HIONG-KIUN
Le nouveau roi, fils du précédent, s'appelait K'ia-ngao ^p UC ; Hiong-kiun est son nom posthume, celui sous lequel il est connu dans l'histoire ; à son avènement, c'était un tout jeune homme; c'est à peine s'il eut le temps de monter sur le trône.
En 544, au jour de l'an, le duc de Lou ^ étant encore à la cour, les cérémonies usuelles n'eurent pas lieu au temple des ancêtres. Pour l'enterrement de K'ang-wang J^ 3^» l^s gens de Tch'ou faisaient grande instance auprès du duc; ils désiraient que celui-ci ofYrît et apportât en personne les vêtements destinés au défunt; mais le duc s'y refusait obstinément, parce que c'était là l'office d'un simple ambassadeur; c'eût été une atteinte à sa dignité de chef d'Etat. Le sage et rusé Mou-chou @ j^ lui donna un bon moyen de se tirer d'affaire : «Faites d'abord écarter par un magicien les influences malfaisantes du cadavre; ensuite vous pourrez apporter les vêtements ; ce sera comme si vous apportiez des soieries ordinaires.» Le duc suivit ce conseil; le magicien fît un balai de jonc [lié] et de branches de pêcher; armé de cet instrument, il chassa les funestes influences et exécra le cadavre. Les gens de Tch'ou n'y mirent point d'obstacle; c'est plus tard seulement qu'ils s'aperçurent du tour qu'on leur avait joué, quand ils surent que les princes chinois agissaient ainsi « quand ils visitaient le cadavre de leurs sujets !»
Nous ne pouvions omettre cette petite histoire ; elle peint au vif ces fins lettrés, toujours si heureux de dauber «un sauvage!» Tch'ou a la puissance d'un grand Etat; mais le petit duché de Lou a la sagesse et la vertu, trésor bien autrement précieux ! Aussi, quel plaisir de jouer un colosse, avec de si faibles armes ! La même formule est encore débitée de nos jours, par les lettrés, pour se consoler des défaites infligées par les Japonais.
A la 4^"^^ lune, on enterrait K'ang-wang J^ J. Confucius n'en dit mot ; il ne parle des « barbares » que pour mentionner leurs rapports avec les princes chinois ; et encore, ne le fait-il qu'avec regret, comme en passant! Au sujet du cortège funèbre, l'historien dit que le duc de Lou ^ avec les princes de Song ^ de Tch'eng |^ de Tcheng gg et de Hiu fj: accompagnèrent le
oercueil jusqu'à la porte occidentale de la ville ; tandis que leurs grands officiers le conduisirent jusqu'à la tombe.
Hiong-kiun choisit pour premier ministre son oncle paternel, le prince Wang Tse-wei ï ^ ^; sur quoi, Tse-yu -f ^, ministre des affaires étrangères de Tcheng §|5, fit la remarque suivante : «Les choses ne marcheront pas bien ! Le puissant ministre supplantera certainement ce jeune et faible roi ; au pied d'un pin touffu ne peut croître aucune herbe !»
Le duc de Lou ^ ne rentra chez lui qu'à la cinquième lune. Pendant son absence, il y avait eu des misères dans son pays si vertueux ! A peine était-il en route que son ministre Ki Ou-tse $ ^ ■? s'était emparé, à son profit, de la ville de Pien '\; (1), comme il sera raconté dans l'histoire de ce duché.
Malgré les visites dont nous venons de parler, l'amitié n'existait guère dans les cœurs ; nous en avons une preuve dans le- fait suivant: Liang-siao ]^ ^, ministre du comté de Tcheng g]5, voulait envoyer Kong Suen-hé ^ ^ M en ambassade à la cour de Tch*ou ; celui-ci refusa en disant: «Nous sommes en mauvais termes avec ce royaume ; voulez-vous donc m'envoyer à la mort?» — «Votre famille, répondit Liang-siao, depuis des générations, a toujours été chargée des ambassades. — Oui, répliqua l'autre, nous sommes les députés officiels; mais on ne nous donne des missions que quand elles sont possibles, et sans danger ; pourquoi invoquer ici notre titre officiel?»
Leang-siao persistait dans son dessein; Kong Suen-hé se fâcha; il saisit une lance, et voulait se jeter sur le ministre; les grands officiers présents à cette altercation le désarmèrent; ils finirent même par les remettre tous deux en bonne intelligence. A la 12^"^® lune, ils firent un pacte d'amitié réciproque; mais ce n'était qu'une paix boiteuse. Là, comme ailleurs, les grandes familles avaient trop d'influence ; elles formaient des clans avec qui l'autorité publique devait compter, sans avoir toujours le dernier mot. Quant à Liang-siao, il fut tué Tannée suivante, en automne.
En 543, à la 1^^'« lune, Hiong-kiun envoya le grand officier Koei-pa ^ ^ saluer le duc de Lou, annoncer à ses ministres son avènement au trône et les assurer de son amitié. Le rusé Mou-chou ^ ^ voulait faire parler l'ambassadeur, lui soutirer quelques secrets ; il l'interrogea sur l'administration de Wang Tse-wei ; mais il fut déçu dans son espoir. Koei-pa répondit comme l'aurait fait un lettré chinois: «Moi, je ne suis qu'un pauvre homme ; je sais seulement manger mon riz et faire la besogne que l'on m'a commandée ; je suis encore trop rustaud pour bien comprendre un ordre reçu et j'y fais bien des
(1) Pien= était à 50 U à l'est de Se-choei hien f|3 ^IH^ qui est à 90 li à Test de la préfecture Yen-tcheou fou ^ jHI ^, [Chan-tong] . (p. Fa., vol. 10, p. 8).
fautes sans m'en apercevoir; que pourrais-je entendre en fait d'administration ? »
Mou-chou eut beau insister, il n'obtint rien de plus; alors il se mit à faire une nouvelle prophétie: «Wang Tse-wei, dit-il, médite une grande entreprise ; le sage Koei-pa en aura sa part ; aujourd'hui il l'aide à cacher son dessein ; c'est bien inutile ; tout le monde sait que l'oncle veut supplanter le neveu!»
