CHAPITRE NEUVIÈME
Le Roussillon servant a lier les États de ce prince ^en Espagne , avec ses terres en France , était pour lui une possession fort importante; aussi témoigna-t-il toujours une grande affection pour ce pays. Il résidait souvent à Perpignan, où l'attiraient les guerres fréquentes qu'il eut à soutenir contre le Comte de Toulouse au sujet de la Provence. Il fit son testament dans cette ville, en décembre 1194, et y mourut le 25 avril 1196. Il laissa à Pierre, i (96. son fils aîné, le Royaume d'Aragon , les Comtés de Barcelone, de Roussillon, de Cerdagne, de Confient, de PaHas, et, en général, tous les droits qu'il avait sur les pays compris entre Béziers et la vallée d'Aspe ou d'Oléron. Les Comtés de Provence, de Millaud, de Gévaudan, furent le partage d'Alphonse , le second de ses fils. H destinait Ferdinand , le troisième , à prendre l'habit religieux dans le mcmastère de Poblet. Il laissa ses enfants sous la tutelle de sa femme. Parmi les nombreuses libéralités qu'il fit aux églises de ses États, celles du Roussillon ne furent pas oubliées : les monastères de Saint-Michel-de- Cuxa et de Sainte-Marie d'Arles reçurent une rente de deux cents sols ; il en légua une de cent cinquante k ceux de Saint- Martin et de Saint -André, ainsi qu'au prieuré de Comeilla. Il laissa trois cents sols, une fois payés, k l'église de Perpignan, pour l'achat de deux calices. Sa veuve ne vécut pas en bonne intelligence avec son fils Pierre II, Roi d'Aragon; et k l'expiration de sa tutelle, elle se retira, vers l'an ISOO, au monastère de Sixéna, qu'elle avait fondé, et où elle mourut en 1208.
Nous trouvons plusieurs chartes émanées de Pierre II , encore mineur, où il n'est fait aucune mention de sar tutrice. De ce nombre, est celle où il institue le gouvernement municipal k Perpignan. Il confirma, au commencement de son règne, la donation du Roussillon et de la
Cerdagne, faite par son père a Don Sancho. Celui-ci ne jouit de ces Comtés qu'à titre d'apanagiste, et quoiqu'il reçoive souvent dans les chartes le titre de Comte, il se contenta de prendre celui de Seigneur du Roussillon et de la Cerdagne. Marié avec Dona Sancia Nuno, fille de Don Nuno de Lara, on des premiers Seigneurs de la Castille, il en eut un fils nommé Nuno-Sancho.
Quoique très proche parent du comte Alphonse de Provence, le Seigneur du Roussillon avait pris parti contre lui dans la guerre qu'il faisait au Comte de Forcalquier. Le Roi d'Aragon termina ce différend au moyen du traité d'Aigues-Mortes, dont il fut le médiateur. Il partit de Ik accompagné de son oncle Sancho, et se rendit à Montpellier, où il épousa, le 15 juin 1204, Marie, fille et héritière du Seigneur de cette ville. Le Roussillon, depuis Salses jusqu'à l'Écluse , fut assigné pour douaire à cette princesse, et Sancho figure parmi les garants de cette stipulation. II accompagna ensuite le Roi en Provence, 4212. et de là à Rome. Il le suivit encore en 121S, dans la guerre contre les Infidèles, et se trouva avec son fils Nuno à la fameuse bataille d'Ubéda ou de las Navas de Tolosa, gagnée sur les Maures, le 16 juillet de cette année, par les Rois de Castille, de Navarre et d'Aragon. Les troupes de ce dernier étaient à l'arrière-gàrde, suivant Zurita ; à la {gauche, suivant d'autres : mais tous les auteurs conviennent qu'elles contribuèrent puissamment à la victoire. Le Roi y fut blessé d'un coup de lance; Nuno et son fils s'y distinguèrent : celui-ci , quoique très jeune , fut armé Chevalier, par le Roi , sur le champ de bataille. Plusieurs guerriers du Roussillon faisaient partie de l'armée aragonaise : les historiens catalans citent particulièrement GuUlaume d'Oms et Arnauld de Banyuls. .Les Comtes de Roussillon avaient commencé à travailler
