Celui-ci avait reçu de tous côtés mille
plaintes contre les vols et les exactions d'Hernando de Bachicao ^ et contre les crimes qu'il avait commis pour former la flotte dont il était le commandant. Il n'était jamais entré dans les intentions de Pizarro de lui permettre de se livrer à ces désordres; il lui avait seulement ordonné de s'emparer des vaisseaux de gré ou de force , en indemnisant les possesseurs , pour se rendre maître de la navigation de la mer du Sud. Heureusement le pirate se trouvait à Quito, car s'il n'en eût pas été ainsi il aurait été très-difficile d'en
venir à bout. Pizarro envoya pour le remplacer le capitaine Pedro de Hinojosa^ homme d'honneur et de courage , qu'il chargea de rétablir l'ordre et de rendre justice à tous ceux qui avaient été lésés; mais il lui ordonna aussi de conserver la flotte pour rester maître de la mer.
13. Ayant appris que Diego Centeno^ alcalde de Charcas , s'était révolté et avait tué son lieutenant en répandant le bruit que Pizarro avait été fait prisonnier à Quito par le vice-roi , il envoya contre lui celui qui était sa main droite et son tout^ je veux dire son raestre de camp , Francisco de Carvajal , qui commit partout^ et surtout à Charcas^ des cruautés incroyables, sans pouvoir cependant s'emparer de la personne de Centeno , qui s'était réfugié chez les Indiens des montagnes.
14. Avant de se mettre en route, Carvajal avait conseillé à Pizarro de lever tout à fait le masque et de se faire proclamer roi, parce qu'il
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était maître de la mer et que personne n'était en état de s'opposer à ses desseins. Gonzalo, qui n'était que trop enclin à suivre ce consrîl , n'en eut cependant pas le courage ou ne crut pas le moment opportun; peut-*ètré même n'avait-il pu arracher de son cœur un reste de respect pour les droits de son souverain.
11 vivait cependant à Quito comme un monarque y donnait des fêtes y se livrait au plaisir de la chasse^ et s'environnait d'une pompe vraiment royale , oubliant que trois ana au* paravant il était entré dans cette même ville presque nu et couvert de poils comme un sauvage.
1 5. Ayant appris que le vice-rc» levait des troupes à Popayan, loin d'en être efirayé il résolut d'en profiter pour lui tendre un piège qui lui réussit. Il s'assura de tous les chemins, afin que personne ne put se ren* dre auprès de Nunez , et il répandit ïe bruit qu'il allait à Lima avec toutes ses troupes; il força plusieurs femmes dont les maris étaient
à Popayan de leur écrire qu'il n'était plus à Quito. Pedro dePuelles, son mestre de camp^ en l'absence de Carvajal , écrivit aussi la même fausse nouvelle ^ assurant que PizaiTo marchait contre Centeno^ qui était à Gharcas, et que Quito demeurait sans garnison. Toutes ces lettres ne laissèrent aucun doute ni au vice-roi, ni à Belalcazar. Il pensa qu'en s'emparant de Quito, il pourrait peu à peu conquérir tout le Pérou, qui était en proie aux dissensions et aux révoltes contre Pizarro.
16.(1 545.) Le vice-roi partit de Popayan au commencement de décembre 1 545 , à la tête de quatre cents hommes bien armés, sous la conduite du gouverneur Belalcazaré Pizarro avait placé des épions pour l'avertir aussitôt que le vice-roi partirait , et tous les jours il recevait des nouvelles de sa marche. Il était à Quito à la tête de sept cents hommes y et ii laissa son ennemi s'approcher ; ce qu'il fit sans redouter aucune trahison. Le vice-roi arriva donc à Ofavalo, qui n'est qu'à treize
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lieues de Quito. Ce fut là qu'il apprit que Pi zarro , qu'il croyait bien loin , l'attendait avec ses troupes dans la plaine de Guaylla-Bamba^ au passage de la rivière Pisqui. Il lui sembla honteux de reculer, et il voulut en conséquence s'assurer de la disposition des lieux , et voir s'il ne pourrait pas trouver à son tour les moyens de tromper Pizarro.