A' la i^'"'* lune, King ;§;, prince de Ts^ai % (591-543), fut tué par son propre fils. Assurément, rien ne peut justifier un pareil crime ; mais il faut avouer que le père avait provoqué cet acte de barbarie ; il avait corrompu sa bru, princesse royale de Tch'ou. De tels forfaits jettent une ombre bien triste sur les moeurs de cette époque ; nous en verrons encore d'autres.
A la fin de cette année, Wang Tse-wei commença les préparatifs de son usurpation : Koei-yen ^ :j^|, était ministre de la guerre depuis l'an 548; il lui déplaisait; il le fit mettre à mort et confisquer ses biens. A ce coup, le sage Chen Ou-yu ^ j£ îf^, qui était lui-même de la famille royale et s'appelait encore Mi-yn ^'lî f*, ne put s'empêcher de s'écrier : «Le roi n'échappera pas à son sort! Les ministres fidèles sont les colonnes d'un royaume ' Wang Tse-wei pouvait produire de grands biens à l'Etat, par une bonne administration ; mais par sa tyrannie il en deviendra la calamité; en tuant un collègue, il a rompu avec le peuple comme avec son roi ; car il a du même coup blessé l'un et l'autre ; après un tel méfait, comment lui-même pourrait-il échapper longtemps au châtiment?»
En 542, le duc de Lou ^ se bâtissait un palais, dans le genre de ceux qu'il avait admirés dans la capitale de Tch'ou. Lui, le Chinois modèle par excellence, pouvait-il s'abaisser jusqu'à ce point ? Mouchou ^ ^ lui annonce s^ussitôt la colère du ciel prête à le punir: «Le livre des annales [Chou-king â" ft]' dit-il, nous enseigne que le désir du peuple est le désir du ciel» (1); notre prince aime la cour de Tch'ou, au point de vouloir l'imiter dans ses constructions; s'il n'y retourne pas, il mourra bientôt ici dans son nouveau palais!» Naturellement, la prophétie s'accomplit au moment prédit; le duc Siang ^ mourait à la 6^îî^e lune, âgé seulement de trente-cinq ans; ses relations avec Tch'ou lui ont porté malheur!
Vers cette même époque, Tse-p'i -^ |^, ministre de Tcheng §[5, faisait savoir à Hiong-kiun que le comte était en route pour la cour de Tsin §, où il allait faire la visite amicale ordonnée par la convention de Song J^. —
A la 12ème lune, le prince de Wei %, allié de Tsin §, se rendait pour le même motif à la cour de Tch'ou ; il amenait avec lui le sage Pé Kong-t'a 4t ^ Hfe» encore appelé Pé-kong Wen-tse
(1) (Zottoli, III, p. 409). — (Couvreur, p. 17G, n= 11).
^t Sr 2t iP î celui-ci fut choqué des airs prétentieux de Wang Tse-wei I -^ |§ : «Le premier-ministre, dit-il, se conduit comme s'il était le maître; bien sûr qu'il vise plus haut; mais quand même il parviendrait à son but il finira mal! Le livre des vers [Che-king ||pffi nous en avertit par ces mots: Le commencement est bien ; oui ; mais la fin ne l'est pas (1). La réussite finale voilà la grande difficulté ! Le premier ministre n'échappera pas à son sort ! »
Le prince lui demanda: «comment savez-vous cela? — Le livre des vers [Che-king ||p ^], répondit le lettré, n'a-t-il pas cet avis: la tenue et la conduite toujours graves et parfaites d'un prince sont le modèle du peuple (2). Or, le premier ministre n'ayant pas une conduite digne, le peuple n'a pas de modèle à imiter ; si les supérieurs ne donnent pas bon exemple, ils ne peuvent durer longtemps ni bien finir.»
«Que vous parlez bien! reprit le prince; mais qu'entendezvous par une tenue et une conduite parfaites? — La gravité qui commande le respect aux autres, dit le lettré, voilà ce qu'on appelle une tenue exemplaire ; une conduite irréprochable, voilà ce qui s'appelle un modèle. Si un prince a la tenue et la conduite dignes de son rang, ses ministres le craindront et l'aimeront; ils s'appliqueront à lui ressembler en tout; c'est ainsi qu'on conserve son royaume et qu'on acquiert une grande gloire auprès de la postérité. Si les officiers ont une tenue et une conduite dignes de leur rang, les inférieurs les craindront et les aimeront; c'est ainsi que l'on conserve son emploi, que l'on maintient sa famille. Ainsi en est-il de tous les degrés jusqu'au plus infime ; alors les inférieurs se prêtent mutuellement un appui solide. C'est ce que dit le livre des vers : ma tenue et ma conduite sont irréprochables (3) ; c'est-à-dire : le prince et les ministres, les supérieurs et les inférieurs, les parents et les enfants, les gens de la maison et ceux du dehors, les grands et les petits, tous, absolument tous, ont une tenue et une conduite modèles. Le livre des vers dit encore: Les amis qui vous ont aidés, l'ont fait avec dignité et bienséance (4): c'est-à-dire: les règles de l'amitié veulent qu'on s'exhorte mutuellement à garder une tenue et une conduite exemplaires. De même, le livre des annales ]Chou-king ^ |5 ] célébrant en bien des endroits les hautes qualités de l'empereur Wen-wang Jj 5, dit de lui: Les grands Etats craignaient sa puissance ; les petits Etats aimaient
(1) (Zottoli, III, p. 263, ode 2P™«, n° 1). — (Couvreur, p. 375, 11° 1).
(2) (Zottoli, III, p. 265, ode 22*™«, n° 2). — (Couvreur, p. 279, n° 2).
