‹ Histoire du royaume mérovingien d'AustrasieChapitre 19 sur 19 · CHAPITRE XT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XT

Complot de Sonechilde e( de Griffon conire les fils atoés de Charles Martel. — Élévation de Cbildéric III sur le trône (74S). ^ Eipédition de Carloman et de Pépin contre Hanald, duc d'Aqaitaine ; ligue générale des peuples d*Oatre-Rhin contre les fils de Charles Martel. — Carloman et Pépin résident quelque temps dans le palais de Metz. — Victoire des deux princes francs sur Odilon, duc de Bavière, chef de la ligue d'Outre-Rhin ; Hiltrude, épouse d'Odilon et sœur des princes francs, obtient la paix des vainqueurs. — Voyage de Childéric III en Austrasie ; munificence de Carloman. — Expéditions dans la Saxe ; Gérold el Gewilieb. — Carloman prend Thabit religieux au Mont-Cassin, en Italie (747).

Dès que le prince austrasien eut fermé les yeux • Sonechilde résolut de briser de force ses dernières volontés. Elle avait inspiré de bonne heure à son fils Tambition qui ranimait elle-même, et tout jeune quMl était encore, Griffon sentait son âme s'exalter à la pensée du pouvoir. Il fallait lui trouver des partisans : Sonechilde les chercha dans la Gaule même et au delà du Rhin ; elle espérait beaucoup de la nation bavaroise, où elle avait du crédit et de Tinfluence. L'occasion paraissait favorable : un jeune et fier seigneur, nommé Odilon, venait de remplacer Hugobert à la tête des Bavarois.

Charles avait laissé , de son premier mariage , une

fille nommée Hiltrude, qui était en bas-âge à l'époque où elle avait perdu Rotrude s& mère. Soneehilde avait donc pris un ascendant facile sur cette enfant et Tavait accoutumée à lui obéir comme à sa propre mère. La veuve de Charles Martel appela en secret Hiltrude et lui parla du grand honneur qu'il y aurait pour elle à devenir l'épouse d'un prince aussi noble et aussi généreux que l'était le nouveau duc de Bavière. Alors Soneehilde envoya proposer à Odilon la main d'Hilirude, lui promettant de plus que Griffon, une fois mis en possession de sa part légitime, serait pour lui un ami dévoué et un soutien puissant parmi les Francs de la Gaule.

Il n'en fallait pas tant pouf déterminer Odilon , et il accepta très-volontiers pour épouse lafllle de Charles Martel. Mais comme Hiltrude savait bien que ses frères ne voudraient point consentir à son mariage avec le duc de Bavière, elle quitta furtivement TAustrasie et se rendit dans le palais de Ratisbonne où la fête de ses noces était préparée : Carloman et Pépin apprirent ensuite que leur sœur était devenue l'épouse d'Odilon sans que le prince bavarois l'eut fait demander par l'anneau et le sou d'or, suivant l'antique usage '•

Pendant que Hiltrude recevait à Ratisbonne le titre de duchesse de Bavière, Soneehilde, en Austrasie, appelait à la guerre pour la cause de Griffon tous ceux que pouvaient entraîner ses promesses brillantes ou

* Fredcg., Chron,, continuât.; pars terlia. auclore austrasîo anonymo qui jtissu Chiidebrandi comitis scripsit. Apud D. Bouquet, l. 11. p. 458.

qui avaient quelque motif de haine contre Pépin et Carloman. La citadelle de Laon fut choisie pour être le quartier principal du parti armé en faveur du dernier fils de Charles \

Jamais l'union n'avait été plus nécessaire aux deux frères qui se partageaient en ce moment Tempire de la Gaule ; ils n'eurent point de peine à le comprendre, et sans tarder ils allèrent investir Sonechilde et son fils dans la redoutable forteresse où les rebelles avaient compté trouver l'assurance infaillible de leur triomphe.

Les assiégés essayèrent d'abord de se défendre ; mais ils reconnurent bientôt que tout espoir de succès devait être abandonné ; Sonechilde et Griffon demandèrent à capituler et vinrent se soumettre au pouvoir des vainqueurs. Le monastère de Chelles, fondé par la reine Bathilde , reçut la veuve de Charles ; Griffon trouva une captivité honorable dans la forteresse de Neochâtel en Ardennc \

Dans le gouvernement des états qu'ils avaient reçus de leur père et dont ils venaient de maintenir l'intégrité entre leurs mains , Carloman et Pépin se proposaient surtout de porter quelque remède aux abus, de faire rentrer dans l'ordre habituel ce qui en était

' Grifo, qui ceteris minor nalu erat. nialrem habuit nomine Suanibildem, neptim Odilonis Ducis Baîoarioium. Haec illum ad spem tolius regni coneitavil io tanlùro ul sine dilaiione Laudunum civitatem occuparet ac bellum fratribus indicerei. (Rginliaidi Annal., ad ann. li\,)

" Ibtd.

lit

sorti durant Tépoque toute militaire de Pépin d'Héristali et de Charles Martel. Aussitôt que la paix intérieure fut rétablie , les deux frères « d^un commun accord, firent aux églises la restitution d^une partie des biens aliénés sous le nom de précaires en faveur des guerriers de Charles.

Le moment paraissait venu aussi de travailler à la réforme de la discipline ecclésiastique. Depuis plus d'un demi'siècle, en effet, les règles canoniques étaient tombées dans Toubli ; la vie mondaine, les habitudes séculières en avaient usurpé la place dans plusieurs églises. Mais il faut reconnaître que si le mal avait fait des progrès , il n'était pas devenu tellement universel qu'il fût impossible de lui opposer de nombreuses exceptions. Si l'église de Reims, encore florissante au temps de Rigobert , si les églises de Trêves, deMayence, de Cologne, avaient, dans les derniers temps, perdu sous le gouvernement d'évéques guerriers une partie de leur antique splendeur, Sigebaud à Metz, Volchise à Verdun , Godon à Toul , Hubert à Maëstricht et à Liège , Willcbrord à Utrecht, avaient répandu sur leur siège épiscopal l'éclat de leurs vertus et de leur zèle pour la conservation de la discipline.

Vers la fin de l'année 742 , Carloman eut une entrevue avec Boniface, et il fut résolu qu'une assemblée des évéques de la Germanie et de la Gaule austrasienne serait convoquée, pour le 21 avril 743, près des bords du Rhin, probablement dans la ville de Cologne \

' Ex vitâ S. Bonif. ab Othlono Scnptâ. Inter acta SS. Ord.

Carloman parut dans rassemblée avec le cortège des seigneurs de sa cour. On distinguait à leur tête Chro* degang , le savant référendaire de Charles Martel , et aussi Tun des principaux conseillers de la cour de son fils Carloman. L'assemblée déclara déchus de leurs fonctions pastorales ceux qui lui parurent n*en être point dignes; elle prescrivit Tobservation rigoureuse

des lois canoniques , défendit aux ecclésiastiques de porter les armes dans les combats et de nourrir des chiens ou des faucons pour la chasse. Les pratiques païennes qui subsistaient encore dans certaines con* trées furent de nouveau interdites ; un synode ou concile national devait être désormais réuni chaque année pour le maintien de la discipline.

