Pour désigner la position des colonies
espagnoles de ce pays, j'emploierai les degrés
de longitude , non d'après le méridien de Té-
nériffe, de Paris ou de Londres, mais d'après
celui de Quito, selon l'usage introduit par
plusieurs géographes modernes. Ceux qui
n'auraient pas de cartes calculées d'après ce
méridien, peuvent, malgré cela, supputer les
degrés , en sachant exactement la position de
la ville de Quito, qui est traversée par ce
méridien; or sa longitude calculée du pic de
Ténériffe, est de 295^ 15' 45" Est; d'après le méridien de Paris, elle est à 90** 22' ouest, et d'après celui de Londres, 77** 49' 56". Les nations qui habitaient cette province n'avaient jamais été conquises par les Incas , et n'étaient réunies entre elles par aucun lien. Cependant un bruit confus s'était répandu parmi elles de l'arrivée d'une natibn puissante, qui avait conquis les royaumes du Pérou et de Quito.
Mais , comme toutes les tribus étaient indépendantes et incapables, par leur barbarie, de s'unir pour opposer une résistance suffisante, elles ne songèrent pas à la défense, quoiqu'elles n'ignorassent pas le danger.
7. J'ai déjà dit comment Juan d'Âmpudia , lieutenant-général de Belalcazar, avait été en-» voyé en avant pour préparer cette conquête; il avait reçu l'ordre de ne pas s'écarter de l'espace compris entre les deux Cordillières, et de ne s'engager dans aucun combat dangereux. 11 était chargé seulement de reconnaître les pays et les peuplades qui l'habitaient. 11
devait s'arrêter dans l'endroit qui lui paraîtrait le plus convenable pour fonder une colonie , et y attendre Belalcazar. Il partit donc de Quito au mois de janvier 1 535 avec soixante hommes^ trente chevaux et deux raille Indiens ; la moitié de ceux-ci étaient destinés à aller toujours en avant pour frayer le chemin et chercher des vivres; il leur était recommandé de s'arrêter dans les endroits difficiles , ou lorsqu'ils apercevraient ^quelque danger; les mille^ autres devaient accompagner les Espagnols et porter les bagages. Nulle part ils n'éprouvèrent de résistance sérieuse; car aussitôt que ces tribus sauvages voyaient arriver des ennemis puissants , alliés avec d'autres Indiens^ ils abandonnaient leurs maisons et leurs terres, et se réfugiaient dans les montagnes et dans les forêts, en laissant tout à la disposition des étrangers.
8. Ampudia continua toujours sa route sans faire alliance avec aucune de ces nations; dans leurs provinces et dans leurs villages il
causait les mêmes effets que la foudre ou le mercure. Semblable à celui-ci, il recueillait tous les métaux précieux qu'il trouvait dans les maisons^ et comme celle-là il brûlait et réduisait en cendres les habitations et les champs cultivés.
9. En arrivant enfin à une distance de près de deux degrés, il rencontra quelque opposition dans la province de Lili , qui se composait des tribus de Xaumundi , de Palo^ de Soliman et de B0I0, qui habitaient les bords des petites rivières qui se jettent dans le Cauca; ici, il fit usage avec plus d'activité de ses deux. qualités distinctives , en mettant les villages à feu et à sang, et en ramassant tout l'or qu'il trouvait en abondance. Ce pays sembla à Belalcazar le plus convenable pour l'exécution de ses projets ; c'est pour cela qu'y fixant sa résidence , il ne s'occupa pendant tout le reste de rannée qu'à faire des excursions dans les pays voisins , et à tout soumettre par la force des armes.