(3) (Zottoli, III, p. 23, ode 26*™«, n" 3). — (Couvreur, p. 29, n° 3).
(4) (Zottoli, III, p. 249, n° 4). — (Couvreur, p. 356, 11° 4).
ses bienfaits (1) ; c'est-à-dire qu'on le craignait et l'aimait en même temps. Le livre des vers a encore cette parole : Sans vous fier à votre expérience et à votre habileté, sous suivez les lois du souverain suprême: c'est-à-dire: Wen-wang imitait les exemples du ciel ; si grande est la force des exemples ! Le mauvais empereur Tcheou ^ tint Wen-wang en prison pendant sept années; tous les princes demandèrent à lui tenir compagnie. Voilà ce qu'on appelle être aimé ! Wen-wang fît la guerre au pays de Tsong »^ (2); à la seconde expédition, la prince se soumit loyalement; de plus, toutes les tribus sauvages reconnurent l'autorité impériale ; voilà ce qu'on appelle être craint ! Les hauts faits de Wen-wang ont été chantés et représentés sur la scène dans toute la Chine ; voilà ce qu'on appelle être un modèle ! Ses actions servent d'exemple pour les âges à venir ; il est le type idéal proposé à Jous. Si donc un homme sage occupant un poste supérieur commande le respect, si par ses bienfaits il conquiert l'affection de ses inférieurs, si dans toutes ses actions il garde la mesure, si dans toute sa conduite il est un modèle, si dans tous ses rapports il attire les yeux et l'admiration des hommes, si dans les affaires il est une loi vivante, si ses vertus excitent l'émulation, si le son de sa voix et tout son air répandent la joie, si ses manières sont élégantes, si ses paroles respirent la distinction, si de tout cela il exerce une grande influence autour de soi, voilà celui dont la tenue et la conduite sont parfaites.
En 541, au début de l'année, les députés des différentes nations tinrent une assemblée à Kouo ^ (3), pour renouveler la convention de Song ^ ; dans cette réunion Confucius donne à l'ambassadeur de Tsin § le pas sur celui de Tch'ou,
Au printemps de cette même année, Wang Tse-wei ^ -? § alla saluer le comte de Tcheng ^ ; outre cette visite d'amitié, il avait encore un autre dessein ; ii venait prendre pour épouse (4) la fille de Tse-che -? Ç, seigneur de la grande famille Kong-suen-toan che ;^ ^, ^ JÇ ; il avait pour compagnon le granddignitaire Ou-kiu j£ ^ dont nous avons parlé plus haut (année
(1) (Zottoli, III, p. 239, n° 7). -- (Couvreur, p. 339, n" 7).
(2) Tsong— cette antique principauté avait sa capitale à 5 li îl l'est de Yu bien /|^^ qui est j\ 70 li sud-ouest de sa préfecture Si-ngan fou YB "5C /iT-» [Cheii-si] . (p Fa., vol. U, p. 20). — (g. Fa., vol. 53, p. 51).
(3) Kouo = c'est Fan-choei bien fu ^J^ -Sf' <iui esta 250 li à l'ouest dosa préfecture K'ai-fong fou, Ho-nan. (p. Fa., vol. 12, p. 10). — (g. Fa., vol. 47, p. 02).
(4) Cette famille, de son nom propre, s'appelait Fong §• Quand il s'agit des }ioms de familles, pour ces temps reculés, la question devient très complexe ; trop complexe môme pour qu'on puisse dire encore quelque chose de certain. Très souvent, ces familles prenaient le nom du fief qu'elles occupaient. (Chavannes, Se Ma-ts'ien, p. 3. note 3).
Wang Tse-wei est appelé aussi Kong Tse-wei (anée 547).
547). Quand ils furent arrivés avec leur suite nombreuse devant la capitale, on leur en refusa l'entrée ; le comte envoya le ministre des affaires étrangères Tse-yu ^ ^ les prier de dresser leur campement en dehors de la ville.
Après avoir salué le prince, Wang Tse-wei voulait aller avec tous ses gens recevoir sa fiancée; mais Tse-tch*an ^ ^, le fameux premier ministre, s'y opposa encore, dans la crainte qu'il ne survînt quelque complication ; il députa de nouveau Tse-yu avec le message suivant: Notre misérable ville est si étroite qu'elle ne pourrait contenir toute votre suite ; veuillez donc élever en dehors des murs le tertre et l'autel sur lesquels vous désirez offrir les sacrifices à vos - ancêtres ; là, nous serons à vos ordres pour votre mariage.
Wang Tse-wei était bien humilié; mais il ne pouvait user de violence; il se résolut à parlementer; il envoya le grand dignitaire Pé-tcheou-li fÉl ffl ^j que nous connaissons depuis longtemps, comme le plus capable de réussir. Celui-ci tint le discours suivant : (1) «Votre illustre souverain a daigné faire grand honneur à notre humble ministre Wei ^, en lui promettant la demoiselle Fong ^ pour prendre soin de sa maison; en conséquence, notre ministre a fait de suite les offrandes usuelles, pour annoncer à ses ancêtres (2) un événement si heureux ; puis il s'est empressé de venir lui-même vous en rendre grâces. Si vous nous mettez dehors, pour la célébration du mariage, c'est jeter parmi les herbes le cadeau de votre prince ; c'est refuser à nos grands officiers le rang qui leur est dû. Bien plus, vous seriez cause que notre ministre aurait trompé ses ancêtres, puisqu'il leur a annoncé qu'il observerait les usages solennels dans ce mariage; s'il «perdait la face,» pourrait-il encore garder sa charge de ministre? Pourrait-il même retourner dans son pays, près de son roi ? Que vos seigneuries tiennent compte de ces quelques observations!»
