‹ Histoire du sacre de Charles X, dans ses rapports avec les beaux-arts et les libertés publiques de la FranceChapitre 6 sur 32 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Prérogative de Reims pour le sacre des rois. Utilité de cette prérogative. Convenances locales de la ville. Coup d'œil sur l'origine des sacres'.

L'inauguration royale, très -compliquée dans ses détails , se compose essenlicllement de quatre parties : le serment, l'onction, le couronnement et l'eleVatiou sur le bouclier. Ce furent là originairement les quatre principales cérémonies de ce grand acte. Aujourd'hui, la dernière ne subsiste plus que dans un simulacre; mais cette image la rappelle avec une évidence remarquable : l'élévation sur le bouclier a ëte remplacée par l'intronisation.

Il ne faut pas croire que ce changement ait eu Heu

* Pour écrire ce chapitre , j'ai principalement consulté la Description historifjue et statistique de la ville de Reims , par M. Gcrusez , ancien professeur ; ouvrage où l'érudition est éclairée par la critique , et le plus vaste savoir allié à la plus saine philosophie. Je dois aussi d'utiles documens à un excellent recueil intitulé. Essais historiques sur la ville de Reims , depuis Jules César jusqu'à nos jours, publié par la Commission des archives de la ville, et dont il a déjà paru seize numéros en quatre cahiers.

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parce que le mode primitif retraçait une coutume du paganisme; long-temps l'onction chrétienne fut accompagnée de cette forme militaire, et dans les anciens auteurs, le sacre n'est jamais désigne que par le mot à'élévaiion ' ; mais à mesure que les mœurs s'adoucirent , l'appareil des camps fut remplace' par un cérémonial plus auguste. Lorsque la force , si ne'cessaire au pouvoir, dont elle est le premier élément, ne fut pourtant plus regardée que comme une qualité' secondaire par rapport à la justice, quand la justice devint aux yeux des peuples le premier attribut de la rojaute, le monarque sentit qu'il devait païaître comme magistrat plutôt que comme guerrier. Dès lors , il cessa de se faire porter sur un houclier par ses soldats; il jugea plus à propos de se montrer à ses sujets élevé sur un trône : le trône est en effet le tribunal du souverain.

Cette modification dut aussi être une conséquence de la régularité calme qui s'introduisit peu à peu dans l'ordre de succession à la couronne. Plus le retour de lelection proprement dite devint impossible , plus les traces du mode électif s'oblitérèrent; quand l'armée eut perdu toute influence sur le choix du prince, les usages militaires disparurent de l'inauguration, 11 n'en est pas

' Sublimaius in regem est l'expression dont les chroniques se servent pour dire que le roi a été sacré.

moins étonnant qu'aucun vestige du bouclier triomplial ne se retrouve dans celle des rois de France , chez la nation la plus belliqueuse du monde, chez les descendans directs de ces Francs, pour qui l'élévation sur le pavois était l'unique consécration du chef. La surprise augmente , si l'on fait attention que les monarques français ont pris et conserve le titre de rois de Navarre , et que , dans toutes les occasions solennelles , les armoiries royales offrent toujours l'e'cu de Navarre uni à l'e'cu de France. Or , on sait qu'au couronnement des rois de Navarre, l'exaltation sur le pavois lut, jusqu'à la fin, la formalité caracle'ristique '.

Si l'on excepte les temps et les pays où l'héritage royal se partageait entre tous les enfans , comme un patrimoine de famille , on trouve peu de royaumes où le sacre du souverain ait lieu dans la capitale de ses e'tals. Presque partout , on a choisi une autre ville pour cette cérémonie. Outre qu'il a paru convenable de sortir en tout des habitudes ordinaires pour un acte aussi solennel, il semble qu'on ait eu l'intention de dérober un instant le prince aux regards de son peuple, par une sorte de retraite, pour le remontrer ensuite à ses sujets, empreint du sceau de la divinité.

Dans la plupart des états chrétiens, on a désigné * Le nouveau roi se plaçait sur un écu peint aux armes fie

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pour le sacre un lieu célèbre dans les annales de la religion , et, d'ordinaire , une des cites qui furent illustrées par les premières conquêtes du christianisme. L'acte étant éminemment religieux, cette préféreuce était naturelle. Tolède, Upsal, Cantorbéry, Francfort, Gnesne, Albe-Royale, et, sans pousser plus loin l'énumération , notre ville de Reims , durent à de tels titres leur prérogative. D'autres titres, et des plus respectables, justifient la prérogative de Reims '.

