‹ Histoire du Roussillon, publ. et augmentée de quelques nouveaux documents historiques par leChapitre 126 sur 282 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

réelle. De tous les actes de la prétendue tyrannie du Roi de Majorque, un seul serait prouvé, s'il pouvait l'être par l'unique témoignage de son mortel ennenii : c'est celui d'avoir fait pendre des habitants de Perpignan, pour s'être rangés du côté de Pierre, contre leur légitime Souverain ' . Après la prise de Collioure, les Àragoriais refusèrent de marcher, parée qu'ils n'étaient pas payés; le Roi s'étant procuré quelque argent, quitta cette ville le 1er juillet. Le château de La Roca, Thuir, Mi lias, Montesquiu, Ille, Mosset, Roule, Maureillas, se rendirent sans se défendre ou après une légère résistance. La' tour de Madeloc et le château d'Ultréra ouvrirent leurs portes le jour même où Pierre mit le siège devant Elne. La discorde ne tarda pas a se mettre dans cette dernière place, entre la garnison et les habitants, qui y introduisirent l'ennemi. Les troupes se retirèrent dans le fort, en se battant de rue en rue; maia elles durent capituler faute d'eau, le dimanche 40 juillet. Les soldats français obtinrent la permission de se retirer chez eux, et le commandant Roger de Révenac, les officiers et gentilshommes roussillonnais restèrent prisonniers de guerre. Pendant le siégé d'Elne, la garnison aragonaise de Canef, soutenue par les habitants de Saint-Laurent, courait toute la Salanque, jusqu'à Claira et Saint-Hippolyte. Les Aragonais occupant tout le pays, la position du Roi de Majorque devenait tous les jours plus critique, et ses propres soldats lui obéissaient mal. A Perpignan, on était fatigué de la guerre : le faubourg des Teinturiers , attenant à la ville, dont il gênait la défense, était occupé par trois cents hommes ; au lieu de le brûler, comme elle en avait reçu l'ordre, la garnison se fortifia dans l'église, en attendant l'arrivée du Roi d'Aragon. Celui-ci sentait trop bien l'avantage de sa position, pour accepter aucune ouverture;

1 Histoire iu lioustillon, par M. Henry, Km» 1".

aussi éluda-t-il celles qui lui furent faites par Jean, duc de Normandie, fils aîné du Roi de France. Jacques, n'ayant aucun espoir de ce côté, voyant tout le pays dévasté, presque toutes les places au pouvoir de son ennemi , comprit qu'il ne pouvait plus se défendre. Par l'entremise de Raymond de Codalet, il eut, auprès de Perpignan, sur le chemin d'EIne, une conférence avec Don Pedro de Exérica. On convint que ce malheureux prince viendrait se livrer au Roi d'Aragon , ce qu'il fit en effet. Ayant obtenu la promesse d'être traité avec les égards dus aux grandes infortunes, il se rendit à Elne, donnant ordre à ses troupes et aux habitants de Perpignan de remettre les forts et la ville au vainqueur. Celui-ci fit son entrée dans cette place, le vendredi 16 juil* 4.~s*. let 1544. Claira se soumit le même jour. Une compagnie de cavalerie française, au service du Roi de Majorque, se retirant fort mécontente de n'avoir pas été payée, se mit à piller le village de Salses : la garnison du château ne put arrêter le désordre, qu'en faisant un grand carnage des pillards. Établi au château de Perpignan, le Roi d'Aragon s'occupa du gouvernement de sa nouvelle conquête : il nomma cinq Consuls pour la ville ; fit Guillaume Albert, baille, et Raymond de Taxo, lieutenant-général des Comtés. Il convoqua, pour le 1er août, une assemblée générale des Prélats, Barons et autres Nobles. Jacques se flattait encore d'être rétabli dans ses États ; ses partisans en faisaient courir le bruit ; quelques-uns même n'avaient point posé les armes. Jean de So, vicomte d'Evol, l'un d'entr'eux, s'empara d'Eus et le saccagea. La garnison de Bellegarde avait tué quelques fantassins aragonais rentrant en Catalogne; Pierre se plaignit vivement à son beau-frère de ces infractions, et ordonna de le garder avec plus de vigilance. En attendant, il envoyait dans tous les cantons des officiers, chargés de recevoir les soumissions des habitants :