Tse-yu ^ ^ répondit : «Notre petit Etat n'a d'autre faute que de s'être confié trop loyalement en votre puissant royaume ; en cela, nous pensions jouir d'une grande tranquillité; pouvions-nous: imaginer qu'au contraire vous cachiez de noirs desseins contre nous, sous prétexte de mariage? Nous étant si grandement trompés dans notre confiance, nous serons bien obligés de dénoncer ce manque de bonne foi aux autres Etats, nos amis et nos alliés ; ils en seront indignés ; ils cesseront de vous obéir : ils s'opposeront à vos projets. Voilà surtout ce que nous redoutons pour vous.
(1) Voici encore un chef-d'œuvre de littérature et de politique ; tous les lettrés le savent par cœur ; ils y apprennent la manière de présenter une mauvaise cause sous un jour favorable ; ils y apprennent û, cacher un refus sous des paroles polies ; aussi sont-ila passés maîtres dans les tours d'avocat retors.
(2) Le roi Kong 55 son père, et le roi Tchoang 3£ son grand-père.
Sans cela, notre petit pays, qui n'est qu'une espèce d'hôtellerie, vous refuserait-il le logement ? ferait-il des difficultés pour vous accorder le temple des ancêtres de la famille Fong?»
Le parlementaire voyait son habileté déroutée. Que faire? Le seigneur Ou-kiu, sachant la capitale en état de résister à une attaque armée, proposa un dernier moyen d'accommodement : les gens du ministre pourraient entrer en ville, mais après avoir déposé leurs arcs et leurs carquois en dehors de la porte.
Cette combinaison fut acceptée de part et d'autre. Sur ce, h la \^^^ lune, au jour nommé i-wei ^ ^, le ministre entrait en ville, recevait solennellement sa fiancée, et sortait aussitôt. De là il partait pour la réunion des députés à Kouo ^. —
A son arrivée, il trouva les têtes quelque peu montées contre lui. Ki-ou jjijf •^, fils de Ki-i jjjjf ^, grand seigneur de Tsin •^, disait à son ambassadeur, le premier ministre Tchao Wen-tse ^ 35[ -^ : «A la convention de Song ^jç, les gens de Tch'ou l'ont emporté sur nous ; ils ont les premiers teint leurs lèvres du sang des victimes ; le ministre actuel est un fourbe, connu comme tel par tous les princes ; si votre seigneurie ne prend garde, nous serons encore évincés. Le prédécesseur, Tse-mou ^ /fc, passait pour un homme honnête et loyal ; il nous a cependant joué un vilain tour ; que pouvons-nous attendra de celui-ci ? Si nous étions dupés une seconde fois, ce serait vraiment un grand déshonneur! Votre seigneurie est ministre depuis sept ans ; vous avez puissamment contribué à placer notre roi à la tête des vassaux; vous avez deux fois réuni les princes, et trois fois les ambassadeurs ; vous avez forcé le royaume de Ts'i ^ et les barbares du nord (1) à reconnaître votre autorité ; vous avez mis Tordre dans les Etats de Test; vous avez conclu un traité de paix avec le roi de Ts'in ^, qui était toujours en guerre avec nous ; vous avez fortifié la ville de Choen-yu f$, -f (2) ; sous vos ordres, notre armée n'a jamais été battue; notre pays n'a été affaibli en rien; le peuple n'a manifesté aucun mécontentement; les princes alliés n'ont montré aucune aversion ; le ciel ne nous a envoyé aucune grande calamité. Tout cela est l'effet de votre sage administration ; votre seigneurie y a gagné une renommée des plus glorieuses ; voudriez-vous finalement vous attirer de la honte ? Voilà ce qui m'est uniquement à cœur ! Je prie votre seigneurie d'y porter une grande attention!»
(1) Les barbares du nord, appelés Pé ti 4u a/V» demeuraient entre les préfectures de Yen-nganfou 5Ë :^ iiï du [Chen-siJ, et Fen-tcheou fou ^ )^ J^ du [Chan-si] (g. Fa., vol. 1, p. 19).
(2) Choen-yu = était à 30 li nord-est de Ngan-k'ieou bien $ Jp j^? qui est A, 160 li sud-est de sa préfecture Tsing-tclieou fou R* *}i\ J^^ [Chan-tong] . (p. Fa., vol. 10, p. 20).
Tchao Wen-tse répondit : «Je vous remercie de vos bons conseils; mais il faut vous rappeler qu'à la convention de Song ^, le ministre de Tch'ou avait des intentions hostiles; moi, au contraire, je n'avais que des desseins pacifiques et pleins d'humanité, pour apaiser les guerres continuelles; c'est grâce à sa déloyauté qu'il l'a emporté sur nous. Maintenant je suis encore animé de mêmes intentions; les gens de Tch'ou ont encore la même fourberie; mais ils ne pourront nous faire de mal; moi, je ne m'appuie que sur la Mérité et la loyauté; en toutes mes actions, je me dirigerai d'après ces principes; comme les paysans qui sont sans cesse occupés à arracher les mauvaises herbes, et à butter leurs céréales ; ils ont des années de disette, mais ils ont aussi bien des années d'abondance. On m'a enseigné que l'homme loyal et véridique ne souffrira pjis de dommage. Peut-être ne suis-je pas capable d'exécuter j)leinement mes bons desseins ; mais le livre des vers [Che-king fj J:g] n'a-t-il pas ces paroles: «Ne commets aucune déloyauté, aucune injustice; les hommes te prendront pour modèle ? » Quiconque est le modèle des autres n'est pas leur inférieur. Je ne crains qu'une chose, c'est de ne pas atteindre l'idéal que je me suis tracé ; je n'ai aucune inquiétude au sujet des gens de Tch'ou.»
Pour éviter un échec, Wang Tse-wei 5 "F ^ proposa de simplifier les cérémonies qui devaient accompagner le renouvel lement de la convention : une victime serait choisie en commun ; le texte du traité serait déposé sur elle, après avoir été lu en séance solennelle; on ne se teindrait point les lèvres du sang de la victime. Tchao Wen-tse ^ '^ ^ accepta ce plan, qui écartait le principal sujet de discorde. C'est ainsi que les choses se passèrent, au jour nommé kia-tch'en Ç ;g de la S^n^eiune.
