Il représenta que dans un aussi grand
éloignement il ne pouvait recourir facilement à son souverain , et que par conséquent il avait besoin d'avoir une juridiction entière sur toutes les personnes et sur toutes les affaires du pays, avec la faculté de pardonner ou de châtier, de récompenser les services, de lever des troupes et de demander des renforts dans toutes les colonies de l'Amérique. Le conseil refusa de lui accorder des pouvoirs qui remettaient entre ses mains Fautorité souveraine , mais Charles-Quint ne fut pas de la même opinion; il approuva le choix qu'on avait fait de La Gasca , car il le connaissait très-bien, et il lui fît l'honneur de lui écrire de sa propre main. Il lui accorda non-seulement les pouvoirs sans limités qu'il demandait y mais, pour lui montrer toute sa satisfaction, il lui confia encore plusieurs blanc-seings, pour en faire l'emploi qu'il jugerait convenable.
5. Il lui envoya aussi une lettre pour Gonzalo Pizarro, dans laquelle il accordait à celui-ci
282 VELASGO.
le pardon de ses fautes pourvu qu'il les reconnût, et se conformât, en sujet obéissant, aux instructions que lui donnerait La Gasca; on désigna, pour accompagner, le licencié Don Andrès de Chanca et le docteur Renteria , connus tous deux pour des hommes sages et prudents , et qui devaient remplacer deux auditeurs qui étaient morts.
6. (1 546.) La Gasca s'embarqua le 26 mai i 546 , et arriva le 27 juillet à Nombre-cte-Dios , où se trouvait, avec une bonne garnison^ Fernand Mexia et Pedro de Cabrera , capitaines chargés de défendre la mer du N^rd con-* tre les pirates français ; ils le recurent très-* bien et n'éprouvèrent aucune défiance, en voyant un corps si petit , et un prêtre seul et sans armes. Sa douceur et ses manières affiiblés lui gagnèrent tous les cœurs. Questionné sur sa mission, il dit qu'il allait à Lipw, en qualité de président de l'audience, et qu'il ap* portait la révocation des ordonnances royales qui avaient tout bouleversé au Pérou, mais
que cependant, si Pizarro ne voulait point le recevoir, il s'en retournerait à la cour, car il n'avait l'intention d'exaspérer personne. En arrivant à Panama, il dit la même chose à Hinojosa, 'dont il sut tout à fait gagner la bienveillance.
7. En apprenant dans cet endroit les derniers actes de Pizarro et la puissante armée qu'il avait réunie, il sentit qu'à moins d'en avoir une plus considérable, il ne pourrait réussir que par la ruse. Il écrivit à Quito , à Nicaragua, à Mexico et àl'ile de Saint-Domingue, pour demander des troupes, des chevaux
et des armes. Il envova Pedro F€rnandBz.au
Pérou , avec des lettres adressées an^ corps municipaux , dans lesquelles il leur apprenait son arrivée , la révocation des lois ainsi ijne la lettre de l'empereur pour Pizarro, avec une autre de lui beaucoup plus longue. Dans cette lettre, il l'exhortait par tous les moyens possibles à déposer les armes , et à remettre son gouvernement entre les mains de l'empereur.
284 VELASGO.
Il lui disait aussi qu'il apportait la révocation des lois , le pardon de tous les excès commis , l'ordre de faire le partage des villages , suivant l'avis des gouverneurs des villes, tant pour l'avantage des Espagnols que pour celui des Indiens, et la faculté de faire de nouvelles conquêtes et de distribuer des chaînes et des repartimientos. Il lui conseillait de ne pas se fier à ceux qui jusqu'alors avaient été ses partisans, parce qu'ils l'abandonneraient pour profiter de l'amnistie, et lui ôteraient même la vie pour servir leur souverain l^lime> ajoutant que s'il perdait l'occasion ,q[u'il lui ofirait d'obtenir son pardon il n'en trouverait pas facilement une autre.
