‹ Histoire du royaume de Tch'ou, 1122-223 av. J.-CChapitre 39 sur 205 · LANGAGE. — NOMS ANCIENS ET MODERNES · texte numérisé non relu

LANGAGE. — NOMS ANCIENS ET MODERNES

EUROPÉANISATION.

Un mot sur la langue locale. On lit dans un manuel de conversation chinoise : «La ville de Nankin ayant été dévastée par les Rebelles (1853-1860), les nouveaux habitants, venus de divers pays, parlent à présent un idiome mêlé de différents patois (1).» La rébellion n'a pris fin qu'en 1864, mais nous relevons dans ces lignes une méprise plus grave que ce lapsus. Le mandarin de Nankin (ou '^central,' ou *'du Sud") est une forme de' langage très usité et fort répandu dans la Chine moyenne, quant à son propre fond idiomatique. Il est parfaitement exact que Ton entend dans les rues de Nankin presque tous les dialectes de la Chine; mais les immigrants, qui y aflluent de chacune des Provinces, y apportent et y conservent leurs intonations, leur vocabulaire, leurs tournures et désinences, avec assez de fidélité pour que l'oreille distingue la provenance des étrangers à leur simple élocution. Et au milieu de ce cosmopolitisme linguistique, les vrais Nankinois, nullement submergés par ce flot alluvionnal, parlent leur ancien idiome personnel, sur lequel les (patois?) idiomes exotiques n'ont qu'une faible action composante ou résultante. Il y a juxtaposition d'éléments hétérogènes, isolés; il n'y a ni fusion ni confusion (2). Les étrangers s'adjoignant émiettés,.jour par jour, depuis 30 ans, par unités et non pas en masse, subissent plutôt l'influence du milieu -et se fusionnent dans l'ensemble, si ces tard-venus ne se montrent point réfractaires à son action. Les mandchous euxmêmes parlent Nankinois.

Plus loin nous verrons comment des émigrations antérieures, libres ou forcées, rendent raison de la dissémination sporadique, au loin, de ce "mandarin de Pékin", ou Pékinois, plus jeune, plus composite, en meilleure passe de diffusion désormais, parce qu'il est celui de la Cour, du monde officiel et des Provinces du Nord. Le ''mandarin de l'Ouest" ("Se-fc/i'oanj n'est qu'une variété. Le Rd Edkins le remarquait fort justement : «Le mandarin de Pékin est plus à la mode; celui de Nankin est compris en plus de pays (3).»

(1) s. Couvreur, S. J. — Guid€ de conversation /ratifia is-anglaia-rhinois. 3» édit; Ho-kienfou 1892. — Voir aussi "Die chinesische Spi*ache zu Nankin" par VonF. Kiihnert. — Wien, 1895.

(2) Cf. Nankin Port ouvert p. 383, étrangers venant étudier le langage de Nankin. Item Chinese Eecorder passim : VII, p. ilô, XIX pp. 133, 300.

(3) «The Pékin dialect is raore fashionablc, but that of Nanking is more widely tmdeniooâ.» J. Edkins ; A Qrammar of mandarin dialect 2fl^ édition, Shang-hai. 1864.

14 APERÇU HISTORIQUE ET aftoaRAPHIQUE .

Elisée Reclus (VII. Asie Orientale, p. 271) a dressé, d'après Mechnikow, une séduisante **Carte des dialectes de la Chine", où le mandarin de Nankin est désigné par patois du sud; mais les lignes de démarcation de chacune des aires idiomatiques ne sauraient viser qu'à une appproximation très relative. Le même géographe ne parle évidemment que par ouï-dire, dans les assertions suivantes : «Le langage de Nankin, que les Chinois du Nord désignent eurx-mômes sous le nom de Ching^yin (1) ou de ''prononciation correcte", est un dialecte du ''mandarin" qui se rapproche de ceux du Tclié-kiang représentant, d'après Edkins, les restes les mieux conservés de l'ancien chinois.»

L'on sait que d'autres sinologues revendiquent ce dernier privilège pour les dialectes cantonais et Hakkas, L'heure n'est point encore venue de dirimer la question; en tout cas elle reste en dehors de notre programme.

