‹ Histoire du sacre de Charles X, dans ses rapports avec les beaux-arts et les libertés publiques de la FranceChapitre 29 sur 32 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Dëpart du roi et de sa famille. Evénement de Fismes. Arrivée à Compiègne, puis à Paris.

Le 1^1' juin , à huit heures du matin , le roi , accompagne de M. le Dauphin et de M"^ la Dauphine, s'est rendu à la cathédrale, où il a e'te' reçu par M. l'archevêque de Reims j il j a entendu la messe j il a examine de nouveau avec heaucoup d'intérêt cette basilique, et il a dit à M. de Latil que quoique le public et les bougies n'y fussent plus , la décoration ne lui en paraissait pas moins d'un très-bel effet.

A neuf heures , Sa Majesté est montée dans une voiture à six chevaux avec M. le Dauphin. De la plateforme du palais archiépiscopal, M'"% la Dauphine faisait ses adieux au roi et à son auguste e'poux.

A la sortie de la ville, Sa Majesté a reçu de nouveau les hommages du corps municipal, ayant M. le maire à sa tête. Elle a repondu « qu'elle était touchée des sentimens d'attachement à sa personne qu'avaient manifestés les habitans de Reims , et qu'elle n'oublierait

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jamais l'accueil que lui et sa famille avaient reçu dans la ville du sacre. » La garde nationale rémoise, rangée sur deux lignes à la grille de la porte de Vesle , a escorte' le roi jusqu'au premier relais, où Sa Majesté est montée dans sa voiture de voyage. Elle a fait remettre à M. Ruinart de Brimonl, une tabatière enrichie de son chiffre en brillans, comme tëmoignagede sa satisfaction, en lui donnant de plus le titre de vicomte. Elle avait accorde' la croix de la Le'gion-d'honneur à plusieurs magistrats et fonctionnaires publics de Reims.

J'ai parle' d'un accident grave qui avait empêche' M. le comte Curial ' et M. le duc de Damas ^ d'assister à la ce're'monie. Je n'en ai pas dit plus à cet égard, afin de ne pas ouvrir par de pénibles détails le re'cit d'un voyage de fêle , et pour ne pas attrister le lecteur dès les premières pages, quand, à l'exception de cet accident impre'vu , je n'avais à lui offrir que des tableaux enchanteurs. J'y reviens pour ne pas laisser cette histoire incomplète j l'événement de Fismes n'a pas eu les suites funestes qu'on avait d'abord craintes , et il a mis dans tout son jour la bonté du roi.

Le 28 mai , lorsque Sa Majesté partit de Fismes dans la même voiture que M. le Dauphin , les batteries de la

* Voir page 202.

' Voir page 257.

garde, placées dans un Yallon sur la gauche de la roule, ayant fait une décharge pour annoncer le de'part , le bruit du canon fut double par un écho Irès-sonore. Les chevaux de la voiture où étaient MM. les ducs d'Aumonl et de Damas, MM. les comtes de Cossé et Curial, furent effrayés par ce tonnerre inattendu , cl peutêtre la pluie qui tombait alors par torrens ajoula-t-elle à leur épouvante. Ils prennent le mors aux dents. Les huit chevaux de la voilure du roi s'effraient à leur tour et s'emportent, u Nous allons verser, dit le roi à son fds, en baissant les glaces de la voilure. » Mon père, répond le Dauphin avec sang-froid , un grand danger nous menace j mais la Providence veille sur nous. » Le général Vincent, écuyer de service, eut l'heureuse présence d'esprit de crier au postillon : « Toujours le pavé , et ventre à terre. » Le jeune postillon n'est plus maître de retenir les chevaux, mais il l'est encore de les diriger j quand il se croit sûr de ne pas s'écarter de la chaussée , intrépide, il stimule encore leur ardeur ; au bout de quelques minutes, les chevaux s'arrêtent essoufûés. Le roi et le Dauphin sont hors de péril.

Cependant l'autre voiture avait été entraînée et précipitée dans un ravin avec les quatre voyageurs. M. le comte Curial et M. le duc de Damas furent grièvement blessés, le premier surtout, qui eut plusieurs côtes en-

dommagëes et l'oreille droite coupëepar les glaces. M. le comte de Cosse fut blesse , mais il se trouva en e'tat de faire son service à la cérémonie , avec un bandeau noir autour de la tête. M. le duc d'Aumont n'eut que quelques contusions.