8 • Si Pedro de Hinojosa eût écrit dans le même sens , il n'y a pas de doute que Pizarro ne se fut soumis. Il se trouvait seul lorsqu'il reçut ces lettres, et fit appeler l'auditeur Cepeda; il ne pouvait croire à leur contenu^ il pensa qu'elles cachaient une perfidie , et convoqua ses principaux officiers, on les priant de lui
dire franchement leur avis sur la conduite qu'il devait tenir; il leur jura sur une image de la Vierge qu'il suivrait tous ceux qu'ils lui donneraient. Beaucoup de membres de l'assemblée ne se fièrent pas à ce serment et n'osèrent déclarer franchement leur opinion.
On examina surtout dans ce conseil si l'on laisserait ou non entrer La Gasca au Pérou, et s'il ne serait pas convenable de le tuer.
9. Quelques-uns furent d'avis de dépeupler aussitôt Panama , Nombre-de-Dios et tous les autres points maritimes , pour que ceux qui viendraient de la part du roi ne trouvassent ni provisions, ni personne pour le servir; de s'emparer aussi de tous les navires que l'on trouverait sur la mer du Sud, de soulever toute la côte, jusqu'aux ports de la Nouvelle-Espngne, en faveur dePizarro, et de détruire ensuite toutes les villes de la côte, afin que d'aucun côté on ne pût pénétrer dans le Pérou. Après une longue discussion on convint enfin qu'on écrirait à La Gasca une lettre pour l'exhorter
286 YELASCO.
à retourner en Espagne , et à laisser les choses dans l'état où elles étaient^ en lui disant que c'était la seule chose qui convint pour le service du roi et pour le bien et la ti^anquillité de ses sujets. Ce fut l'auditeur Gepeda qui la rédigea longuement et qui la signa le premier comme lieutenant - général de Pizarro pour la guerre et la justice; plus de soixante personnes les plus distinguées du Pérou suivirent son exemple.
1 0. Pizarro envoya cette lettre par Lorenzo Aldana^ son confident^ et par Pedro Lopez, chargés d'aller trouver l'empereur de sa part, ainsi que de celle des membres de l'audience du Pérou f pour lui demander sa confirma* tion dans le gouvernement^ et lui ofirir une somme considérable-, pour l'aider dans ses guerres avec les luthériens. Il écrivit aussi à Hinojosa pour le charger de donner à La Gasca 50^000 pesos d'or pour qu^il s'en retournât satisfait en Espagne, ou de se défaire de lui d'une manière quelconque.
Il fit la même recommandation à Aldana : il craignait seulement de déplaire à Francisco Carvajal en envoyant ses fondés de pouvoirs ' à la cour , parce que celui-ci ne voulait pas entendre parler de l'empereur d'Espagne, ni de dépendance aucune.
1 1 . Les deux fondés de pouvoirs arrivèrent à Panama; mais la première chose qu'ils firent fut de dire à La Gasca , en lui remettant la lettre, d'être assuré de trois choses : 1® Que Pizarro ne le recevrait jamais au Pérou ; 2** Qu'il se tînt pour averti qu'on complotait sa mort ; 3"* Que beaucoup de personnes désiraient au contraire le voir arriver, afin de se déclarer en faveur du roi. La Gasca, qui soupçonnait déjà qu'on en voulait à ses jours, en fut effrayé, et sachant que beaucoup de personnes supportaient avec peine le joug de l'usurpateur, il se décida à déclarer ouvertement la mission dont il était chargé, et à montrer ses pouvoirs. Il parla d'abord à Pedro Hinojosa, et l'ayant mis de
288 VFXASCO.
son parti, il assembla tous les officiers et tous les capitaines de la province; il leur déclara l'objet de sa mission et le pouvoir illimité qu'il avait pour récompenser largement ceux qui se montreraient fidèles à leur souverain et l'aideraient à exécuter ses ordres.
12. Celui qui se soumit le premier fut Hinojosa^ qui remit volontairement entre ses mains le commandement de la flotte : tous les autres chefs suivirent son exemple. La Gasca prit possession de toutes les troupes au nom du roi, et les confia aux mêmes personnes qui s'étaient soumises volontairement^ pour leur prouver sa satisfaction. Cet heureux début lui fit concevoir un bon espoir pour la suite de son entreprise , et sans perdre un instant, il commença à s'y préparer ; il envoya l'auditeur Chanca à Nombre-de-Dios pour chercher l'artillerie , et se réservant les pièces de campagne , il arma plusieurs navires avec le reste; il prit le trésor du roi et l'argent de plusieurs
riches marchands; il fonda à Panama un hôpital très-nécessaire, et consacré spécialement aux soldats malades ; il secourut généreusement les pauvres gentilshommes , les veuves et les orphelins , et fît plusieurs autres actes de bienfai^nce.