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à rémancipation des habitants de ce pays ; les Rois d'Aragon les imitèrent. Devant consacrer un article à la ville de Perpignan, nous entrerons dans quelques détails au sujet du régime municipal qui y fiit établi en 1197 par Pierre IL- Hais, pour faire mieux apprécier les changements opérés à cette époque, nous croyons devoir donner un extrait de l'acte d'aflranchissement de Saint-Laurentde-la-Salanque * :
« Le 22 février 1213, Pierre second, du conseil et ^ 4215. consentement de son très cher cousin Nuno, Seigneur particulier de ce lieu, affranchit les habitants de cette commune de tous droits et servitudes auxquels ils étaient tenus; accorde la faculté de vendre, d'échanger leurs biens, et d'en disposer par testament. Il assure aux plus proches parents, jusqu'au quatrième degré, la succession de ses sujets morts intestats. Il règle, qu'à défaut de parents de ce degré, on fera trois parts de l'héritage, dettes payées : le Bailli royal, assisté de trois prud'hommes du Ueu, recevra et distribuera en bonnes œuvres le premier tiers; le second appartiendra au Roi; le troisième aux parents jusqu'au septième degré, et, à leur défaut, au Roi. Les habitants sont exemptés de tout péage, droit ou service, hors celui d'host ou chevauchée. Chacun pourra faire du sel pour les besoins de sa famille, ou l'acheter au même prix que le Roi. Il est défendu aux Baillis ou Viguiers de forcer les habitants d'assister k des plaids tenus ailleurs que dans leur village ou son territoire. » En 1242, Jacques l^^ confirma ce privilège, toutefois en se réservant le droit d'établir des leudes ou péages.
Pierre, zélé catholique, avait chassé de ses États les Albigeois et leurs fauteurs. Par dévoûment au Pape, il
1 Communiquii par M. de SaiaUMalo.
avait mécontenté ses sujets^ en soumettant son royaume à un tribut de deux cent cinquante marmodins en faveor de la Chaire de Saint-Pierre. Beau-frère du Comte de Toulouse, parent ou ami de plusieurs autres Seigneurs attaqués par les Croisés , il ne leur avait donné aucun secours. À la vérité, une garnison catalane avait défendu pendant près de quatre mois le château de Termes, contre Simon de Montfort; mais le Roi n'avait pris aucune part k cette défense. Raymond de Termes, maître de ce fort, et mari d'Erméninde de Corsavi, fille d'un des principaux Seigneurs du Roussilton, avait recruté parmi les vassaux des parents de sa femme S Ist majeure partie de cette valeureuse troupe, devant laquelle auraient échoué les Croisés, si elle avait pu se défendre aussi aisément contre les maladies que contre leurs attaques. Loin d'être l'ennemi de Montfort, Pierre lui avait confié son fils, âgé de trois ans, pour être élevé sous ses yeux, en attendant qu'il pût se marier avec sa fille. Cependant, il crut devoir arrêter cet ambitieux, qui , sous prétexte de religion, ne visait qu'k s'emparer des États du Comte de Toulouse. Il marcha donc au secours de ce prince; mais, ayant imprudemment livré, auprès de Muret, un combat aux Croisés, 4213. il y périt le 17 septembre 1215. Si, moins fougueux, il avait suivi les conseils de son oncle Sancho et de quelques autres Seigneurs, qui l'engageaient à ne rien tenter avant l'arrivée des renforts qu'ils lui amenaient, il aurait pu jouer le rôle glorieux de pacificateur, et l'Âragén ne se serait pas trouvé dans la situation la plus critique. En
1 Cette dame eut deux fils : Olirier de Termes , Talné , tai un des plus braves chenlien de son temps. Après avoir suivi Jacques T' d'Aragon à la conquête de Majorque , il accompagna saint Louis dans ses deux croisades , et mourut le iS août 1275 , dans la Terre-Sainte, où il avait été envoyé en avril 1273 . par Philippe-le-Hardi , à la tète de vingt-cinq chevaliers et cent arbalétriers. Raymond de Serralongue . qui portait ce nom d'une terre de sa mère silui2e en Houssillon , fut le second fils d'Erméninde de Corsavi.