Cette ville était, de toute ancienneté, une des plus considérables des Gaules; elle était reconnue pour la capitale de la Gaule Belgique, lorsque Jules-César se présenta devant ses murs. Le vainqueur lui conserva cette prééminence; elle continua d'être la métropole de la seconde Belgique, et les Rémois prirent rang immédiatement après les Eduens. Sa position géographique en fit bientôt pour les Romains un point militaire important, d'où ils tenaient en respect la population toujours remuante de la Belgique, et en échec les nations

Navarre, et les seigneurs, l'clevant trois fois en l'air, criaient autant de fois : Real!

' Beaucoup de personnes écrivent Rheims. Cette orthographe ne semble pas motivée : l'étymologie du nom est évidente; c'est le nom même des peuples qui habitaient la contrée , les Rémi, en français, les Rémois , el non les Rhémois. La ville de Reims s'appelait primitivement Durocorlam , d'après César.

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guerrières de la Germanie, toujours prêtes à se jeter sur la Gaule.

L'antique Reims fut fréquemment visitée par les empereurs de Pvome. Auguste , Claude , Adrien s'y arrêtèrent; Antoniu-le-Pieux y mit en quartier la dixième léiïion, et ce cantonnement fut un hommage rendu à la fidélité des citoyens. PioLus leur accorda des privilèges; la porte de Mars, arc de triomphe, vraisemblablement érigé en l'honneur de ce prince, paraît être un monument de leur reconnaissance.

Située entre l'Aisne et la Marne, dans ce pays spacieux et découvert auquel l'étendue de ses plaines a fait donner depuis le nom de Champagne ^ jouissant d'une température douce et d'un climat saluhre, adossée à une colline où mûrissaient dès lors de précieuses vendanges, arrosée par une petite rivière dont les bords sont fertiles ', celte ville offrait à ses conquérans, outre

' La Yesle , qui se jette dans l'Aisne au village de Condé , près de Soissons. On a démontré récemment la possibilité de la rendre navigable jusqu'à l'Aisne , en suivant le cours naturel de la rivière , ou d'établir une jonction plus directe par un canal de Reims à Berry-au-Bac. En joignant ensuite l'Aisne à l'Oise par un chemin plus court, au moyen de la Lette , on peut faire de Reims, à peu de frais , un centre de communication entre l'Alsace , la Lorraine, la Bourgogne et la Flandre. Ces deux derniers projets, simples dans leur exécution, vastes dans kurs résultats, et qui, à bien dire , ne sont qu'un seul projet, tant l'un est la conséquence

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une place de guerre avantageuse, l'attrait d'un séjour agréable. Elle était belle et régulière; un ovale parfait en formait le circuit ; deux larges rues , se coupant dans le centre à angles droits, étaient terminées par des portes triomphales. Celle de Mars, déjà citée, celle de Cérès, la porte Basée ou Basilicaire ' , en sont encore aujourd'hui d'imposans vestiges.

Lorsque la surface des Gaules était en grande partie couverte de forêts et de marécages , déjà de grandes voies romaines liaient Reims, d'un côté avec Rome, de l'autre avec Trêves, résidence ordinaire des empereurs dans la Belgique. Ces communications durent favoriser le commerce et l'industrie. Cependant César avait remarqué chez ces peuples une certaine austérité de mœurs qui en éloignait les marchands.

de l'autre, ont été recommandés à tout l'intérêt du gouvernement par la Chambre de commerce et le Conseil municipal de la ville de Reims , comme source de prospérilé et d'abondance pour V agriculture, l'industrie et le commerce. Ils sont dus à M. Derodé-Gérusez, citoyen rémois, dont le zèle pour le bien public est aussi ingénieux quinfatigable.

Lors de la visite que le roi fit au Bazar de Reims , après le sacre, M. Derodé eut l'honneur de lui présenter son Mémoire sur la navigation. Sa Majesté daigna l'accueillir et ajouter que l'intérêt qu'elle portait à la ville de Reims lui ferait donner à ce projet une attention toute particulière.