On pourrait croire que dans cette même assemblée Carloman et Boniface s'occupèrent déjà de pourvoir au siège épiscopal de Metz que laissait vacant la mort de révéque Sigebaud, arrivée au mois d'octobre de Tannée précédente '. Carloman et Boniface auraient, dans cette pensée , jeté les yeux sur Chrodegang , dont le mérite était connu de tous. En effet , quelques mois plus tard , Chrodegang fut élevé sur le siège de Metz avec la mission de continuer Fœuvre de son prédécesseur. Animé du zèle apostolique le plus ardent et le plus pur, il était en même temps un négociateur éloquent, habile, plein d'expérience. La cité de Metz,

S. Bened.. saec. 3, part. lil. p. 28. — Epist, S, Bonif. ad Zachariam Papam. Apud D. Bouquet, t. IV. p. 94.

' Baluze, Capitul. reg. Franc., t. h p. 145 et seq.

d'autre pari , conservait toujours les traditions de la science politique et administrative, et, pour cette raison, nul, mieux que Chrodegang, ne semblait convenir à Tantique capitale de PAustrasie. Devenu évéque de iMetz , il ne devait pas cesser d'occuper le premier rang dans les conseils de la cour '•

Vers le temps où le sain pacifique des affaires reli« gieuses arrêtaient Carloman et Boniface sur les bords du Rhin, Hunald, flis d'Eudes, proclamait en Aqui-taine son indépendance et menaçait de ses armes les rives de la Loire. Oo eût dit même que les peuples les plus éloignés de l'Aquitaine s'étaient entendus avec Hunald pour resserrer ou détruire la domination du peuple franc. En effet, les chefs tributaires d'Outre-^ Rhin, Bavarois, Allemands, Saxons, faisaient, en ce moment, publier le ban de la guerre contre les fils de Charles.

Entourés tout à coup d'un si grand nombre d'ennemis, Carloman et Pépin jugèrent que l'affermisse-^ ment de leur pouvoir, aussi bien que l'antique usage de la nation , demandait le rétablissement de la royauté^ Depuis qu'il n'y avait plus de monarque, chacun pou** vait se croire le droit de s'ériger en maître et de refuser l'obéissance à des hommes qui portaient , il est vrai , le titre de prince , mais dont l'autorité manquait de l'appiM et de la sanction d'un pouvoir supérieur. A l'ombre de la puissance royale, l'Austrasie et la Neus-

' Vir egregius et omnibus prseconiis eiTerendus Chrodegangus. Anlisles eligitur. (P, Diacre, De gest. episc, Meltens.)

trie, si longtemps ennemies Tune de Tautre, pourraient oublier plus facilement leur ancienne rivalité.

Vers le mois de mai 742 , Carloman et Pépin élevèrent solennellement le mérovingien Childéric sur le trône '•

De qui était fils le roi Childéric III ? C'est ce que ne nous disent point les écrivains du huitième siècle. On a supposé qu'il était fils de Chilpéric Daniel. Cette filiation s'accorderait avec le titre de cousin de Dagobert III 9 que le monarque se donne lui-même dans plusieurs diplômes ; ce qui est certain, d'ailleurs, c'est que Childéric était un prince dans la force de l'âge.

On a souvent attribué à Pépin en particulier la pensée de mettre fin à IMnterrègne. On voit cependant que c'était Carloman qui avait, comme fils aine de Charles, la principale initiative dans les affaires*. Mais la preuve la plus certaine que l'élévation du prince mérovingien sur le trône fut principalement l'ouvrage de Carloman, c^est le témoignage de Childéric luimême .

' Pippini Prtndpis capilnlare Siiessionense dtitum anno Christi 744. apud Baluz(\ Capitul. reg. Franc, t. I, p. 155. — Prœeep^ tum Ckilderici III régis pro monast. Slabulenst, apud D. Bouquet, l. IV. p. 711.

' Ad nutum Carolomanni. qui majoris xtatis erat. omnia patcrni regni jura disponebantur. (Vita S. Bonifncii ab Othlono scripta, apud D. Bouquet, t. 111. p. 567.)

^ Hildricus Rex Francorum. viro inciyto Karlomanno, Majoridomûs, reclori palatio nostro. qui nos in tolitan regni indituit. (Prœceptum Ckilderici III régis pro monast, Stabul. Apud D. Bouquet, t. IV. p. 711.)

Si nous avons lieu de croire que Childéric était alors dans la maturité de la jeunesse, rien , d'autre part, ne nous donne Tidée de son caractère personnel. Comme les rois ses prédécesseurs, il tint des cours plénières et prononça des jugements sur quelques intérêts particuliers de l'ordre civil et administratif; mais pas plus que les rois qui s'étaient succédé depuis la bataille de Testry, Childéric III ne prit l'épée pour conduire les Francs à la guerre.

L'interrègne avait cessé , mais Hunald ne crut pas devoir pour cela se soumettre à l'autorité de Childéric et du maire du palais de Neustrie. L'apparition subite des Francs au delà de la Loire intimida Hunald, qui fut trop heureux alors d'obtenir la paix : dès la saison d'automne. Pépin et Carloman étaient de retour sur les bords du Rhin.

Les deux frères allèrent se reposer de leur longue course dans le palais de Metz : leur intention était vraisemblablement de s'entretenir des intérêts de l'Étal avec Chrodegang, qui venait d'être élevé sur le siège épiscopal de la cité. On vit alors Pépin traiter, à Metz , les affaires de la Neustrie et de la Bourgogne, comme s'il eût été à Kiersy ou à Compiègne '•

Cependant Odilon , en Bavière , reprenait conGance et bravait de nouveau la puissance des Francs ; il

' Frœceptum Pippini majoris domûs pro Matisconensi ecctes. S. Vincentii. Apud Le Cointe, Annal, eccles. Franc, t. V, p. 77. — Ce diplôme, donné à Metz le 1^' janvier 743. porte cette formule finale : Âctum Kalend. Januarii, in anno secundo Principatûs Pippini ejusdem, in civitate Métis, in Palatio regio.

formait avec les Allemands et les Saxons du Wéseï* une vaste confédération dans laquelle il avait fait entrer aussi les Slaves voisins de la Bavière. Les peuples germains ligués autour d'Odilon ne parais^ saient pas disposés seulement à combattre pour leur indépendance. Confiants dans leur valeur et dans leur nombre, ils ne se promettaient rien moins cette fois que de franchir le Rhin et de déborder sur la Gaule.

Carloman, aussi bien que Pépin, ne cessait pas un instant de porter un regard attentif sur les frontières austrasiennes. Dans les conseils où il réunissait les seigneurs de sa cour, il pariait fréquemment d^une situation qui était pleine de périls, c Les peuples étrangers, s'écriait^il avec autant d'énergie que de vérité, les peuples étrangers sont conjurés contre nous ! » La défense du royaume exigeait des ressources que n'avait point Carloman ; mais ce que l'emprunt public ferait trouver de nos jours, Carloman résolut de le demander aux églises de TAustrasie.

Un nouveau concile devait s'assembler au mois de mars 743, dans la ville royale de Leptines, en Hainaut, pour achever l'ouvrage de la réforme disciplinaire commencé, l'année précédente, sur les bords du Rhin. L'assemblée répondant à la demande de Carloman , décida que les églises d'Austrasie engageraient entre les mains du prince, sons le nom déjà connu de précaires, le dixième de leurs revenus. Une partie de ces avances serait rendue à la fin de chaque année. Le concile dispensait les églises

pauvres de robligation de subvenir aux besoins du trésor ' .