13. Il plaça des gardes-côtes, afin que la nouvelle de ces préparatifs ne pût parvenir à Pizarro; il paya d'avance la solde de ses troupes, et écrivit à tous les établissements de la Nouvelle-Espagne et des îles , pour les avertir qu'il avait en son pouvoir toute Tarmée navale; il destina ses quatre meilleurs navires pour le Pérou , et en donna le commandement au fond€ de poiivoirs de Pizarro, c'est-à-dire à sbn fidèle Lorenzo Aldana ; il lui remit pour tous les ports et tous les points maritimes diverses lettres , dans lesquelles il proclamait une amnistie générale et la révocation des ordonnances ; il lui ordonna de ne toucher terre qu'à Lima , de crier vive le roi ! et d'en faire autant , en remettant les lettres , à Are-
290 VELASGO.
quipa , a Truxillo^ et sur les autres points de la côte.
1 4. Cette condui te adroite contribuapuissamment à désorganiser les moyens de résistance- Dés qu'on apprit au Pérou qu'Hinojosa avait livré la flotte, on vit partout un changement notable; tous les gouverneurs et lieutenants qui étaient éloignés de Lima se dédarèrent contre Pizarro et en faveur du roi« Un des premiers fut Diego de Mora , qui commandait à Truxillo, et qui, ayant réuni quelques troupes, se rendit à Gaxamarca, ainsi que beaucoup d'autres. Gomez de Alvaradose déclara avec toutes ses troupes en fkveur du roi dans la province de Ghachapoyaa; Juan de Saavedra en fit de même à Guanuoo; Alphonso de Mercadilla à Loxa, et Francisco de Olmos à Guayaquil , suivirent leur exemple : ce dernier tua Manuel Estacio , lientenant-gouvcrneur , qui voulait s'y opposer.
Diego de Urbina en fit autant à Rio*Bamba et Rodrigo de Salazar à Quito : ce dernier peu-
gnarda Je lieutenant -gouverneur Pedro de Puelles.
15. Plusieurs provinces et villages de la partie méridionale se soulevèrent aussi. Diego d'Alvarès se joignit ^ présU'Arequipa , à Diego Centeno, qui s'était jusqu'alors tenu caché chez les Indiens des montagnes ; il se rendit , avec cinquante hommes seulement à la ville de Cuzco, qui était gardée par une garnison de trois cents hommes^ y entra par sui^prise, et y rétablit l'autorité royale par l'influence de l'évêque. Genteno entraîna Mendoza et •Saavedra^ qui étaient à Charcas avec quatre cents hommes, et s'unissant à eux, il alla camper hardiment avec cette armée au Desa-guadero de Titicaca, en attendant que La Gasca vînt en prendre le commandement.
16. Pizarro ignorait encore son malheur; mais ayant envoyé dans toutes les provinces pour faire des levées de troupes, ceux qui furent chargés de cette commission s'aperçurent qu'il était trop tard. S'il fut vivement affligé
en apprenant la trahison de Hinojosa, qui venait de livrer la flotte, sa douleur fut bien plus grande lorsqu'il vit arriver à Lima son confident et fondé de pouvoirs Lorenzo de Aldana avec les quatre navires. Comme la' ville était en révolution, Aldana envoya 'à terre un capitaine chargé des dépêches de La Gasca et des copies des ordonnances royales.
Pizarro fit de secrètes tentatives pour gagner Aldana; mais ce fut en vain. Il lut les lettres et les ordonnances et assembla son conseil pour qu'on décidât ce qu'il y avait à faire.
Les esprits y étaient tellement changés qu^il sentit qu'il ne pouvait se fier à personne, et dès lors il commença à désespérer du succès et à se livrer à sa fureur.