Quant à la distribution du "mandarin", en particulier de celui de Nankin, l'un des plus compétents spécialistes s'exprime ainsi : «Les quatre idiomes de Pékin, de la Chine centrale ^/fank'eou), de Yang-tcheou et du Se-tch'oan, couvrent sensiblement le même territoire que les trois principaux systèmes de Koan^hoa (langue mandarine) mentionnés par Sir Thomas Wade, dans la Préface de ses Colloquial Serie.s, Depuis la rébellion des T'aip'ing. Nankin a grandement perdu de sa prétention à donner la vraie prononciation, par la simple raison que son énorme population a presque cessé d'exister ; et le modeste nombre de milliers d'habitants qui occupent maintenant la dixième partie de la superficie de la ville, est en majeure partie composé d'immigrants illettrés, venus des autres provinces ou districts (2).»

Nous avons déjà répondu à l'ensemble de ces allégations peu convaincantes. Il nous resterait seulement à représenter au savant auteur que Nankin n'est ni aussi désert, ni aussi misérablement habité qu'il l'imagine (3).

(1) C.îi (1. TcZ/c/i^-jy/i JE H /'pure, vraie prononciation". — «C'est là que les docteurs les plus fameux et les mandarins hors de chargée viennent ordinairement à'établir : les bibliothèques en sont nombreuses, et les livres choisis : l'impression plus belle, les ouvriers plus habiles, le langage plus pur et l'accent meilleur que nulle part.» P. Le Comte cité par Pauthier, Chine moderne, 2* partie p. 61. — Decennhil reporta p. 309. — Ëdkins assure que Nankin reconquiert vite sa réputation de ville lettrée. 14G est le chiffre fixé pour les admissions aux examens. «The éducation of girls is quite commou;

one in ten go to the boy's schools till the thirteenth year of their agu.»

(2) E. H. Parker, article inséré à la fin du III" et dernier volume du Dictionnaire chinois-anglais de H. A. Giles. — Part III. p. XXVII.

(3) Voir dans le China Mission Handbook (Chang-hai^ lSi)6j la réimpression d'une étude «sur les langages parlés eu Chine et la classification des dialectes chinois» par P. G. Von Milllendorfif. L'auteur distingue trois catégories du "mandarin", parlé par iJOO millions d'habitants: celui du nordy celui du centre (avec la variété de Yany-tch^ou), et celui do V Ouest. Parmi les dialectes, ceux de Ou se subdivisent pour lui eu : celui de

INTRODUCTION f III. 15

Le mot Nan-king est prononcé par les Nankinois (classe peu lettrée) à peu près comme les deux substantifs français lin quine, au lieu de nain quine, qui figureraient la prononciation correcte ; on y confond en effet et pratiquement, par corruption de terroir, L et N, que Ton amalgame en une consonne complexe Zuamkine (1). Le résultat phonétique est quelque chose comme luan~ king ou nian^king ; la syllabe initiale du nom de ville Ngan-k'ing ^ Jl, sur des lèvres indigènes, fournirait un exemple analogue de prononciation mixte.

Nan-king veut dire Cour du Sud, comme Pé~king celle du Nord, et Tong^king celle de l'Est. Au Japon, Nan-king désigne la Chine ; To-kio est l'équivalent de Tong-king et Kyoto de Cour de rOuest. Ce nom de "^ iji; fut aussi donné à Lo~yang hien du Ho-nan, quand. Tan 58 de notre ère, cette ville devint résidence impériale.

Plus d'une cité du nord de la Chine se para jadis de ce titre de Nan-hing, indiquant une situation relative. Les Tartares /Cilan, fondateurs de la dynastie des Liao, qui prirent Yeou-icheou (Pékin, des T'ang, 618-907) en 986, le détruisirent et édifièrent en sa place leur capitale, «qu'ils appelèrent d'abord iVa?i-ftmg, Capitale du Sud, en opposition avec leur autre capitale située au nord, dans le LiaO'iong,n En 1135, les Kin tartares renversèrent les Liao et vinrent (1151) s'établir dans leur Nankin (2). «Vers 1214,Pien-/iang, qui était à peu près où est K'aUfong /bu, capitale du Ho-nan, s'appelait Nankin ou Cour du Sud (3).» Quelques autres cités s'attribuèrent aussi cette désignation géographique (4).

A la page 30 du tome XII de VHistoire générale de la Chine du P. de Mailla, figure l'énumération des 17 noms, portés successivement par Nankin k diverses époques. Cette liste, que l'on pourrait allonger (et corriger), comprend les noms de nMo-lin, Kien-yé, Yé-kien (?), Kien^hang, Tan^yang-kiun, Tsiang-tcheou, Y'ang-tcheou, Kiang-'ning^kiun, Chin-tcheou, Kin^ling-fou, Kin^kang kiun (?), Kien-kang-^fou, Kien-hang^lou, Tsié-king^lou, Nan~king et Yng-ting-fou.n E. Biot en donne les principaux. Dictionn. des villes de Chine, Paris, 1842. cf. supra p. 1.