' Ainsi nommée, parce qu'elle conduisait à plusieurs églises ou basiliques, situées hors de la ville.

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Les préfets romains y fixèrent leur demeure j ils 3placèrent une manufacture d'armes et un arsenal, y entretinrent une cour et des troupes. L'assemblée générale des provinces belges se tenait dans son enceinte, et comme ses habitans exerçaient beaucoup d'influence sur leurs voisins, les vainqueurs se plurent à l'orner; ils y construisirent des palais, des tbermes, des fontaines, un amphithéâtre. L'architecture, la sculpture, la peinture, la mosaïque, la numismatique, y multiplièrent leurs monumens , et sa splendeur primitive a surve'cu dans plusieurs de ses ruines. Reims étalait toute la magnificence du peuple-roi, lorsque Paris, renferme dans une île de la Seine , n'e'tail qu'ime position militaire, où s'e'levaient quelques cabanes eparses autour d'un fort.

Ainsi, plus importante et plus tôt importante que Lutèce , Pveims vit la première s'ouvrir dans son sein une académie et des lycées. Les éludes y fleurirent, et même avec un tel éclat , que la ville gauloise reçut le nom de nouvelle Athènes. Quand les barbares, se ruant les uns sur les autres, eurent renverse ses édifices et détruit les chefs-d'œuvre qui faisaient sa beauté, ils ne purent y étouffer le goût des lettres et des arts qui faisaient sa gloire; l'école romaine, plus forte que les invasions, continua d'y prospérer.

Après l'arrivée des Francs et leur conversion au christianisme la célébrité' litte'raire de Reims se soutint , quoique la direction des études eût change , et que là théologie fût à peu près la seule science qu'on enseignât dans ces écoles d'èvêques. A toutes les e'poques, des hommes distingues en sortirent ou y apportèrent le tribut de leurs lumières. Il suffit de citer un saint Rémi , orateur, poète et homme d'état, l'esprit le plus èlevè, le plus cultivé de son temps , et qui joignit aux vertus d'un grand saint les talens d'un grand homme; un Hincmar , versé dans toutes les doctrines , et l'oracle de l'administration comme l'ornement de l'épiscopat; un Foulques , zélé protecteur des sciences , et qui , prélat célèbre, ne dédaignait point de s'asseoir sur les bancs, pour honorer le savoir , enflammer l'émulation , et donner l'exemple de l'assiduité; un saint Bruno, dont l'éloquence touchait les cœurs, dont l'âme fut tendre comme celle du peintre chargé depuis de retracer son histoire' , qui, après avoir long-temps édifié l'église , mérita d'être appelé près de son chef pour l'éclairer ; un Gerbert , à qui l'Europe doit l'arithmétique d'Orient , initié par les Arabes dans les secrets de la physique, de la chimie, de la mécanique, et qui, dans un siècle de superstition , n'échappa au bûcher comme magicien , qu'en pla- ' Eiistache Le Sueur.

çant la tiare sur sa tête'. Le dirai-je dans un aussi grave sujet? pour que rien ne manquât à cette académie du moyen âge , le pouvoir y trouva des flatteurs , et Charlesle-Chauve reçut la dédicace d'un poëme latin, ayant pour titre, Eloge des chauves^.

Dans les temps modernes , Reims n'a point dëge'ne'rc de son ancienne re'putation ; elle a fourni son continrent d'hommes célèbres. L'érudition lui doit dom Mabillon , dom Ruinart; la science, Macquart, Pluche; la littérature, LeBalteux, Ve'lj^, Pouilly ^; le barreau,

' Il devint pape sous le nom de Silvestre lî. "^ De lande cahoruni , Ecloga. Tons les mots de ce poème singulier commencent par un C; en voici le premier vers,

Carmina, clarisonœ, calvis cantate camœnis.

L'auteur est Hugbald. Il disait sans doute au prince : Est-ce qu'on a des cheveux ? J'imagine que cet Hugbald aurait été plus à son aise sous Clodion-le-Clievelu , et que la parure naturelle de la tète humaine aurait trouvé en lui un panégyriste.

^ Membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres , versé dans toutes les sciences , le premier Français qui ait entendu Newton , et de qui Voltaire , logé chez lui et travaillant à sa tragédie de Catilina, disait, dans une lettre à d'Argental : « M. de Ponillv est peut-être l'homme de France qui a le plus vrai goût de l'antiquité ; il adore Cicéron et trouve que je ne l'ai pas mal peint^v Tous les amis des lettres ont apprécié la Théorie des seniimens agréables, modèle' de philosophie et de style. M. de Pouilly, nommé lieutenant de la ville de Reims, fut aussi un magistrat distingué, et, sous le rapport de l'administration, un des bienfaiteurs de sa patrie.

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Lingiiet , Tronsson du Coiidray; l'industrie manufacturière, Gobelin j les arts, Nanteuil; l'administration publique, un de ces hommes qui s'associent à la gloire des rois, le grand Coïbert. La ville qui a donne naissance à Colbert est quitte envers la patrie.

Les bienfaits du christianisme s'étaient re'pandus de bonne heure chez les Remois; l'ëvangile y fut apporté par saint Sixte, disciple de saint Pierre, et ordonne', diton , par cet apôtre. Les semences de l'apostolat fructiiièrent dans cette religieuse contrée. Bientôt les autels des druides y furent abattus; les temples du paganisme y devinrent le sanctuaire d'un culte plus pur, et les fondemens de l'église chrétienne s'y consolidèrent, cimentés par le sang des martyrs '.

Lorsque Clovis parut sur la scène , Paris avait reçu des accroissemens notables. Julien , qui était d'abord venu à Reims, avait ensuite préféré Lutèce ; il l'avait agrandie, embellie, et l'admirable position de cette dernière ville put faire prévoir ses destinées futures ; mais ce serait une erreur de croire qu'elle jouât alors le rôle d'une capitale. Elle ne prit ce rang que plus tard , à la fin du règne de Clovis , et elle ne le retint pas toujours " ;

' Entre autres saint jSicaise et sainte Eulrope , sa sœur. ^ Dans les partages qu'amenait le mode de succession en usage sous la première race, il arriva plusieurs fois que Paris n'appar--

Reims dut l'emporter long-temps comme métropole ; et si l'onction reçue par le premier roi chrétien fut réellement celle du sacre , comme on n'en peut pas douter ', Reims était digne d'être le théâtre de la première consécration royale. 11 suffisait d'ailleurs que Julien eût été élevé sur lehouclieret proclamé empereur dans Lutèce, pour que l'exaltation de Clovis dût se faire en un autre lieu. Le monarque nouvellement converti au christianisme devait repousser jusqu'à l'idée de s'autoriser d'un exemple donné par l'ennemi du Christ.

On a cru pouvoir avancer que Lutèce n'avait ouvert ses portes à Clovis qu'après qu'il eut quitté le culte des faux dieux, comme Paris, a-t-on ajouté, n'a ouvert depuis les siennes à Henri iv qu'après l'abjuration de ce prince. Le rapprochement est dépourvu d'exactitude. Clovis régnait depuis quinze ans, quand il embrassa le christianisme. Le moyen d'admettre qu'il ne soit pas entré dans Paris pendant tout ce temps! Les plus graves autorités établissent que Childéric, son père, s'était avancé jusqu'à la Loire , et que Clovis avait conservé

tint à aucun des frères qui régnaient ensemble, et fut comme une ville neutre par rapport aux royaumes séparés.

' On a prétendu à tort que Clovis n'avait reçu que l'onction du baptême ; il reçut trois onctions en même temps , celle du baptême , celle de la confirmation et celle du sacre : c'est ce qui résulte du testament de saint Rémi, dont voici les expressions:

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toutes les conquêtes de Cliilde'ric. D'ailleurs , quelle que pût être la répugnance des Gaulois à reconnaître un chef idolâtre, les faits prouvent qu'elle n'était pas invincible'.

