‹ Histoire du royaume de QuitoChapitre 19 sur 29 · Gomme il n'y avait aucun navire prêt à · texte numérisé non relu

Gomme il n'y avait aucun navire prêt à

mettre à la voile, on le plaça sous bonne garde dans une petite ile déserte, voisine de Lima, où on le retint pendant huit jours en attendant que tout fùtpréparé pour le départ. Les quatre auditeurs s'étaient partagé l'autorité. Cepeda, comme le plus habile, prit la direction du gouvernement et le titre de président-gouverneur f Texada se chargea de la guerre, et fut appelé

capitaine-général. Zarate devait rendre la justice y et Alvares expédiait les dépêches pour l'Espagne et rédigeait les accusations contre le vice-roi. On le désigna ensuite pour raccompagner en Europe et donner verbalement tous les renseignements qu'on ne pouvait mettre par écrit.

20. Vela-Nunez, frère du vice-roi, s'était emparé de tous les vaisseaux qui se trouvaient dans le port voisin du Guaura; il y avait fait embarquer les jeunes enfants de Francisco Pizarro, qu'il voulait emmener avec lui^ ainsi que Vaca de Castro, qui, à son arrivée en Espagne, fut enfermé dans le château d'Arevalo , où il mourut au boutde cinq ans. L'auditeur Juan Alvares partit de l'île avec le vice-roi son prisonnier, dans une pauvre barque , sept mois après leur entrée dans le Pérou.- Tandis qu'ils se rendent au port de Guaura où étaient les navires , qui devaient les conduire en Espagne , il est bon de savoir quelle conduite tint contre Pizarro le président gouverneur Gepeda.

21. Quelques auteurs disent qu'ils étaient tous deuxd'intelligence, même avant la prison du vice-roi ^ et expliquent par là la conduite de l'audience. Le fait est que Gepeda^ dès qu'il fut à la tète du gouvernement^ fit détruire les barricades que le vice-roi avait faites dans la ville y licencia les troupes et les paya, distribua les emplois militaires ^ et envoya à Gonzalo Pizarro une dépêche^ qui lui ordonnait dé disperser aussitôt son armée ^ sous peine d'être déclaré traître au roi, et de venir en sa qualité de procureur des villes réclamer la justice qui lui serait rendue , puisque le viceroi n'y était plus. Gonzalo se moqua de cet ordre, et répondit qu'il fallait qu'il entrât à Lima avec toute son armée pour que l'audience royale répondît en sa présence à la pétition qu'elle voulait lui présenter.

22. Effrayés de cette réponse , les auditeurs lui firent dire de venir comme il lui plairait et qu'ils lui feraient justice autant que cela serait en leur pouvoir. Pizarro, qui était déjà campé

246 YELASGO.

à deux milles de distance , entra avec sept cents hommes bien armés et plus de mille Indiens qui les précédaient en traînant Vartillerie. Il s'arrêta sur la grande place où il fit faire halte à ses troupes, puis il envoya chercher les auditeurs , et leur présenta un écrit, signe de tous les gouverneurs et officiers du Pérou, qui venaient avec lui, et qui demandaient qu'on déclarât Pizarro gouverneur, parce que cela était nécessaire au service du roi,, au bien des Indiens et à la tranquillité de tous les Espagnols. L'écrit était e£Fectivement signé de tous , et daté du mois d'octobre i 544.

23. Les auditeurs-, qui étaient sous le canon, Xïù pouvaient pas, quoique assis, se tenir &av leurs jambes, et se consultèrent sur cette affaire avec les officiers royaux , le provincial de Saint-Dominique et les évêques, qui étaient présents; c'étaient ceux de Lima , de Cuzco et de Quito; ce dernier venait d'être sacré par les autres, avant de partir pour son évêché qui avait été érigé cette même année. D'après

le vœu et Tavis de tous ^ ils accordèrent touV ce que la pétition demandait, ce qui d'ailleurs ne tirait pas à conséquence ; car dans la position où ils se trouvaient^ ils auraient aussi bien accordé la couronne ou là tiare, si on la leur avait demandée. Les quatre auditeurs signèrent le traité, et y apposèrent le sceau 'Poyal, reconnaissant Gonzalo Pizarro pour gouverneur du Pérou, en attendant que Tempereur en eût disposé autrement; ils reçurent le serment, qu'il fit en bonne forme, de remplir son emploi fidèlement pour le service du roi, le bonheur des Espagnols et des Indiens, et en se conformant aux lois et aux statuts royaux (Gomara, HisL gêner. ^ cap. 464).

