusieurs fois; Perpignan, au contraire, plus éloigné de la mer, s'agrandissait tous les jours par la protection spéciale des Comtes. Ces motifs réunis engagèrent a abandonner l'ancienne voie , pour suivre une autre roule allant de Saiscs au Perthus , et passant par la nouvelle

ville. Aussi Y dès l'an il 96 il est parlé du pont de Perpignan sur la Tet, soit qu'on l'ait construit pour répondre a la nouvelle direction de la route, soit que sa construction antérieure ait contribué k provoquer cette nouvelle direction ^ Une charte de 966 indique, qu'à cette époque, on suivait encore l'ancienne route, qu'on pratiquait aussi en 1207; car le 9 des calendes de décembre de cette année, Pierre II ordonne aux marchands et autres voyageurs qui suivaient le chemin de l'Écluse pour entrer en Catalogne, de passer désormais avec leurs marchandises par Collioure et Banyuls. Ce fut encore par ce même chemin, qu'après leur capitulation, en 1642, les garnisons espagnoles de Perpignan et de Salses lurent renvoyées k Roses, avec armes et bagages.

1 Eu 1196. le roi d'Angon. Alphonse II. en fit don, ainsi que des terrains voiaini, aux Hospitaliers, à charge d'entretien.

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