MM. de Damas et Curial furent transportes à Fismes j les premiers soins leur furent donnes par M. Mopinot, babile chirurgien de la ville; le roi leur envoya de Reims son premier chirurgien , et son premier médecin ordinaire. On fut bientôt rassure sur 1 e'tat des malades. Mais le roi, pendant son séjour dans la ville du sacre , voulut avoir de leurs nouvelles tous les jours , et en repassant par Fismes , son premier soin fut de les visiter.

Sa Majesté s'arrêta d'abord auprès de M. le comte Curial; elle avait envoyé d'avance M. Dupujtren pour lever le premier appareil ; elle alla ensuile chez M. le duc de Damas. Ces messieurs avaient c'te' beaucoup moins sensibles à leurs maux personnels qu'au danger que le roi et le Dauphin avaient couru. Le roi passa deux heures auprès de ses serviteurs alites, les interrogeant avec le plus tendre intérêt sur leurs souffrances, sur leur traitement , s'entretenant des précautions qu'ils avaient à prendre, rassurant, consolant leurs épouses, faisant oublier aux uns leurs douleurs, aux autres leurs

inquiétudes, pour tout convertir en reconnaissance. Sa Majesté fut touchée d'apprendre que les ImLitans de Fismes avaient renonce à la danse champêtre du dimanche, à cause du malheur de la veille j et les blesse's, attendris par ce trait d'une générosité toute française, promirent aux Fismois de leur donner, ou plutôt, de leur rendre un hal.

Sa Majesté , arrivée à Soissons , descendit à l'église et y entendit un Te Deum. Elle se rendit ensuite à pied à l'évêché , où elle reçut les autorités de la ville et un grand nombre de dames. M™% Rigaud, soeur du général Valin , lui ajant été présentée , le roi eut la bonté de lui dire qu'il n'avait point oublié que c'étaient la bravoure et la fidélité de son frère qui avaient ouvert au Dauphin le chemin de Madrid.

En quittant Compiègne pour se rendre à Reims , sensible à l'empressement et aux regrets de la population, Charles x avait dit : « Puisque les bons habitans de Compiègne ont tant de plaisir à me voir , à mon retour, je traverserai la ville avant de rentrer au château. » Plusieurs dames qui se trouvaient près de la voiture, dirent au roi : « Sire, daignez rentrer par le Cours , afin qu'un plus grand nombre de personnes puissent vous voir , et vous voir plus à leur aise et plus long-temps. — C est bien , reprit le roi avec un accent

plein d'affabilité, je rentrerai par le Cours. » Sa Majesté tint parole. Un arc de triomphe avait e'te dressé à l'exlremite' de la promenade, du côte' du château, et de'core' avec les produits des manufactures départementales. Tout le peuple de la ville et des campagnes, à quatre ou cinq lienes à la ronde , s'e'tait porté sur le passage du roi ; l'air retentit des acclamations de plus de vingt mille âmes.

L'arrivée de ^1"% la duchesse de Berry à Compiègne avait précédé de deux heures celle de Sa Majesté. La princesse avait comblé les vœux des départemens qu'elle avait parcourus. En se rendant à Reims, à son passage par Châlons , elle avait visité l'école royale des arts et métiers, applaudi aux travaux, encouragé les études, et laissé des marques de sa bienfaisance entre les mains du maire. A Bar, un sentiment pieux l'avait portée à se rendre à l'église de Saint-Pierre , où repose la dépouille mortelle de ses parons , les princes de Lorraine et de Bar. Elle avait voulu aussi, malgré le mauvais temps, voir les manufactures du pays. La fdature du colonel Jacqueminot, mue par une pompe à feu, la filature hydraulique de M. Henri, celle de M. Herbillon , dans la vallée de Jean-d'Heure , la forge de Pont-sur-Saulx , dans la même vallée , attirèrent successivement son attention. Partout les chefs de ces établissemens ohtin-

rent des tëmoigages de sa satisfaction ; partout les ouvriers en reçurent de sa munificence. Le propriétaire de cette dernière usine, M. Roussel, avait eu l'heureuse idée de faire couler en fonte , devant la princesse, le portrait de Son Altesse Royale. Madame, contemplant avec surprise cet hommage gracieux d'une industrie sévère, fit ses remercîmens de la manière la plus flatteuse. M. Roussel lui ajant dit : « Vous avez la bonté d'encourager l'industrie et de protéger le commerce , en visitant nos ateliers j mère de l'enfant auguste et chéri qui doit un jour régner sur la France , Votre Altesse Royale l'est aussi de tous les Français. » Madame répondit : « Je suis heureuse d'être la mère d'aussi braves gens. »