10. Quelques Indiens s' étant soumis , Ampudia voulut remplir les ordres de son chef en fondant aussitôt la première colonie. Il choisit sur les bords du Cauca un endroit commode , et y jeta, au commencement de 1 536 , les fondements d'une ville qu'il nomma Ampudia, et en désigna les juges et les regidores. Belalcazar resta longtemps en route et arriva au mois de septembre de la même année. Il amenait avec lui un corps choisi de deux cents hommes d'infanterie, de quatre-vingts chevaux et de quatre mille Indiens. Il divisa cette armée en quatre parties ; une, composée seulement de mille Indiens, allait devant pour éclairer la route et recueillir des vivres; ils suivaient toujours les traces d'Ampudia, qui étaient reconnaissables aux monceaux de cendres que l'on trouvait de tous côtés; la seconde, qui servait d'aile gauche , placée à l'occident, était composée de cinquante soldats et de mille Indiens sous le commandement du capitaine Pedro dePuelles; la troisième, for-
mant l'aile droite et iparchant à l'orient ^ était coiïiposée du même nombre de soldats et d'Indiens , et commandée par le capitaine Alonzo Sanches; la dernière formait le centre; elle était composée de cent hommes et de mille Indiens sous les ordres de Belalcazar lui-même, et devait envoyer des secours à la droite ou à la gauche suivant la nécessité.
1 1 . Belalcazar avait ainsi disposé son armée dans le but de soumettre immédiatement toutes les provinces qu'il découvrirait. On aurait sans doute obtenu de meilleurs résultats si on n'avait pas confié l'aile droite à un homme qui ne valait pas mieux qu'Ampudia. Sanches, avant de sortir du royaume de Quito, avait déjà montré son caractère cruel dans la province de Huaca ; il avait donné des ordres pour qu'on préparât des vivres et un corps de guerriers pour l'accompagner; mais il n'y avait plus d'Indiens, car Ampudia les avait tous emmenés avec lui. Il n'y eut donc que les femmes et les petits enfants qui vinrent
au-devant de lui chargés de tous les vivres qu'ils avaient pu réunir. Sanches, croyant qu'on lui avait désobéi et que les hommes ne voulaient pas le suivre , donna aussitôt l'ordre de passer au fil de l'épée les femmes et les enfants.
12. Palomino, qui raconte cet acte de cruauté, dit qu'il arriva alors un miracle : un soldat, en donnant un coup de sabre à une femme, le brisa parle milieu au premier coup, et au second il ne lui resta plus que la poignée, sans qu'il lui eut fait la moindre blessure. Un autre soldat, avant voulu tuer une autre femme avec un poignard à deux tranchants, au premier coup son arme se brisa à quatre doigts de la pointe, et au second il ne lui resta que le manche , sans qu'il eût pu blesser la femme {Informacion veridica,p. 2). Cet auteur ajoute que des quatre mille Indiens qu'amena Belalcazar , et des deux mille qui allèrent en avant avec Ampudia , il n'y en eut pas vingt qui retournèrent chez eux , ayant tous péri
dans les terres chaudes et surtout à Patia ( fdem ).
13. En sortant du territoire de Quito, Belalcazar reconnut d'abord la nombreuse peuplade de Quilla-Ginga ^ partagée en plus de trente tribus indépendantes, qui, si elles eussent eu un seul chef, auraient pu empêcher la conquête en formant une armée de soixant^e mille hommes. Il en soumit plusieurs, tels que les Ipiales, Guatmataes et Funes^-qui étaient au milieu ; les Sapuyes , Tuquerres , Mallamas, Yasquales et autres situées à l'occident, et les Imazacamatas , Bexondinos et Meonsidinos à l'Orient, après quoi il se dirigea vers le Nord-Est. 11 soumit les Sebondoves et les Mocoas de l'ancienne Paria: mais il n'en resta qu'un petit nombre, parce qu'ils se retirèrent presque tous vers le Sud et s'établirent dans une province appelée Mocoa, que les habitants de Quito ne conquirent que longtemps après.
