‹ Histoire du royaume mérovingien d'AustrasieChapitre 18 sur 19 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Les Neustriens, ligués sous Rainfroy, veulent s'affranchir do la domination aostrasienne ; défaite de l'armée de Théodoald dans la forêt de Cuise (715). — Charles se fait reconnaître comme prince des Francs; il triomphe des Neustriens et de leurs alliés: Plectrude et Théodoald abdiquent le pouvoir en sa faveur (716-717). — Coalition de Rainfroy et d'Eudes contre Charles; colloque de Charles et de Rigobert à la porte Baseille de Reims; victoire du prince austraslen à Sotssons (719) ; stratagème qu'il emploie pour obliger ses ennemis à faire la paix (720) ; Winfrid chez les Germains; talents de Lui pour la poésie. ~ Nouvelle lutte de Charles et de Rainfroy ; deux fils de Drogon se déclarent contre Charles et sont jetés dans les fers : Charles traite avec Rainfroy et se réconcilie avec la limille de Drogon ; fin des guerres civiles (724).

Après que les Austrasiens eurent rendu à Pépin les derniers devoirs, Plectrude déclara Théodoald prince des Francs et maire du palais dans les deux royaumes. Les leudes qui avaient servi Pépin et Grimoald se montrèrent généralement bien disposés pour l'enfant que Ton avait appelé à recueillir leur héritage. Cependant il y eut au sein même du peuple austrasien un partage d'opinion qu'il fut difficile de ne point remarquer. Les plus jeunes guerriers tournaient leurs re-

gards du côté de Charles, qui s'était déjà fait un nom célèbre dans les expéditions de Germanie ; leur âge, le sentiment de l'admiration , le désir d'avoir à leur tête un prince dans la force de la jeunesse, les rap* procbaient beaucoup plus de Charles que du fils de Grimoald.

Une des premières pensées de Plectrude fut de pré-* venir la division : elle fit partir sur-le«- champ des hommes dévoués et résolus pour se saisir de Charles et l'amener dans la prison publique de Cologne où il serait tenu sous bonne garde ^ Dans le même temps, la veuve de Pépin envoya par toute l'Austrasie, au nom do Théodoald, les ordres les plus absolus; les mêmes commandements furent portés en Neustrie, el Dagobert III sanctionna de son autorité royale les décisions qui lui furent transmises de l'Austrasie '.

Cependant depuis la journée de Tesiry les Neustriens n'avaient supporté qu'avec le plus vif sentiment de regret la domination étrangère. Après la mort de Pépin ils se crurent plus abaissés que jamais ; ce qui les irritait au plus haut degré, ce n'était pas seulement la

* Carlus Dux à Plectrude siib cuslodiâ delentus. (Fredeg.. Chron., continuât., pars sec. c. 104 ) — Plectrudis relicta Pipini vidua. incomparabili odio contra Karoluin succensa. cuslodiâ eum publicâ obçenrari jubet, (Annal. Franc. Mettens.) — Plectrude prendre Charles fist el mectre em prison en la cité de Couloigne. {Chron. de Samt'Denit, liv. V, c. 25.)

* Plectrudis suo consilio atque regimine cuncla agebat. (Fredeg.. Chron., cimtmwJt., pars sec. c. 106.) — Plectrudis cura nepotibos suis \el rege cui^cta gubernabat sub discrcto regiiaicve. (AnnaL Franc. Mellen$.)

honte de se voir placés sous rautorité d'un ministre de six ans ; ils comprenaient aussi que ce ministre ne viendrait jamais résider au milieu d^eun, et que la mairie neustrienne, à laquelle Pépin lui-même n'avait pas osé porter atteinte, n'était plus qu'une vaine illusion. Suivant ce qu'ils se disaient à eux- mêmes « Théodoald demeurerait aux côtés de Plectrude ; Cologne, devenue le quartier général des forces militaires de l'Austrasie, Cologne, que Plectrude paraissait avoir choisie pour sa résidence favorite, serait désormais le siège unique du pouvoir qui gouvernerait la Neustrie, et une femme, au nom d'un enfant, exercerait la souvc-*raine autorité.

Les Neustriens pensèrent que le moment était venu de reprendre leur indépendance ; ils se préparèrent à une grande lutte contre les Francs du Rhin et de la Moselle. Les Austrasiens étaient à la vérité de redoutables adversaires ; mais on pouvait armer contre eux les guerriers de la Frise ; il suffisait de persuader à ces barbares qu'une excellente occasion de se venger de leurs anciennes défaites se présentait à eux ; pour mieux faire encore, on leur promit une bonne part dans la dépouille des vaincus et on leur Qt à l'avance quelques riches présents.

A cette nouvelle, Plectrude convoqua dans la ville de Cologne les Icudes austrasiens ; elle leur présenta le petit-fils de Pépin et conjura tous les amis de leur ancien maitre, tous les amis de Grimoatd, de ne point abandonner le jeune prince qui était confié à leur fidélité ; on peut croire qu'elle n'oublia pas non plus de

rappeler la gloire des vainqueurs de Tcstry, dont plusieurs se trouvaient peut-être parmi ceux qui entouraient la veuve et le petit-fils de Pépin. L'assemblée répondit avec empressement à la prière de Plectrude, et il fut résolu que Théodoald serait conduit à la tète de l'armée.

Les Austrasiens avaient franchi déjà les frontières de la Neustrie, lorsqu'au milieu de la forêt de Cuise, près de la villa de Compiègne, ils rencontrèrent les Neustriens. Ceux-ci étaient en grand nombre et avaient pour chef un seigneur nommé Ragenfred ou Rainfroy, qui ne manquait point d'habileté. On engagea une lutte sanglante où beaucoup de guerriers tombèrent de part et d'autre ; mais l'avantage pencha du côté des Neustriens. Les hommes qui avaient pris Théodoald sous leur garde l'emmenèrent hors du théâtre de la bataille et le reconduisirent à Plectrude, dans la ville de Cologne (715)».

Les Neustriens , quoique vainqueurs , retournèrent sur leurs pas , tout heureux de leur triomphe et persuadés que la journée de Cuise devenait pour eux ce que celle de Testry avait été pour Pépin; ils élevèrent Rainfroy à la dignité de maire du palais. Sur les entrefaites Dagobert III finit ses jours, et les Neus* trions se hâtèrent de lui chercher un successeur (715).

' Franci. commissâ acie in Coatiâ silva. contra Theudoaldiim et leudes Pippini quondam et Grimoaldi ioiêre certanien ; corruit ibi immodicus exercilus. Theudoaldus itaqiie a sodalibus suis per fugam lapsus (ereptus?) evasit. (Fredcg., Chron., continuât,, pare sec, c. 105.)

Dagobert III avait laissé un flls nommé Thierry, encore enfant ; mais c'étaient toujours les rois enfants qui faisaient perdre à la Neustrie sa supériorité et son indépendance. Les seigneurs, dirigés par Rainfroy, pensèrent qu'il fallait placer sur le trône un prince capable de volonté, un roi dans Tâge de la raison et que Ton verrait marcher à la tête de ses guerriers pour affermir Tindépendance nationale.

On se souvint que dans un monastère vivait encore, sous le nom de frère Daniel , un prince mérovingien appelé autrefois du nom de Chilpéric, et fils de ce roi Childéric II que Bodilon avait assassiné , in 673, dans la forêt de Livri» Chilpéric , par sa mère Blichild , était petit-fils du roi Sigebert III dont les Austrasiens vénéraient toujours la mémoire ; les liens du sang le rattachaient ainsi aux deux peuples qui alors se faisaient une guerre à outrance. Les Neustriens élevèrent Chilpéric sur le pavois et fixèrent Tépoque prochaine d'une invasion dans le royaume de TEst '.

Les Austrasiens, de leur côté, se disposaient à réparer le désastre de Cuise. Réunis à Cologne autour de Plectrude et de Théodoald, ils combinèrent les moyens d'arrêter les succès d'un ennemi victorieux. On aurait lieu de penser que l'intention de Plectrude et de ses conseillers était de se tenir fortement re-

■ Franci Danielem quondam clericum, cœsarie capitis crescente, ÎD regaum slalillunt atque Chilpericum nuncupant. (Fredeg.. Chron., continuât,, pars sec, c. 106.)

C'est par les chartes de Chilpéric II. et non par les historiens, que nous connaissons sûrement son origine et sa famille.

tranchés dans les murs de Cologne, en attendant les secours que Ton pouvait espérer des peuples tributaires d*Outre-Rhin , toujours appelés en pareille circons-* tance.