Après la clôture du concile de Leptines , Carlomaa et Pépin , à la tôte d'une armée où ils avaient convoqué le ban et Tarrière-ban des forces militaires de la nation , s'avancèrent jusqu'aux rives du Leck qui sépare TÂlemannie de la Bavière. Le fleuve était profond, et Odilon avait encore eu le soin de fortifler la rive opposée où il se tenait retranché avec l'élite de ses guerriers. Les Francs ne pouvaient passer le fleuve, et pendant quinze jours ils essuyèrent les sarcasmes des Bavarois. Les Francs, irrités « se décidèrent alors à une entreprise périlleuse. Le Leck formait, à quelque distance, une espèce d'étang marécageux où personne n'osait s'engager. Carlomaa et Pépin le franchirent au milieu de la nuit et tombèrent à l'improviste sur les Bavarois qui , après un long et sanglant combat, se retirèrent derrière le fleuve de l'inn \

La Bavière, qui avait déjà livré à Charles Martel de précreux trésors, était toujours la contrée la plus riche

^ Sutuimus quoque eum consilio servorum Dei et populi christianî, propler imminentia bolla el persecutiones cxlerarum gentium quae in circuilu nostro 8unt. ut sub precario et censu aliquam parlem eccle-

sîalis pecnniae. in adjutorium exercitôs nostri rétine amus {Car-

Itmanni Principis capUulare aecundum, dalumanno Ckriiii 743. Âpud Liptinas.) Baiuze. Capitul. rtg. Franc , i K p. t49.

^ Provocali (Franci) irrisionibus gentis illius, indignatione commoti. periculo se dederunt per loca déserta et palustria. . . nocteque irruenles, divisiô exercilibus. eos improvises occupaverunt. (Chron, Freie^., cenlinuat., pars tertia. c. 112.)

de la Germanie. Pendant cinquante-deux jours , les vainqueurs la parcoururent et y recueillirent beaucoup d'or et d'argent.

Hiltrude ne devait pas oublier en ce moment qu'elle était devenue pour une part la cause de cette guerre malheureuse. Un écrivain bavarois du dix-septième siècle, qui nous a laissé une savante histoire de sa patrie, nous raconte que l'épouse d'Odilon entreprit alors, avec dévouement et courage, la réconciliation des Francs et des Bavarois. Prenant dans ses bras son fils Tassilon , la princesse franque alla se jeter aux pieds de ses frères , en les suppliant d'apaiser leur colère et de ne point prolonger davantage une lutte si funeste. Ses deux frères, disait -elle, pouvaient tourner toute leur colère contre une sœur qui était la seule cause de la discorde ; mais ils ne devaient point tourner leurs armes contre son époux qui voulait vivre en paix avec eux. Ils devaient se demander à eux-mêmes lequel leur serait plus glorieux ou de retourner à de sanglants combats et de souiller du sang des innocents ce lien conjugal heureusement formé , ou bien de pardonner à une sœur qui n'avait rien fait qui fût indigne de sa naissance. Hiltrude les conjurait aussi d'abaisser leurs regards sur son fils Tassilon , né depuis peu d'un mariage honorable ; son innocence ne pouvait exciter la haine de ses oncles, et cependant lui resterait-il un espoir de salut s'il voyait périr son père?

La duchesse de Bavière s'efforçait de fléchir, d'autre part, la fierté de son époux et de lui persuader de

faire la paix à des conditions qui ne flétriraient point sa gloire'.

Il ne faut pas sans doute tenir trop de compte de ce discours que le savant du dix-septième siècle a imité de Tite-Live, et dans lequel réponse du duc de Bavière semble jouer un peu le rôle des Sabines sMnterposant entre leurs pères et leurs époux ; mais il est permis de croire toutefois que Hiltrude parvint , à force de prières et d'instances , à rétablir la paix entre Odilon et les princes Francs. Odilon renouvela son serment d'obéissance, et le maire d'Âustrasie ne vit plus en lui qu'un frère et un fidèle serviteur.

La tranquillité paraissait assurée pour longtemps au sein de la Germanie , et Garloman pensa qu'il pouvait tourner son attention vers d'autres soins. Doué de cette activité infatigable qui faisait le caractère distinctif de sa famille, il profita du temps de repos qui s'ofl'rait à lui pour examiner de nouveau la situation de ses états et prescrire les réformes qui lui sembleraient les plus utiles.

Ce fut probablement alors que le frère de Pépin détermina ChildéricIII à visiter l'Âustrasie. Metz et les grandes cités du royaume de l'Est reçurent, sans doute, le monarque entouré de sa cour. La présence de Childéric au milieu des Austrasiens semblait signifier qu'il les estimait à l'égal des Neustriens : Garloman était aussi de sa part l'objet des plus glorieuses déférences : en tète des diplômes qu'il délivrait à son passage dans

* Joannes Adhreitter Rernm Boïcarum, pars 1, lib. 7.

les cilés et les villas du royaum'e de TEst, Chiidéric faisait mettre cette mention expresse qu'il devait à Carloman Thonneur d'être monté sur le trône*.

Ainsi Carloman , comme Pépin d'Héristall son aïeul, voulait conserver à la royauté le caractère d'un pouvoir supérieur au nom duquel le maire du palais, sous le nom de prince , commandait à la nation ; le roi offrait l'image de l'autorité suprême, le maire en avait Taction réelle.

Carloman se montrait encore l'imitateur de Pépin d'Héristall par sa munificence. Pendant l'automne de l'année 743, il se trouvait dans la ville de Liège, lorsque le 3 novembre, qui était un jour de dimanche, le corps de l'évèque Hubert fut tiré de l'oratoire où il reposait depuis seize ans, pour être transporté dans l'église principale de la cité. Un écrivain contemporain nous a décrit la cérémonie de cette translation , qui fut le premier hommage public rendu à rillustre évêque des Ardennes. A la tête des peuples accourus de toutes les parties de la province, paraissait Carloman , ayant à ses côtés son épouse et les person*nages de sa cour. Après que Ton fut arrivé au lieu de la nouvelle sépulture, le prince déposa sur l'autel , à titre d'offrande, plusieurs vases d'argent massif et de riches étoffes brodées en or par les artistes de la Grèce ou de l'Italie'.

' Prœceplum Childerici III régis pro monast, Stabtdensi et Malmundario, Apud D. Bouquet, t. IV, p. 711. ' Maxima munera dcvovil (Carlomannus) atque attribuit. vasa 8cii

Lorsque Pépin et Carloman reprenaient le cours des affaires intérieures , souvent interrompu par le bruit des armes» Hiltrude ne négligeait rien pour maintenir la bonne intelligence entre ses frères et son époux. De son côté, Odilon déployait ses éminentes qualités à réparer les derniers malheurs de sa patrie ; il ob* servait fidèlement la paix qu'il avait jurée à Carloman et n'omettait aucune occasion de donner aux chefs de la nation franque des marques de sa déférence.

Les anciens alliés d'Odilon n'avaient malheureusement point les mêmes dispositions envers les maîtres de la Gaule, Théodoric, chef des Saxons du Wéser, faisait armer ses guerriers, pendant que le duc des Allemands, Théodebald , s'apprêtait à envahir le ter* ritoire franc du côté des Vosges. Hunald devait, de concert avec les deux chefs d'Outre-Rbin , faire sou*lever dans le même temps l'Aquitaine et la Gascogne.

Théodebald exerça un premier acte d'hostilité contre les QIs de Charles Martel en obligeant l'évéque régionnaire Pirmin de quitter la retraite qu'il s'était faite sur les bords du lac de Constance. Pirmin vint en Austrasie demander aux princes francs leur protection et un asile, Carloman et Pépin accueillirent l'exilé d'autant plus volontiers, qu'il avait possédé l'amitié de Charles leur père, et que c'était à cause d'eux qu'il souffrait aujourd'hui les rigueurs de la proscription.

licet argenlea et pallia peregrino opère elaborala. {Ex vUâ S. Huberli episc, Leod. Apud Surium, die 3 novemb.