17. Il alla donc en personne la nuit, et déguisé sous l'habit d'un Indien, reconnaître le camp ennemi , qui dominait le cours de cette profonde rivière j c'était une position naturellement très-forte par sa nature et capable d'arrêter une puissante armée. On dit que Pizarro se servit, de son côté, du même déguisement pour examiner le camp du vice-roi, éloigné seulement de quelques lieues. Conduit par d'habiles guides indiens , le vice-roi partit d'Otavalo le lendemain au soir , feignant de vouloir traverser la rivière de Pisqui . Il envoya quelques hommes avec l'ordre d'allumer une quantité de feux vers la partie inférieure de
la rivière pour faire croire que son armée se dirigeait de ce côté^ tandis que lui et tous ses gens passeraient par un sentier difficile et tortueux et entreraient dans la ville de Quito, qui était sans garnison.
1 8. Mais ayant appris que les forces de l'ennemi étaient presque le double des siennes , et ne sachant comment opérer sa retraite, il fut saisi de frayeur, se croyant déjà dans les mains de Pizarro. Belalcazar et lauditeur Alvares lui conseillèrent de se rendre par capitulation; mais il repoussa cette proposition , aimant mieux mourir les armes à la main que de se rendre honteusement. Ils lui con- . seillèrent de se fortifier au moins dans la ville , mais il ne voulut pas non plus y consentir , et alla camper dans là plaine voisine d'Ina-Quito. Passant du désespoir à l'excès opposé,' il exhorta et anima ses soldats avec une ardeur incroyable , les rangea en bataille, nomma pour capitaines de l'infanterie réunie en un seul corps Juan Cabrera, Sancho de
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Avila^ Francisco Hernandez^ Pedro de Heredia et Rodrigo Nunez, trésoriers delà ville; il forma deux escadrons de la cavalerie , prit l'un sous son commandement et donna Tautre à Belalcazar et à Bazan.
1 9. Pizarro ^ qui était déjà prés de lui avec sept cents hommes^ dont deux cents fusiliers et cent quarante cavaliers^ ayant aperçu l'armée du vice-roi ^ disposa la sienne de la même manière; il forma l'aile gauche de cent cavaliers^ les meilleurs de l'armée , et en donna le eom<* mandement à l'auditeur Cepeda^ et aux capitaines Guevara^ Gomez de Alvarado et Martin Robles; l'aile droite était composée d'arquebusiers appuyés par de l'infanterie armée de lances y il en donna le commandement à Juan de Acosta ; l'arrière-garde était commandée par le docteur Garvajal^ Diego de Urbino y et Pedro de Puelles. Quand tbiit fut dis* posé^ le 18 janvier 1546, Pizarro défendit aux siens de faire aucun mouvement avant d'être attaqués par rennemi.
20. Le vice- roi aurait voulu en faire autant; mais animé par la colère^ il fut le premier à donner le signal du combat. La première décharge de Pizarro fit un si grand ravage dans Tescadron commandé par Belalcazar, qti'ilfut obligé de se joindre au vice-roi et de former avec lui un seul corps de cavalerie. Celui-ci, s'en apercevant, tomba avec une impétuosité si grande sur Taile droite de l'ennemi , qu'il la rompit entièrement et renversa plusieurs officiers ; il chargea ensuite, la lance en main, Tarrière-garde de Carvajal , et fit des prodiges de valeur, de sorte qu'il croyait déjà la victoire assurée , quand l'auditeur Cepeda , voyant la position critique de son parti , le chargea en flanc à la tète de son aile gauche et le mit dans une déroute complète.