Cependant, à la vue de ces graves événements» l6s amis de Charles jugèrent que le moment était venu de placer à leur tète un prince dont la valeur et les ta-<* lents déjà éprouvés étaient capables de sauver TAuS'trasie en péril. Ils ménagèrent au prisonnier un moyen d'évasion ; Charles, devenu libre, accourut au milieu d*eux , et ils jurèrent sur sa tête de n'épargner ni leur fortunetii leur sang pour le triomphe de sa cause ' . Charles toutefois ne vit point d'abord autour de lui un grand nombre de guerriers , et il ne faudrait pas prendre tout à fait à la lettre les paroles de Tannaliste de Metz , lorsque pour rehausser la gloire du héros il nous dit que Charles fut en ce moment aux yeux des Austrasiens le soleil qui reparait plus brillant après une éclipse. Charles n'avait point de trésors à sa disposition ; il n'avait sous sa dépendance ni villes ni provinces.

Les documents historiques ne nous disent point en quel lieu Charles alla se retrancher d'abord avec sa petite armée. On a toutefois quelque raison de croire

' Carlus Dux sub custodiâ detentus, Deo auxiliante liberatus

est. (Fredeg., Chfon., continuât., pars sec. c. 106.)

— C'était par sa télé que Charles lui-même avait l'habitude de prêter

serment. Karlus rex per caput suum jurans {Vtta S. Rigoherti

Remens, episc, Bolland., t. IV, p. 174.) Les capitulaires de Charle-* magne défendirent de jurer par la tête du prince.

qu'il prit son poste vers les bords du Rhin , non loin de la eité de Cologne. Recruter promptement des guerriers, les déterminer à braver hardiment des périls extraordinaires , sans avoir à leur donner autre chose que de Tespérance et des promesses, concerter et soutenir plusieurs luttes à la fois, c'était là assurément une entreprise difficile. Mais Charles ne jugea rien impossible, et ses premiers compagnons de guerre le virent avec admiration déployer cette intelligence profonde qu'il avait déjà montrée plus d'une fois et à laquelle les circonstances imprimaient une activité et une force nouvelles.

L'Austrasie fut donc placée tout à coup dans une situation des plus coilipliquées et des plus étranges. Charles et Théodoald étaient à cette heure des rivaux déclarés ; Rainfroy, de son côté, se préparait à renverser à la fois Théodoald et Charles et à consolider sur leur ruine commune la domination politique de la Neustrie.

Rainfroy, en l'année 716, revint en Austrasie ; le roi Chilpéric II était avec lui à la tête des Neustriens. Chilpéric dépécha des messagers à Radbode pour lo prier de venir avec ses guerriers se joindre à ceux de la Neustrie sous les murs de Cologne ; le trésor de Pépin, renfermé dans cette ville, était la récompense séduisante qu'il faisait briller aux yeux des barbares. A la vérité une semblable politique ouvrait aux Frisons l'entrée de la Gaule, mais le désir d'assurer à la Neustrie le succès de la lutte faisait taire, en ce moment , tous les scrupules. Pendant que les Neustriens s'avançaient du côté de

Cologne, Radbode et les Frisons entraient dans le Rhia avec une flotte nombreuse. On ne vit pas sans une vive impression de terreur ces guerriers robustes et à Fair martial , remontant sur leurs larges bateaux , à grands coups de rames, le cours du fleuve qui n'était ordinairement sillonné que par les paisibles embar-^ cations des marchands. On reconnaissait les hommes de la Frise à leurs amples manteaux blancs, azurés ou vermeils et rayés de haut en bas de bandes d'or ou de couleur tranchante '. A leur tète paraissait, sur un bateau plus richement décoré que tous les autres, le fier Radbode entouré des principaux guerriers de sa cour. Charles, placé entre deux ennemis redoutables, résolut de sortir de son camp, et quoiqu'il n'eût avec lui qu'une poignée de guerriers, il se porta hardiment contre les Frisons. Mais ni son habileté , ni la valeur de ses compagnons d'armes ne purent suppléer à l'infériorité du nombre. Charles se retira après avoir vu tomber autour de lui une grande partie de ses braves *. Ce premier et malheureux combat avait été livré pour la défense de l'Austrasie contre des envahisseurs barbares ; 1^ sang des vaincus venait de couler pour la cause nationale , et l'héroïque effort tenté contre l'in-

• Description générale de VEurope, par P. Davity, seigneur de Montmarlio. Paris, 1660. — Monachtis^ Sangallensis in vitâ Caroli magni.

' CoDtrà quem (Radbodum) Carlus cum exercilu suo consurgens, certameo invicem inierunt. Scd ibidem non modicum perpessus est damnum de viris streniiis alque nobilibus. (Fredeg., Chron., conti^ nuat., pars 3ec, c. 106.)

vasion étrangère fut encore mieux apprécié lorsque l'on Yit Radbode porter le fer et la flamme sur les deux bords du Rhin, jusqu'aux remparts de Cologne. Charles avait cédé devant un ennemi trop supérieur par le nombre, mais il travaillait activement à réunir de vaillants guerriers , bien résolu de tenter de nouveau la fortune des armes.

Les Neustriens et les Frisons arrivèrent sans obstacle sous les murs de Cologne, et ils se disposaient à donner Tassautlorsque Plectrude, craignant de hasarder contre eux le sort de Théodoald , ne prit pas d'autre parti que d'éloigner le danger présent ; elle envoya offrir à ses ennemis, comme prix de leur retraite, une partie du riche trésor que lui avait laissé Pépin. Rainfroy et le duc de Frise acceptèrent la rançon proposée et reprirent chacun le chemin de leur demeure respective , mais avec la pensée de revenir bientôt et d'achever la con-* quête de l'Auslrasie \

Rainfroy et ses leudes se retiraient vers la Neustrie, lorsque, par un brillant soleil de printemps, ils arrivèrent dans la riante plaine d'Àmblef, arrosée par une petite rivière du même nom et dominée par une colline couverte de forêts. Les Neustriens, fatigués, s'arrêtèrent à cet endroit, déployèrent leurs tentes et, déposant leurs armes et leur bagage, se séparèrent par groupe et s'assirent pour prendre leur repas du milieu du jour. Charles, qui était sorti de son retranchement, les suivait avec sa petite troupe divisée en plu-^

' Fredeg., Chron., continuât., pars sec, c. 106.

sieurs corps ; il avait si bien caché sa raarchç à la faveur des bois et des chemins détournés, que sans être aperçu , il était arrivé avec cinq cents hommes d'élite sur la colline qui dominait le camp de Tennemi. Le chef austrasien jugea le moment favorable pour prendre sur les vainqueurs de la forêt de Guise une première revanche, et Tannaliste de Metz nous raconte de la manière suivante les détails de cetle mémorable journée :

« Charles considérant du haut de la colline le camp et Tarmée des Ncustriens avisait au dedans de luimême, par de prudentes réflexions, comment il pour^ rait leur faire quelque dommage. L'armée ennemie était immense et couvrait toute la plaine où est située la villa d'Amblef . Or, c'était l'heure du diner, et comme le temps était chaud , les guerriers de Chilpéric prenaient leur repas sous leurs tentes et sous les ombrages. Pendant que l'invincible prince, du haut de la colline, porte partout ses regards, un soldat de son armée s'approche de lui et le prie de lui permettre de jeter le trouble dans le camp des ennemis en se précipitani seul au milieu d'eux. Le soldat ayant à force de prières obtenu ce qu'il désirait, prend aussitôt sa course et s'élance à travers les ennemis assis sur l'herbe ; tenant d'une main son bouclier, de l'autre son épée, il court en tout sens, immole tout ce qui se trouve sur son passage et crie de toutes ses forces que le prince Charles le suit\

' Âdfore iilis Karotum oiagnis vocibus proclamât. (Annal, Franc. Mettens.)

9 Les Neustriens accourent de divers côtés et tâchent de frapper cet ennemi déchaîné et furieux ; niais lui se porte rapidement du côté de son fidèle maître, dont il attend le secours* Charles qui voit son brave soldat dans un si grand danger ne veut pas le laisser périr. 11 ordonne sur-le-champ à ses compagnons de prendre leurs armes et court hardiment délivrer son serviteur en péril : il Tarrache des mains de ceux qui le poursuivent, renverse ses ennemis et met en fuite toute cette multitude. Plusieurs cherchèrent un asile dans

réglise de la villa d'Amblef Le très - sérénissimc

Charles accorda la vie à ceux qui s'étaient réfugiés dans réglise, et leur permit de rejoindre, sans aucun mal, le roi Chilpéric qui fuyait à travers la plaine (716). »

La forme et le style de ce récit, que nous ne trou* vons avec les mêmes détails dans aucun autre chroniqueur, donnent lieu de croire que le fond en était emprunté à quelque chant guerrier composé sur la victoire d'Àmblef qui, en relevant les destinées de TAustrasie , présageait à Charles sa grandeur future.

