‹ Histoire du sacre de Charles X, dans ses rapports avec les beaux-arts et les libertés publiques de la FranceChapitre 30 sur 32 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Résumé. Parallèle sommaire des sacres de Louis x vi et de Charles X. Coup d'oeil sur l'élat actuel des arts dans l'école française.

Le sacre a eu lieu. Nos llLcrte's reposent maintenant sous la sauve-garde du Serment du royaume ^ et, en effet, toutes lesgaranticspuLliqucs sont comprisesdans la promesse cV observer Jidèlemeut la Charte constitutionnelle '. On a vu avec quelle franchise Charles x a fait cette promesse devant Dieu et devant les hommes. Il a dit aux magistrats civils qu'^V prierait le ciel de doubler ses forces pour assurer le bonheur de son peuple ' ; il a dit au cierge, que ce qu'il Jerait pour la religion, il le ferait pour le bonheur de son peuple^ ; il a dit aux ambassadeuis étrangers qu'i/ espérait que la cérémonie de son sacre profilerait au bonheur de son.pçuple^. Ainsi , dans cette sainte et anguste ceie'monie, le bonheur du peuple fiançais n'a cesse d'occuper le monarque, et le mot a

' Voir page 224..

' Voir page 70.

^ Voir page 27g.

^ Voir page 292.

ëte constamment sur ses lèvres , parce que la pensée est toujours au fond de son cœur; c'est un sentiment dont ce cœur royal est plein , qui a besoin de s'e'pancher, et Sa Majesté n'a exprime' qu'un regret; c'est que sa voix ne fût pas assez forte pour être entendue de toute la France '. Bon, loyal, ge'ne'reux, Charles x a mis au jour toute sa grande âme, et la France qui ne croyait pas pouvoir aimer davantage un souverain dont le premier acte a e'te' de lui rendre la plus précieuse de ses liberte's, la France a pourtant senti redoubler son amour.

Le nouveau rituel fera e'poque dans la monarchie constitutionnelle; les prières, les allocutions, toutes les formules de la nouvelle liturgie honorent le caractère et les sentimens de M. l'archevêque de Reims. Elles montrent toujours la religion investie de celle autorite' qui, suivant l'institution primitive du sacre, pose une limite ce'lesle à la puissance terrestre des rois\ Mais elles n'expriment plus , elles ne laissent pas même percer rintention d'empiéter sur cette puissance : elles respectent toutes les libertés publiques; elles respirent le de'sinte'ressement ecclésiastique et la tolérance religieuse; en un mot , elles sont l'ouvrage d'un prêtre sage , d'un

* Voir patje 6g.

» Voir le chapitre I".

prélat gallican , d'un bon français. M. le cardinal de Lalil ne mérite pas seulement nos éloges; il a des droits à notre reconnaissance.

Les formes exte'rieures du sacre se sont beaucoup perfeclionne'es ; cependant quelques améliorations dans le ce're'monial sont encore nécessaires. Ce n'est pas d'après moi que je les ai indiquées. Historien veridique, j'ai rapporte' les impressions dont j'avais ëte témoin. Les idées d'un peuple e'prouvent de grandes variations dans le cours d'un demi-siècle, surtout quand ce pe'riode a vu tout remettre en question , soumettre tout à l'examen , dans l'ordre moral comme dans l'ordre social.

Les frais de la ce're'monie ne sont plus imposes à la ville de Reims ni à son archevêque; ils ne deviennent plus l'occasion de rixes et de procès entre les bourgeois et le prélat: il n'y a plus d'e'chevins en prison ou en otage pour payer la dépense de la cour, et l'indigence n'est plus exposée à ces charités humiliantes qui dégradent l'homme encore plus que la misère. Le sacre luimême n'est plus un spectacle réservé à une classe privilégiée. C'est une solennité qui intéresse tout un peuple; c'est une fête dont ce peuple paie la dépense généreusement et avec plaisir , parce qu'il y trouve une nouvelle caution de ses libertés. De là ce caractère grand

et auguste imprime' à la cérémonie, ce deVeloppèmenl d'activité' sur toute la surface d'un royaume, cette restauration de plusieurs grands monumens, cette pompe des arts français et de l'industrie nationale, glorieusement e'tale'e aux yeux des étrangers.

