‹ Histoire du Roussillon, publ. et augmentée de quelques nouveaux documents historiques par leChapitre 125 sur 282 · CHAPITRE DIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIEME

dément : ayant été fort mal reçu, il 8e retira à Pia, où il séjourna quelques jours. Cependant, les Aragonais, sans perdre du temps, s'emparaient des châteaux de Sainte* Marie-la-Mer et de Castel-Rossello , qu'ils* fortifièrent : celui de Castel-Arnaud-Soubira fut brûlé ; le Vicomte de Canet remit le sien le 3 août, se retirant, avec sa famille, dans les environs de Ginone. On répara et approvisionna avec soin cette forteresse-, dont la garde ftit confiée à Guillaume de Guîméra, chevalier de Saint-Jean. Maître de tous ces postes, Pierre vint camper, le 6 août, entre Perpignan et Bajoles, eommanderie des Hospitaliers. Il fut attaqué au coucher du soleil t Une sortie de la place Ayant eu lieu par la porte de Canet , il parvint k la repousser, fit prisonnier Guillaume de Gerfonts , qui avait été blessé, et perdit, de son côté, avec quelques soldats, Martin de Sayas, pris dans l'intérieur de la ville de Perpignan , où il avait pénétré en poursuivant les fuyards. Le 7 août, Raymond de Copons, lieutenant du Procureur Royal de Catalogne, somma la ville de se rendre; et comme elle ne fit aucune réponse, on en ravagea les environs jusqu'au Vernet, mettant le feu aux vignes et aux oliviers , malgré les nombreuses sorties de la place pour s'opposer h ces dévastations. Le 41, le Roi d'Aragon s'empara du Soler, de Saint-Estève , qu'il brûla , et dont il détruisit les moulins. Apprenant qu'il arrivait de la Cer» dagne un renfort au Roi de Majorque , il envoya a sa rencontre un détachement pour le surprendre. Ce petit corps s'étant jeté dans le château de Rodés, réussit h gagner Perpignan peu de jours après. Le 13 août, l'armée aragonaise campa entre la mer et le ch&teau de Canet, et resta deux jours dans cette position, pour recevoir les vivres qui lui arrivaient des côtes de la Catalogne. Le 16, elle alla ravager les environs de Claira ; mais le Lé-

gat et rÉvêque d'Huesca, étant venus ce jour-là trouver Pierre dans son camp, parvinrent enfin k le foire consentir à une trêve, qui devait durer jusqu'au 1er mai. Il décampa le 20, se porta le 21 sur le Bolo, et rentra le 22 en Catalogne, passant par l'Écluse, le Perthus et le col de Panissas.

Cette expédition n'avait eu que de bien faibles résultats sous le rapport militaire; mais elle produisit un grand effet moral sur les Roussillonnais, en leur donnant la conviction qu'il était impossible k Jacques de se défendre avec ses seules forces. Le zèle des Perpignanais pour leur Souverain fut donc singulièrement refroidi, k cause des ravages exercés impunément sur leurs terres par les Aragonais. Plusieurs des principaux Seigneurs de la province avaient cru prudent de faire leur paix particulière avec le plus fort, au lieu de hasarder leur fortune en restant fidèles au Roi de Majorque. De ce nombre furent, outre ceux dont nous avons déjà parlé, Dalmau et Raymond de Taxo, Pauquet de Bel* castel , Guillaume Albert , Thomas de Marça , Arnaud de Fenouillet. Jacques, découragé par ces défections, n'oublia rien , durant cette trêve , pour fléchir son oppresseur, mais avec si peu de succès que, le 29 mars, Pierre prononça, dans la chapelle du palais de Barcelone, la réunion irrévocable des États de son beau-frère k la couronne d'Aragon. Dès la fin d'avril, les hostilités recommencèrent en Roussillon, entre la garnison de Perpignan et les garnisons aragonaises placées dans le fort de Canet et les châteaux voisins. Le 11 mai, l'armée de Pierre franchit le col de Panissas ; et, après avoir repoussé la gar-

nison de l'Ecluse, qui avait tenté d'inquiéter sa marche, elle vint camper entre le Bolo et Saint-Jean-Pla-de-Corts. Ayant ravagé les deux rives du Tech , elle s'avança vers Elue, portant des vivres pour quatre jours, et mit garnison