La victoire d'Amblef eut en effet un grand retentissement dans la Gaule, car le lieu qui en avait été le théâtre fut appelé dans la tradition populaire le champ des bataillons. Charles et ses compagnons sentirent LeuDcourage s'exalter plus que jamais ; et de toutes parts d'autres guerriers vinrent augmenter les rangs de leur petite armée. Charles avait repris aux Neustriens, dans la journée d'Amblef, les richesses que leur avait livrées JPiectrude ; cette bonne fortune lui permit de

récompenser une première fois les services de ceux qui s'étaient dévoués à sa cause.

Cependant Radbode, enorgueilli de la victoire quMl avait remportée sur le iils de Pépin , se promettait de réunir bientôt une armée encore plus nombreuse que la première et de faire des conquêtes en Austrasie. Ea attendant ce jour il Gt détruire les églises que Willebrord et ses compagnons avaient érigées dans la Frise ; il ordonna de relever à la place les temples de Fosile et des autres idoles qui étaient en honneur chez les Frisons ; la prédication de TÉvangile fut interdite dans la Frise sous peine de mort.

Au moment où Radbode déclarait aux chrétiens de ses états une guerre implacable et menaçait TAustrasie de ses armes , on vit paraître sur la frontière rhénane de la Frise un religieux anglais nommé Winfrid , originaire de la ville de Korton dans le Devonshire. Winfrid, par un mérite émincnt, avait acquis une haute réputation dans sa patrie où il avait professé la rhétorique , l'histoire et la théologie. Mais alors une irrésistible impulsion le conduisait à son tour sur la terre des Germains. Le religieux du Devonshire était doué de cette faculté puissante qui embrasse des horizons étendus et forme de vastes plans ; il s'était donc fait l'idée d'une mission universelle chez les peuples d'Outre-Rhin , et il venait s'associer à Willebrord pour achever en premier lieu la conversion de la Frise.

L'inflexible opposition de Radbode força Winfrid de porter pour le moment ses vues sur un autre point , et la Germanie du midi s'offrit alors à son esprit. Mais

toujours dominé par la pensée d'un apostolat général parmi les tribus nombreuses qui parlaient la langue tudesque , il résolut d'aller à Rome demander au pape Grégoire II le plein pouvoir d'annoncer la foi aux différents peuples de la Germanie.

Pendant que Winfrid s'occupait de réaliser ce grand dessein , le maire du palais d'Austrasie redoublait d'efforts pour triompher des ennemis qui le menaçaient toujours. 11 crut qu'il devait, avant toute chose, poursuivre contre Ghilpéric et Rainfroy l'offensive commencée à Amblef avec tant de succès.

Dans les premiers jours du printemps de l'année 717, à la tête de ses guerriers qu'il formait à une nouvelle discipline, le fils de Pépin entra dans la Neustrie. Ghilpéric et Rainfroy se hâtèrent d'arrêter sa marche, et pour opposer à leur adversaire des forces nom^ breuses ils enrôlèrent, avec le ban et l'arrière-ban des seigneurs, les habitants des villes et des campagnes.

Les deux armées se trouvèrent en présence près de Vinciacum , aujourd'hui Vincy, entre Gambray et Péronne. L'auteur des annales de Metz suppose que Gharles, se conformant à l'exemple de Pépin et à la coutume héréditaire dans sa famille, voulut tenter d'abord la voie des négociations et qu'il y déploya même certaines formes oratoires et solennelles. Des députés austrasiens allèrent porter à Ghilpéric un message dans lequel Gharles s'exprimait de la manière suivante : « Que le sang des nobles Francs ne coule pas une seconde fois. Rendez-moi le commandement que je tiens de mon père. Il est une chose que per«

sonne n'ignore, c'est que Pépin a gouverné autrefois avec justice et bonté les Francs de la Neustrie. Hé bien , je ne demande pas autre chose que d'avoir à mon tour l'autorité sur les mêmes hommes auxquels Pépin mon père a commandé avec une équitable autorité » '.

Chilpéric et Rainfroy entendant ces paroles furent remplis d'indignation. Ils répondirent qu'une pareille obéissance n'était pas faite pour eux , et qu'ils allaient encore ôter à Charles ce que Pépin lui avait laissé , même en Àustrasie. En conséquence ils l'avertissaient de se préparer au combat pour le lendemain \

Charles ayant rapporté cette réponse aux chefs de son armée, tous se disposèrent à livrer bataille.

On engagea le combat le 21 mars, qui était le second dimanche avant la fête de Pâques. Comme de coutume, la lutte fut meurtrière et quelque temps indécise; l'habileté de Charles l'emporta à la fln ; Chilpéric et Rainfroy, séparés l'un de l'autre dans le désordre général , se retirèrent du côté de la Seine ^ Rainfroy fuyait à pied. Arrivé près de la petite ville de Noyon, voisine des Andelys, il aperçut un cheval qui broutait

tranquillement l'herbe dans mi pré ; il s'élança promptement sur l'animal et s'enfuit au galop jusqu'à ce qu'il fut hors de toute atteinte ^.

' Annal. Franc. Mettens.

• Ibid.

^ Fredeg., Chron., continuât., pars sec. c 106. — Gesta reg. Franc, c. 53.

^ Eqiium quem ibi in pasto conslitutum repcrit. extcmplo assump^ sit (Chron. Fanianel. d*Achery, t. III, spîcil.. p. 188.)

— DOi —

Charles poursuivit les vaincus jusque sous les murs de Paris ; mais il ne voulut pas aller au delà, jugeant sans doute qu'il ne serait pas prudent de s'engager trop loin dans un pays ennemi et qui avait toujours de grandes ressources. Il aima mieux assurer d'abord son pouvoir dans toute l'étendue de l'Austrasie. Il retourna vers le Rhin avec son armée victorieuse et se flt ouvrir les portes de Cologne. Pleclrude, n'ayant plus rien à espérer, déposa l'autorité entre les mains de Charles et lui livra ce qui restait des trésors de Pépin'. Suivant l'annaliste de Metz , Théodoald ne survécut que peu de temps à ses revers. Mais le deuxième continuateur de Frédégaire , qui était contemporain des événements, ne parle point de la mort de Théodoald. Il est donc probable que ce jeune prince, sur lequel les historiens gardent désormais le silence, trouva un asile dans quelque monastère.

Plectrudc demanda qu'il lui fût permis d'habiter la maison royale de Cologne ; cette riche demeure, construite sur un lieu élevé, était appelée le Capitule. Charles ne refusa pas la faveur qui lui était demandée; il ût même à Plectrude une part dans le trésor qu'elle avait remis entre ses mains. Plectrude bâtit près du Capitole un monastère qui communiquait avec sa demeure, et elle en confia le gouvernement à Noëdburge, sa nièce, dont la pieuse amitié consolait ses chagrins.

' Deinde Coloniam urbem reversus (Carolus) ipsam civilatem cepil reseralam. Plechtrudis tbesauros patris 8ui ei reddidit. et cuncta dominio suo restituât. (Fredeg., Chron., continuât., pars sec, c. 107.)

Ce fut dans ceUc retraite que la veuve de Pé|Hn , déjà avancée en âge, alla oublier pour toujours ses grandcurs et ses disgrâces.

Après Tabdication de Plectrude et de Tbéodoald, Charles fut proclamé prince des Francs et maire du palais dans toute retendue de la monarchie. Mais il ne faudrait pas croire que son autorité, en ce moment, s'étendit même sur TAustrasie tout entière. Les fils de Drogon ne se conformèrent point à Pacte de cessioa de Plectrude en faveur de Charles ; et tout porte à croire qu'ils continuèrent de reconnaître rautorité de Chilpérlc II, qui n'était pas d'ailleurs étranger à l'Austrasie , puisque le roi Sigebert III , son aïeul , avait porté la couronne dans ce royaume. Nous voyons en effet que, même après la bataille de Vincy, le duché de Metz et la Champagne demeurèrent soumis au roi de Neuslrie'.

Les Neustriens, pour combattre plus sûrement la puissance de Théodoald et celle de Charles , s'étaient donné un roi dans la force de l'âge, et Rainfroy appuyait sur l'autorité de ce monarque sa propre autorité. Charles ne demeura pas en arrière de la politique de

' La domination de Chilpérlc 11, sur la ville de Metz, se trouve établie par un diplôme daté du 8 juin 717, et en vertu duquel ce prince donne la terre de Marville au monastère de Saint-Ârnould.

Les quatre fils de Drogon font eux-mêmes à Saint-Arnould la donation de Vigy. en mémoire de leur père, t Ego Hugo... et germanus meus dux Arnulphus. necnon Pippinus etGodcf^idus...Vigiacum ad Basilicam SS. Apost. visi fuimus concessisse. (Meurisse. Hist, des évéques de Metz, — Gai lia chrhl., t. XIII.)