Préparé à un nouveau culte par les douces leçons de Clotilde, engagé, jusqu'à un certain point, par les ménagemens même dont il avait usé envers le clergé de la Gaule, déterminé par la soudaine illumination d'un miracle, Clovis obéit sans doute, comme Henri iv, à la conviction de son esprit et à l'impulsion de son cœur : mais il est permis de croire que, comme Henri iv encore , il mesura les conséquences temporelles de sa conversion. Dans la situation où étaient les choses , la religion devait le servir bien mieux que les armes; l'influence des évêques était immense; leur autorité s'était augmentée de tout ce que l'autorité impériale avait perdu, et comme la nation devait à leurs efforts quelques restes d'indépendance, elle leur en savait gré; de là cette influence politique, dont le principe était juste, et dont les résultats furent bienfaisans. Nul entre ces prélats n'ayant plus de prépondérance que saint Rémi , c'était

Baptisai i Dono septifonnis spiritùs confinnoti Per ejus-

dem sancii spiritùs sacri chrismatis uncliovem ordinavi in regem.

* L'arianisme infeclanl alors presque toute la clirétîenté, les évêques aimaient mieux se soumettre à un rlief payen qu'à un rhcf arien.

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de lui surtout qu'il importait de se faire un partisan , ou plutôt, un appui. Son pouvoir n'était pas seulement l'effet de ses vertus et de ses lumières : il posse'dait de grandes richesses j ses domaines s'avançaient jusque dans les Vosges , et la province soumise à son autorite' pastorale s'étendait depuis Soissons jusqu'à Trêves; c'està-dire qu'il devait la haute considération dont il jouissait à tout ce qui contrihue à la fonder parmi les hommes. En recevant l'onction des mains de saint Rémi, le roi des Francs faisait tourner au profit de sa couronne tous ces avantages j il désarmait des peuples nombreux, et, d'ennemis plus ou moins exalte's par le fanatisme , il se faisait de fidèles sujets.

Humainement parlant, Henri iv fit un semblable calcul par rapport à la Ligue, et voilà sans doute, en y ajoutant la bravoure personnelle , le seul rapprochement possible entre les deux monarques; place's dans des circonstances analogues, ils se déterminèrent de même par les mêmes motifs; c'étaient deux grands rois.

L'ëvêque , de son côte , voyait , dans cet événement , l'heureux gage d'une tranquillité' durable. Choisi par le ciel pour être l'instrument d'une grande conquête religieuse , il devenait l'apôtre de la France , comme saint Denis avait e'té celui de la Gaule'. Reims, sa pa-

' On peut s'étonner de ce que dans des temps où la plupart

trie', allait être la cité royale, la cité sainte , et ses successeurs clans l'e'piscopat hériteraient de ses propres honneurs'. L'œuvre commencée par la religion, achevée par la politique, fut affermie par des stipulations

des rues de Paris recevaient des noms de saints, celui de saint Rémi n'ait été donné à aucune d'elles. Peut-être serait-il permis de désirer qu'une des nombreuses églises qui s'élèvent dans la capitale par la sollicitude de M. le comte de Chabrol , préfet de la Seine, fût dédiée à rapôtre de la France. Sainte Geneviève avait une chapelle à Reims.

' 11 était né à Cerny, bourg situé près de Laon et peu éloigné de Reims ; mais il fut élevé dans cette dernière ville , dont il devint le patron. Bossue dit qu'il fut suscité pour convertir la France.

' Les titres de Primat de la Gaule Belgique , de Légat-né du Saint Siège, de Premier pair de France, furent attachés à l'archevêché de Reims par la reconnaissance royale et pontificale. Au commencement de la troisième race, l'archevêque, d'abord comte, puis duc de Reims, joignit souvent à toutes ces qualités celle de Chancelier du royaume. Un siège épiscopal investi de tant d'éclat devait être le partage des premières familles françaises. Il fut en effet rempli par les plus grands personnages; les Chàlillon, les Courlenay, les La Roche-Aymon, les Périgord , l'occupèrent, et plusieurs princes du sang rojal furent archevêques de Reims. Humbert il , dernier dauphin de Viennois , après avoir cédé le Dauphiné à la France et embrassé l'état ecclésiastique, fut nommé à celte primatie. Le diocèse de Reims vit souvent ses chefs revêtus de la pourpre romaine. L'archevêque-seigneur exerça toujours une grande autorité dans la ville , quelquefois en opposition avec les bourgeois et à leur préjudice, plus souvent d'accord avec eux et à leur avantage. Le siège de Reims est actuellement occupé par S. Em. le cardinal de Latil , pair de France , grand cordon de l'ordre du Saint— Esprit.