Wang Tse-wei fit son entrée en habits royaux ; comme les rois, il avait deux lanciers à ses côtés ; Ce fut l'objet de vives critiques.
Le sage Chou-suen-mou-tse tj^ ^ 1^ ^^ de Lou :§», s'écria: «Ce fils du roi de Tch'ou est vraiment beau ! c'est un vrai prince !»
Tse-p'i -^ Jljj, ambassadeur de Tcheng ^, répliqua: «Voyez donc! Deux lanciers lui font cortège!»
Tse-kia ^ ^, député de Ts'ai ^ ajouta: «Il s'est déjà bâti une demeure royale, pour se distinguer des autres ambassadeurs; quoi d'étonnant, s'il se donne un train royal?»
Pé Tcheou-li f|§ >H'j ^ prit la défense de son maître: «En partant pour cette réunion, dit-il, Wei a emprunté ces habits à notre humble roi.»
Tse-yu ^ ^, de Tcheng ^, riposte: «Oui, il les a empruntés; mais il se gardera bien de les rendre!»
Pé Tcheou-li, piqué au vif, lui cria: «Vous avez bien assez d'occupation, à réprimer les prétentions de votre révolutionnaire
Tse-si -^ Ç, sans vous mêler de nos affaires!»
Tse-yu lui répondit sur le même ton: «Celui que le sort a désigné pour porter la tablette de jade de prince feudataire (1) est encore là; si quelqu'un lui emprunte cette tablette, et ne la lui rend pas, n'est-ce pas un digne sujet de tristesse?»
Kouo-tse g ^, député de Ts'i ^, se contenta de. dire : «J'ai pitié des deux, car ils paieront cher leur entreprise !»
Kong Tse-tchao S^ ^ B3' l'envoyé du comte de Tch'en |^, répliqua philosophiquement : « Ssms peine ni chagrin, quelle entreprise peut être parachevée? quand celui-ci aura réussi, les deux seigneurs seront dans la jubilation!»
Ts4-tse ^ •^, délégué de Wei ^, dit à son tour: «S'ils savent d'avance ce qui les attend, et s'ils prennent leurs précautions, peu importe qu'ils aient quelque chagrin!»
Hiang-siu |îij j^, l'ambassadeur de Song ^, le promoteur de la convention, dit sentenciensement : «C'est aux grands États de commander, aux petits d'obéir ; moi, je me contente d'être humble serviteur, sans m'occuper d'autre chose!»
Yo Wang-fou |^ ^ |5f^, grand officier de Tsin Ç, finit la discussion en disant: la dernière strophe de l'ode Siao-min è]\ ^ exprime bien mes sentiments (2) ! Tout le monde comprit l'allusion ; c'est-à-dire : je ne veux pas me frotter à cet homme dangereux !
La réunion étant terminée, Tse-yu ^ j^, qui y avait eu le rôle d'introducteur des députés, fit l'épilogue des critiques; il dit donc à Tse-p'i ^ ^, ministre de Tcheng §|S: «Le délégué de Lou a été bref et mordant; mais il faisait quand même un compliment; celui de Song a été concis et plein de déférence; le seigneur de Tsin § a été aimable et circonspect ; votre seigneurie et l'envoyé de Ts'ai aviez bien pesé vos paroles. Vous tous, vous saurez conserver votre famille dans son rang. Qnant aux députés de Ts'i, de Wei, de Tch'en ^, échapperont-ils à leur mauvais sort! Celui de Ts'i disait avoir pitié d'eux; celui de Tch'en [^ trouvait pour eux de la joie, même dans le chagrin ; celui de Wei ^ disait que malgré le chagrin il n'y aurait pas de mal ! Avoir du chagrin avant que les événements soient arrivés, ou bien se réjouir dans des circonstances lamentables, ou bien ne pas trouver de mal dans des sujets si tristes, tout cela mène à de
(1) C'est-à-dire : celui qui est désigné par le sort pour être roi. (Couvreur, p. 620, caractère Pi SI / •
(2) (Zottoli, III, p. 175, ode 41, n' 6). - (Couvreur, 'p. 246, n° 6). Voici comment ce «dernier traduit la strophe en question : « Il serait très-téméraire d'attaquer un tigre sans avoir aucune arme ; ou de traverser le fleuve Jaune en marchant sur l'eau. L'empereur et ses conseillers le comprennent ; mais il est une chose qu'ils ne comprennent pas, à savoir le péril de l'empire. Je tremble de peur, et prends garde à moi, comme si je mettais le pied sur le bord d'un gouffre profond, ou marchais sur une glace très-mince. »
grands malheurs ! Le livre des annales [Chou-king ^ jf^jt], nous donne cet avertissement: «Tout ce que demande le peuple, bien sûr le ciel l'accordera (1) ; or ces trois seigneurs prévoient des chagrins ; comment cela n'arriverait-il pas ? Les paroles sont rindice des choses; ce proverbe n'est-il pas vrai?»
Nous avons dit plus haut (544) que pendant l'absence du duc de Lou ^, son ministre, le puissant seigneur Ki Ou-tse ^ |ÊÇ -^i avait, de sa propre autorité, et pour son compte personnel, pris la ville de Pien -^ ; de même, il venait encore d'attaquer la principauté de Kiu '^ (2), et de lui enlever la ville de Yun Çg (3). La cour de Kiu avait envoyé avertir les ambassadeurs réunis à Kouo. Sur ce, Wang Tse-wei dit à Tchao Wen-tse: «Nous sommes ici pour renouveler un traité de paix universelle ; pendant ce temps, le duc de Lou fait la guerre ; c'est vraiment se moquer de nous tous ; je propose de mettre à mort son député, ici présent!»
