Les provinces de Macas et de Huam
boyas , qui confinaient du côté du couchant avec celle de Ganar, et vers le nord avec celle de Puruha , ne firent pas alors autant de progrés que les autres. Celles-cr abondaient en ridhes minerais d'or, en pierres précieuses et en une matière colorante égale au bleu d'outre-mer.
Les peuplades dociles s'étaient soumises volontairement depuis le commencement de la conquête de Belalcazar, en 1 535. Le capitaine Gonzalo Diaz de Pineda entreprit deux fondations qui furent abandonnées faute d'habitants. Le
capitaine Pedro del Villar effectua la fondation de deux jàsientos ayec des gens de Rio-Bàitiba ; mais ils furent aussi abandonnés en partie à cause de la guerre , et en partie parce qu'on se figurait que c'était un pays malsain.
6. Le capitaine Pedro de Benavente, à qui La Gasca avait commis le soin de visiter ces provinces, les trouva épuisées par la guerre que leur faisait la nombreuse et féroce nation des Xibaros, leurs voisins du côté du sud. Us occupaient les vastes et riches pays situés entre les rivières de Morena et de Pau te jusqu'à la province de Pacamoros. Benavente , s'étant assuré des provinces de Huamboya et de Macas , entreprit, conjointement avec les naturels euxmêmes , la conquête des Xibaros, dont les Espagnols n'avaient pas eu encore connaissance; de sorte qu'ils ne pouvaient savoir les difficultés qui les attendaient dans cette expédition.
7. Les Xibaros , dans le royaume de Quito, furent, et ont été jusqu'à présent, par leur multitude et leur férocité, ce que les Arau-
canos ont été pour le royaume de Chili. Dans tout le cours de 1 549, Benavente n'obtint d'autre résultat que de perdre presque tous les hommes qu'il avait amenés. Il eut, dans le principe, plusieurs combats qui tantôt lui étaient favorables, tantôt défavorables, avec des forces inégales et beaucoup plus de monde de son côté. On peut dire que les Xibaros étaient innombrables; mais ils ne formèrent jamais un seul corps de nation; ils étaient divisés en diverses tribus indépendantes qui étaient ennemies les unes des autres. La tribu qui touchait aux Macas comptaità peine trente mille âmes , et cependant elle soutenait la guerre avec les autres tribus, ainsi qu'avec les Macas et Huamboyas, qui étaient deux fois plus nombreux, et dont elle triomphait souvent.
8. Ces deux nations s'étant unies avec les Espagnols, qui étaient plus de cent, ils ne doutèrent pas de la victoire. L'aspect inusité des armes européennes causa un moment de l'inquiétude aux ennemis; mais
avec l'expérience ils perdirent toute crainte. Us lançaient des dards avec beaucoup d'adresse. Us combattaient aussi corps à corps avec de petites lances et une espèce de bouclier. Les Espagnols^ confiants dans le nombre de leurs alliés , pénétrèrent imprudemment dans le pays ennemi ; mais après plusieurs combats , il périt dans une seule bataille plus de dix mille hommes avec presque tous les Espagnols.
9. Benavente s'enfuit avec un très -petit nombre de ses compagnons ^ et alla demander du secours à La Gasca au commencement de 1 550 ; mais il était trop tard , car celui-ci se disposait à quitter le Pérou. L'importance de cette conquête engagea Benavente à s'arrêter à San Miguel , où il chercha à réunir de nouvelles troupes et armes ; mais il était aussi trop tard de son côté , car il mourut en laissant ces provinces dans le même état , jusqu'à ce que le vice-roi Don Antonio de Mendoza , successeur de La Gasca ^ les fit conquérir en 1552.
Relour du président La Gasca , et fin de la quatrième et dernière époque d^antiquité.