Rainfroy. Voulant donner à son pouvoir une consécration nouvelle et gouverner au nom d'un roi , il fit élever sur le bouclier un prince mérovingien du nom de Chlotaire*. Les historiens ne nous disent pas de qui était fils ou descendant ce Chlotaire IV que Charles faisait roi à la place de Chilpéric *.

Cependant Chilpéric et Rainfroy se préparaient ac* tivement à tenter contre le maire d'Austrasie un eiïort suprême; ils prirent le parti d'enrôler avec eux les peuples du midi de la Gaule, restés jusque-là étrangers à la grande lutte qui armait les Francs occidentaux contre ceux du Rhin et de la Moselle. La province d'Aquitaine avait alors poyr gouverneur un duc nommé Eudes, qui exerçait une autorité à peu près absolue, surtout depuis le commencement des guerres dont la Gaule du centre et du nord était devenue le théâtre. Chilpéric et Rainfroy demandèrent à Eudes son secours et lui offrirent en échange de riches présents ; le plus magnifique était une couronne d'or qui signifiait que le duc d'Aquitaine , pour prix de ses services , serait désormais considéré comme le chef souverain de sa province \ Eudes, charmé d'une occasion si belle, fit armer les Aquitains sans oublier les belliqueux mon^^ tagnards de la Gascogne ; il se mita leur tête, et depuis

' Regeni 8ibi constituit (Carolus) noœine Chlotanutn. (Fredeg.. Chron., continuai., pars sec. c. 107.)

• Le père Pagi, conjecture que Chlotaire IV. créé roi en 717. était un fils de Dagobert II. assassine, en 679, dans la forêt de Scorzes.

^ Chilpericus et Raganfridus legationem ad Eudonem dirigunt. ejus auxilium postulantes rogant. regnum et uiunera tradunt. (Ibid,)

les Pyrénées jusqu'à la Seine, tout se prépara pour une lutte générale contre les Francs de TÂustrasie'.

Les adversaires de Charles désirant s'assurer le mieux possible Tavantage de la victoire, employèrent encore un moyen dont ils avaient déjà usé récemment, et qui pouvait jeter un poids considérable dans la balance : c'était de mettre en mouvement les peuples barbares du nord aussi bien que les peuples civilisés du midi. Radbode, qui ne demandait qu'une occasion de ce genre, donna aux Frisons l'ordre de se préparer à la guerre et de se réunir en grand nombre *. Les Saxons coururent aux armes encore plus promptement que les Frisons ; après avoir fait leurs sacrifices ordinaires à Odin, ils prirent les devants et se dirigèrent du côté de TÂustrasie avec leurs lourdes haches et leurs épées.

Depuis Dagobert I , aucun prince franc n'avait combattu contre les Saxons qui , non contents d'avoir recouvré leur indépendance , commençaient à s'ébranler de nouveau pour attaquer la Gaule. Charles ne voulut pas leur donner le temps d'arriver jusqu'à la frontière. Il y eut entre le chef austrasien et les chefs saxons des rencontres meurtrières ; mais Charles refonla les barbares jusqu'au delà du Wéser et leur inspira la terreur en portant le fer et le feu sur leur territoire (718)«

' Cœ|)it adunare (Radbodus) turbas genlilium exercilumquc vatdë copiosiim. cupiens irnimperein Francorum terras. {Vila S. Ermin^ nis, ûhh. Inter acla SS. Ord. S. Bened.. part. 1, sœc. 3. p. 566.)

^ Fuit aulcm tune priùs Karolus in Saxoniâ et vastavit eam plagâ

Oa apprit alors qoe Radbode alteinC, au milieu de ses préparatifs, d'une graTe maladie, ne pouvait donner suite à son projet ; Charies était done sans crainte du côté du nord. Hais dès le mois de mars 719, Chilpéric, Rainfroy et Eudes, à la tète de leurs nombreuses colonnes, s'avancèrent rapidement du côté de la Champagne. Charles ne voulut point les attendre sur les

bords de la Meuse et se hâta d'aller au devant d'eux , en prenant son chemin par la Champagne qui était toujours au pouvoir de Chilpéric. Le chef austrasien pensait se rendre maître, sans trop de peine, de Timportante cité de Reims, dont la garde était confiée en ce moment à Tévêque Rigobert, ancien ami de Pépin et qui avait tenu le prince Charles sur les fonts sacrés. Cependant Charles trouva les portes de la ville fermées, et comme il ne voulait point recourir à la force ni perdre de temps à faire un siège, ii s'approcha du rempart au-dessus duquel s'élevaient une cellule et un oratoire que l'évéque s'était fait bâtir à côté de Téglise de Notre-Dame. Charles, du bas du mur, appela Rigobert à haute voix, le priant de lui faire ouvrir la porte Baseilles, parce qu'il désirait, disait -il, visiter l'église de Notre-Dame. L'évéque , ne se méprenant point sur son intention réelle, ne fit point de réponse. Mais Charles ayant répété l'invitation jusqu'à trois fois, Rigobert vint à sa fenêtre et déclara au prince qu'il ne pouvait accéder à sa prière. Charles,

magnâ usque ad Wiseram. {Annal. Petaviani, ad ann. 718 Apud D. Bouquel. l, II. p. 641.)

à celle réponse, éprouva un transport de fureur et s'écria : « Je jure sur ma tête que sî je reviens vainqueur, vous ne pourrez plus demeurer en ce Heu. > * Il se retira , le cœur tout ulcéré , mais se promettant d'obtenir bientôt par la force Fimportante cité que n^avait pu lui livrer son stratagème.

Les Âustrasiens poursuivant leur marche, rencontrèrent leurs adversaires près de la ville de Soissons qui était toujours regardée comme le cœur de la Neustrie. La victoire fut encore disputée longtemps entre les deux partis. Cependant Tarmée coalisée, quoique fort supérieure en nombre à celle des Francs de TEst , ne tint pas contre la discipline que Charles avait donnée à ses guerriers ; Chilpéric , Rainfroy et Eudes firent «ne retraite précipitée. Il importait que Chilpéric ne tombât point à la merci du vainqueur. Le duc d'Aquitaine prit le monarque sous sa sauvegarde, et la rapide cavalerie des Basques emporta Chilpéric et Eudes jusqu'à la Loire. Charles, de son côté, avait un si grand désir de voir les trois chefs ennemis prisonniers entre ses mains qu'il poursuivit Eudes et Chilpéric jusque dans Orléans ; sa course fut même si prompte que Chilpéric et le duc d'Aquitaine venaient seulement de quitter Orléans quand Charles et les Austrasiens arrivèrent sous les murs de la cité. Charles, qui manquait de ressources suffisantes pour récompenser les services

' Ad ha'c Karlus. per capul suum jurans. cl furibundc intentans. si reversus, ail, ftiero viclor in pace, non ultra tutus manebis in hàc civitate, (Vita S. Rigoberti Remens, Archiep, Apud Bolland.. 4*januar..

p. nt.)

de ses guerriers , avait espéré du moins se rendre maître des trésors de Chiipérie; cet espoir lui-même fut trompé : le roi de Neustrie avait eu la précaution d'emporter avec lui son trésor'.

Cbilpéric, Rainfroy et Eudes, réfugies au delà de la Loire, se concertaient de nouveau pour réparer leur défaite, lorsque, vers la On de Tannée 719, Chlotaire IV finit ses jours. Charles résolut alors de traiter avec ses ennemis, et, chose bien remarquable, ce fut à Eudes qu'il envoya en premier lieu des ambassadeurs. Charles offrait de reconnaître Chiipérie II comme roi , à con* dition que Chiipérie, de son côté, reconnaîtrait Charles comme maire du palais dans les trois royaumes. La paix fut signée à cette condition , et la monarchie franque parut se reposer enfin de ses longs déchire-ments *.

Celait Chiipérie II qui devait jouir le moins long-* temps de ce repos acheté par tant de combats. Vers la fin de Tannée 720, ce prince mourut dans la villa d'Attigny, où il était venu respirer un peu de ses longues agitations et de ses cruelles vicissitudes. Charles et les Neustriens s'accordèrent pour élever à sa place un fils de Dagobert III, nommé Thierry, et qui était élevé dans le monastère de Chelles. Les Neustriens s'étaient fait une loi naguère d'élever sur le trône un prince dans la vigueur de la raison et de l'âge. Cependant Thierry IV

* Frcdeg., Chron., continuai., pars sec. c. 107. — Gest. reg. Franc., c. 55. — Annal. Franc. Mettens. ^ Jbid,

n^avait guère que de sept à huit ans ; peut-être était-il le seul rejeton survivant de la race de Mérovée , ou celui du moins qui comptait le plus grand nombre d'années. Peut-être Charles avait-il vu dans cette minorité une circonstance favorable à ses vues politiques. Que réiévation de Thierry de Chelles ait été ou non Teffet d'une nécessité , ce qull importe de remarquer, c'est qu'un roi mineur était encore une fois sur le trône.