Dans celte partie de TAustrasie que baigne le cours de la Sarre, on voyait, à peu de distance l'une de Fautre, deux yiilas qui portaient le nom de Gamundiœ. Cette commune dénomination avait sans doute pour cause Tanalogie de leur situation géographique. L'une était bâtie au point de rencontre de la Sarre et de la Blise; l'autre s'élevait un peu plus au nord-est, sur une pointe de terre formée par la réunion de dçux ruisseaux que l'on appelait la Frualba et la Sualba. La première des Gamundise se distinguait de l'autre par le nom de la rivière qui arrosait ses murs ; des deux noms réunis est venu celui que porte de nos jours la ville de Sarreguemines. La seconde Gamundise avait aussi sa distinction : elle était désignée le plus souvent par l'appellation de Hombach, en langue germanique. Ruisseaux de la Corne.

Carloman conQa à Pirmin la direction du monastère de Horobach , bâti sur les ruisseaux de la Corne par Pépin d'Héristall. Hornbach devenait ainsi le Richenaw de l'Austrasie*.

» Vîta S, Pirminii episc. et abb. — Histoire de Metz par des religieux bénédictins, t. 1. p. 442. 445. 444. — Bucelinus. Germania sacra, pars 2.

Nous avons cm devoir placer l'arrivée de Pirmin en Austrasie vers l*année 744. qui fut celle de la révolte du duc Théodebald contre la domination de Carloman.

Un riche seigneur du nom do Wernher a été regardé comme le fondateur de Hornbach; cependant Charlemagne. dans une charte citée par les religieux bénédictins, auteurs de VUistoire de Metz, attribuait à ses ancêtres la construction de ce monastère. A l'époque de Pirmin. Wernher avait donné de grands biens à l'église de Horn-

Là , comme en Alemannie, le nom de Pirmin devait laisser une mémoire durable que la tradition populaire elle-même a conservée. Dans un angle du versant occidental des Vosges on voit encore un bourg appelé Pimiasens ou Pimiinhausen , c'est-à-dire maisons de Pirmin. On désigna longtemps sous le nom de sentier de Pirmin la voie qui allait de Hornbach à Wissembourg*.

Carloman et Pépin s'étaient préparés à faire face aux ennemis qui les menaçaient en Saxe et en Alemannie ; mais ils se séparèrent cette fois : Pépin prit le chemin des Vosges alsaciennes et Carloman celui du Wéser. Les deux expéditions demandaient de la prudence el du courage ; mais la plus périlleuse était celle, peutêtre, dont le maire du palais d'Austrasie avait voulu se charger. En marchant contre les Saxons , Carloman animait son courage et ses espérances par le souvenir de son père ; on chantait dans les rangs des bardits de guerre , et , parmi les hommes qui suivaient le fils de Charles, il s'en trouvait bien certainement plusieurs qui avaient pris une part glorieuse à la victoire dont le héros austrasien avait illustré ses derniers jours sur les bords du Wéser.

Au nombre des chefs de Tarmée se trouvait Gérold qui , après avoir brillé du vivant de Charles parmi les guerriers les plus vaillants , était devenu évéque de

bacli, et ce fut pour celle raison peut-êlre qu'il passa ensuite pour en avoir été le fondateur.

' Bucelinus. ubi suprà.

Mayence. Il est vrai que les conciles de Germanie et de Lepfines venaient d^interdire sévèrement aux ec^ clésiastiques de porter les armes , et Ton a lieu de s'étonner que la défense n'ait point été observée en ce moment à regard de Gérold. Mais la crainte qu'inspiraient les Saxons, dont les colonnes victorieuses, déjà répandues dans la Thuringe, menaçaient d'envahir la Gaule, avait fait croire sans doute à Carloman que la règle pouvait, dans la circonstance, souffrir une ex-^ ception. L'habileté et la valeur de l'ancien guerrier de Charles semblaient devoir donner au succès une chance plus assurée, et Gérold avait reçu l'ordre de se joindre aux autres chefs de l'expédition qui était di-» rigée sur les bords du Wéser^

Lorsque les Francs et les Saxons se furent rencontrés, il y eut , comme de coutume, un choc des plus terribles. Au milieu de cette sanglante mêlée, Gérold sentant se réveiller en lui toute l'ardeur d'un soldat de Charles Martel , s'élança au plus fort de la bataille et tomba frappé d'un coup mortel parmi la foule des guerriers francs ou saxons qui jonchaient les rives du fleuve'.

La victoire demeura aux Francs ; mais Théodoric avait fdit sa retraite en bon ordre et Carloman ne pouvait se flatter d'un triomphe décisif sur ce peuple indomptable qui, pendant bien longtemps encore, devait opposer aux Francs la plus opiniâtre des résistances.

Le combat de Théodoric et de Carloman flt un grand

' Ex vitn S. Bonif. ah Othlono monacho scriptâ.

bruit dtis deux côtés du Rhin , et parmi tous les chefs austrasicns qui avaient payé la victoire de leur vie , aucun n'émut les esprits autant que Tévêque'GéroId.

Il y avait un homme qui , plus que tous les autres , devait ressentir cette perte. Gérold » marié avant que d'élre élevé à sa dignité, laissait un fils nommé Gewilieb , qui était attaché à la cour du maire du palais d'Auslrasic. Carloman , touché de la vive douleur de Gewilieb, voulut lui offrir quelque dédommagement et ne crut pouvoir mieux faire que de lui donner le siège épiscopal de Mayence que Gérold avait occupé. Mais Gewilieb conserva toujours au fond du cœur ua ineffaçable ressentiment contre le meurtrier inconnu qui avait rougi sa main du sang de son père.

Carloman n'en avait point fini avec les Saxons, et dès Tannée suivante (745) il lui fallut se mesurer de nouveau contre Théodoric. Malgré Tévénement fatal qui avait signalé la première expédition , Gewilieb, soit volontairement, soit qu'il en ait reçu Tordre, suivit Carloman sur les bords du Wéser. Les habitudes de la vie séculière n'étaient point encore effacées chez le jeune évéque de Mayence, et la mort toute récente d'un père chéri entretenait dans son âme un sentiment qui allait être mis à une terrible épreuve.

Lorsque le iils de Gérold aperçut les Saxons en armes sur la rive opposée du Wéser, la pensée lui vint que parmi eux se trouvait , peut-être, le meurtrier de son père. Il ne sentit plus alors en lui que Temportement d'un guerrier germain , pour qui le sang versé appelait le sang , pour qui la vengeance était un

besoin et un devoir. Tout entier à cette pensée, Gewilieb appela un de ses serviteurs, lui commanda de passer le fleuve et de chercher par d'adroites informations à connaître celui qui , Tannée précédente, en ce même lieu , avait plongé son épée dans le sein de Gérold. Un saxon répondit au serviteur de Gewilieb : Cet homme n'est pas loin de vous* — Dites -lui donc, répartît le serviteur, qu'il vienne sans retard , parce que mon maître veut lui parler.