Yo Wang-fou ^ ^ gff , l'un des compagnons de Tchao Wentse, voulut profiter de cette occasion pour extorquer de riches cadeaux; il fit avertir Chou-suen Mou-tse îK ï^ ^ ^, du péril qui le menaçait; il promettait en même temps de le sauver, ne demandant pour récompense qu'une ceinture précieuse, gage de leur amitié.
Chou-suen avait bien compris l'intention de ce bienfaiteur intéressé; il décline ses offres de service. Liang K*i-hing ^ M, J5î un de ses officiers l'en reprit en lui disant : «Des cadeaux offerts à propos sont un mur protecteur pour votre personne ; pourquoi y tenez-vous tant? Donnez les, et vous échapperez à la mort !»
Chou-suen lui répondit: «Les ambassadeurs des divres princes sont ici réunis pour protéger tous les Etats alliés; si je fais des cadeaux pour sauver ma tête, j'attirerai la guerre sur mon pays ; ce serait donc lui causer un malheur, au lieu de le servir comme je dois. Les hommes bâtissent des murs de défense contre les dangers; très bien! Mais si ces murailles sont en ruine, à quoi bon? A qui la faute? Moi, je suis le rempart de ma patrie; si j'étais cause de son malheur, mon crime serait impardonnable ! Assurément, Ki-suen s'est conduit d'une manière indigne : mais
(1) (Couvreur, p. 171).
(2) La capitale de l'ancienne principauté de Kiu ^ = c'est maintenant Kiu-tcheou S 7r|» à 90 li nord-est de sa préfecture I-tcheou fou f/f JIt| /Rf» [Chan-tong]. (p. Fa., vol. 10, p. 31).
(3) Yun=était à 47 li nord-est de I-choei bien in ifi ^^ qui est il 120 li au nord de sa préfecture I-tcheou. Il y a une autre vill(^ appelée aussi Yun-tchenpf bien, dans la préfecture de Ts'ao-tcbeou fou. Il ne faut pas les confondre ; les deux sont dans la inAme province, (p. Fa., vol. 10, p. 31). — (g. Fa., vol. 35, p. 29).
quelle faute a commise mon pays? C'est de tradition que notre famille fournisse les ambassadeurs, comme celle de Ki les ministres ; si je dois mourir, je ne garderai rancune contre personne. Quant à Yo Wang-fou, il tient à recevoir des cadeaux; tant qu'il ne les aura pas^ il ne cessera de m'importuner ; faites donc venir son commissionnaire; je lui donnerai ce que j'ai !» Celui-ci étant arrivé, Chou-suen déplia une pièce de soie dont il voulait se faire un habit; il la tendit à l'envoyé en ajoutant: «Remettez cela à votre maître, et dites-lui que je n'ai pas de ceinture précieuse à lui donner!»
Tchao Wen-tse apprit bientôt ces détails; il s'écria: «Celui qui dans un danger pressant n'oublie pas sa patrie, est un serviteur dévoué ; celui qui au milieu de grandes difficultés sait remplir son office, est un serviteur fidèle ; ôelui qui s'oublio soi-même, pour ne penser qu'au salut de son pays, est un sujet loyal. Quiconque agit ainsi, pratique la justice; pourrait-on le mettre à mort?»
Non content de cet éloge, Tchao Wen-tse fit dire à Wang Tsewei: «Quoique l'état de Lou ait commis une grande injustice, son ambassadeur ne cherche pas à se dérober à son office, malgré le daniger; il vous montre de la déférence, et est prêt à obéir à vos ordres; si votre seigneurie lui pardonne, elle engagera, par cet exemple tous ses serviteurs à montrer un semblable dévouement au service de leur patrie. Si, chez eux, vos officiers ne craignent pas de lourdes charges; si, dehors, ils ne reculent pas devant les difficultés, quelles calamités pourriez-vous redouter? Celles-ci n'arrivent que par la faute des dignitaires indignes de leur office; encouragez les hommes capables ; alors on se dévouera pour vous! L'ambassadeur de Lou s'est montré un homme de cœur; je vous prie de lui pardonner ; si vous le faites, tous les députés réunis seront dans la jubilation ; leurs Etats seront vos amis, vos alliés, vos serviteurs. De plus, il ne faut pas oublier que les villes frontières appartiennent tantôt à l'un tantôt à l'autre des deux voisins, sans qu'il puisse y avoir une fixité immuable. Quand autrefois les fameux empereurs et les grands princes firent fleurir les états par la stricte observation des lois, ils indiquèrent les limites de chaque pays ; ils établirent des officiers pour y veiller avec soin ; ils instituèrent des signes pour distinguer la noblesse d'avec la roture ; ils publièrent des ordonnances pour empêcher les uns de nuire aux autres ; si un crime venait à se commettre, un juste châtiment en était la sanction; et pourtant, ils ne purent obtenir une immutabilité absolue. Ainsi l'empereur Choen ^ dut mettre en prison le prince de San-miao ^ "gf; sous la dynastie Hia g ; il y eut querelle entre les principautés de Koan ^ et de Hou ^ ; sous la dynastie Chang "J^, il y eut des guerres entre les principautés de Chen ^ et de Pei ^5 î sous la dynastie Tcheou ^, il y en eut aussi entre les Etats de
Siu ^ et de Yen ;^ (1). Quand il n'y eut plus d'empereurs si remarquables, les divers princes rivalisèrent entre eux, à qui s'annexerait le plus de territoires ; dans les conventions, les traités, on ne tenait plus compte du chef hiérarchique. Comment alors espérer une fixité invariable dans les possessions? Celui qui sait prêter secours dans leç calamités publiques, comme sont les révolutions, et sait de même fermer les yeux sur de légers événements, comme sont quelques petites annexions, celui-là peut être le chef des vassaux. Pourquoi s'occuper de vétilles? Qui donc, parmi les Etats actuels, n'a pas quelquefois pris une parcelle de territoire à ses voisins ? Quel chef des princes pourrait examiner en détail toutes les réclamations de ce genre? Les pays de Ou ^ et de Pou ^ (2) vous ont harcelé de querelles ; est-ce que vous, signataire de la paix universelle, vous n'allez pas les en punir les armes à la main? Cette question de frontières entre les pays de Kiu ^ et de Lou ^ ne mérite pas votre attention ; les autres députés ne s'en soucient guère ; ne peut-on pas la laisser de côté? Il y a longtemps qu'elle existe entre ces deux Etats ! Tant qu'il ne s'agit pas de l'existence de Kiu, on peut fermer les yeux. Ignorer ces vétilles, se montrer généreux envers un officier distingué, voilà ce qui excitera les hommes à la vertu ! Que votre seigneurie pèse ces considérations ; j'ose insister pour qu'elle accorde cette grâce !