1 4. En arrivant chez les Pichivimbis et les
Cuyles, qui lui semblèrent moins sauvages, il vit, entre les rivières de Telimbi et dePatia, les premières mines d'or, et apprit qu'en allant vers le nord et le couchant elles devenaient beaucoup plus abondantes. S'avançant un peu plus vers le nord il soumit les féroces peuplades des Ghapanchicas , Masteles et Âbades , qui sont peu nombreuses, mais très-riches en or; sur les terres de la première il fonda la ville de Madrigal , qui dura peu de temps ; il soumit un peu plus loin la province de Gachua , habitée par deux peuplades , les Patias et les Boxoleos, dont les terres trèschaudes , mais très-riches , furent le tombeau de presque tous les Indiens de Quito.
1 5. A la fin de 1 535 , Belalcazar arriva enfin au lieu où son lieutenant-général avait déjà fondé la ville d'Ampudia. Il trouva que cette colonie ne réunissait pas toutes les conditions désirables; il voulait une position avantageuse, qui put servir de retraite et de dépôt pour ses troupes , ses armes et ses
munitions; il avait Tintention d'y faire sa résidence ordinaire, et d'envoyer de là des expéditions entreprendre des conquêtes de divers côtés. U choisit donc un endroit plus convenable sur la rive orientale du Cauca, dans la province des Gorones., et fonda , au commencement de 1 537 ^ la ville de Santiago de Cali , par environ quatre degrés de latitude nord , et deux degrés et demi de longitude est de Quito. Le climat^ ayant été reconnu malsain ; la ville fut transférée par son lieutenant Miguel Munoz, le 5 juillet de la même année, sur la rive occidentale, où elle est encore aujourd'hui.
1 6. La ville d'Âmpudia cessa donc d'exister, ainsi que son nom détestable, dont les anciennes histoire font à peine mention. Toutes les troupes passèrent à la nouvelle ville de Cali , qui devint dès lors comme le chef-lieu ou la capitale de ce nouveau gouvernement.
Avant de continuer ses conquêtes, {(elalcazar voulut d'abord retourner vers le Sud jusqu'à
la source de la grande rivière de Gauca et soumettre en même temps les peuplades qui habitent ses bords. Falomino l'accuse de cruauté dans cette expédition ^ pour avoir laissé seu) y et au pouvoir des barbares^ un soldat nommé Martin d'Aguirre^ parce qu'il était malade et ue pouvait le suivre comme les autres. Il est vrai que ce malheureux trouva un tombeau dans le ventre des Caraïbes avant que son mal se fût aggravé ( Informacion , p. 2).
17. Belalcazar éprouva beaucoup de résistance dans la dernière province qui restait encore à soumettre vers le Sud ; le chef se nommait Popayan (1 ), et étaitun des plus riches et des plus puissants de ces contrées. Ses forces étaient médiocres; mais son alliance avec les nations voisines, qui étaient très-féroces, le
(1) Popayan habitait un fort construit de bambous entrelacés, et dont chaque côté avait cinquante pas de long. II était défendu par plus de trois mille hommes, qui tous étaient ornés de joyaux d'or. Il était situé à quatre lieues de la ville où Popayan avait un palais supporté par quatre cents tromcs d'aï*bres si gros que deux Espagnols ne pouvaient les embrasser ( CasieUanos , chant 3 ).
mit en état de faire une défense obstinée. Aprèà plusieurs combats il fut enfin vaincu sans autre perte que celle de trois Espagnols et de quelques chevaux. Cette province plut beaucoup au général espagnol y tant à cause de ses richesses minérales que par la beauté de son climat^ le plus agréable qu'on eut rencontré jusqu'alors. La ville principale était située au pied de la grande Cordilliére , et l'on n'y épouvait pas la chaleur étouffante des vallées qui s'étendent vers le nord ; elle était entourée de terrains placés dans diverses températures, et aptes à toute espèce de culture.
1 8. Charmé de voir tant d'avantages réunis^ il fonda sur l'emplacement même de la ville indienne uneautrevillequ'il nomma topayan.