Charles, investi de la mairie du palais dans toute l'étendue de la monarchie, devenait aussi le tuteur du nouveau roi ; son premier soin fut de l'enlever au séjour et à l'influence morale de la Neustrie. Une chose, en effet, très-digne d'attention et dont nous trouvons la preuve dans les chartes successivement émanées de Thierry IV, c'est que le monarque résida fréquemment dans les provinces du nord et de l'est de la Gaule ; c'est ainsi que nous le rencontrons tour à tour à Coblentz, à Valenciennes, à Metz, à Pontion dans la Champagne, à Gondreville sur les bords de la Moselle. S'il allait établir parfois sa cour au château de Kiersy-sur-l'Oise, cette résidence toute limitrophe ne l'cloignait point du royaume de l'Est. Thierry IV sembla donc appartenir à l'Austrasie bien plus qu'à la Neustrie.

Pendant le cours des derniers événements , les Frisons avaient changé de maître. Radbode était mort l'année précédente (719), et sa puissance avait passé aux mains de ses petits-fils encore dans leur première enfance. Le danger qui menaçait l'Austrasie du côté du nord n'était plus aussi grand, et la persécution al-

lumée par Radbode contre les chrétiens de ses états commençait à s'apaiser. Winfnd , qui venait de passer deux années en Bavière et en Thuringe, reprit le chemin de la frise où il rencontra Willebrord ; il demeura environ trois ans parmi les Frisons et entra ensuite dans la Saxe, déjà visitée par les deux Ewald, à la fin du siècle précédent. En 723, le pape Grégoire II rappela à Rome , le sacra évéque et le recommanda particulièrement au prince Charles, dont la puissance s'étendait sur une portion de la Germanie. Grégoire voulut aussi que Winfrid prit un nom romain , et il lui donna celui de Bonifacius , conforme à son ministère. Charles, tout guerrier quMl était, sut lui-même apprécier Winfrid ; il nous reste encore un acte authentique dans lequel le prince austrasien déclare qu'il prend le missionnaire anglais sous sa protection spéciale ' .

Boniface fit venir de la Grande-Bretagne un nombre considérable de prêtres et de religieux pour Taider dans une œuvre qui devait être si longue et si difficile ; la Gaule et Tltalie même lui donnèrent de zélés coopérateurs , et il n'y eut guère de contrées dans toute la Germanie où il n'alla point faire entendre sa parole. Un autre soin occupait aussi la pensée de Boniface : c'était d'élever au milieu des peuples barbares d'Outre-Rhin des instituts religieux destinés à former autant de foyers d'études et de lumières ; il devait eu conséquence ériger, dans les solitudes de la Germanie , de

' Sirmond, t. I. Conciliôf, Galliœ, p. 517.

Savants monastères qui , sous la règle de saint Benoit « deviendraient aussi des écoles d'agricuiturei d'administration civile et d'ordre social.

Les historiens de la vie de saint Boniface nous ont retracé d'une manière générale la suite de ses travau:^ apostoliques; mais leur récit ne nous offre bien certainement qu'un tableau imparfait de la vérité. Une simple et courte narration est loin de donner une idée complète des difficultés inouïes, des travaux san» nombre, de toutes les alternatives et de toutes les souffrances d'une pareille mission.

La correspondance de Boniface, que nous n'avons peut-être pas tout entière, nous révèle aussi quelque chose de la vie si pleine et si active de l'apôtre des Germains. Dans ces conûdences intimes nous rencontrons, à côté des sérieuses pensées de la prédication évangélique , des détails pleins de candeur et de simplicité touchante. Après l'annonce des plus importantes nouvelles, le missionnaire anglais et ses amis se donnent l'assurance affectueuse des vœux qu'ils font l'un pour l'autre ; ils remercient des présents qu'on leur a fait parvenir ; ils en envoient à leur tour quelques autres, qui ont aussi plus ou moins de prix, mais qui peuvent élre utiles, et qui toujours viennent du cœur. C'est une chasuble dans laquelle il y a de la soie ; ce sont quelques onces d'encens , de storax et dé cinnamone pour le service de l'église. C'est quelquefois un petit volume, un style d'argent pour écrire, une clochette de métal; ce sont encore des couteaux à la façon d'Angleterre , des couvertures de

poils de chèvre , des capes de peaa de loutres pour la mauvaise saison , des manteaux comme on les fabrique dans la Frise \

Au nombre des amis les plus dévoués que TAustrasie offrit à Boniface , on remarqua Sigebaud , homme de naissance illustre , qui occupait alors, dans l'église de Metz , le siège d'Arnould et de Chlodnif . Les centu<^ riateurs de Magdebourg nous ont conservé la mention d'une lettre ou Févéque de Metz informait Boniface qu'il avait fait inscrire son nom dans les diptyques de son église cathédrale \

Pendant les courts intervalles de repos, ce n'est pas seulement une lettre que l'on écrit, un cadeau que

' Epiitai, S. Bonif. eptse. Mogunt, in Maximû hibliotk. veterum Patrum, t. XIII, passim.

* Epislola ejus (Sîgibaldi) nobis visa est. in quâ indicat se noroen Bonifacii in Missarum catalogo adscripsisse. (Centuria VIII, c. 10. p. 767.)

— Sigebaud. suivant une opinion généralement admise, était frère de Ségolène. abbesse de Troclar. près d'AIbi, dans la province d'Aquitaine. Il ne succéda point immédiatement à Chlodulf : trois évêques, Abbon, Aplat et Félix H, avaient occupé, après Chlodulf. le siège de Metz, sans laisser de souvenirs particuliers.

L*épiscopat de Chlodulf, d'après le calcul des auteurs de l'Histoire de Metz, aurait fini en l'année 690 : mais il faudrait le prolonger jusque vers 694, si l'élévation de saint Arnould sur le siège de Metz doit être reculée de quelques années après l'époque marquée par les mêmes écrivains. Pour la même raison l'avènement de Sigebaud, fixé par l'Histoire de Metz à la fin de l'année 707, devrait être retardé jusque vers l'année 712. La fondation de Saint-Mihiel, sur laquelle les écrivains cités plus haut appuient en partie la date de 707, n'eut lieu au plus tôt qu'après l'année 730, comme nous aurons lieu de le constater plus tard.

Ton prépare. Les souvenirs littéraires se réveillent à leur tour et viennent sourire quelques instants à Tesprit du missionnaire fatigué. On lit dans le silence de la cellule, ou bien à Tombre d'un arbre séculaire, les poésies latines envoyées par un ami ; on cherche soimême une inspiration ; le langage mesuré prête ses formes à quelque pensée morale où se mêle naturellement une réminiscence classique. C'était de celte manière que Lui , compagnon de Boniface et anglais de naissance, trouvait au milieu de ses voyages, comme autrefois Colomban et Libwin , quelques accents poétiques. Il ne nous reste de Lui qu'un petit nombre de vers, mais qui nous donnent, jusqu'à un certain point, une idée de son (aient. On reconnaîtra, peut-être, que les vers de Lui, surtout pour le temps où il vivait, ont encore une certaine harmonie \

' Dans une pièce très-courle el qui rappelle un peu la manière d'Ovide, Lui exhorte l'homme pauvre, devenu riche, à conserver l'amour de la simplicilé. et, à cette occasion, il cite avec à-propos l'exemple d'un ancien roi de Sicile :

« Faraa est iictilibus cœnâsse Agathoclea regem,

Atque abacum Samio sœpè onerâsse luto.

Fercula gemmatis cùm poneret aurea vasis,

Et misceret opes pauperiemque simul, Quœrenti causam respondit : Rex ego qui sum,

Sicanisa ûgulo sum genitore satus.

Fortunam reverenter habe, quicumque repente

Dives ab exiguo progrediére loco. »

(Epist. LiUlœ ad Dealununi, in Maximâ biblioth, veterum Patrum, t. XIII, p. 72.)

< On raconte que le roi Agathoclcs mangeait dans de la vaisselle > de terre cuite, et que bien souvent il faisait charger son buffet de 9 l'argile pétrie à Samos. Comme il ordonnait de placer en même

Cependant Charles n'avait pas cessé de trouver des ennemis au dedans et au dehors de la Gaule. Rainfroy ne lui pardonnait pas Thumilialion où il Pavait réduit, e^ il travaillait secrètement à faire éclater de nouveau, contre Théritier de Pépin, la haine toujours vivante des hommes de la Neustrie. Plusieurs d'entre eux répondirent à sa voix ; il parait qu'il sut faire entrer aussi dans ses projets le duc de Bourgogne Ârnould et son frère Godefroid , auquel nous avons donné par conjecture le titre de duc de Champagne.