24. Ce qu'il y a de plus admirable et de plus digne de remarque, c'est que Pizarro remplit fidèlement ses promesses tout le temps que ^on mestre de camp Francisco de Carvajal fut absent* Tant qu'il ne fut pas sous son influence, il gouverna admirablement bien le Pérou, et peut-être mieux que personne. C'é^

248 VELASGO.

tait lui qui accordait les charges et expédiait les affaires par la voie de Taudience y et au nom du roi ; jamais il ne condamna personne à mort, sans l'approbation à la majorité du conseil et sans un procès régulier. Il accor*. dait toujours les sacrements aux condamnés; il défendit expressément et sous peine de mort de faire porter des fardeaux aux Indiens , de leur rien prendre de force , de les faire travailler sans salaire, et il eut soin de les faire instruire dans la religion chrétienne,

25. Il ordonna aussi que tous les commandeurs eussent des prêtres dans les villages de leurs repartimientos pour instruire les Indiens, sous peine de perdre leur commanderie. 11 préleva avec un grand zèle et une grande vigilance les quints et les revenus royaux, en taxant les tribus des Indiens pour la dixième partie seulement, et il publia plusieurs autres dispositions avec un ordre et une justesse de vues tels que Charles-Quint se serait réjoui d'avoir beaucoup de gouver-

neurs comme Gonzalo; mais il sacrifia tout cela à Carvajal dont il ne pouvait se passer, et dont l'influence fut cause qu'il perdit son honneur et sa réputation ! Toutes les fois qu'il se trouvait avec lui, il se voyait obligé, pour lui complaire, de commettre mille injustices et mille violences; de sorte que tout le monde ^ commença à le regarder comme un tyran , et à se repentir d'avoir contribué à son élévation. Mais revenons aux aventures étranges qui arrivèrent au vice-roi.

Le vice-roi Blasco Nunez recouvre la liberté. 11 se rend à Quito et à Popayan. Sa mort à la bataille de Ifia-Qnito.

1 . Aussitôt que Tauditeur Juan de Alvarez, qui emmenait le vice-roi prisonnier, fut arrivé le 28 octobre au port de Guaura, il se jeta à ses pieds et lui dit que jusque-là il avait exécuté malgré lui l'ordre qu'on lui avait donné de le garder prisonnier; mais qu'il était libre, et qu'il le voyait prêt à lui obéir comme à son supérieur légitime. Il donna aussi la liberté à son frère Vela-Nunez , et à d'autres prisonniers qu'il devait conduire en Espagne. Le vice-roi , croyant qu'il recouvrerait son pouvoir aussi facilement que sa li-

berte, se rendit aussitôt avec l'auditeur et son frère àTunibez, où il déploya l'étendard royal, rassembla des troupes, et compléta l'audience royale en nommant provisoirement trois autres personnes. Il appela aux armes tous leé Espagnols , prit l'argent qui se trouvait dans les caisses royales à Tumbez, Piura, Puerto^Viejo et Guayaquil, et ouvrit un emprunt chez quelques riches marchands. Il envoya son frère pour réunir de l'argent dans les provinces du Nord, fit demander des secours et des chevaux à Panama , et fit partir pour l'Espagne un de ses officiers, qu'il chargea d'y rendre compte de tout ce qui s'était passé.

2. Aussitôt qu'on eutappris dans le royaume de Quito que le vice-roi était en liberté à Tum^ bez^ on accourut de toutes parts se ranger sous ses étendards ; le capitaine Diego de Ocampo , qui commandait à Quito, depuis que Pineda avait retiré de cette capitale toiis les soldats qu'il y avait placés ; don Alonzo de Monte-

252 VELASGO.

mayor lui amena les soldats qui se trouvaient à Rio-Bamba , et dans d'autres endroits situés sur la route royale, etGonzalodePereyra, tous ceux de Valladolid et de Loyola de Pacamoros ; mais ce dernier fut arrêté dans sa marche par Gonzalo Diaz de Pineda , qui gardait la route pour Pizarro : il mourut sur un gibet, et ses soldats s'en retournèrent tous. €eux qui s'étaient joints au vice-roi furent consternés de cette nouvelle> et plus encore quand Hemando de Bachicao arriva avec ses navires au port de Tumbez.

3. Aussitôt que Pizarro eut été proclamé gouverneur il fit équiper deux brigantins :

il y plaça cinquante hommes bien armés et choisis parmi les plus résolus, et en doiina le commandement à Bachicao, officier aussi célèbre par son courage que par sa beauté, quoique d'une naissance obscure et du caractère le plus vil. Il avait Tordre de s'emparer, de gré ou de force , de tous les navires qu'il trouverait dans les divers ports, et de s'en ser-

vir pour garder la mer du Sud. Bachicao répondit si bien à la confiance de Pizarro, qu'il devint un insigne pirate^ vola et saccagea plusieurs ports ^ en commettant mille insolences; il alla jusqu'à entrer à Panama^ avec vingt-huit navires et quatre cents hommes^ et s'empara de la ville , où il fit pendre tous ceux qui refusèrent de crier i^ii^e Pizarro ! Il y laissa la plus grande partie de ses forces , et retourna à Truxillo^ où il s'empara de trois autres navires; ce fut là qu'il apprit que le vice-roi était en liberté et réunissait une armée à Tumbez.