De là il alla explorer la source du Cauca , sur les montagnes de Cocomicco. Il découvrit que cette rivière sortait du petit lac des Papas ; de même que le fleuve de laMagdeleine.Quandil eut soumis les Furasés et les Cocomiccos , il ne lui resta plus rien à conquérir^ puisque cette
nation touchait vers le Sud aux Mocoas ^ qu'il avait soumis en venant. Ceux-ci étaient trèsnombreux, et occupaient une grande province nommée Paria, d'après la rivière de ce nom y qui forme l'Orénoque; les In- , .«. diens s'appelaient Mocoas , parce que la plus grande partie habitait le bord de la rivière du même nom, que reçoit dans cet endroit la rivière Paria. Au premier bruit des armes de Belalcazar^ ils abandonnèrent presque tous leur pays y et se retirèrent un degré plus au sud^ ou s'étant unis aux Patacos, qui habitaient derrière la mer Douce , ou grand lac de Mocoa, ils formèrent une nouvelle province sous le nom de Mocoa^ que le royaume de Quito (1) conquit quelques années après.
1 9. L'intéressante découverte de la source de
• (1) Gastellanos ( chant 3 ) rapporte que les Indiens de Paria firent la plus vigoureuse résistance. Us étaient armés de boucliers de peau de tapir, à l'épreuve de la balle , et cherchaient à prendre les chevaux dans de grands filets qui leur servaient à la chasse du cerf. Us les saisissaient hardiment par la queue pour frapper les cavaliers.
Fa Magdeleine porta Belalcasar a en suivre le cours jusqu'au Nord et à explorer l'immense pays les peuplades nombreuses qui s'étendent sur ces deux rives. Du côté de l'Orient, il conquit la grande etféroce province des Ândaquis; mais il ne put en faire autant des Paéz , comme l'ontcru quelques auteurs, parce qu'ils étaient alliés des Andaquis. Il soumit la tribu nombreuse qui habitait sur les bords du Timana , qui se jette dans la Magdeleine à l'Est à 2"^ i& de latitude , et à 3"" de longitude est de Quito. Il laissa dans cet endroit le capitaine Pedro de Ânasco pour qu'il y fondât une colonie , ce qui eut lieu le 18 décembre 1537, sous le nom de ville de Timana.
20. Belalcazar continua ses découvertes en suivant le cours delà Magdeleine jusqu'à l'endroit où elle reçoit le Paéz du côté de l'ouest: il reconnut la nation des Paéz, non moins nombreuse, mais beaucoup plus guerrière qu'aucune des précédentes; elle possédait une partie des vallées chaudes et une partie des
montagnes inaccessibles coupées par des fleu-ves profonds et traversées par des forêts impénétrables; elle ne put donc être conquise, à l'exception de ceux qui habitaient sur les bords du fleuve nommé par la suite la Plata.
On lui donna ce nom parce que les montagnes de ce pays étaient riches en minerai d'argent, que Ton trouvait si pur que l'on en coupait les veines avec un ciseau ; on n'avait besoin , pour le purifier, que de le faire fondre simplement et sans être obligé d'avoir recours au mercure. Le général établit dans ces montagnes un asiento ou établissement de mines; et à leur pied il fonda la ville de San Sébastien de la Plata, au mois de mai 1538, à 2^20' de lat. sept., et à 2M 5' de long, est de Quito.
21 . Belalcazar voulait faire de ce pays son principal patrimoine ; car il était aussi riche que les célèbres montagnes de Potosi , que l'on découvrit plus tard. Pendant qu'il était occupé à former cet important établissement, il reçut la première nouvelle des grandes révolutions
du Pérou ; il fut donc obligé de suspendre ses heureuses conquêtes dans ce pays , et d'aller se réunir, à Lima , au gouverneur Francisco Pizarro. Plusieurs petits détachements d'Espagnols étant arrivés successivement à Quito avec des femmes, quelques-uns vinrent jusqu'aux villes de Cali et de Popayan se réunir à Belalcazar.