M"", la Dauphine a passé à Reims toute la journée du i^^ jwi»; elle a parcouru toute la ville, et visité plusieurs établissemens industriels. A l'exposition, les circassiennes avaient fixé ses regards; elle en a voulu voir la fabrication, et a daigne en recevoir une pièce, que MM. Assy-Guérin et Givelet ont eu l'honneur de lui offrir pour le duc de Bordeaux. De là , elle s'est rendue à la filature de laines cardées et peignées, établie dans les plus vastes proportions par MM. Sellière et Legrand. La belle manufacture de tissus-cachemires de MM. Jobert , Lucas et Ternaux fils , a été ensuite

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honorée de la pre'sence de Son Altesse Royale , qui a e'te frappe'e de la beauté' comme de la variété des produits. Après avoir vu avec une curiosité e'clairée la magnifique bibliothèque de la ville , elle a adresse' au savant conservateur, M. Siret , les éloges les mieux mérités. La princesse est entrée dans l'église de Saint-Maurice, à rhôpital général , au collège ; elle s'est fait conduire au Calvaire, et pour terminer son utile promenade par un acte de bienfaisance, elle s'est rendue à une réunion de la société de charité maternelle, dirigée par M■"^ Ruinart de Brimont, présidente de l'association.

Le lendemain matin , Son Altesse Royale voulut encore voir la cathédrale. Elle visita le tombeau de Jovin. En passant sous les charpentes qui servent d'appui aux tribunes et aux amphithéâtres, elle en examina l'appareil. A la vue de ces échafauds plus élevés que la plupart des maisons de Paris, et calculés, nonseulement pour supporter le poids , mais encore pour soutenir les chocs et les mouvemens irréguliers de plus de six mille personnes, elle exprima sa surprise et réitéra le témoignage de sa satisfaction ; Son Altesse Royale voulut bien dire aux architectes que la partie de leurs travaux qu'on ne voyait pas l'étonnait autant que celle qu'on voyait.

Le même jour, M™^ la Dauphine se mit en route

pour Châlons. Avant son départ pour la ville du sacre , elle avait bien voulu promettre à M. de Jessaint qu'à son retour , elle passerait par le chef-lieu du département de la Marne. A l'audience où elle reçut les aulorite's , elle dit « qu'elle se souviendrait toujours des marques d'inlërêt que les liabilans de Châlons lui avaient données, ainsi qu'à sa famille, dans une circonstance malheureuse. » Cette expression de la reconnaissance royale pour une ville qui avait compati à d'augustes infortunes, toucha tous les spectateurs. La princesse visita l'ëcole des arts et métiers, encore e'mue des souvenirs que Madame y avait laisse's peu de jours auparavant. La libéralité charitable de Son Altesse Royale n'oublia pas les pauvres.

Le 5 juin, M"\ la Dauphine était arrivée de bonne heure à Montmirailj elle avait bien voulu accepter un déjeuner chez M. le duc de Doudeauville, dans cet antique et noble asile, où les rois brillans de gloire reçurent une magnifique hospitalité , où les rois malheureux conservèrent des amis fidèles. La princesse partit de Montmirail à midi et demi , et arriva à Compiègne dans la soirée.

Jamais voyage de souverain ne fut marqué par plus de traits de bienfaisance. On peut dire à la lettre que la marche de la famille royale n'a été qu'une suite de bien-

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faits. Parmi ces bienfaits, quelques-uns deviennent plus saillans par l'inte'rêt qui s'attache aux noms des personnes. Deux descendantes du frère de Jeanne d'Arc, le chevalier du Ljs, habitantes de l'arrondissement de Commercy , où elles vivaient dans une situation ge'nëe, ont reçu chacune, sur la proposition de M. le ministre de la Maison du roi , une pension annuelle de 5oo francs. D'un autre côte , jamais voyage de souverain ne fut plus populaire. Dans cette fête nationale, Charles x a e'te' constamment mêle' avec son peuple. Les manufactures et le commerce ont e'te l'objet spe'cial de sa sollicitude. On se souvient que l'industrie manufacturière, de son côte', avait ouvert la fête, en pavoisant la grande route, depuis Tinqueux jusqu'à Reims. Pour achever son itine'raire dans le même esprit, le 6 juin , jour de son entrée à Paris , Sa IMajesté , accompagnée de M. le Dauphin, descendit à la Villette chez MM. Charles Lefebvre et Cousin, négocions en vins, où la voiture du sacre l'attendait. Le même jour, M™^. la Dauphine et M'°^ la duchesse de Berry s'y rendirent des Tuileries. Elles ont fait le plus gracieux accueil à M'°% Cousin , dont les enfans ont présente des fleurs à LL. AA. RR. Les princesses ont reçu les fleurs avec une gracieuse affabilité', en rendant heureux les enfans par les plus aimables caresses.

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