17. Il ne savait quel parti prendre. Il ressentait plus vivement encore que son malheur la justesse de la prédiction que lui avait faite La Gasca , en lui écrivant de ne se fier ni à ses amis, ni à ses partisans, qui l'abandonneraient. Il voyait cette prédiction se réa-
liser; car ses meilleurs amis le quittaient les uns après les autres. Il pensait aussi à prendre la fuite, mais il ne savait où se réfugier, car Diego de Mora s'était fortifié dans la partie du nord , et c'était de ce côté que devait arriver La Gasca avec les siens. Dans le sud , la ville de Guzco était au pouvoir de Genteno et pour le roi. Considérant cependant que ce serait plutôt de ce côté qu'il pourrait s'évader pour aller au Chili avec Carvajal , et y entreprendre de nouvelles conquêtes, il se décida à s'y rendre sur-le-champ , avant que ses partisans l'eussent entièrement abandonné et livré à La Gasca.
18. (i547.) Il partit de Lima en septembre 1547 avec cinq cents hommes seulement, et lorsqu'il arriva à Arequipa, vingt des principaux l'avaient déjà quitté. Il réunit dans cet endroit son conseil pour décider de quel côté il devait se diriger. Tous furent d'avis qu'il valait mieux aller au Chili pour découvrir et conquérir par là des pays inconnus
aux Espagnols^ où ils pourraient vivre dans une entière indépendance. L'auditeur Gepeda, qui fut lin des premiers qui proposèrent cette expédition , fut d'avis de suivre la route qui borde les Andes ^ afin de tromper par ce moyen Genteno y qui ^ dans la pensée qu'ils allaient à Guzco^ les y attendrait avec sa grande armée et leur laisserait libre le passage des montagnes. A cet efiFet il envoya trente cavaliers au défilé du Desaguadero , sous prétexte d'y préparer des vivres. Pizarro parvint en même temps à augmenter ses ti^oupes en y réunis-sant quelques bandes éparses de fugitifs.
19. Ses projets furent découverts par la trahison de quelques-uns de ces trente cavaliers. En arrivant au Desaguadero, où Centeno s'était campé avec douze cent douze hommes, quelques déserteurs révélèrent tous les strata* gèmes de Cepeda. Le capitaine Diego de Cep»
teno, joyeux de cette intéressante nouvelle, se flatta d'enlever àLa Gasca l'honneur de couper la tète à Pizarro. Il abandonna le Desa--
guaderoy après avoir coupé son poi^t fameu% et s'avança avec son armée vers Pucara , éloigné de quinze milles de Guarina y où Pizarro était campé , le 25 octobre. ,Quoique très-malade à cette époque y Centeno nomma des officiers j et ayant rangé son armée en bon ordre^ il se prépara, en compagnie de l'évêque de Guzco f à regarder de loin la bataille.
.^ 20. Pizarro ne s'effraya point à la vue de cette grande armée, quoique la sienne fût moins forte de moitié* Son mestre de camp, Garv^jal, l'avait rejoint; et dans son déses*poir il était déterminé à risquer le combat. 11 ne pouvait fuir sans déshonneur, et d'ailleurs il n'aurait su où aller. £n cas de réussite il espérait s'enaparer de Cuzco , soit pour s'y fortifier contre La Gasca , soit pour courir à de nouvelles conquêtes. Gepeda lui dit que dans le cas où ils obtiendraient la victoire et s'empareraient de la ville de Guzco, il était d'avis de ne pas aller plus loin et de s'y fortifier , afin de forcer La Gasca à conclure avec lui un
^traité hoaorable. Le capitaine Garcilaso de la Vega fut du même avis , et Pizarro , loin de s'y opposer, leur promit de suivre leurs conseils.
21. Le moment décisif arriva enfin. L'habileté de Carvajal d'une part , et le talent militaire de Cepeda de l'autre , lui firent soutenir avec patience les décharges de l'ennemi , et attendre qu'il fût épuisé de fatigue pouF le charger à son tour. Le combat dura fort longtemps , et au moment où ses ennemis se croyaient surs de la victoire , Pizarro , par une attaque subite, les mit complètement en déroute. Il ne perdit que cent hommes , tandis que Centeno en laissa quatre cent cinquante sur le champ de bataille. Celui-ci fut de nouveau obligé de s'enfuir pour ne pas tomber entre les mains de Carvajal, et l'évéque, qui avait fait tant d'efforts pour soulever la ville et la faire déclarer en faveur du roi, imita son exemple et disparut.