22. Ils étaient venus chercher un refuge dans le royaume de Quito, à cause de l'incendie général qui consumait tout dans le Pérou, et quel'Inca Manco-Capac avait allumé en massacrant des Espagnols et en mettant le siège devant Guzco et Lima. Quelques autres , arrivés peu de temps après , apportèrent la nouvelle que Pizarro, qui venait à peine de faire lever le siège de Lima , avait commencé une guerre sanglante contre Diego de Almagro, et que l'ayant vaincu avec une bataille, il le tenait prisonnier dans l'intention sans doute de lui donner la mort; qu'il avait envoyé aussitôt de nouveaux conquérants de
toutes parts ^ et qu'il coiuptait donner à son frère Gonzalo le royaume de Quito avec le titre de gouverneur.
23. En recevant ces nouvelles , Belalcazar , craignant d'être privé du fruit de ses travaux, voulut prévenir sa disgrâce en gagnant les bonnes grâces de Pizarro, et, se dirigea en toute hâte vers la ville de Popayan où il avait laissé, pour son lieutenant, le capitaine Pedro de Puelles, qui était un grand ami de Pizarro. Celui-ci avait remplacé dans ses bonnes grâces et dans sa confiance Juan d'Âmpudia, mort entre le$ mains de gens aussi barbares que lui, qui l'avaient attaché vivant à un poteau, lui avaient arraché le cœur, et l'avaient dévoré.
24. Après avoir fait part de ses craintes à . Puelles, et avoir délibéré avec lui , Belalcazar
créa à Popayan une monnaie royale, et fit aussitôt frapper l'or que lui et son lieutenant Ampudia avaient recueilli dans les provinces nouvellement conquises. Quelques auteurs
assurent qu'après avoir prélevé le quint du roi il restait encore plus de cinq cent mille pesos d'or; Jl employa tout cet argent à venir au secours de Pizàrro , qui en avait le plus pressant besoin, espérant obtenir ainsi de n'être pas entièrement dépouillé de ses conquêtes. Avant de quitter Popayan , il lui accorda les privilèges de ville, et partit à marches forcées en compagnie du capitaine Puelles (Palomino, Informacion ^ p. 2).
25. En arrivant à Quito, après trois ans d'absenice, il la trouva tout autre qu'il l'avait laissée ; elfe paraissait très-étendue à cause de ses rues tirées au cordeau. Il regarda avec admiration les édifices publics et particuliers de construction nouvelle ou simplement réparés dans le style européen. Il y avait alors plus de six cents familles espagnoles, vingt :^ mille Indiens, et un nombre proportionné d'ecclésiastiques séculiers ou réguliers, qui avaient déjà fonde plusieurs couvents. Il félicita donc et remercia son lieutenant, le
capitaine Juan Diaz de Hidalgo^ à l'infatigable zèle et à la vigilance duquel cette capitale était redevable de ses immenses progrès. Tandis que Belalcazar continue sa route vers Lima , il est bon de donner ici quelques détails sur les révolutions du Pérou.
Këvolte de Manco-Capac. — Commencement des guerres civiles des Espagnols , et leurs conséquences pour le royaume de Quito.