L'homme que l'on cherchait s^étant avancé à cheval au milieu du Wéser, Gewilieb en fit autant de son côté ; mais au lieu d'adresser à son ennemi de pacifiques paroles, il le renversa mort, de son épée, en lui disant : Reçois ce coup par lequel je venge mon père \

A cette vue les deux armées poussèrent de grands cris et engagèrent un combat furieux; les Francs, à la fin, demeurèrent vainqueurs, et Théodoric> pri* sonnier, fut amené en Austrasie»

Les poètes francs chantèrent avec enthousiasme le nouveau triomphe de Carloman sur les Saxons. On

' Consisteatlbus auiem uiriusqUe populi exercilibus, cis citràque ripacn tlumiois Wisaraha» prscepit Gewilieb puerum suuminter hostes pergere. illicque nomen ejus qui palrem suum occiderat diligeiiler inqulrere. Cùmque pucro jussa complenti responderolur à quodam. proximum adesse quem quœreret, ventre rogale, inquil, eum hùe ^anlodùs^ quiû secum termoctnari senior appétit mem.

Quo veniente. et ulrimque alterius advenlu denujcialo. mox prieparatis equis ab utroque itur. et in medio amne occurrentibus. atque colloquentibus , ail Gewilieb episcopus : Acàpejam fefrum quopatretn vindieo carum. H»c igitur dicens gladio mox perfodit illum. (Othlo* nus, ubi suprâ.)

célébra aussi en vers latins cette grande victoire ; il parait même que l'un des principaux épisodes de ces récits populaires fut celui où Gewilieb était représenté frappant le guerrier saxon au milieu du Wéser'« On s'entretenait partout de cet événement extraordinaire et presque personne ne songeait à faire à Gewilieb un crime de l'acte sanglant qui venait de souiller le caractère sacré dont il était revêtu.

Cependant une voix puissante s'éleva bientôt contre révéque homicide. Boniface déclara en plein synode qu^m prêtre qui avait répandu volontairement le sang humain ne pouvait plus exercer le ministère *. Gewilieb, déposé de son siège épiscopal, reconnut sa faute et ne chercha point à la justifler ; Carloman lui-même souscrivit à la condamnation qui sanctionnait par un eiïet réel les lois de l'Église .

Le maire du palais d'Âustrasie avait manifesté, depuis quelque temps déjà , le désir de voir s'élever près des bords du Rhin une métropole religieuse qui réunirait sous la même autorité les églises de Germanie et celles de l'Âustrasie du nord qui s'en rapprochaient davantage* Carloman jugea que la ville de Mayence ,

' UthloD, qui a empruDlé son récit au poème latin, nous en a conservé ces deux vers :

Accipe jam ferrum quo pairem vindico carum, Hsec igitur dicens gladio mox perfodit illum.

' At sanctus Praesul Bonifacius iuter cœtcra correctionis colloquia, h»c paritcr in conventu synodali protulit. attestans nullum homicidii realu pollulum debere episcopali sacerdotio fungi. {Othlonus, ubi

suprà.)

située à peu près à égale distance de la Prise et de la Bavière, convenait à une pareille destination. Après la déposition de Gewilieb« Boniface fut élevé à Tépiscopat de Hayence (745) avec le titre de légat du Saint-Siège en Gaule et en Germanie '.

Vers cette même époque Tévéque Chrodegang , suivaut les inspirations de Boniface, bâtissait autour de Téglise cathédrale de Metz un vaste cloître et soumet* tait le clergé de Saint-Étienne à la vie commune sous la règle de saint Benoit *. Chrodegang désirait aussi ériger un institut semblable à celui de la Fuida\ Il avait remarqué, au sud-est de la cité de Metz , à une distance d'environ douze milles , un lieu qui paraissait favorable à son dessein. Là s'échappait d'une vallée

' Le pape Zacbarie, d'après le vœu de ilarloraan et de Pépin, soumit à raulorité du nouvel évêque de Mayence les églises de la Frise, de la Thuringe, de la Hesse. de l'Alemannie et de la Bavière. Spire. Worms. Cologne, Haëstricht. Utrecht. dépendirent également pour le spirituel de la même juridiction. {Epist. Zachoriœ Papœ ad Bonifacium. . . . t. i. Conciliorum Galliae. p. 581. — Vita S. Bonif. episc, Mogtint. ab Othlooo monacho Script.)

* Paul Diacre nous apprend que Tévêque Chrodegang fît reconstruire le chœur de l'église de Saint-Étienne et qu'il l'entoura d'arcades élégantes et majestueuses. Le même écrivain mentionne parmi les embellissements les plus remarquables dont Saint-Etienne fut encore redevable à Chrodegang, un magnifique ciboire élevé au-dessus du grand autel, un ambon. ou tribune, orné de plaques d'or ciselées, et une grille de fer d'un riche travail destinée à fermer le sanctuaire. (P. Diac. Degest. episc, Melem,)

^ Ce monastère avait été bâti au commencement de l'année 74i. près des bords de la Fulda . à l'extrémité orientale de la forêt Buchonia . ou forêt des Hêtre$ , par Sturm . disciple de Boniface.

formée de roches vives et ombragée de forêts une petite rivière beaucoup moins eonsrdérable que la Fulda , mais limpide et d'une extrême Jraicbeur. Ses sources tombant en nappes abondantes et à gros bouil* Ions avaient alimenté autrefois un aqueduc romain , porté au milieu de son cours sur une majestueuse arcade dont les restes embellissent aujourd'hui de leur» ruines pittoresques le riant bassin de la Moselle. Ce ruisseau était appelé du nom de Gorzia , et la tradition racontait que près de ses bords Tévêque Saint^Clémenl^ arrivant de Rome , avait fait entendre aux Médiomatriciens ses premiers enseignements. Un antique oratoire, qui rappelait le souvenir de Clément, s^élevait au-dessous des cascades de la Gorzia : ce fut là que Chrodegang résolut de bâtir un monastère.

Cette vie tranquille et pure des cénobites faisait, depuis quelque temps déjà, dans Tàme de Carloman de vives impressions. La pensée lui venait souvent d'embrasser la vie religieuse ; mais à cette pensée se mêlaient toujours les soins de l'administration intérieure et de la guerre contre les ennemis du dehors. Carloman se vit forcé de porter de nouveau ses armes contre l'indomptable Hunald d'Aquitaine (749) et de retourner ensuite contre les Allemands insurgés pour la troisième fois sons le commandement de leur duc Théodcbald ; c'étaient là du moins les dernières épreuves de Carloman dans la vie guerrière et politique. Un jour qu'il se trouvait avec Pépin il lui dit : « Mon frère , le désir m'est venu d'embrasser la vie religieuse. Ne pourriez -vous point vous charger du

goBTerBemeat de mes états et du soin de mon fils DrogOB. » Le prince aBstrasien fit savoir également à son frere quMl se proposait d^aller vivre au lieu même où saint Benoit avait dooné la régie nouvelle qui devait se répandre dans toutes les parties du monde chrétien « Ce lieu était le célèbre monastère du Mont-Cassin, entre Rome et Naples.

En 747 Carioman déposa en faveur de son fils Drogon les titres de duc et de maire du palais dWustrasie, et , après avoir confié i Pépin la régence des états du jeune prince', il alla recevoir des mains du pape Zacharie la tonsure et Thabit des frères de saint Benoit au Mont-Cassin. Avant de partir, Carioman, voulant ef* facer toute trace des anciennes divisions de famille , avait demandé à Pépin de remettre Griffon en liberté. Pépin se conforma aux désirs de son frère et inaugura sa nouvelle puissance en ordonnant d^ouvrir au fils de Sonechilde les portes de Neufchâtel où il était prisonnier depuis six ans.