Wen-tcheou (1 million), celui de Ning-po (25 millions) et celui de Sou-tcheou Chang-hai (18 milUoiiB).

(1) ttPresquc tous les mots chinois dont le premier sou est une l peuvent aussi se prononcer en n. Ainsi on dit Jaii ou nan "sud", na ou la "prendre", Un ou nen "pouvoir." Le mot Lolo doit pouvoir aussi se prononcer Nono en certaines régions. En tout cas, les Chinois n'avaient que ce mot pour rendre le No indigène.» Note de la p. 70. Paul Vialy "X»«« Lolos" Etudes ainO'OrientahSy Fascicule A.

(2) A. Favier, Pékin, p. 3. — Cf. aussi : Mémoires concern. les chinois, II. 153.

(3) Gaubil, Histoire de Gentchiscan, p. 23.

(4) Lettres de Jersey, vol. XVI, nov. 1897. — "Les notables do Po-tcheou ont aussi leur PaO'kin, comme ils disent, ù l'imitation des Capitales du nord et du sud". Lettre du P. Perrigaud, S. J. Yng-tcJieou fou, juin 1897.

16 APERÇU HISTORIQUE BT aÊOaRAPHIQUE.

Les amateurs du pittoresque et de la couleur locale le regretteront peut-être platoniquement : Taspect propre de Nankin s'européanise, lentement, mais progressivement. Les ministres protestants y ont construit une vingtaine de maisons en style non chinois, à Texemple de la mission catholique (1). Sous les murailles mêmes de la ville, fument une douzaine d'audacieuses cheminées d'usine, au centre de deux îlots industriels ès-mains chinoises (2): la Poudrerie et l'Arsenal (Ph. XX). On débarque (janvier 1897) les chaudières et la machinerie anglaise d'un Hôtel des monnaies à installer au Choèi'Si men. L'on discute l'établissement d'un Château-d'eau, pour distribution urbaine. En ville, vers le nord, on a constitué une sorte de groupe scolaire, sous la direction de professeurs étrangers ; il comprend une Ecole Navale (anglaise) Choei~che /iiot'sLng 7!fC@$$^; une Académie Militaire (allemande) Lou-che hiot'ang ^ @ji^ ^^ et un Institut de langues et sciences européennes, Tchou'ts'ai hio-t'ang ^ i^ S^ ^, avec un personnel cosmopolite. Et nous laissons de côté les ouvrages de fortification à l'européenne aussi bien que leur armement composite,

La première section de la *' route pour chevaux" ma-lou, finie en août 1895, mesure presque 6 milles anglais (9 kil. ^2 ) du ponton de débarquement jusqu'à la hauteur du ya-men du Viceroi. En octobre 1896, on la continua de ce point à la porte Tonç'» ts'i men, sur une longueur de 4 kilomètres Y2« Le canal de Hia-koan est franchi par un pont de bois, à parties centrales basculantes; il a 80™ de long (240 feet.) Le Fleuve se trouve pour ainsi dire relié, par une voie carrossable, à la Poudrerie et à l'Arsenal ; la gare (annexe) du chemin de fer projeté vers Tchenkiang serait construite hors ville, aux abords du Tong-ts'i men, ou plus à l'est.

Un examen méthodique, prolongé, minutieux parfois, des lieux cités, contrôlant les indications des ouvrages européens et indigènes, — ces derniers sur tout, — nous autorise à mettre sous les yeux du lecteur cet essai aride, compliqué. Très imparfait, il garde toutefois sa raison d'être par les documents qu'il rapproche, discute, analyse, met en œuvre et interprète. Nous projetons de fournir plus tard une suite à ces données d'histoire : elles n'épuiseront certainement pas la liste des monographies dont le vieux Nankin et le moderne pourraient être l'objet (3).

(1) Les annonces en anglais se multiplient (surtout près des établissements protestants); V. gr. carpenter, tailor, outfitter, painter, outre le"scientifie dépôt" etc. (juin 1898).

(2) Chronicle and Dir. 1900 — p. 226 et seq. donne la liste des institutions où sont employés des Européens. Une station de la Douane y est établie depuis le mois de mai 1899, quoique en droit le poi-t soit ouvert depuis longtemps. Cf. Neitikin port-ouvert où nous discutons longuement ce point de droit.

(3) A dessein et fréquemment, au cours de notre étude, nous omettrons plusieurs particularités notables, de toute sorte et de toute nature, les réservant pour divers travaiix subséquents.

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