C'était en 723 que se passaient ces nouveaux événements. Charles en fut instruit, et , soit de force, soit par l'effet de quelque habile stratagème, il Gt saisir Arnould et Godefroid , qui furent chargés de liens et jetés dans une prison. L'infortuné Godefroid ne survécut que très-peu de temps à son malheur, et ce fut dans les fers qu'il termina ses jours \

Cependant Charles tomba gravement malade dans la ville de Trêves , et , en ce moment peut-être , il voulut se réconcilier avec la famille de Drogon : il mit Ârnould en liberté et le maintint dans le gouvernement de la Bourgogne. Ce fut probablement aussi pour

> lemps sur des bassios d*or des vases enrichis de pierres pré- I cieuses. et mariait ainsi la richesse à la pauvreté, on lui demanda è la cause de ce qu'il faisait. 11 répondit : Moi qui suis roi. j'ai eu

• pour père un potier de la Sicile. Usez modestement de la fortune,

• vous qui. d'un humble rang, vous serez élevé tout à coup au faîte

> de l'opulence. >

■ Anno DCCXXIU, duo Olii Drogonis ligali, Ârnoldus et unus morUius. (Annal. Xaziinani, apud^D. Bouquet, t. Il . p. 640.)

donner à la famille de Drogon la preuve d'un retour sincère que Charles éleva Hugues à la dignité d'abbé dans le monastère de Fontenelle en Neustrie.

Mais Charles ne montra point partout la même modération. En apprenant la tentative de Rainfroy, il avait senti renaître ses anciens ressentiments contre Févéque Rigobert, et il ne sut point leur imposer silence. Rigobert fut exilé; Charles réunit le siège épiscopal de Reims à celui de Trêves en faveur de Milon , qui servait avec zèle les intérêts temporels du fils de Pépin. On a condamné sévèrement, et avec justice, la rigueur de Charles envers un prélat vertueux , qui n'avait eu d'autre tort que de se trouver placé entre deux puissants rivaux, dont la cause et les droits pouvaient jeter dans beaucoup de consciences un doute fort digne d'excuse '.

Charles voulait en finir avec Rainfroy qui s'était cantonné dans la ville d'Angers où il espérait recevoir facilement les secours du duc d'Aquitaine. Les Austrasiens forcèrent Rainfroy dans son retranchement , et, soit générosité , soit politique, Charles traita avec le vaincu et lui accorda le gouvernement du comté d'Anjou. Mais, comme garantie de la fidélité de Rainfroy, le prince austrasien exigea que le fils de ce seigneur lui fût donné en otage.

Les luttes intérieures de l'Austrasie semblaient toucher à leur terme : Rainfroy et les fils de Drogon n'étaient plus pour Charles des rivaux dangereux.

» Viia S. Rigob. ephc, iibi suprà.

Aroould et Pépin , en survivant à Godefroid leur frère, disparaissent néanmoins de la scène politique , et il ne reste plus désormais que Charles pour occuper une place dans Thistoirc. La descendance d'Arnould et de Pépin, destinée à obéir, ne doit plus garder de sa première origine que le privilège d'occuper un rang élevé parmi les seigneurs de la Bourgogne et de TAustrasie.

A peine Charles eut-il affermi son pouvoir au dedans de la Gaule, que d'autres ennemis vinrent mettre à Pépreuve son activité et son courage. En Tannée 725,1a Bavière, quelque temps partagée entre plusieurs princes, s'était rangée sous la puissance d'un duc brave et entreprenant nommé Hugobert. Ce seigneur prétendit alors marcher l'égal du prince franc et ne plus reconnaître de dépendance. Hugobert comptait aussi , selon toute apparence, sur l'appui de son voisin le duc Lantfrid, prince des Souabes et des Allemands. Charles, à la tête d'une armée nombreuse et aguerrie, traversa la Souabe et l'Alemannie, et pénétra en Bavière, forçant les peuples de plier sous sa puissance. La Bavière était riche : le prince franc y trouva , à sa grande satisfaction, beaucoup d'or et d'argent, et il semhja réaliser en ce moment l'histoire poétique du guerrier Sigefrid , qui , dans la conquête du pays des Nibelungen , avait tué , disait-on , un dragon auquel était confiée la garde d'immenses trésors. Mais Charles ne songeait pas à imiter en tout Sigefrid , qui avait ^ d'après la même légende , enseveli prudemment l'or fatal du monstre sous les eaux du Rhin.

Le duc de Bavière voyant ses états exposés à une t*uine funeste, jugea que le meilleur parti était la soumission. Charles avait perdu depuis peu son épouse Rotrude, mère de Carloman et de Pépin. Hugobert , en demandant la paix au vainqueur, lui donna une rançon considérable avec la main de Sonechild, princesse d'un noble sang, et probablement issue de la puissante famille des Agiloliinges (725).

Pendant que Charles exerçait sa valeur contre les nations d'Outre-Rhin, les peuples de la Gaule méridionale ne voyaient dans la perpétuelle insurrection de la Germanie qu'une circonstance favorable à leur propre indépendance. En Tannée 731 ^ Eudes, persuadé que le moment était venu de s'affranchir de la domination austrasienne , leva hautement l'étendard de la révolte. Mais aussitôt Charles franchit la Loire et traversa rapidement l'Aquitaine, livrant aux Austrasiens les dépouilles de cette riche et belle contrée, comme il leur avait livré naguère celles de l'Alemannie et de la Bavière. Eudes, refoulé jusqu'au pied des Pyrénées, se soumit à son vainqueur '.

Charles, placé en face de tant d'ennemis, augmentait de jour en jour le nombre de ses guerriers. Mais les dépouilles des vaincus ne suffisaient pas toujours à récompenser les services des vainqueurs. Ce fut alors que le prince franc donna en usufruit, pour un temps, aux chefs de son armée, plusieurs propriétés ecclésiastiques. Ces bénéfices nouveaux , désignés sous le

* Fredog., Chron., contift., pars. sec.

nom de précaires^ devaient, après quelques années, retourner à leurs anciens possesseurs. Cette clause importante montre que dans Tesprit de Charles n'en-^ trait point la pensée d'une spoliation violente et absolue.

Si , au milieu des événements qui se succédaient au dedans et au dehors de la Gaule, nous reportons un instant nos regards vers la royauté, nous ne trouverons point Thierry IV tout à fait endormi sur le trône. Ce serait assurément vouloir tomber dans le paradoxe que d'attribuer à Thierry de Chelles des qualités et un mérite d'un ordre un peu élevé. Cependant les voyages de ce prince dans les diverses parties du royaume austrasien , témoignent d'une certaine activité à laquelle il faut rendre justice. Thierry semblait même conserver quelque sentiment de sa supériorité comme roi ; et s'il ne pouvait lui donner une entière réalité, il s'efforçait du moins de la maintenir aussi bien que possible dans le style de sa chancellerie. C'est ainsi qu'il nous montre Charles, son maire du palais, venant le prier d'accueillir avec bonté les requêtes déposées au pied du trône'. 11 parait aussi que Charles, satisfait du pouvoir effectif qui était dans ses mains, ne s'opposait pas trop à l'emploi de ces formules officielles où il jouait le rôle d'un ministre, humble sujet du monarque.

* Missà petitione per illustri viro Carlo. Majoreiudomus

nostro (sic). Clementiae regni nostri reddiderunl . . . . (Prœcepium Theoderici IV, pro monast. S, Dionisii, apud D. Bouquet , l. IV, p. 702.)

Eu Tannée 724, Thierry vint établir sa résidence temporaire dans la ville de Metz , où depuis près d'un demi-siècle on avait cessé de voir des rois avec leur cour. Thierry convoqua tour à tour, dans la grande salle du palais et dans le parvis de l'église de Saint- Arnould , les assemblées au milieu desquelles il devait prononcer sur les affaires publiques \

C'est ici l'occasion de parler d'un homme qui devait laisser des souvenirs dans le royaume de l'Est et dont Walafride Strabon et Raban Maur ont célébré les louanges. Cet homme, qui portait le nom de Pirmin, était étranger comme Boniface; mais tout porte à croire qu'il était venu de l'Ecosse ou de la Grande- Bretagne. Thierry reçut à Metz des lettres par lesquelles le pape Grégoire II l'informait qu'il avait confié à Pirmin le soin de réformer la discipline ecclésiastique dans les provinces de Germanie. Thierry accueillit Pirmin .avec honneur et lui assura les moyens d'accomplir la mission dont il était chargé. Pirmin passa avec 1^ titre d'évéque régionnaire en Alemannie, où la célèbre abbaye de Richenaw, sur le lac de Constance, lui dut sa première origine. Mais l'hostilité toujours croissante des ducs allemands contre les Francs de la Gaule devait lui imposer de dures épreuves.