1 . En arrêtant la rébellion , en récampensant largement les dignes officiers et soklats qui l'avaient servi fidèlement, en chercbant à faire le bonheur de tous , en \emr assurant une existence raisonnable , en introduisant les maximes d'un gouvernement rëguli^er, La Gasca réussit dans un peu plus de deux ans à calmer autant que possible cette mer tumultueuse du Pérou. Sa conduite habile^ sa prudence et son noble désintéressement lui firent accomplir avec honneur la commission diffi-
cile qu'on lui avait confiée. Il donna connaissance de tout à la cour et demanda avec instance un successeur dans le gouvernement.
On nomma deuxième vice-roi du Pérou Don Antonio de Mendoza, qui était alors vice-roi de la Nouvelle-Espagne. La Gasca se prépara alors à retourner en Espagne ; au commencement de 1 550 *
2. Lorsqu'il était arrivé à la terre ferme, il n'avait que quatre cents ducats y et était sans armes et sans soldats. Il fit si bien qu'il mit sur pied la plus belle armée qui ait été vue au Pérou. Il dépensa, en préparatifs contre Pizarro , 90,000 pesos d'or qu'on lui avait prêtés et qu'il remboursa. Il rapporta à l'empereur Charles-Quint 1,500, 000 joe^o^, ce qui revient à 1 0^000,000 de piastres fortes. Il était chargé de plus, pour compte de divers particuliers , de 2,000,000 de pesos d'or, et avec tout cela il ne rapporta rien pour lui , ce qui est certainement le plus grand miracle qu'on ait vu en Amérique.
3. La Gasca s'embarqua à Lima au mois de février 1 550 , et c'est à ce moment que se termine la quatrième et dernière époque de l'histoire ancienne du Pérou. Il arriva à Panama avecvles Mnmenses trésors qu'il reportait, et comme^tout ne pouvait entrer dans le navire qu'on avait préparé à Nombre-de-Dios pour le transporter en Europe , il laissa en dépôt
dans la ville de Panama 600,000 pesos d'or,
appartenant à des particuliers. La nouvelle des richesses qu'il portait avec lui mit en mouvement deux célèbres bandits , qui formèrent le dessein de le dépouiller de tout, en lui donnant la mort.
4. Ces deux bandits étaient les deux frères Contreras, fils du gouverneur de Nicaragua, qui, ayant donné la mort à leur évêque et commis mille autres brigaifdages , armèrent trois navires avec deux cents hommes, aussi pervers que leurs chefs , pour l'exécution de l'entreprise. Lorsque les Contreras arrivèrent à Panama , La Gasca était déjà parti de Nombre-
de-Dios. Ils pillèrent la ville , s'emparèrent des^SOO, 000 pesos qu'y avait déposés La Gasca , volèrent les richesses des autres particuliers et embarquèrent le tout dans deux navires, par lesquels un des deux frères s'en retourna*
5. L'autre, ayant gardé pour lui le troisième bâtiment, continua son chemin par terre , avec presque tous ses gens, à la recherche de La Gasca , ne doutant pas qu'il ne s'emparât de tous les trésors qu'il portait , après lui avoir donné la mort; mais il lui arriva tout le contraire. La Gasca, ayant appris cette nouvelle, vint à sa rencontre avec tous les gens qu'il put réunir à Nombre -de-Dios, il lui livra combat et le vainquit. Il fit exécuter plusieurs de ces bandits, mais Contreras lui-même se noya dans une rivière en s'enfuyant* Il envoya ensuite dePananM un navire bien armé contre l'autre frère, qui attendait à la cape avec ses deux navires, celui qu'il avait laissé à Panama, et qu'il espéraitvoir arriver chargé de beaucoup plus d'or encore. Mais on s'en saisit heureuse-
ment et ils furent conduits à Panama. La Gasca recouvra tout ce qu'on lui avait enlevé, fît exécuter presque tous les bandits , et continuant aussi son voyage, arriva en Espagne i^ aux acclamations de tous. L'empereur le fit venir à Augsbourg pour se faire raconter, par lui, tout ce qui s'était passé, et lui donna pour récompense l'évéché de Palencia, qui valait 20,000 ducats de rente.