21 . La victoire s'étant ainsi déclarée en faveur de Pizarro , les vaincus prirent la ftiite , et le vice-roi resta sur le champ de bataille , mortellement blessé d'un coup de lance, que lui avait donné un soldat nommé Torres;
mais il n'avait été reconnu de personne^ parce qu'il avait caché son armure sous un costume d'Indien, Il demanda à se confesser, et le prêtre qui confessait Pizarro étant accouru , lui demanda qui il était : « Fais ton devoir, lui répondit le vice-roi ; peu t'importe de savoir qui je suis. » Un soldat le reconnut enfin, et en averti tPuelles; celui-ci ledit au docteur Çarvajal , et ce dernier envoya un esclave nègre lui couper la tête. Puelles la prit dans ses mains, ainsi que beaucoup d'autres , se divertissant à lui arracher la barbe et à l'accabler d'outrages ; après quoi ils allèrent en triomphe la planter sur le fer destiné à recevoir celles des traîtres. 22. Pizarro fit son entrée dans la ville, au milieu des acclamations de ses soldats victorieux. En apprenant ce qu'on avait fait de la tête du vice-roi, il le désapprouva, comme une chose indigne des Indiens barbares euxmêmes. Il ordonna aussitôt qu'on la retirât de l'endroit où on l'avait fixée, et qu'on la réunît au corps , qu'il fit déposer avec res-
pect dans la maison de Vasco Xuaraz , un des principaux de Quito; le jour suivant il lui fit faire des funérailles magnifiques, auxquelles il assista vêtu de deuil ; le vice-roi fut enterré dans l'endroit même où on lui avait coupé la tête, et Pizarro y fit construire une petite chapelle, qu'on y voit encore sous le nom de chapelle royale (capilla real).
23. La bataille n'avait pas été très-sanglante ; sept hommes étaient morts du côté de Pizarro, et trente de celui du vice-roi; il y eut en outre un grand nombre de blessés de part et d'autre, parmi lesquels il en mourut beaucoup.
Francisco de Carvajal étant absent, Pizarro usa de clémence envers les vaincus ; il n'en condamna que quelques-uns, et pardonna avec générosité à tout le reste. On s'étonna beaucoup de la clémence dont il usa envers le plus coupable des prisonniers, c'est-à-dire Sébastian de Belalcazar. Celui-ci ne doutait pas qu'il ne fût sacrifié à sa vengeance comme rebelle au frère de Francisco Pizarro , et protec-
teur du vice-roi , auquel il avait amené tous ses soldats; mais contre toute attente^ puisqu'il s'était déjà confessé , et préparé à la mort, il trouva dans Pizarro un ennemi généreux, qui lui donna des gens, des armes, et de l'argent pour s'en retourner dans son gouvernement de Popayan /Gonzalo pardonna aussi à l'auditeur Juan Alvarez , qui s'atten-r tendait à une mort certaine pour avoir donné la liberté au vice-roi; mais quelques-^uns prétendent que ce dernier pardon ne fut qu'apparent, parce qu'Alvarez mourut quelques jours après avec tous les symptômes de l'empoisonnement.
24. Dès que cette guerre fut terminée, Pizarro pensa à rétablir l'ordre dans le gouvernement de Quito. Il fit exécuter trois habitants que le licencié Léon avait condamnés à mort pour leurs crimes six mois auparavant. Après avoir nommé aux places vacantes, il célébra son triomphe en donnant des fêtes, des tournois et des banquets.
Comme il avait trop de monde , il en envoya une partie sous le commandement du capitaine Alfonso de Mercadillo^ pour fonder , dans la province de la Zarza ^ la ville de Loxa^ dont j'ai fait déjà mention (chap. Y de ce livre )•
25. Il commença surtout à penser sérieusement aux mesures qu^il devait prendre pour s'assurer la possession du Pérou* Dans l'ab-^ sence de Carvajal y c'était son confident et ami , Pedro de Puelles^ qui faisait toutes ses affaires ; il s'était décidé à lui laisser le gouvernement de Quito ^ avec l'intention de fixer sa résidence à Lima. Puelles lui dit avec résolution que^ dans l'état des choses, il n'y avait d'autre moyen d'être en sûreté que de s'emparer de la souveraineté, et de renoncer à toute subordination et même à toute communication avec l'Espagne ; qu'il était déjà maître de la .mer du Sud et de l'isthme de Panama, qui en était la clef; qu'en mettant dans cette ville une forte garnison , et y faisant construire une bonne for-
teresse, il pourrait braver toutes les armées du monde. L'auditeur Cepeda fut du même avis ^ et en sa qualité de légiste et de politique , il lui fît entendre, après lui avoir représenté toutes les raisons de nécessité^ que le droit de conquête était ici très-supérieur à celui qui avait présidé à la formation de beaucoup d'autres monarchies, et principalement de celle d'Espagne sous Pelage.