Au mois de mai de Tannée 749 Pépin , accompagné de Griffon et de Tévèque de Metz Chrodegang , se rendit au château de Diirren, dans le comté actuel de Juliers, pour tenir les plaids généraux de la nation. Le prince alla ensuite résider quelques jours dans le célèbre

' L'autorité de Drogon . fils de Carioman . comme maire du palais d*Au8trasie, ae trouve mentionnée dans la lettre d'un prôlre auitrasien à Andunus son ami. • Indica nobis aliquid de episcopo nostro. an ad synodum duels occidentalium provinciarum (id cstPippini) perrexisset, an ad filium Carlomanni. {Recueil des letlret de %axfU Boni face, Irltrc 4*».)

château royal d'Andernacb sur le Khin, et ce fut là que, le vingiiëme jour de mai , Févêque de Metz donna, en présence de Pépin , une charte de dotation pour Tabbaye de Gorze qui sbrtait en ce moment de la main des architectes et des ouvriers*. Mais pendant que Pépin, avec Chrodegang et d'autres conseillers, traitait les affaires publiques, Griffon s'échappa en secret et alla donner sur la rive droite du Rhin le signal de la guerre civile.

Pépin réprima aussitôt, les tentatives de Griffon en Saxe et en Bavière. Alors Boniface, que le spectacle de ces luttes a£Qigeait jusqu'au fond de l'âme, négocia la paix entre les deux frères ; Pépin aurait pu n'écoater que les conseils de la rigueur; mais il aima mieux s'en abstenir, et pour gage de sa réconciliation avec le fils de Sonechilde, il lui donna le comté du Mans avec douze autres comtés enclavés dans les diverses provinces du royaume.

Griffon n'était pas homme à se contenter de la non* velle part qui venait de lui être faite dans les anciens états de Charles Martel ; il quitta bientôt lo nord de la Gaule et alla solliciter l'appui de Waifre, (ils de Hunald et nouveau duc d'Aquitaine.

Pendant le cours des années 750 et 75 i , la paix ne fut point généralement troublée au dedans ni au dehors du royaume. C'était là une rare exception, et Pépin résolut d'en profiter pour obtenir des Francs le titre de roi.

' GalHachml., t. Xll. inlcr inslrumenta.

On s'est demandé sMI y avait eu en cela une usurpation on bien si, en rertu d'un droit électif, le peuple franc avait pu disposer de la couronne en faveur de Pépin. Nous n'entreprendrons point de dis^ euter cette question et encore moins de la résoudre. Nous exposerons tout simplement les faits et les cir*constances qui amenèrent cette révolution politique par laquelle finit la domination des princes mérovin*> giens dans la Gaule.

Les deux caractères qui constituent la royauté , le pouvoir et le titre, se trouvaient partagés : le maire du palais avait le pouvoir, le roi avait le titre. Le commandement militaire formait la partie la plus considérable du pouvoir, et la guerre sans cesse présente avait pour effet d'imprimer de plus en plus le caractère de roi à celui qui remportait continuellement des victoires et sauvait la patrie.

Charles Martel avait laissé la royauté vacante, et Ton se souvient des motifs qui avaient déterminé Carlomaii à faire cesser l'interrègne en élevant Cbildéric III sur le trône. Cbildéric fit-il paraître une faiblesse d'intelligence qui avilit plus que jamais aux yeux des peuples le nom de mérovingien ? Les écrivains de la seconde dynastie en ont ainsi jugé : mais on comprend que leur témoignage ne saurait être admis sans réserve. Du reste il n'est nullement nécessaire de recourir à l'imbécillité personnelle de Cbildéric pour expli** quer les événements qui allaient mettre fin à son règne.

C^était Carloman qui avait eu l'initiative dans Télé:)

vation de Childéric à la royauté, et Pépin n'avait (ait que se conformer aux vues de son frère qui exerçait la principale autorité. Demeuré seul à la tête des Francs, et gagné peu à peu par le sentiment de Tambition, Pépin s'était de plus en plus rapproché des idées de Charles Martel à Tégard des derniers descendants de Mérovée. D'un autre côté il s'était assimilé dès sa jeunesse l'esprit et le caractère de la Neustrie; investi de la faveur de cette nation, il avait fait un grand pas vers le trône.

Après s'être assuré de Tâssentiment des grands, surtout dans le royaume de Neustrie, Pépin consulta deux hommes d'une grande autorité, Boniface et Fulrade, abbé de Saint-Denis. Ils engagèrent Pépin à demander l'avis du chef de l'Église. Le prince envoya aussitôt à Rome Fulrade et Burchard, évéque de Wûrtzbourg, que lui avait sans doute désigné Boniface. Les deux ambassadeurs étaient chargés de soumettre au pape 'Zacharie la question suivante, restée si célèbre dans notre histoire : < Quel est le plus digne de régner, ou de celui qui , sans avoir le titre de roi , en remplit tous les devoirs pour le bien de l'état , ou de celui qui , avec le titre de roi, ne fait rien pour l'utilité du royaume ? »

Zacharie répondit que celui«>là était mieux appelé roi, entre les mains duquel résidait la souveraine puissance (751) *«

1 IHum meliùs vocaii regeni apud quem summa polestas consis-^ leret. {Ex ehronie, jtam Nibeltm^i comitis teripte.)

Sur la réponse, da Saiot- Siège, Pépiti convoqua^ pour le mois de mars 752, une assemblée générale des Francs dans la ville de Soissoas. L'assemblée prononça la déposition de Cbildéric III et conféra à Pépin le titre de roi. Suivant Tantique usage , le nouveau monarque était élevé sur le bouclier. A rinauguration guerrière Pépin substitua la cérémonie religieuse du sacre dont le peuple bébreu avait offert le premier exemple. En présence de toute Tarmée, Boniface donna Fonction royale à Pépin qui alla ensuite s'asseoir sur le trône»

Cbildéric lll , dépouillé de la longue chevelure des rois , fut revêtu de Thabit religieux dans le monastère de Sithiu ou de Saint-Omer, dont il était le principal bienfaiteur.

La mairie du palais n^était plus, dès ce moment, une magistrature nécessaire dans le royaume : Pépin en connaissait trop bien d'ailleurs les dangers, et elle devenait d'autant moins possible que depuis de longues années elle n'était qu'un appui donné à la faiblesse» Drogon , fils de Garloman , fut donc obligé de renoncer au titre de maire du palais d'Austrasie ; mais la décbéance de Drogon devait laisser des regrets aux amis que Garloman avait conservés dans l'ancien royaume de l'Est.

Pépin ne posséda pas d^abord sans inquiétude la couronne qui venait d'être mise sur sa tète. Il avait toujours dans Griffon un ennemi infatigable et qui, en dépit de ses revers , était encore prêt à tout oser» Informé que Pépin venait de donner l'ordre à Waîfrc

de le remettre entre ses mains, il prit le chemin de ritalie dans Tespérance d'armer Âstolphe, roi des Lombards , contre le chef des Francs. Il était accompagné de ces jeunes seigneurs qui s^étaient attachés à sa fortune et qui , sans doute , recrutés encore d'un certain nombre d'aquitains , lui formaient une petite armée.

Arrivé à Saint-lean-de-Maurienne, Griffon trouva le passage des Alpes gardé par les braves comtes devienne et de Bourgogne transjurane. Le fils de Sonechilde ne voulut point reculer devant cet obstacle : il livra à ses adversaires un combat désespéré où il perdit la vie , aussi bien que les deux seigneurs qui s'étaient dévoués à la cause de Pépin (755).