à Villelongue et dans une tour appelée de l'Évéque. Le lendemain, Dalmau de Taxo fut détaché pour bloquer Collioure, qu'on regardait comme une place très importante, et le gros de l'armée investit Argelès. Le camp des assiégeants était du côté d'Elne, touchant presque k la tour de Pujols, qui appartenait a l'Abbé de Font- Froide, et où quelques troupes de Jacques s'étaient logées. On fit sommer l'Abbé de rendre cette tour, et l'on battit les murs d4 Argelès avec trois machines. La ruine du Roi de Majorque était aisée k prévoir; aussi, quoiqu'en général on fût unanime sur la justice de sa cause, on voyait des villages fortifiés se soumettre sans essayer de se défendre, et les Seigneurs traiter avec Pierre, pour s'assurer leurs possessions. C'est ainsi que Bernard de So se soumit, k condition que, si le Roussilkm restait au Roi de Majorque, on lui donnerait en Catalogne des terres qui valussent celles de Millas, dont il était Seigneur. D'autres montrèrent, plus d'attachement à leur malheureux Souverain. Zurita cite avec éloge deux valeureux Chevaliers de Saint- Jean, Pierre d'Oms et Arnaud de Peyrestortes. Ils avaient fortifié Palau et le Mas-Deu, postes appartenant k leur Ordre , dont ils comptaient se servir en faveur de Jacques; mais Pierre réussit bientôt à le priver de cette faible ressource , en faisant donner à ces Chevaliers, par le Grand-Prieur de Catalogne, leur supérieur, l'ordre de les remettre k d'autres, qu'il savait lui être dévoués.

On avait décidé dans le conseil du Roi d'Aragon, de livrer un assaut k Argelès le dernier jour de mai. On construisit une tour en bois pour battre une maison fortifiée, contiguë k la place : le capitaine chargé de défendre ce poste ayant été tué, la garnison se retira dans la ville. L'assaut fut donné la nuit suivante avec une grande vigueur; mais il fut repoussé par la résistance opiniâtre

d'une troupe génoise, commandée par Geoffroi de l'Étendart, vaillant chevalier français. Les habitants effrayés de la violence de l'attaque, et craignant de ne pouvoir résister a un nouvel assaut, offrirent de se rendre s'ils n'étaient secourus dans trois jours. Ils se rendirent, en effet, le 6 juin : l'Étendart n'ayant pas voulu intervenir dans cette capitulation , resta prisonnier de guerre, et on établît Guillaume de Guiméra, commandant à Argelès, Après s'être rendu maître du château de Pujols et de Saint-Jean-Plade-Corts, le Roi d'Aragon songea sérieusement k attaquer Collioure , dont il avait depuis quelque temps resserré le blocus. Le siège commença le 43 juin. On s'empara d'abord d'une forte tour qui commandait le faubourg, et l'on ne discontinua pas les travaux , quoique le Cardinal d'Embrun fût venu trouver le Roi pour tâcher de le fléchir. On prit une autre tour située au-dessus du couvent des Dominicains; on pénétra dans le quartier qu'elle défendait, et on le livra au pillage. La garnison se retira au fort; et le commandant, Raymond de Codalet, s'étant convaincu de l'impossibilité de le défendre, se décida i capituler aux conditions suivantes : 1° que le Gouverneur et la garnison pourraient se retirer où bon leur semblerait, avec chevaux, armes et bagages; 2° que les habitants ne seraient point inquiétés , et qu'on leur rendrait même ce qu'ils avaient perdu dans le quartier pillé ; 3° qu'on administrerait la justice suivant les usages de Barcelone. Ce jour-là même , le Cardinal revint an camp pour offrir la soumission du Roi de Majorque, à condition qu'on ne le retiendrait pas long-temps prisonnier, et qu'on le traiterait honorablement. Pierre y consentit; mais de retour à Perpignan , le Cardinal lui fit dire que Jacques aimait mieux courir les chances de la guerre que de se livrer à lui. La place de Collioure fut remise aux Aragonais le 24 juin ; la