26. Francisco de Carvajal, qui lui avait de tout temps suggéré les mêmes pensées , lui écrivit longuement dès qu'il eut appris à Charcas le triomphe qu'il avait obtenu sur le vice-roi , pour l'exhorter à les mettre à exécution sans perte de temps. 11 l'engagea à se munir d'une bonne artillerie, puis ensuite à distribuer des repartimientos et des terres , et à conférer des titres de noblesse et des honneurs; enfin ^ à récompenser les services , en instituant des ordres de chevalerie , des titres de distinction et des grandesses comme en Espagne, mais surtout à épouser la fille de l'Inca, que les In-
diens regardaient comme rhéritière de l'empire, afin de gagner leur affection et leur aide en cas de nécessité*
27. Pizarro ne repoussait pas ces conseils; sa tête, remplie d'air et de fumée , commençait à tourner, et il se voyait déjà souverain de presque toute l'Amérique méridionale, puis- ,qu'il avait entre ses mains tout le pays qui s'étend depuis Panama et Popayan jusqu'au Chili. Mais comme il n'avait pas assez de force d'esprit pour supporter le poids de la couronne, ou plutôt parce que d'autres confidents et conseillers qui étaient en faveur auprès de lui dans l'absence de Carvajal rejetaient ces idées , il aima mieux prendre un terme moyen qui lui permît de satisfaire son ambition, en conservant son autorité usurpée, sans se soustraire à l'obéissance qu'il devait à on souverain.
28. Il se détermina à envoyer de nouveaux fondés de pouvoirs à la cour pour demander à être confirmé en son gouvernement, eu
égard aux circonstances critiques qui l'exigeaient^ et qui f en cas de refus ^ pourraient mettre toutes les possessions d'Amérique en danger d'être perdues. Il pensait que s'il ne réussissait pas par ce moyen^ il aurait le temps de mettre le conseil des autres en pratique , et que sa conduite serait justifiée par le refus de la cour. Mais ses espérances' furent déçues, la cour ayant pris toutes les mesures nécessaires pour déjouer ses folles prétentions.
29. ( 1 546. ) Dès que les affaires du royaume furent arrangées et après qu'iLeut nommé Pedro de Puelles lieutenant-gouverneur , Pizarro s'avança vers Lima avec une pompe royale au mois de juillet 1546. Il se trouvait très-près de la ville lorsque les principaux habitants se réunirent pour décider quel titre on devait lui donner et de quelle manière on devait le recevoir. Quelques-uns voulaient lui accorder seulement le titre de gouverneur ; d'autres, celui de vice-roi; d'autres, celui de père et de libérateur de la patrie; quelques*
uns même celui de souverain du Pérou. On proposa aussi de eonstruire un arc de triomphe par lequel il ferait son entrée , et d'ouvrir jusqu'à son palais une large rue en démolissant les maisons j comme c'était l'usage chez les Romains dans de pareilles circonstances.
30. Don Antonio de Ribera^ un des principaux et des plus riches habitants de Lima , vint à sa rencontre à dix milles de distance, et le reçut dans un palais qu'il possédait à la campagne , où pendant plusieurs jours il lui offrit des fêtes somptueuses, donnant ainsi à la ville le temps de se préparer à le recevoir. C'est dans cet endroit que l'atteignit Diego Velasquez, majordome de son frère Fernando Pizarro. Il était porteur de lettres de Pedro Hinojosa et d'autres capitaines qui faisaient partie de l'armée navale de Panama, Ils lui annonçaient qu'ils étaient maîtres de l'isthme de Panama et de la ville de ce nom , sur la mer du Sud, et en outre de celle de Nom-
bre-de-Dios , appelée ensuite Portobelo , sur la mer du Nord, où ils avaient mis une bonne garnison pour la défendre contre les pirates français qui la menaçaient.
.31 . Hinojosa lui donnait aussi avis de l'arrivée du licencié La Gasca, prêtre de peu d'apparence, accompagné d'un petit nombre de serviteurs, mais qui âe disait président de l'audience royale de Lima et muni de pouvoirs de l'empereur pour révoquer les ordonnances royales qui avaient causé tant de ti*oubles dans le Pérou, par l'imprudence de Blasco Nunez Vêla. Il ajoutait que c'était un homme très-bon, que tout ce qu'il lui avait entendu dire lui paraissait favorable au pays, mais que cependant il espérait lui arracher le vrai secret de sa mission , et dans le cas où il apporterait quelque ordre qui fût contraire à leur intérêt, il s'en débarrasserait facilement par le fer ou le poison.