Le sang-froid avec lequel tous les travaux ont été conduits , un résultat prodigieux obtenu à temps et sans parcimonie comme sans gaspillage, la convenance parfaite de chaque chose avec son objet et avec l'esprit du siècle, mille de'tails d'une exe'cution minutieuse, où rien n'a été omis, rien négligé, signalent une administration sage et prévoyante. Tout ressortait du ministère de la Maison du roi , confié à M. le duc de Doudeauville. Le succès d'ensemble fait honneur au ministre j il atteste sa haute impulsion et sa haute surveillance.

Il faut louer MM. les gentilshommes de la Chambre pour les soins qu'ils ont donnés aux objets désignés sous la dénomination de cadeaux du roi , et qui comprennent l'orfèvrerie, la joaillerie des présens, les bronzes, les dentelles, les costumes des dignitaires et du clergé, et les médailles '. Un résultat très-satisfaisant a couronné leurs efforts. C'est surtout à M. le duc d'Aumont , premier gentilhomme de service, que s'adressent ces

* Fo//- pages 82, 83, iqS, 194^ 201 et 263.

éloges j les morceaux dont il a dirigé l'éxecution seront beaux dans tous les temps '.

Ces nobles efforts ont e'ie' bien secondés par ceux des chefs des différens services. Que ne puis-je les faire valoir tous? Mais dans la précipitation avec laquelle j'écris, ma crainte est d'avoir oublié beaucoup de choses , en parlant d'une fête où rien n'a été oublié.

Toutes les dispositions relatives au magnifique cortège d'entrée, en y comprenant la voiture, étaient dan», les attributions de M. le duc de Polignac, premier écuyerj tout ce qui concerne le riche ameublement de l'archevêché, dans celles de M. le baron de Ville-d'Avray , intendant du Garde- Meuble. Ces deux brillantes parties ont obtenu d'unanimes suffrages.

Ce qui lient à la décoration proprement dite, regar-

• Une distinclion est pourtant nécessaire par rapport aux médailles. Un journal grave et qui a de l'autorité dans l'Europe, où il circule, ayant avancé que la grande médaille était peut-être la plus belle qui eût été frappée en France, je dois protester contre ce jugement. L'école française peut se glorifier d'un grand nombre de médailles qui valent mieux que celle-ci. La gravure de la pièce est faite avec adresse et facilité; il y a de la main, beaucoup de main, et c'est en ce sens que j'ai loué l'artiste (page 263, note). Mais le tvpe manque de caractère et de sévérité. Cependant un monument numismatique est une véritable sculpture ; la composition doit même en être plus sévère, plus précise; car l'art numismatique est à l'art statuaire ce qu'est le style lapidaire au style proprement dît.

dait M. le baron de la Ferte , directeur des fêtes et cérémonies de la cour. Beaucoup d'activité' , l'esprit d'ordre et d'économie au plus haut degré, dix années d'expérience, la faculté précieuse de ne rien laisser échapper, soit dans les choses d'ensemble, soit dans celles de détail, par l'habitude de passer continuellement des unes aux autres; tels sont les titres qui recommandent cet administrateur. Ces qualités ont puissamment concouru à la réussite.