Quelque temps après ce funeste événement Pépin reçut du pape Etienne 11 , successeur de Zacharie, une lettre par laquelle le Pontife implorait son secours contre le roi des Lombards qui voulait s'emparer de la ville de Rome. Etienne II exprimait en même temps le désir de faire connaître en personne au roi des Francs la situation critique du Saint-Siège. Pépin envoya aussitôt à Rome l'évéque de Metz Chrodegang et le duc Auger pour amener le Pontife à sa cour. Dès les premiers jours du mois de janvier 754 , Etienne se trouvait en présence du monarque '•

Le départ d'Etienne pour la Gaule avait éveillé chez Astolphe une vive inquiétude : mais alors une idée se présenta à son esprit. Le Mont-Cassin, où Garloman

' Anastasius hihHolh, in vilâ Stephani H, Poniif»

portait rhabii de saint Benoit, dépendait du royaume de Lombardie. Âstolphc donna l'ordre à Pabbé du Mont-Cassin de députer Carloman vers Pépin , avec la mission expresse de combattre de tout son pouvoir les prières que le pape Etienne faisait au roi des Francs.

Tenu à l'obéissance envers son abbé, Carloman fut obligé de sMmposer la plus affreuse violence ; il serait difficile de donner Tidce d'une pareille torture : elle était faite pour briser une existence. Carloman s'acquitta malgré lui de sa douloureuse mission ' ; il n'eut pas , il est vrai , le nouveau chagrin d'obtenir gain de cause ; mais il tomba malade et ne put recouvrer les forces vitales qu'une semblable épreuve avait épuisées. Pépin de son côté ne voulut point permettre à son frère de retourner en Italie ; il lui assigna dans la Gaule un monastère de la ville de Vienne pour sa nouvelle demeure.

Pendant que le roi des Francs essayait de ramener Âstolphe à des sentiments de paix envers le Saint- Siège, il jugea qu'il devait profiter de la présence du Pontife pour donner à son autorité naissante une nouvelle sanction. Le 8 juillet de la même année (754), Etienne II , dans l'église de Saint-Denis , sacra de sa propre main le roi Pépin, la reine Bertrade et les deux fils du monarque Charles et Carloman. Etienne conféra ensuite le titre glorieux de Patrices romains à Pépin et à ses deux enfants.

Pépin eut été très-heureux d'apprendre bientôt que

' Carlomanous iuvilus hoc fecisse pulatur. (Annal, Lauresham.)

ses négociatiotifi avec Âstolphe avaient été couronnées de succès. Mais il en fut tout autrement. Loin de se rendre aux prières de Pépin , Astolphe, le !•' janvier de Tannée 755, vint mettre le siège devant Rome. Le prince franc passa les Alpes à la tète d'une armée : à son approche Âstolphe montra moins de flerté ; il se soumit et confirma par des serments le traité de paix conclu avec Pépin en faveur du Saint-Siège.

Pendant Texpédition de Pépin en Lombardie, Carloman Qnit ses jours, laissant chez les Italiens comme chez les Francs une mémoire vénérée. Mais il parai-^ trait que sa présence dans la Gaule avait réveillé chez un certain nombre de seigneurs austraslens le regret de n'avoir point vu son fils Drogon décoré du titre de roi. C'est ici , en effet, que Ton peut placer un événement assez grave dont les chroniqueurs n^ont pas fait mention , mais qui ne saurait laisser de doute, puisque c'est le roi Pépin lui-même qui nous en a transmis le souvenir.

Dans le temps où Pépin était en Italie, il se forma chez les Austrasiens un parti qui eut pour chef le comte Wulfoald, appelé aussi quelquefois Wolfand, seigneur de la forteresse du Castellion, b«4tie sur une montagne, au bord de la Marsouppe, un des affluents de la Meuse. Wulfoald ne se montre à nous que sous un demi^jour, mais qui suffit toutefois pour nous révéler quelque chose de son caractère et du rôle quMl devait jouer dans les derniers temps du royaume d'Austrasie, La famille de Wulfoald était puissante : il avait eu pour père Sislaranie, un des plus riches seigneurs de l'Est;

Albert, père d'Adalsiode son épouse, avait occupé lui* méiDe un rang élevé.

^Ce double avantage n'était pas resté sans fruit pour le seigneur du Castellion. Il nous apprend lui-même qu'il jouissait d'une immense fortune dont il usait avec une extrême générosité*. Suivant son propre témoignage encore, il avait formé des liaisons avec un grand nombre de seigneurs austrasiens' ; de son château, qui était probablement une ancienne forteresse romaine, il dominait au loin sur les deux rives de la Meuse.

Le comte Wulfoald avait-il été Tun des amis les plus dévoués de Carloman ? se proposait-il de mettre le jeune Drogon , flis de Carloman , en possession de la souveraineté austrasienne ? Cela est fort vraisemblable , ci la mesure dont Pépin usa ensuite à l'égard de Drogon et de son frère en serait au moins une preuve indirecte. Ce qui est certain, c'est que Wulfoald s'occupa très-activement de fortifier par de nouveaux ouvrages de défense son château du Castellion qui devait servir de principal camp retranché aux adversaires que la domination de Pépin rencontrait dans l'ancien royaume d'Àustrasie.

Mais le secret de l'entreprise ne fut pas tellement gardé que Pépin , à son retour , n'eût lieu d'en

* Wolfandus (Wulfoaldus) filius Sislaramii et conjux mea

Adalsinda. filia Alberti donatores rerum multanim. (Praeceplum

donationis pro monast. S. Michaelis. Âpud Wassebourg. Hiiit. eccles. vtrdunensis.)

' Facta esl baec donalio conventu multorum bonorum hominum. .... {ibid.)

savoir quelque chose. Il se saisit à Timproviste du comte Wulfoald et le fit comparaître devant le tribunal des Francs. Quels étaient ces juges qui furent appelés à prononcer sur le sort du seigneur du Castellion? Ce furent probablement des Francs neustriens. Wulfoald fut condamné à perdre la vie comme traître et rebelle ; mais pendant qu'il était dans sa prison , les fers aux pieds et aux mains, Fulrade intercéda pour lui. Pépin fit grâce de la vie à Wulfoald , à condition qu'il livrerait sa forteresse du Castellion entre les mains du roi.

Pépin avait déconcerté les projets de ses ennemis ; cela ne lui suffit point encore : pour ôter aux fils de Carloman tout espoir d'occuper un trône , il leur fit couper la chevelure et leur ouvrit sans doute, comme à Childéric III, une retraite dans quelque monastère (755) •.

Après la remise du Castellion entre ses mains, Pépin donna à Tabbaye de Saint-Denis le monastère de Saint- Michel ou de Saint-Mihiel que Wulfoald avait bâti dans sa forteresse vingt années auparavant. Pépin ordonna de consigner de la manière la plus expresse , dans l'acte de donation, le complot de Wulfoald, la sentence prononcée contre lui et le pardon accordé par le monarque'.

' Stepbanus Papa venil in Franciam et Garolomannus post eum. et filii eju8 tonsi sunt. (Annales Peiaviani.)