1 . L'Inca Manco-Capac ; deuxième du nom, couronné par Pizarro lors de sa première entrée dans Cuzco , commença à s'inquiéter et à se plaindre, en voyant, par expérience, qu'on ne lui laissait que l'ombre de la souveraineté. Alors on l'enferma dans la forteresse de Cuzco, et c'est là qu'il réfléchit plus mûrement aux desseins qu'il avait déjà formés de recouvrer entièrement l'empire au prix du sang de tous les Espagnols, Ayant traité secrètement de cette affaire avec son frère
consanguin Paulo, avec Villa-Oma, seigneur indien, plein d'adresse, et avec Filipillo, le fameux interprète des conquérants, il souleva secrètement toutes les villes et toutes les provinces depuis le Chili jusqu'aux limites du royaume de Quito, ne pouvant aller plus avant, parce qu'il n'avait aucune influence directe dans ce pays,
2, Après avoir tout préparé pour l'exécution de ses desseins, il continua à se montrer trèssoumis aux yeux de Juan Pizarro, et lui promit de tenir une conduite irréprochable; de cette manière, il obtint la permission de sortir de prison avant que Fernando Pizarro arrivât à Cuzco , de retour de la cour. Comme il habitait le palais des Incas, quoique observé continuellement par des sentinelles, il se lia d'une amitié étroite avec Fernando Pizarro dès son arrivée. Un jour il lui demanda la permission d'aller à une grande fête, qui se donnait dans un village peu éloigné, promettant de lui apporter de cet endroit une statue
en or massif de grandeur naturelle , qui représentait son pérc Huayna-Capac. Pizarro ne comprit pa& le sens caché de cette promesse^ qui se réalisa en effet; il lui accoi^a donc ce qu'il lui demandaiit; maisaussitôt que l'Inca fut sorti de la ville, il se mit à la tête de ses troupes^ qui l'attendaient 9 et se faisant lui-même la statue de son père, il déploya Tétendard de la révolte au mois de mars 1 536 , envoya dé tous ^ côtés des courriers porter l'ordre d'attaquer et de massacrer tous les Espagnols qui se troiHvaient tant à Lima ou au Chili que dans tout^ les autres villes , dans les villages , miiies y ou sur les chemins; il envoya aussi beaucoup de monde avec l'ordre de pénétrer secrètement à Cuzco et d'y exciter une sédition pendant qu'jl irait en personne y mettre le siège. Les Indiens entrèrent avec tant de précipitation et tant de furie que les trois frères Juan, Fernando et Gonzalo Pizarro, avec les deux cent soixante Espagnols, ne purent les arrêter. Tandis que les uns mettaient le feu aux diverses parties
de la ville, d'autres s'emparèrent de la forteresse où les Espagnols avaient tenté de se réfugier, mais n'avaient pas pu y réussir.
3. Ils la gardèrent pendant sept jours, jusqu'à ce qu'ils fussent enfin délogés par une attaque soudaine et meurtrière que les Espagnols firent pendant la nuit, et dans laquelle Juan Pizarro fut tiié d'un coup de pierre à la tête. Manco-Capac arriva alors à cheval et armé à l'espagnole, se servant des dépouilles des chrétiens qu'ils avaient massacrés dans les environs; il assiégea la ville avec cent mille hommes, tandis qu'un même nombre ravageait les environs. Le combat qu'il commenta ce jour, il le continua tous les mois au jour de la pleine lune pendant l'espace de neuf mois (GomsiTH, Hist.gen.f cap. 135).
4. Cependant les révoltés avaient échoué dans leChili, car la conjuration y ayant été découverte à temps, les chefs, qui étaient Villa- Oma et Filipillo cherchèrent à s'échapper; mais ce dernier fut pris et écartelé comme
nous l'avons déjà dit, Almagro abandonna donc la conquête du Chili pour aller au secours des siens. Pendant la route il reçut les ordres officiels de la cour que lui avait apportés Fernando Pizarro. Comme il était évident que la ville de Cuzco était comprise dans son gouvernement, il se hâta de diriger sa marche de ce côté pour l'enlever, soit à Tlnca, soit aux Pizarro, déclarant ennemi celui qui s'opposerait à ses desseins.
5. Tandis qu' Almagro se dirigeait vers Cuzco, le marquis Pizarro se trouvait à Lima
dans le plus grand danger ; il n'avait pas fait assez attention à la première nouvelle qui lui était arrivée de cette révolte : il commença à envoyer des détachements de soixante-dix à quatre-vingts hommes d'infanterie et de cavalerie pour secourir Cuzco; mais ces détachements ne purent ni arriver à Cuzco, ni rétrograder vers Lima; et ils furent tous massacrés sur la route occupée par les troupes de rinca ; il périt dans cette occasion près
HISTOIRE DU ROYAUMi: DE QUITO. 129
de quatre cents Espagnols (Gomara, idem , chap. 136 ).