CBAPITRB DIXIÈME. 223

garnison prit le chemin de Perpignan, et fut escortée jusqu'à Elne. Le lendemain, le Roi d'Aragon, dans une charte datée du château de Collioure, accorde aux habitants de cette ville une rémission entière de tout ce qu'ils peuvent avoir fait contre lui depuis son entrée en Roussillon; leur promet de les protéger contre Jacques de Majorque; leur accorde quelques franchises, ainsi que le droit d'être jugés d'après les usages de Barcelone, et les dispense pour toujours de payer les sommes que la ville ou les particuliers devaient aux habitants des lieux qui persistaient a soutenir la rébellion de Jacques de Majorque. Ces libéralités, faites aux dépens des autres, se reproduisent souvent dans l'histoire des gouvernements despotiques, et nous verrons cette même ville traitée avec une semblable générosité par Louis XI.

La reddition de Collioure entraîna celle d'une tour située sur une montagne voisine, ainsi que celle de Palau et d'Ortaffa; elle ébranla toutes les places qui tenaient encore pour le Roi de Majorque. Ce prince ne pouvait pas trop compter sur les habitants d'Elne; il s'était aliéné les Perpignanais , qui , déjà désolés de voir leurs campagnes ravagées par les ennemis, éprouvaient (suivant Bosch) un traitement tyrannique de la part de leur propre souverain. Bosch, le seul qui ait donné quelques détails sur la conduite de Jacques pendant le long blocus de Perpignan, assure, d'après des documents conservés de son temps a l'Hôtel-de-Ville , que ce prince occupant le château, avec une garnison composée d'aventuriers français et de prolétaires du pays , avait recours aux exactions les plus criantes pour payer ses soldats ; que mandant quelquefois les principaux habitants , sous prétexte de conférer avec eux sur des objets importants, il ne les laissait sortir qu'après leur avoir fait consentir des obligations pour des

sommes très considérables ; que d'autres fois il s'adressait aux veuves et aux orphelins riches, dont il extorquait l'argent par toute sorte de moyens ; que souvent il confisquait, sans aucune formalité, les biens des citoyens soupçonnés de favoriser son ennemi; et, qu'enfin, des vœux pour la paix, exprimés en public, étaient considérés comme un crime, et punis d'une manière toujours arbitraire et souvent barbare. Les pièces sur lesquelles Bosch appuie ces accusations, n'existent plus à l'Hôtel-de-Ville ; on n'y trouve que des traces de quelques faits assez insignifiants, et auxquels on ne ferait guère attention aujourd'hui l. Comme il faut, en général, se méfier des inculpations dont on accable les victimes d'une révolution; comme Pierre IV n'a rien négligé pour rendre odieux un prince qu'il voulait dépouiller, et que l'écrivain perpignanais pèche surtout par défaut de critique éclairée, il est probable qu'il a puisé tout ce qu'il dit contre le Roi de Majorque, dans les chartes émanées de celui d'Aragon. Ce qu'il y a de certain, c'est que les historiens aragonais, et surtout Zurita, le plus judicieux de tous, nous donnent du roi Jacques une idée qui ne s'accorde nullement avec les faits qui lui sont imputés par Bosch, et que confirment les chartes émanées de ce prince. En effet, nous l'avons vu, à peine sorti de tutelle , rappeler le jurisconsulte Saquéti de l'exil où son tuteur l'avait condamné ; dans une autre charte, il défend à ses lieutenants de permettre d'appliquer à la question les prévenus, lorsque la loi ne le prescrit pas impérieusement ; dans une lettre du 27 juin 1339, il enjoint aux agents du fisc de restituer aux contribuables ce qu'ils ont perçu de trop, en recevant en paiement certaines monnaies d'or, a un taux inférieur à leur valeur

I Suivant l'ayierliuu du «vint el laiterie ux scrutateur «le n«w archive*, M. d* Saiil-Malti

Page 1