* Ce documenl précieux vient rétablir ainsi un fait important de notre histoire. Nous reproduirons dans toute son étendue ce passage

Eq épargnant les jours de Wulfoald, Pépin avait bien peut-être cédé aussi à la voix de sa conscience : il avait fait-un acte de sagesse autant que d'humanité. Il prit le plus grand soin de ménager les Icudes d'Âustrasie qui, de leur côté, finirent par ne plus voir dans Pépin que le fils de Charles Martel, et s'accoutumèrent au commandement d'un prince valeureux qui marchait glorieusement sur les traces de son père.

Si nous détachons maintenant nos regards des luttes intérieures, nous les porterons du côté de la Frise qui devient alors le théâtre d'une douloureuse et sanglante catastrophe que l'on ne saurait passer sous silence.

de la charte, avec la latinité barbare qui lui donne un degré nouveau d'authenticité:

t Loco aleco (aliquo) in page Virdunense quae (qui) appellatur ad Munlem (Montem) Sancto Michaëlo Àrchangelo. super iluvio Marsupiae. quem Wulfoaldus quondam pro vitâ suâ dédit pro eo quod illo castello ibidem volebat sedificare ad nostros inimicos recipiendum, sicut comprobatum est ad Francorum judicium : propter hoc inissus fuit ad caulas ; sed Folleradus abbas. vel ipsa congregatio S. Dionysio nobis deprecati sunt pro eo et suam vitam illi perdonavemus (perdonavimus). 9 — (Dom Felibien, Inter prohationes historiœ S. Dionym, p. 25. — D. Bouquet, t. V. p. 702.)

Ce n'est point en 709, comme l'on voit, mais beaucoup plus tard, que Wulfoald avait fondé le monastère de Saint-Mihiel II nous apprend qu'il n'avait pas oublié de confier l'acte de dotation aux archives d'une municipalité voisine de son château. » Nec sine gestorum alligaiione. » (Wassebourg. Hist, ecclet. Virdun.) Nous avons remarqué dans un chapitre précédent que cette municipalité devait être celle de Verdun.

Au neuvième siècle l'église de Saint-Mihiel fut rebâtie à quelque dislance du château et au lieu où s'élève aujourd'hui la ville qui porte le même nom.

En Tannée 754, Boniface s'était démis de Tarche- Véché de Mayenee et avait obtenu qu^on lui donnât pour successeur Lui, le plus distingué de ses disciples. Libre des soins de l'épiscopat, il avait repris ses courses apostoliques pour la conversion des infidèles de la Frise, Le 5 juin de Tannée 755, qui était la veille de la Pentecôte, Boniface devait administrer la confirmation à des néophytes dont le nombre était trop grand pour tenir dans une église. Il fit dresser des tentes dans la plaine de Dokkum , près des rives de la Bordina , à six lieues de Leevarden»

Au lever du soleil, et lorsque Ton attendait la réunion des néophytes , une troupe de Frisons païens apparut tout à coup sur les bords de la rivière et fondit en armes sur ce camp de chrétiens paisibles que les barbares croyaient possesseurs de grandes ri« chesses. Boniface reçut la mort avec plusieurs de ses compagnons d'apostolat : il était âgé de soixante-et-* quinze ans; il y en avait quarante quMl évangélisait la Germanie'.

Cependant Âstolphe n^avait point tardé à violer ses serments. Pépin retourna en Italie, et le roi des Lombards, pour obtenir la paix, céda au Saint-Siège TExarchat avec la ville de Ravenne qui en était la capitale (756).

Les affaires ditalie, où les Grecs avaient encore des intérêts politiques, amenèrent Tannée suivante, à

* Vita S. Bonifacii episc. a Willibaldo scripta. {Jnter aeta SS Ord. S, Bened., saec. 3. par^. 2.)

Compiègne, les ambassadeurs de Tempereur d^Orient Constantin Copronyme : ils étaient chargés d'offrir à Pépin plusieurs présents magnifiques, au nombre des* quels était un orgue , merveilleux instrument que les Orientaux avaient inventé depuis plusieurs siècles, mais qui était resté jusqu^alors inconnu dans la Gaule (757).

Pendant qu'il s'occupait, avec les Grecs, des intérêts mutuels des deux nations. Pépin songeait aussi à une entreprise qui devait être Tun de ses principaux titres de gloire : il voulait achever l'œuvre de Charles Martel, en expulsant de la Gaule le dernier des Musulmans. Ce n'était point une chose facile, sans doute, mais Pépin n'avait pas moins de persévérance que de courage. Il ne craignit pas de soutenir une lutte de trois années pour entrer victorieusement dans Nar*^ bonne, dernier camp retranché de l'islamisme au nord des Pyrénées.

Cette expédition terminée, une autre la suivit immédiatement. Waïfre, fils d'Hunald et duc d'Aquitaine , était , comme ses prédécesseurs, l'ennemi mortel des Francs du nord. Fier de sa généalogie qu'il faisait remonter à Charibert , frère de Dagobert I , il se regardait comme le dernier mérovingien de la Gaule. A cette prétention personnelle ajoutons la haine qui divisait les deux peuples, haine fondée en grande partie sur la différence d'intérêts , de mœurs et de civilisation. Nous pourrons nous expliquer ainsi le caractère de cette lutte depuis longtemps commencée, mais qui devait se terminer au milieu des plus extrêmes violences.

Une occasion pour prendre les armes de pari et d'autre ne se fit pas longtemps attendre. Waîfre ayant dépouillé de leurs biens plusieurs églises d'Aquitaine, Pépin lui ordonna de remettre ces églises en possession de ce qu'il leur avait fait perdre. Waîfre répondit par un refus et se prépara à la guerre. Le défi était jeté : Pépin résolut de ne point s'arrêter qu'il ne fût maître de l'Aquiiaine'.

Pendant le cours de huit années, à chaque printemps , le prince franc envoya 'ou conduisit en personne, au delà de la Loire^ une armée nombreuse qui portait la dévastation dans les villes et dans les campagnes. On ne saurait que déplorer cette manière sauvage de combattre un ennemi. La huitième année de la guerre, Waîfre périt assassiné pur ses propres ofiiciers. On a fait remonter ce meurtre jusqu'à Pépin : l'accusation, il est vrai, a pu venir de l'Aquitaine, mais elle existe et on ne saurait la dissimuler. Il faut dire cependant qu'elle n'a pas été appuyée sur des preuves et qu'un doute légitime existe en faveur du roi des Francs.

La mort de W'aîfre décida de la soumission de l'Aquitaine. Mais Pépin ne survécut pas longtemps à son rival : il finit ses jours la même année (768) dans l'église de Saint-Denis, à l'âge de cinquante-quatre ans.

L'histoire , adoptant la tradition populaire , a distingué Pépin des autres princes du même nom par la

' Annal. Franc, hfeUem. — Chrome, jussu Nibelungi comitis scriptum.

brièveté de sa taille. Mais de ce qui était une sorte de défaut pour les hommes du temps , un ingénieux écrivain a tiré le sujet d'une anecdote héroïque, dont Toriginalité hardie nous dédommage de la vérité qui lui manque. La fable qui nous montre le roi de petite taille répondant aux plaisanteries des seigneurs en abattant de son épée un lion et un taureau qui luttent dans une arène, a été lue bien des fois, et elle le sera toujours, parce qu'elle présente une idée morale sous une de ces formes poétiques dont Timagination se saisit toujours avec un secret plaisir.

> L'avènement d'une dynastie nouvelle dans la personne de Pépin le Bref venait de mettre fin au royaume mérovingien d'Austrasie. Ce royaume avait glorieusement vécu de sa vie propre durant l'espace de deux cent quarante-un ans, et il devait tenir une place dans les antiques souvenirs de notre histoire.

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