(1) Pour ce qui concerne les exemples cités par Tchao Wen-tse, voyez : Couvreur chou-king, p. 22.
San-Miao = c'est-à-dire les trois grands pays de sauvages (par excellence) = cotte contrée était dans la province actuelle du Hou-nan. (Lou-che ^ §2' vol. 1, p. 10).
Koan = cette antique principauté avait sa capitale Ti l'ouest de Koan-tch'eng bien IS ÎW ^* Q^i esta 70 li nord-ouest de sa préfecture Ts'ao-tcheou fou Ç 3t| /(ji [Chan-tong;] son territoire s'étendait au sud jusqu'A, l'ouest de Siun bien J^ ^î qui est il 110 li nord-est de sa préfecture Wei-boei fou ^ flÇ /fji [Ho-nan]. (p. Fa., vol. 12, p. 21). — (g. Fa., vol. Ifi, p. 20; vol. 31., p. 23).
Hou = Sa capitale était A, 20 li au nord de Yu bien Ç|> j^? qui est {\70 li nordouest de sa préfecture Si-ngan fou W >? iff ' [Chen-si] . (p. Fa., vol. 14, p. 12).
Cben=on ignora où se trouvait cette petite principauté.
Pei ïp- sa capitale était t\ l'est de Pei-tcbcou îp tIi» qui est à 150 li nord-est do sa préfecture Siu-tcbeou fou i^ jll] JB^> [Kiang-sou] . (p. Fa., vol. 4, p. 29).
Siu=sa capitale était à 50 li nord-ouest de Se-tcheou fB >''H' [Ngan-boeij . (p. Fa., vol. 6, p. 40).
Yen = sa capitale était à 2 li à l'est de Kiu-feou bien ffi J^L J||î qui est a 30 li a l'est de sa préfecture Yen-tcheou fou ^^ W Jiïi [Cban-tong]. (p. Fa., vol. 10, p. 7'.
(2) Pou = Sa position géographique n'est pas exactement déterminable. Est-il probable qu'elle était dans la province actuelle du Yun-nan S ]W ' si éloignée ? Ne doiton pas plutôt suivre l'opinion qui la place dans le Hou-nan ffifl m i sur les frontières de Tcb'ang-té fou ^ fS iiï et de Tcb'en-tcbeou fou ]^ *M ]^ ^ (p. Fa., vol. 22, p. 8). — (g. Fa., vol. 1, p. 20).
Wang Tse-wei finit par céder ; il fît même un grand festin en l'honneur de Tchao Wen-tse; comme toast, il lui chanta la l^^e strophe de Tode Ta-ming ^ ^: «Lorsqu'une vertu extraordinaire brille sur la terre, l'auguste mandat lui est confié par le ciel ; il serait téméraire de se reposer uniquement sur la faveur céleste; il n'est pas facile d'exercer le pouvoir impérial ! Le tyran Tcheou ff avait reçu en héritage la dignité de fils du ciel; le ciel pourtant lui retira l'empire ! » (1)
A ce compliment si flatteur, Tchao Wen-tse répondit en chantant lui-même la 2®"^® strophe de l'ode Siao-yuen : « Un homme grave et sage, lorsqu'il boit le vin, se modère et reste maître de lui'même; il y a des hommes aveugles et insensés qui se plongent dans Tivresse, chaque jour, de plus en plus. Ayez soin de garder votre gravité ! Les dons du ciel ne peuvent être recouvrés ! » (2)
Les affaires étaient enfin terminées. Tchao Wen-tse dit à son compagnon, le fameux Chou-hiang ^ ^ : «Le premier ministre de Tch'ou agit comme s'il était déjà roi ; réussira-t-il dans ses desseins? — Le roi est si faible! répondit l'assesseur ; et le ministre est si puissant ! Il pourra parvenir au trône ; mais il finira mal ! — Pourquoi cela ? — Celui qui par ruse et par violence triomphe d'un faible, et se met à sa place, croit avoir raison; mais c'est de. l'injustice; abusant de sa puissance, il deviendra un tyran ; une mort violente l'en punira, à l'improviste. C'est ce que dit le livre des vers [Che-king ^ jg] dans le passage suivant : «Pourquoi le gouvernement actuel est-il si tyrannique? Lorsqu'un grand incendie est une fois allumé, qui peut réteindre? La concubine Pao-se ^ jg[, elle seule, anéantira la grande capitale de la dynastie Tcheou ! » (3) Une fois roi, le premier ministre réclamera la sujétion des vassaux ; l'état de Tsin -g étant un peu affaibli, les princes accepteront la dépendance de Tch'ou ; sa tyrannie croîtra de jour en jour; le peuple ne pourra la supporter longtemps; ce sera vite fini !»
Quant à Wang Tse-wei^ revenu dans son pays, il envoya son propre frère, le prince Kong-tse Hé-kong ^ -^ H JJ, avec le grand dignitaire Pé Tcheou-li fj^ »]\\ ^ï? fortifier les villes de Tcheou ^ de Li ;g|| et de Kia ^g (4). A cette nouvelle, la cour
(1) (Zottoli, III, p. 229, ode 2, n° 1.) — (Couvreur, p. 323, ode 2, n° 1).