Mais si, dans une fête où les beaux-arts après la religion jouent le rôle principal, le succès ne laisse vraiment rien à désirer, la plus grande part en doit revenir au chef spécial du département des beauxarts , qui , par sa position élevée , a pu embrasser à la fois les diverses parties d'un aussi vaste tout. Placé depuis peu à la tête de ce brillant domaine , M. le vicomte de la Rochefoucault a eu l'excellent esprit de maintenir une administration éprouvée et d'accorder sa confiance à des artistes qui l'avaient justifiée d'avance; mais il a communiqué à tout sa direction et son activité; il a voulu tout voir par ses jeux; il ne s'en est rapporté qu'à lui seul. Par des voyages réitérés à l'atelier central de Reims, par de nombreuses visites dans les ateliers partiels de Paris , il a soutenu la persévérance des ouvriers, excité leur émulation, intéressé

leur amour-propre 5 il a su leur parler leur langue : les e'ie'mens du succès ont e'te' mis en commun par mille mains industrieuses et zele'esj M. de la Rocliefoucault a crée' un re'sullat.

Observateur impartial et ami de'sinte'ress^ des arts , je me laisse aller au plaisir de publier le bien qu'on leur fait. Le début de M. de la Rocliefoucault dans sa noble magistrature a e'te' l'acquisition d'un cabinet célèbre, qui seul formerait un muse'e ' j il a depuis sauve d'une ruine imminente la basilique de Saint-Remi , monument pre'cieux par sa destination , par son architecture et par ses souvenirs \ Ce sont deux signales services que M. de la Rocliefoucault a rendus aux arts, et dont ils sont reconnaissans.

Ici sans doute son haut rang dans la socie'te' a utilement seconde' son zèle. Une grande existence sociale , une grande fortune, un grand nom, l'accès libre auprès du souverain , tels sont les avantages personnels que le chef des beaux-arts doit re'unir j et comme son affection doit être e'gale pour tous , en même temps que ses encouragemens doivent se proportionner à l'importance relative de chaque genre, c'est presque toujours un avantage de plus que le chef des beaux-arts n'en

* Le cabinet de M. Durand.

' Voir le chapitre XVl.

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pratique aucun , et qu'il n'y tienne que par son amour. Qu'il soit, s'il m'est permis d'employer ce mot qni , déjà exclu de nos institutions, finira par l'être de la langue, qu'il soit assez grand seigneur pour n'avoir pas besoin de le paraître, de sorte que l'artiste timide puisse l'aborder sans embarras, que l'amateur animé par le seul amour du bien s'approche de lui sans crainte, que le mérite sans protecteur en trouve un en lui , et qu'il soit ainsi l'unique intermédiaire entre le trône et le talent. Alors disparaîtront, au profit de l'un et de l'autre, toutes ces puissances du second ordre, officiellement échelonnées sur la route du génie. Pour que l'homme de génie conserve sa vigueur et son ressort, il faut qu'il ne se fasse pas courtisan , ou qu'il ne soit pas réduit à le devenir malgré lui, et, pour cela , qu'il ne rencontre pas, chemin faisant, cette multitude de cours subalternes, aujourd'hui si malheureusement inévitables; il vous rendra en nobles pensées , en généreux sentimens, ce que vous lui aurez épargné en complaisances et en courbettes.

Les rapprochemens que cet écrit contient entre le sacre de Louis xvi et celui de Charles x ne sont que des aperçus ; la nature et Tétenduede l'ouvrage n'en comportaient pas d'autres; mais ils suffisent pour rendre sensilile l'immense progrès des arts, non pas pendant plusieurs gé-

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nëralions successives, mais dans le cours d'une seule génération, et quand le sceptre est passe' aux mains, non d'un pelit-fils, mais d'un frère. A la première époque, une décoration mesquine, sans style et sans caractère, toutes les convenances politiques, religieuses et artielles méconnues ou blessées j à la seconde époque, toutes ces convenances senties, respectées, un appareil du style le plus noble et le plus grand, obtenu par mille prodiges d'exécution. Il est certain qu'on n'eût jamais fait il y a cinquante ans ce qu'on vient de faire, ou, en supposant qu'on l'eût fait, il eût fallu trois fois plus de temps, trois fois plus de dépense, et jamais les finances d'alors n'eussent pu y subvenir.