Il semblait qu'il fût dans la destinée de Charles de ne se reposer jamais. Il y avait douze ans déjà que la Gaule, exposée à tant de périls, se trouvait encore menacée du côté du midi par des ennemis d'un genre

• Prœceptum rfteorfertd IV, pro cellâ Leobardinâ, ibid, p. 705.

nouveau et qui ne lui avaient pas été connus jusqu'alors. Les Arabes musulmans, établis en Espagne depuis Tannée 711, avaient entrepris, en 720, d'étendre leurs conquêtes au nord des Pyrénées, et le succès avait même couronné leur première tentative : ils s'étaient rendus maîtres de Narbonne dont ils avaient fait leur principal point de communication avec la Péninsule.

Les Musulmans continuaient de lancer leurs cavaliers vers les provinces de la Gaule, et, en 725, la ville d'Autun était tombée entre leurs mains. En 732 ils passèrent la Garonne sous le commandement de Pémir Abdérame et s'avancèrent jusqu'à Poitiers, dont ils réduisirent en cendres les principaux monuments.

Eudes, effrayé, envoya demander le secours de Charles. Eudes et Charles, Aquitains et Francs unirent leurs armes contre le péril commun. Les deux chefs de la Gaule se joignirent dans la plaine de Poitiers où l'émir venait de déployer son armée , et couvrait de ses tentes une étendue immense de territoire.

Chose étrange, les chroniqueurs contemporains ne mentionnent que par quelques mots un si grand événement. L'évêque portugais Isidore de Béïa, dans une narration un peu moins concise que les autres, nous a fait connaître du moins la tactique habile que Charles déploya contre des ennemis avec lesquels il ne s'était point encore mesuré. On était dans la saison d'automne. Pendant huit jours Charles et Abdérame se livrèrent des combats, sans pouvoir se déterminer à une grande bataille. Enfin , un samedi du mois d'octobre 732, les adversaires engagèrent une lutte gc-

Dérale. Nous essayerons de reproduire ici les exprès* sions figurées de Tévéque de Béîa , dont le récif , quoi«quc très-court , ne manque pas de couleur poétique :

c Dans Tespace de temps d'un clin d'œil, les hommes du septentrion sont devenus immobiles comme une muraille : serrés les uns contre les autres comme une zone de glace qu'un froid rigoureux a durcie, ils font bientôt sentir aux Arabes l'atteinte mortelle de leurs glaives. Pendant que les hommes de TÂustrasie, forts de la masse solide de leurs membres , portent d'une main de fer de terribles coups contre les hautes poitrines, ils rencontrent le roi des Infidèles et lui font mordre la poussière. La nuit étant venue suspendre le combat , ils ne font plus vibrer leurs épées dans les airs, mais en jetant les yeux sur le camp immense de leurs ennemis, ils se préparent pour le jour suivant à un nouveau combat. » '

La journée avait été sanglante , mais entièrement favorable aux Chrétiens. Le lendemain , dès le point du jour, Charles envoya des éclaireurs qui vinrent lui faire savoir que toutes les tentes des Arabes se trou-

* Un copiste ignorant a fort maltraite en quelques endroits le texte d'Isidore de Béïa. Nous avons placé dans des parenthèses les corrections, assez faciles d'ailleurs , que réclame la partie de ce texte que nous allons citer :

• Gentes septentrionales in ictu oculi , ut paries immobiles per* mancntes, sicut et zona rigoris manent adstricti : Arabes gladio enecant. Sed ubi gens Austriae molle (mole) membrorum praevalida, et ferra (ferreâ) manu perardua pectorabiliter (pectora tcrribililer) ferienles. Regem inventum examinant (exanimant). • (hidorus Pa-^ censis episc, apud Duchesne, t. 1, Script, francic, p. 785.)

valent abandonnées. Le chef austrasien ne voulut point poursuivre Tennemi , dans la crainte de quelque piège : il s^occupa de recueillir et de partager le butin qui était fort riche , et le signal de la retraite fut ensuite donné aux vainqueurs.

Le style lyrique et enthousiaste d^Isidore de Béïa s'accorde avec T usage de ces temps pour nous faire penser que la victoire de Poitiers fut chantée en Espagne comme dans la Gaule. Paul Diacre , qui écrivait un demi- siècle environ après révénement, a porté à trois cent soixante-quinze mille le nombre des Arabes qui étaient morts dans la bataille de Poitiers '• C'est avec raison que ce chiffre a paru dépasser de beaucoup la réalité ; mais la victoire de Charles, à Poitiers, avait sauvé la Gaule d'un péril sérieux, et il est bien certain que dans FÂquitaine et dans la Neustrie, comme sur les bords de la Meuse et du Rhin , elle fut célébrée avec enthousiasme. On a pensé que les Francs donnèrent en ce temps à Charles le surnom de Martel , par comparaison avec le marteau qui écrase le fer. Il est vrai que Ton ne trouve pas le nom de Martel donné à Charles dans les écrivains du huitième siècle ; mais il est possible que cette appellation se soit répandue dès le premier moment dans le langage du peuple et dans celui des gens de guerre ; il est possible qu'elle ait figuré déjà dans les chants nationaux et populaires composés en l'honneur de Charles'.

' Suivant le même écrivain . la perte n'aurait été que de quinze cents hommes du côté des Francs.

' Un écrivain du neuvième siècle. Adrevald, religieux de Fleury*

Les Musulmans, vaincus à Poitiers, s'étaient repliés jusqu'aux rivages de la Méditerranée. Mais Charles avait compris qu'une bataille gagnée sur ces redoutables conquérants ne suffisait pas à Tentière sécurité de sa patrie , et il résolut de détruire entièrement la puissance que l'islamisme essayait d'établir au nord des Pyrénées. Le prince franc visita la Bourgogne et la Provence, et, après avoir fortifié Lyon et Marseille, il confia la garde des deux cités et des deux provinces à quelques leudes fidèles, formés sous sa discipline. Défendre le pays au dehors , maintenir au dedans la soumission des peuples, telle était la double tâche imposée à ces hommes d'élite, en l'absence de Charles.

Lorsque le prince austrasien était occupé, au midi ^ de ces soins importants , la nation frisonne , un moment tranquille , mais toujours intraitable, suivant l'expression d'un chroniqueur, donnait au peuple franc de nouvelles alarmes. Le duc Poppon, qui exerçait alors le pouvoir souverain dans la Frise, avait cru sans doute que les circonstances étaient favorables pour reprendre la politique offensive de Radbode à l'égard du peuple franc. Charles forma contre la Frise un plan de campagne nouveau et dans lequel se révélait, une fois de plus, la hardiesse inventive de son génie. En 734 il équipa une flotte militaire, la plus considérable

sur-Loire, nous apprend que le vainqueur de Poitiers avait reçu depuis longtemps déjà le surnom de Martel.

« Diù à posteris Tudites, ab actu rerum scilicet, a^nomen indeplus est. Tudites enim mallei dicuntur fabrorum. quorum iclibus cuncta alterilur durities. (Âpud D. Bouquet, t. lli. p. 673.)

que les Francs aient possédée jusqu'alors, et prenant son chemin par l'Océan, comme autrefois Germanicus» il pénétra jusqu'au cœur même de la Frise. Retranché avec ses guerriers sur les rives de la Bordina , pendant que sa flotte lui assurait la mer du Zuyderzée et les canaux de la Frise, il défit, dans une grande et décisive bataille, le duc Poppon qui trouva la mort en disputant la victoire.

Charles, devenu le maître absolu de la Frise, fit briser les idoles et brûler les temples païens que Radbode et Poppon avaient relevés. Il donna aux Frisons lin duc tributaire, et apporta, suivant toute vraisemblance, quelques modifications dans les lois civiles et politiques du même peuple.

Charles avait repris le chemin de l'Âustrasie, lorsqu'en l'année 733 il fut informé de la mort du duc d'Aquitaine. Le prince franc parut bientôt sur les rives de la Garonne , et entra dans les citadelles de Blaye et de Bordeaux avec un grand appareil de guerre. Les Aquitains parurent disposés à la soumission. Charles, de son côté, crut pouvoir ménager un peuple que naguère il avait traité avec tant de rigueur : il se con*^ tenta de demander un serment à Hunald, fils aine d'Eudes , et voulut bien à ce prix lui laisser le gouvernement de l'Aquitaine.

