‹ Histoire du Roussillon, publ. et augmentée de quelques nouveaux documents historiques par leChapitre 166 sur 282 · CHAPITRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIÈME

habitants de la ville n'eussent pris les armes en sa faveur; et ce Prélat ne parvint à rétablir la tranquillité qu'en fai-T sant payer ce qui était dû à la garnison mutinée. Enfin, lorsque les Français eurent retiré de ces diverses places l'artillerie et les munitions pour les transporter à Narbonne, la remise commença le 2 septembre, par celle du Castillet, où entra Jean d'Albion, officier aragonais; le lendemain, Mossen Gitjar et le capitaine Lutier prirent possession du grand château. Des officiers partirent avec quelques troupes pour recevoir les autres places, dont la remise fut entièrement effectuée le 10 du même mois. On voit, par la narration de Zurita, que Bellegarde était considérée comme une des forteresses les plus importantes de la province. Des documents publics nous apprennent que le roi Jean avait fait des réparations considérables à ce château; et que, pour fournir aux dépenses qu'elles occasionnèrent, il avait établi un péage (Barra) au Perthus.

L'occupation du Roussillon par les Français, avait duré trente-deux ans. Ce chef-d'œuvre de la politique astucieuse de Louis XI , sans résultat utile à la France, en eut de bien funestes pour cette province * , dont les habitants expièrent, par vingt ans d'une guerre cruelle ou d'un gouvernement des plus tyranniques , la gloire qu'ils acquirent par leur patriotisme et leur courageuse fidélité. Ce pays avait joui, pendant environ trois cents ans, sous les Rois d'Aragon ou de Majorque, d'une paix qui n'avait été troublée que par deux guerres de quelque importance, mais de peu de durée (la croisade de Philippe-le-Hardi , l'invasion de Pierre IV d'Aragon). Durant cette heureuse période, les guerriers dont la patrie ne réclamait point la

1 H est permis de penser, an contraire , que rien ne pouvait être plus utile à ce pays que de faire partie de la France. (L'éditeur.)

valeur pour sa défense , coururent partager les périls et la gloire des Catalans dans leurs conquêtes de Majorque et de Valence, dans leurs expéditions en Corse, en Sardaigne, en Sicile, en Grèce : le reste de la population se livra entièrement à l'agriculture , à l'industrie, à la navigation, au commerce. Cinquante canaux d'irrigation forent creusés; on fabriqua des étoffes de laine dans tontes les petites villes et dans plusieurs villages de la province. Perpignan renferma jusqu'à cinq cents tisserands de draps, dont chacun faisait travailler un ou plusieurs métiers; des bâtiments, du port de cinquante k cinq cents tonneaux, chargèrent à Port-Vendres, à Collioure, sur les plages de Canet et de Saint-Laurent, les denrées et les produits des manufactures du pays , pour les transporter sur les divers points des côtes de la Miditerranée, depuis Gibraltar jusqu'à Constantinople ; ils entrèrent quelquefois dans la Mer- Noire, et s'aventurèrent même dans l'Océan. A la vérité, peu d'années avant l'invasion française, la prise de Constantinople, la conquête d'une partie du continent et des lies de la Grèce par Mahomet H , et les troubles de la Syrie, avaient fermé a nos armateurs leurs plus importants débouchés. Mais il leur restait encore l'Espagne, l'Italie, avec

ses iles, l'Egypte, l'Afrique, et leur activité aurait bientôt surmonté des embarras momentanés. L'expédition de Louis XI priva le pays de toutes ses ressources ; et tandis que la Catalogne, dont il se trouvait séparé, imposait sor nos draps un droit énorme de cinquante pour cent Ji leur entrée, le Languedoc demandait instamment qu'ils fussent prohibes en France. D'ailleurs, comment aurait-on pu continuer à fabriquer dans une ville qui soutint titri* sièges , et fut prise deux fois en quelques années ; dans une province déchirée par une guerre cruelle, et tourmentée par les exactions les plus arbitraires. Aussi, voit-

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