Pendant ce période, il y eut un intervalle où le talent fut affranchi d'entraves. Un grand mouvement fut imprimé à fesprit humain par une révolution terrible, mais énergique, qui, semblable à un volcan, a ravivé tout ce qu'elle n'a pas englouti. De là cet essor de jeunesse , cette force de virilité , qui a fait grandir les arts comme la nation, et porté la peinture, de l'étroit lambris d'un boudoir, à l'immense coupole de Sainte-Geneviève, c'est-à-dire, du lieu où elle se prostituait, au lieu où elle remplit sa sublime destination. De là cette Charte constitutionnelle qui rend Charles x si puissant; qui fait que la France peut le doter aussi richement qu'il

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le veut, en trésors, en soldats, en chefs-d'œuvre, et lui procurer au besoin les moyens de bâtir un temple égal à Saint-Pierre de Rome, sans qu'il en coûte un sacrifice à la raison des peuples.

Le sacre nous promet encore plusieurs belles choses. M. Ge'rard est occupe' à peindre en grand cette solennité'. M. Ingres doit coope'rer aux dessins dont s'ornera la relation officielle, heureusement enrichie d'un talent si précieux. Il y aura entre cet ouvrage et ceux qui furent faits pour les sacres de Louis xv et de Louis XVI , la même dislance qu'entre les ce're'monies mêmes , distance qui ne se mesure point par les intervalles de temps, mais par la progression des lumières. Voyez nos campagnes fertilisées, toutes les mers couvertes de notre commerce, la nature physique suhjugue'e par notre industrie , nos lois et nos libertés servant de modèles à tout l'univers j voilà ce qu'a fait un demisiècle. Ajoutez que les chefs-d'œuvre de la Grèce et de l'Italie, pompeusement exposes dans nos muse'es, et reproduits chez nous par des compositions d'une seve'rite' antique , avaient commence' à former en France-un public pour les arts.

Ainsi , au rebours de l'adage ancien , nous valons mieux que nos pères. Voulons-nous que nos enfans vaillent encore mieux que nous , et surtout qu'ils nous

surpassent dans la plus noble carrière? laissons à l'artiste toute son indépendance, et comme il ne peut fortifier son talent que dans la solitude, faisons en sorte qu'à l'exemple du Poussin , il préfère sa retraite studieuse aux séductions d'un monde dissipateur. Le plus sûr moyen d'inde'pendance est sans doute le de'sinte'resseraent. Inspirons donc cette vertu aux maîtres de l'art; qu'ils se rendent plus sévères dans le choix et l'admission de leurs élèves; qu'on ne voie plus un appât mercenaire peupler leurs ateliers de mille vocations malheureuses, médiocrité' en herbe, qui ne donnera jamais que des fruits de sa nature. Redoutons l'amour de la domination dans les nourrissons des muses. Du moment où l'influence des places vient se mêler à celle du talent , on aime mieux des créatures dociles que des artistes capables, on veut une clientelle plutôt qu'une école , on pre'fère des complaisances à des chefs-d'œuvres. Les arts doivent être un pays libre j le rrMe de l'autorité' y est à peu près passif; faites peu , laissez beaucoup faire, et bornez-vous à diriger par une action imperceptible; mais ayez soin que les institutions ne contredisent pas les principes et ne portent point atteinte à la liberté. Prenez bien garde aussi à ces corporations érigées en are'opages des arts, où le talent est à la merci des ambitions de coterie, où le savoir

peut avoir pour juge l'ignorance, et dont les arrêts, toujours inutiles au ge'nie, le garoltent souvent dans les liens de Lilliput. Avec une commission de beauxarts dans la Grèce, à coup sûr, le Parthënon et sa Minerve seraient encore dans les cartons des bureaux d'Athènes.

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