Cependant Charles n'avait point encore achevé la tâche nouvelle qu'il avait heureusement commencée à la bataille de Poitiers. Les Musulmans , qui s'étaient retirés vers les rivages de la Méditerranée, avaient encore de la puissance ; l'émir Jousef Abderraman , avec

— seules forces nouvelles quMl avait reçues d'Espagne, venait de franchir le Rhône et de pénétrer dans la Provence. Arles, Nimes, Avignon, étaient tombées entre ses mains* et il paraissait malheureusement trop vrai que la dé-^ fcction de quelques seigneurs, qui voulaient échapper à la domination du prince franc, était venue en aide aux envahisseurs*. En Taupée 737 Charles résolut de porter une seconde fois ses armes contre les redou* tables ennemis de TEurope chrétienne. Mais quelque ardeur quMl eût d'aller en personne mettre la dernière main à son œuvre, il se vit forcé de confier, d'abord à son frère, le commandement de l'armée ; une circonstance grave ne permettait point à Charles de quitter, en ce moment , le nord de la Gaule.

Au mois d'avril de cette année était mort le roi Thierry IV, de Chelles. Ce prince, obéissant aux vo-^ lontés de Charles, avait fréquemment résidé en Anstrasie , et les Neustriens avaient bien senti l'effet de cette politique nouvelle qui tendait à placer le mo-^ narque sous Tinfluence exclusive du fils de Pépin. L'élection d'un nouveau roi ne pouvait donc manquer de faire éclater une lutte sérieuse : Charles jugea en conséquence que le parti le plus sûr était de ne point donner à Thierry lY de successeur. Par là cnoore, il allait faire une épreuve décisive de' son- autorité, il verrait quels seraient les sentiments des peuples quand il n'y aurait plus de roi mérovingien assis sur le trône.

^ Fredeg.» Chron., continuât.; pars tertia, auctore anonymo. qui jussu Childebrandi comitis scripsît. D. Bouquet, t. Il, p. 456 et 457.

Les Auslrasiens ne devaient pas être bien opposés à ce changement ; c'étaient les Neustriens surtout quMl fallait accoutumera regarder la famille de t^cpin comme la mailresse véritable de Tempire des Francs. Charles déclara que les circonstances commandaient de différer Félcction ; et , comme il avait sous la main des forces considérables, les Neustriens gardèrent le silence.

Lorsqu'il eut , par cette politique hardie, préparé le trône à sa famille, Charles alla rejoindre en Provence le comte Childebrand. Les deux frères s'efforçaient d'anéantir par des moyens extrêmes la puissance musulmane au midi de la Gaule, lorsque Charles reçut la nouvelle qu'une révolution politique venait d'éclater en Neustrie. Cet événement n^est point raconté dans les chroniques toujours trop concises du temps, mais il se trouve mentionné dans un diplôme authentique donné à l'abbaye de Saint-Denis quinze ans plus tard. Essayons de remettre un peu au jour un fait qui , pour avoir été omis dans nos histoires^ ne manque cependant pas d'importance^

La vacance du trône mérovingien avait été, comme on pouvait le penser d'ailleurs^ fort mal accueillie des Neustriens ; pour échapper à la domination austrasienne et rétablir la royauté , les Neustriens avaient profité de l'éloignement de Charles qu'une guerre difficile pouvait retenir encore longtemps aux extrémités méridionales de la Gaule. Suivant le rédacteur du diplôme cité plus haut, une femme d'un rang élevé, et qui portait le nom de Soanachilde, fut, par son ambition , le premier mobile de cette lutte. Soanachilde,

qui joue ici le rôle d'héroïne politique, n'est pas autre, à ce quMl semble, que Sonecbilde, seconde épouse de Charles Martel*. Mère d'un fils nommé Griffon, elle désirait pour lui une fortune brillante et ne pouvait pardonner à Charles le sentiment de préférence qui lui faisait placer dans ses fils aines, Carloman et Pépin, toutes les grandeurs et toutes les espérances de l'avenir. Sonecbilde était une de ces âmes passionnées et actives qui ne se résignent point à des regrets ; la pensée lui vint de faire élever sur le trône un roi qui accorderait à Griffon ce que lui refusait son père.

Les Neustriens, dans un intérêt national , suivirent avec empressement l'impulsion donnée par l'épouse de Charles, et pour accomplir cette révolution importante, ils placèrent Gerfroy à leur tête. Le premier acte politique du comte de Paris fut de déclarer la déchéance de Charles dans le royaume de Neustrie.

Cependant Charles avait bientôt repris le chemin du nord, et, comme de coutume, il sortit vainqueur de la lutte. Le ressentiment qui devait l'animer contre Sonecbilde ne l'empêcha point de se réconcilier avec elle ; mais il fit sentir plus que jamais aux Neustriens la pesanteur de son pouvoir.

* Nous reproduirons ici. avec son style barbare, le passage de la charte de Saint-Denis où se trouve rappelée la révolution qui chassa le prince Charles de la Neustrie :

■ Et hoc dicebant (Fulradus abbas et monachi S. Dionysii) quod antè hos annos. quandô Carlus fuit ejectus per Soanachilde cupidi-

tate (cupiditatem) et Gairefredo Comité Parisiis insidiante, etc •

(Apud D. Bouquet, t. V. p. 700.)

Après tant de fatigues supportées sans intervalle, les forces de Charles se trouvèrent épuisées, et il demeura tout à coup dans un repos absolu. Un annaliste du temps a caractérisé en termes aussi simples que vrais Tannée 740. « Aucune guerre n'eut lieu pendant le cours de cette année. » Charles, déjà atteint par la maladie, était retiré dans la villa de Kiersy-sur-Oise, demandant à la tranquillité de ce séjour et à la pureté de Tair le rétablissement de cette vigueur physique que tant de soucis , tant de travaux et de combats avaient brisée.

Cependant une affaire sérieuse vint occuper en ce moment son esprit. Le pape Grégoire III se voyait menacé depuis quelque temps par deux ennemis puissants. Léon risaurien, empereur d'Orient et surnommé ^iconoclaste , voulait reprendre la ville de Rome qui s'était affranchie, en 72S, de sa domination. D'un autre côté, le roi des Lombards, Luitprand, semblait se préparer à la conquête du territoire de Rome dont il voulait faire une dépendance nouvelle de sa couronne. Le Pontife envoya deux ambassades à Charles pour le prier de prendre Rome sous sa protection ; il lui faisait remettre les clefs du tombeau de saint Pierre, et lui offrait, au nom du peuple romain, le titre de consul , en retour de ses services.

Charles accueillit favorablement la prière de Grégoire m et des Romains. Il envoya aussitôt en Italie Sigebert , religieux de Saint-Denis , et Grimon , abbé de Corbie, pour assurer le Pontife de sa protection. Les deux députés eurent avec Luitprand une entrevue

qui inspira au prince lombard des dispositions plus pacifiques ; et ainsi commencèrent les premières relations intimes de la famille de Pépin avec le Saint-Siège. Dans le temps où il s'occupait de ces graves intérêts, Charles voulut régler sa succession au titre de prince des Francs. Il convoqua une assemblée dans Tabbaye de Saint-Denis, qui avait élevé la jeunesse de ses fils Pépin et Carloman. A Garloman, Charles assigna le gouvernement de TÂustrasie et des provinces d'Outre* Rhin : à Pépin , la Neustrie, la Provence et la Bourgogne'. Griffon, fils de Sonechilde, avait à réclamer aussi une part d'héritage. En vain Sonechilde supplia son époux de donner à Griffon , dans le gouvernement de la Gaule, une part égale à celle de ses frères. Charles se disait que c'était déjà trop que de partager en deux moitiés la Gaule menacée de tant de périls ; il ne s'était même rassuré sur l'avenir de l'empire franc que par la pensée de l'étroite amitié qui unissait Car-n loman et Pépin. Donner à cet empire trois maîtres également puissants, c'était, selon lui, vouloir V^U faiblir et l'exposer à de grands malheurs. Cette crainte était d'autant mieux fondée qu'il paraissait difficile que Griffon , à peine âgé de quinze ans, et né d'un second mariage, se trouvât uni avec ses frères dans une parfaite communauté de sentiments et d'intérêts. Griffon ne reçut que quelques comtés enclavés dans les provinces dont Charles avait fait le partage entre Pépin et Carloman.

' Chron,, Fonlanellense, c. XI. — AnnaL Franc. Melienses,

Au mois de septembre 741, Charles, toujours ma^ lade, se Gt porter de nouveau dans la basilique de Saint-Denis , à laquelle il donna la villa de Clichy en souvenir de sa piété et de sa munificence. Il revint ensuite au château de Kiersy, et ce fut- dans cette villa que, le 21 octobre delà même année, il finit ses jours, à rage de cinquante -deux ans. Il fut inhumé sous le parvis de Téglise de Saint-Denis qu'il avait choisie pour le lieu de sa sépulture.

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