6. Pizarro, consterné et privé de toute nouvelle, crut que tous les siens étaient déjà exterminés; il se hâta donc d'envoyer des navires à Panama, à Nicaragua , à Guatimala y à Mexico , et aux îles de Saint-Domingue et de Cuba, pour demander, avec la plus grande instance, aide et secours aux gouverneurs, auxquels il exposait le danger dans lequel il se trouvait. Il fit venir le capitaine Alfonso de Alvarado, qui était occupé à conquérir la province des Chachapoyas , pour le secourir lui et ses gens; il rappela aussi de Guayaquil le capitaine Zacra; mais la ville de Lima fut assiégée avant que ces secours ne fussent arrivés. Tous ses efforts pour repousser l'ennemi furent inutiles , tant parce qu'il n'avait que très-peu do monde, que parce qu'une terreur panique s'était emparée des Espagnols.
7. Cependant Almagro arriva aux environs de Cuzco à la tête de cinq cents hommes.
Manco-Capac n'ignorait pas les droits que celui-ci avait sur Pizarro , et pensa que son alliance lui serait profitable; il tâcha donc de l'obtenir, et n'éprouva pas beaucoup de difficultés ; mais , comme le traité qui devait se conclure entre eux était retardé de jour en jour, et qu'il commençait à se méfier d'Âlmagro , il l'attaqua imprudemment et fut mis en déroute. De cette manière il lui ouvrit les portes de la ville; mais il crut qu'il valait mieux attendre le résultat de la guerre entre les deux chefs étrangers, et traiter ensuite avec le vainqueur. Guzco refusait de se soumettre à Almagro, mais celui-ci s'en empara de vive force et fit prisonnier Fernando et Gonzalo Pizarro. Il n'en fallut pas davantage pour qu'il fût reçu et reconnu comme légitime gouverneur.
8. Pendant que ces choses se passaient à Cuzco , le capitaine Âlfonso de Alvarado s'était avancé vers Lima. Il livra un sanglant combat aux Indiens qui s'opposaient à sa marche vers
cette ville, et les défît entièrement. Le capitaine Zacra arriva peu de temps après de Guayaquil . Pizarro fut alors assez fort pour repousser les Indiens dans les montagnes ; il donna ensuite le commandement de plus de cinq cents hommes au capitaine Alvarado, pour qu'il volât en toute hâte au secours de Guzco, car il ignorait les syccès d'Almagro.
9. Alvarado, en sortant de Lima, avançait sans rien redouter des Indiens, se confiant dans le nombre de ses troupes ,• mais il se vit attaqué avec tant de vigueur par Tissoyo, un des généraux de Manco-Capac, qu'il perdit dans ce combat plus de soixante hommes, et eut plusieurs officiers blessés; toutefois, comme Tissoyo combattait sans réserve et sans aucun ordre, la cavalerie l'obligea à la retraite. Pizarro, en apprenant cet événement, envoya aussitôt à Alvarado un renfort de deux cents hommes, avec lesquels il put poursuivre le général indien jusqu'à Xauxa, Il eut dans cet endroit divers autres combats à soutenir, où
il perdit près de quarante Espagnols; mais if parvint enfin à mettre en déroute les troupes de Tissoyo. Ces deux journées lui ayant coûté plus de cent hommes^ il ne lui en restait plus que six cents, avec lesquels iFcontinua sa route vers Cuzco ; mais en arrivant à Abançay il apprit que cette ville était au pou voir ' d' Al magro.
10. Tandis qu'Alvarado séjournait à Abançay pour y attendre de nouveaux ordres de Pizarro, Almagro, ayant eu connaissance des forces qu'il amenait avec lui, alla à sa rencontre, le croyant son ennemi. Il commença d'abord par vouloir le gagner secrètement; mais Alvarado étant resté inébranlable, il lui livra bataille, le défit entièrement et s'empara de sa personne, près du pont d' Abançay, le 12 juillet 1537, jour mémorable, le même où Cuzco, par une cédule royale, était érigé en évêché, et où le roi accordait des armes à la ville de Lima.