4. Il se dirigea vers ce' fort avec cent hommes seulement, et parvint à faire croire qu'il en avait cinq cents ; le vice-roi avait avec lui plus de deux cents hommes, la plupart bien armés; il aurait pu le faire pendre au mât de son navire, mais croyant qu'il avait en effet cinq cents hommes, et n'osant compter sur la fidélité de ses soldate, il s'enfuit avec précipitation à Quito , dès qu'il vit que Bachicao opérait ef-

frontëment son débarquement. Après un long, et pénible voyage de trois cents milles^ il arriva accablé de fatigues à Quito^ où il fut reçu avec honneur : on lui livra aussitôt tous les trésors, toutes les armes et tous les dievaiix. 5. Il fut si charmé de la loyauté des hal»tantis de cette ville qu'il leur promit de ne pas y faire exécuter les ordonnances royales; il fit fabriquer de la poudre et des armes ^ convo^ qua tous les gouverneurs, tous lœ olïicierset les capitaines du royaume/ et mit sur pkd quatre cents hommes avec bon nombre de cavaliers. Il nomma général son frère Vel»- Nunez; les capitaines de la cavalerie fur^it D. Alonzo Montemayor et Di^o de Ocampo^:

et pour rinfanterie Juan Ferez Guevara , Ge* ronimo de la Cerda et Francisco Hernande^ de Aldana ; il choisit pour son mestre de camp un des membres du corps municipal nommé Rodrigo de Ocampo. Il arriva à cette même époque plusieurs personnes qui s'étaient cn^ fuies de Lima pour échapper à la crifauté de

Francisco de Carvajal ; ils informèrent le viceroi de la haine qu'elle avait soulevée contre PizarrOy et l'assurèrent qu'il avait si peu de monde avec lui , que l'armée qu'on avait réunie à Quito suffirait pour remporter une victoire facile.

.6. Le vice-roi , voulant profiter de cette circonstance^ se mit en marche à la tète de quatre cents hommes : en arrivant aux environs de San Miguel , il apprit que Geronimo Villegas, Fernando de Alvarez et Gonzalo Diaz de Pineda , capitaines de Pizarro , s'étaient portés dans les montagnes avec bon nombre de soldats. Il marcha secrètement contre eux, les attaqua au lever du soleil et les mit dans une déroute complète ; les chefs parvinrent d'abord à s'échapper, mais Pineda mourut de feim dans sa fuite, et les autres furent massacrés par les Indiens. Le vice-roi usa de clémence envers les soldats et leur rendit tout ce qu'ils possédaient, dans l'espérance de les gagner. Il entra triomphant dans San

256 VELASGO.

Miguel , où il condamna à mort quelquesuns des partisans de Pizarro^ et se mit en état non -seulement de se défendre, mais même de l'attaquer : on était au mois de juin 1545,

7. Pizarro fut très-«alarmé de cette nouvelle. Il mit sur pied toutes les troupes qu'il put réunir, aidé de son mestre de camp, Francisco de Carvajal, et de Fray Gaspar de Carvajal; c'est-à-dire de ce bon religieux qui avait voulu confesser le vice-roi dans sa prison, et qui était le meilleur soldat et le plus adroit tireur de l'armée. Francisco de Carvajal prit le commandement de l'avant-garde , et Pizarro le suivit avec le corps principal ; ils grossirent leur armée pendant la marche,' en offrant aux recrues double solde qu'ils payaient d'avance. Le vice-roi, en apprenant que l'ennemi s'approchait avec des forces . si considérables, et menaçait de le faire exécuter, perdit courage et s'enfuit une seconde fois à Quito en passant par la route de Gaxas. De-

puis sa mise en liberté , il s'était comporté avec courage et avec prudence; mais il commença alors à suivre un système si capricieux et si désordonné qu'il commit les mêmes injustices et les mêmes violences que les autres.

8. Toujours suivi et poursuivi, il arriva avec sa petite armée à Tumi-Bamba dans la province de Canar. Soupçonnant sans motifs les capitaines qui l'avaient le mieux servi , il fit exécuter Serna, et peu s'en fallut qu'à Ocampo ses soldats indignés de cette cruauté ne l'abandonnassent entièrement. En arrivant à Rio-Bamba , il fit fusiller trois moines franciscains sur de vains soupçons de conspiration. Il eut mieux valu qu'il eût traité ainsi son confesseur Fray Gaspar, et avec lui Fray Pedro Munoz qui lui manqua grossièrement de respect à Truxillo et débita mille injures contre l'Empereur; mais je dois raconter ici ce qui se passa à la mort de ces trois innocents religieux.

Page 1