Gilabert de Centellas et Bérenger de Villarasa , se rendirent, à cet effet, dans le Confient; Bérenger de Rocasalva, alla & Puycerda ; Bernard Fabre, dans la Sàlanqne, et Ray* moàd de Riusec , dans le Capcir . Forsa-Real , Salses , Tautavel, Opol, Corsavi, reçurent des garnisons; les châteaux de Canet et de Sainte-Marie , furent rendus au Vicomte de Canet. Le 22 juillet , Pierre fit publier dans l'église Saint-Jean de Perpignan, l'acte de réunion des Comtés de Roussillon et de Cerdagne à la couronne d'Aragon, et le fit signer et jurer par les Consuls, les Barons et les Chevaliers qui ne l'avaient pas encore fait. Plusieurs gentilshommes refusèrent de prêter serment; de ce nombre furent : Don Jean de So, vicomte d'Évol, Pierre-Raymond de Codalet, Guillaume Roch, N. de Villanova, Dalmau et Guillaume du Bolo, Raymond de Vilarnau, Monet, Zuya, Arnaud de Lordat, Raymond de Pallerols, Arnaud de Pierrepertuse, Roger de Révenac, Rehelm de Vernet, François de Llupia , Bernard-Guillaume de Téren , François d'Oms . Pierre de Mora, etc. Le Roi leur accorda un délai pour le prêter, et prononça, s'ils le refusaient, la confiscation de leurs biens. Jacques, établi h Thuir, avec la permission de son beau-frère, attendait ses ordres pour savoir où il fixerait sa résidence. Manrésa lui fut d'abord assigné ; mais, dans une entrevue qu'il eut avec Pierre, à une demi-lieue de Perpignan, il obtint la permission de résider à Berga et de voyager armé. Il ne reçut que des réponses peu satisfaisantes à toutes ses autres demandes dans cette conférence, durant laquelle les deux Rois restèrent toujours à cheval. Parti pour Berga le 6 août,. Jacques fut remplacé le 25, k Thuir, par le Roi d'Aragon. Ce prince partit bientôt pour Villefranche, dans l'intention d'y châtier quelques habitants, qui , en haine de la révolution opérée, avaient tué l'un des Syndics de Puycerda, se rendant à Perpignan pour y prêter

228 HISTOIRE DU ROISSILLON.

le serment exigé. Après avoir rempli son objet, et convoqué, pour le 29 septembre, une assemblée des États de Catalogne à Lérida, Pierre se rendit à Puycerda le 31 août; mais il en partit à la hâte , le 4 septembre, à cause du froid survenu tout-à-coup, et surtout de la neige qui, tombant en abondance, menaçait d'intercepter les communications. Il dirigea sa route par Saint- André, évitant le Roi de Majorque, qui venait de Montserrat, pour avoir une entrevue avec lui. Ce prince infortuné, malgré la conduite peu rassurante de son beau-frère, se flattait toujours de conserver une partie de ses États. Les décisions de l'assemblée, qui, convoquée à Lérida, se tint à Barcelone, dissipèrent son illusion. On y détermina la réunion irrévocable du Royaume de Majorque à celui d'Aragon; on accorda à Jacques en dédommagement une pension de dix mille livres , jusqu'à ce qu'on pût loi donner une seigneurie de même valeur, et on lui abandonna, sans exiger aucun signe de dépendance féodale, Montpellier et les Vicomtes de Cariât et d'Omélas. On exigea que, pour jouir de cette misérable indemnité , il renonçât au titre de Roi et aux Etats dont on le dépouillait. Cet acte oppressif lui fut signifié à Badalona, où il résidait alors. Surpris et indigné, il protesta d'abord contre une décision si inattendue; demanda ensuite du temps pour y réfléchir, et bientôt, ne se croyant point en sûreté à Badalona, il se retira à Saint- Vincent, envoyant au Roi d'Aragon , Raymond de Riusec, son vice-chancelier, Bertrand de Rocafixa et Ponce Calça, membres de son conseil, pour lui faire des représentations sur l'injustice et l'inhumanité de ces décisions ; lui dire que l'honneur ne lui permettait pas de renoncer à la dignité royale; qu'on prétendait lui donner des terres dont il jouissait légitimement; qu'on refusait de l'entendre dans sa justification, et que, d'ailleurs, il ne s'était livré au Roi d'Aragon, que sur la promesse faite par Don

Page 1