(2) (Zottoli, III, p. 175, ode 42, n° 2.) — (Couvreur, p. 247, ode 42, n*» 2).
(3) (Zottoli, III, p. 167, ode 38, n"-' 8.) — (Couvreur, p. 233, n° 8).
(4) Tcheou = était à 50 11 sud-est de Lou-cban bien *§ U] Hp? qui est à 120 11 sud-ouest de sa préfecture Jou-tcheou XJ^ >rr| ? [Ho-nan] .
Ll=c'est Yu-tcheou -^ >H1 ? à 320 11 sud-ou( st de sa préfecture K'ai-foiig fou PB ^ Jiï, [Ho-nan].
Kla=c'est Kia bien 7q) !S|î à 90 11 sud-est de Jou-tcbeou (cl-dessus). (p. Fa., vol. 12, pages n, 62, 03). — (g. Fa., vol. 47, p. 51).
de Tcheng .^g eut grand'peur ; mais le fameux Tse-tch'an la rassura, en disant : ce n'est pas contre nous que Ton fait ces préparatifs ; le premier ministre commence à exécuter son dessein ; il prend ce prétexte pour éloigner ces deux seigneurs qui le gêneraient ; nous n'en aurons aucun mal ; pourquoi nous chagriner?
A la fin de cette même année 541, Wang Tse-wei ï -^ H s'en allait, en compagnie du seigneur Tcheng-kiu ^ ^, saluer le comte de Tcheng JjJ. Il n'était pas encore sorti du pays de Tch'ou qu'on vint lui annoncer que le roi était malade ; il ordonna à son compagnon de continuer sa route, et d'accomplir l'ambassade à sa place ; quant à lui, il revint de suite à la capitale, se rendit à la cour pour s'informer de l'état du malade; craignant sans doute qu'il ne vînt à guérir, il l'étrangla; il fit aussitôt massacrer les deux fils du roi, les princes Mou ^ et P*ing-hia 2Ji J; c'était le jour i-yeou 21 M c'est-à-dire le 6^"^^ de la 12ème lune.
A cette nouvelle, son propre frère, le prince Tse-kan -J ^, grand conseiller de la cour, s'enfuit au pays de Tsin Ç ; un autre frère, le prince Tse-si ^ ^, grand maréchal du royaume, s'enfuit au pays de Tcheng ^. Quant au seigneur Pé-cheou-li, on le massacra dans la ville de Kia, dont il construisait les murs. C'est là encore que le roi fut enterré; de là son nom de Kiangao # li (1).
Wang Tse-wei envoya un courrier annoncer le deuil national au comte de Tcheng §p. L'ambassadeur Tcheng-kiu se trouvait présent ; il demanda à l'envoyé quel était le successeur du défunt ? C'est le seigneur Wei g, répondit le courrier. Tcheng-kiu, en vrai courtisan, le reprit en disant: le fils aîné du roi Kong ^. le prince Wei, est le successeur. Il voulait ainsi cacher l'assassinat, et voiler l'usurpation ; comme si de droit le trône était dû à ce triste personnage.
En s'enfuyant à la cour de Tsin §, le prince Tse-kan -J ^ n'avait qu'une suite de cinq chars ; Chou-hiang ^ [^J lui assigna des revenus suffisants pour un train de cent personnes. A ce même temps, se trouvait aussi à la cour un fuyard de Ts'in ^, le prince K'ien ^j^, nommé encore Heou-tse J^ ^ ; celui-ci recevait une pension semblable.
Tchao Wen-tse j^ ^ -f dit à Chou-hiang: le prince K*ien étant si riche, pourquoi lui attribuer encore des revenus si considérables ? Chou-hiang lui répondit : la pension s'assigne d'après la qualité des hôtes ; si leur qualité est égale, on se rejette sur l'âge; si l'âge est égal, on tient compte de la dignité plus ou moins haute. S'il s'agit de prince, on considère l'importance de
(1) Ngao ^ — dans le langage de Tch'ou signifiait un roi faible, impuissant, un roi depaiUe {T'ou-ling, vol. 34, p. 20 ^ ^ ^ M WL)'
leur royaume ; jamais je n'ai entendu dire qu'on se réglât d'après la richesse personnelle des exilés. Le prince K^ien est venu avec une suite de mille chars, cela prouve seulement combien il était puissant et considéré dans sa patrie. Le livre des vers [Che-king 1$ §t] fait l'éloge de Chan-fou [Ij "^ en disant de lui : «il n'opprimait ni les veufs, ni les veuves ; il ne craignait pas de résister aux forts et aux violents)) (1).
La question des revenus était ainsi réglée ; il restait encore celle de la préséance ; comme les deux royaumes étaient égaux, on tint compte de l'âge des deux exilés; c'est le prince K'ien qui devait alors avoir la place d'honneur. Mais celui-ci la déclina courtoisement, en disant : je me suis enfui pour ne pas être puni de mes désordres ; le prince de Tch'ou est venu pour échapper à la tyrannie : tous les deux nous sommes vos hôtes, entièrement soumis à vos ordres; mais moi, je suis ici depuis longtemps, je puis être considéré comme un habitant du pays ; lui a droit à des égards particuliers ; on ne peut pas nous traiter sur le même pied. L'historien I ^ nous a légué ce conseil célèbre : qui doit être plus honoré qu'un hôte étranger ! • N'est-ce pas le cas présent ?
Ainsi c'était un combat d'humilité, chose très ordinaire en Chine, et comme passée dans les mœurs; c'est de la politesse; mais la sincérité n'est par toujours le principe de ces paroles si vertueuses, il s'en faut de beaucoup !
(1) (Zottoli, III, p. 279, ode 20, n° 5). — (Couvreur, p. 401, n° 0).