32. Cette manière de voir d'Hinojosa fut la cause de la perte de Pizarro. Gomez dit {Idem, c. 174) que si Hinojosa lui eût conseillé de se
soumettre à La Gasca , il l'eut fait infailliblement, parée qu'il avait résolu d'obéir à l'empereur, d'après le conseil de quelques capitaines qui avaient beaucoup d'influence sur lui en l'absence de Carvajal. Mais il se reposa sur la fidélité de Hinojosa ; il se fia à ses assurances et à ses promesses , et ne fit point de cas de La Gasca , que l'on dépeignait comme un petit prêtre mal accompagné. Il était si loin de penser que ce personnage dût lui causer de l'inquiétude, qu'il se crut dès lors assuré contre tous les revers de la fortune.
33. 11 fit son entrée solennelle à Lima , au son de la musique , des cloches , des vivat et des acclamations , et par des arcs de triomphe richement ornés. Ne craignant pas que rien y pût ternir sa gloire , il ne vécut qu'au milieu des tournois et des fêtes, sans oublier cependant les soins du gouvernement. Pendant qu'il jouit de son triomphe éphémère, voyons quel était le but de la mission du licencié La Gasca.
Mission du président La Gasca. — Sa conduite et ses préparatifs de guerre contre Gonzalo Pizarro.
1. Lorsque l'auditeur Juan de Alvarez^ chargé de conduire le vice-roi prisonnier en Espagne et d'instruire la cour de sa conduite, lui eut donné la liberté et qu'il se fut décidé à rester au Pérou , l'auditeur Texada fut aussitôt envoyé avec Francisco Maldonado, pour donner connaissance de l'affaire en Espagne ; mais Texada étant mort dans le trajet , Maldonado fut celui qui apporta le premier la nou* velle de la révolution du Pérou. Charles-Quint se trouvait alorjs engagé dans les guerres d'Allemagne contre la fameuse ligue des luthériens.
Le prince Don Philippe elle conseil royal qui gouvernait pour lui, comprirent aussitôt toute la gravité du mal et la nécessité d'y porter un prompt remède. Mais. cela paraissait impossible dans les circonstances où se trouvait le royaume, car il n'y avait pas moyen d'envoyer une flotte capable de réprimer la rébellion.
2. Cependant on ignorait les dernières nouvelles et on savait seulement l'emprisonnement du vice-roi et l'usurpation de Pizarro.
On sentait bien qu'il y avait de la faute du vice-roi, qui n'avait voulu écouter aucune espèce de représentations et avait persisté à vouloir exécuter au pied de la lettre les ordonnances royales. D'un autre côté, Pizarro, en demandant sa confirmation comme gouverneur du Pérou, prouvait qu'il n'avait pas positivement levé l'étendard de la révolte. Après de mûres réflexions, le conseil pensa que ce qu'il y avait de mieux à faire était d'envoyer un homme entièrement différent du vice-roi , c'est-à-dire d'un caractère sage et modéré, et
qui exécutât par l'astuce du renard ce que le vice-roi avait perdu en voulant employer la force du lion.
3. On jeta les yeux sur le licencié Pedro de La Gasca, prêtre et membre du conseil de l'inquisition, homme qui^ quoique petit de stature, était d'une grande habileté et aussi prudent que brave, ainsi qu'il l'avait prouvé dans la mission difficile dont il avait été chargé contre les Morisques du royaume de Valence. La Gasca , quoique de complexion faible et d'un âge avancé, accepta la mission dont on le chargeait , mais il refusa la dignité d'évéque que Ton voulait y joindre , ne voulant d'autre titre que celui de président de l'audience royale de Lima. Il refusa tout salaire et n'accepta que les frais de son voyage et de celui de ses domestiques. Il ne voulut emporter d'autre arme que son étole et son bréviaire, mais il demanda qu'on lui accordât toute faculté d'agir et une autorité sans limites.