Conclusion et réflexions sor cette partie de l'histoire.
i . Je n'ai pas voulu couper le fil de mon récit en citant à chaque instant les historiens anciens. J'ai cherché au contraire à coordonner tout ce qu'ils nous ont raconté. Les quatre principaux auteurs que j'ai consultés, sont:
Don Âgustin de Zàrate (Historia de la conquista del Peru, depuis le livre 3 jusqu'au 7 ) j Francisco Lopez Gomara (Historia gênerai, depuis le c. 110 jusqu'au 189)j Don Antonio de HerreraÇ Historia gênerai j depuis la décade V jusqu'à la VIII ); et l'Inca Garcilaso de la V^a ( Partie II* ^ depuis le livre 2 jusqu'au 5 ).
2. J'ai raconté, d'après eux, d'une manière simple et logique, toutes les actions des Espagnols pendant Tespace de dix-huit ans , depuis 1 533 , première année de la conquête , jusqu'à 1550. Je n'ai cherché ni à exagérer le bien , ni à atténuer le mal; mais il est incontestable que les écrivains étrangers sont injustes et qu'ils ne cherchent qu'à obscurcir la gloire des Espagnols en exagérant leurs cruautés et leur tyrannie. La tyrannie et les cruautés qu'on raconte de certains individus, sont rejetées par des auteurs malintentionnés sur la nation entière, et ils prétendent la punir tout entière, en la représentant sous les couleurs les plus odieuses et en la caractérisant toujours comme inhumaine, barbare et sanguinaire.
3. Si plusieurs officiers déshonorèrent la nation espagnole en trempant dans le meurtre de rinca, il y en eut un nombre presque égal qui protestèrent. Si un Juan de Âmpudia, un Alonzo Sanchez, et quelques autres qui étaient
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la ]ie et le rebut de la nation par la bassesse de leur naissance ^ manquèrent à tous ]es devoirs de l'humanité , beaucoup d'autres réprouvèrent leurs actes , furent les premiers à les accuser et à demander un pronàpt remède aux maux qui en résultaient^ ainsi qu'un châtiment pour les coupables. Les souverains, leurs conseillers, leur» ministres, leurs magistrats et leurs juges punirent les agresseurs et opposèrent à ces excès des lois et des peines très-sévères.
4. Ainsi, puisque tout ceci est incontestable, quelle raison a-t-on d'attribuer à toute la nation le caractère odieux de quelques misérables les plus bas et les plus vils d'entre tous? Quelle est la nation qui , se vantant d'être la plus humaine, a manqué de Cromwell et de Carvallos? Ce qu'il y a de particulier dans la nation espagnole et ce qui ne s'est point vu ailleurs, c'est d'avoir eu des individus qui ont péché par le côté opposé. Je veuxparler de quelques écrivains mus par un zèle généreux , mais
imprudent; comme un Casas ^ un Niza et un Palomino^ dont les hyperboliques exagérations ont confondu les justes avec les coupables , et ont fait croire à plus de crimes qu'il n'y en a eu réellement.
5. Il n'y a pas d'écrivain ancien et raisonnable qui ne déclare et n'avoue hautement les cruautés qui se commirent en Amérique, mais ils en indiquent toujours les auteurs, faisant observer que tous périrent misérablement.
« Ceux qui prirent part ( dit Cieça de Léon , » un des écrivains les plus modérés ) à la sen- » tence de mort d'Atahualpa, et ceux qui » commirent d'autres cruautés contre les In- » diens, eurent presque tous une fin mal- » heureuse; et il semble que Dieu ait permis » les guerres civiles du Pérou pour leur chà- » timent , en faisant de Carvajal l'exécuteur » de la justice divine , et en le laissant mourir )) lui-même pour prix de ces méfaits. » ( Cron. del Periiy cap. 120.)