(le liberté : on convint qne les Rémois conserveraient leurs lois, coutumes, franchises et privilèges. Le traite' fut signe' à Reims dans le palais de Jovin, lieutenant de Julien , et l'un des plus illustres membres de cette cite ' .

Le ciel ayant manifeste son assentiment aux actes de la terre par le don miraculeux de la sainte ampoule, la possession seule de cette relique devait attacher pour toujours à la ville de Reims le privilège de sacrer les rois. Mais comme beaucoup de personnes, même trèsrehgieuses, n'admettent pas le miracle% il vaut mieux appuyer la prérogative de Reims sur une base incontestable, incontestée, sur la conversion même de Clovis, sur son baptême , sur la triple onction qu'il y reçut.

En tout e'iat de cause, l'exercice régulier de cette prérogative était subordonné à la régularité de la succession au trône. Sous la première race, et tant que l'héritage du royaume se divisa entre plusieurs frères, ces princes furent inaugurés, les uns dans leurs propres

' Jovîn s^était signalé par d'importantes victoires , qui l'avaient fait élever à la dignité de consul. Devenu chrétien, il demeura constamment fidèle à son empereur apostat. On voyait autrefois son tombeau dans l'église de Saint-Nicaise. Ce monument, remarquable par un bas-relief qui représente une chasse, sculpture antique, mais sans beauté, est aujourd'hui dans la cathédrale.

* Les détails relatifs à la cérémonie de l'onction donneront lieu d'exposer les diverses opinions sur la sainte ampoule.

domaines , les autres dans la ville de Reims , alors une des deux capitales de l'Austrasie. Pendant la durée de la seconde race, cinq rois seulement furent sacres à Reims*. Les divers titres accumule's sur la tête de Charlemagne et de ses descendans firent re'pe'ter la cérémonie en divers lieux. Soissons, Laon , Noyon, Compiègne, Metz, Orléans, Sens , Trojes, l'abbaye de Saint-Denis, celle de Ferrières, en furent indistinctement le the'âtre durant l'une et l'autre dynastie. Rome elle-même vit dans ses murs trois monarques Carlovingiens sacre's et couronnes par le pape\

Ainsi, à la fm de la seconde race, la célébration du couronnement à Reims, quoique rcgarde'e comme une dévotion louable, quoique plus solennelle en cette métropole que partout ailleurs, n'était pas encore passée en usage invariable. Le sacre ne prend réellement sa forme et son caractère que sous la troisième race, quand la succession de mâle en mâle , par ordre de primogéniture , et la représentation à l'infini ne laissent plus aucune e'quivoque dans l'exercice de l'hérédité. C'est alors

' Pépin, Louis-le-Débonnaire , Cliarles-le-Simple, Lolhaire et Louis V. On croit que les autres rois de cette lignée , non sacrés à Reims, l'ont été par l'arclievèque de Reims, dans une des villes de la province ecclésiastique.

^ Charlemagne , Louis-le-Débonnaire , comme roi d'Aquil:nne , et Charles-le-Chauve.

qu'il devient une attribution constante de la ville de Reims'. Tous les rois Capétiens y furent sacre's, excepte Louis-le-Gros et Henri iv , deux exceptions qui , comme on va le voir, et comme on sait qu'il arrive toujours , confirment la règle.

A Favënement de Louis-le-Gros , cette ville était divisée en deux partis sur le choix de son archevêque, et le pape Pascal , pour trancher le différent , avait excommunie l'église de Reims. Le roi se trouvait près de Bourges; il fallait traverser un pays couvert de soldats armes , qui n'étaient pas dans ses intérêts , et d'ailleurs, Reims était en proie à une épidémie. Cependant le couronnement ne pouvait être diffère' sans danger pour l'état; il eut lieu à Orléans par les mains de l'archevêque de Sens. Mais deux de'pute's re'mois vinrent protester contre l'atteinte portée à la prérogative de leur église^ et s'e'tayant de plusieurs bulles, ils déclarèrent que la nécessite présente ne devait pas tirer à conséquence ni prëjudicier pour l'avenir.

Après l'abjuration de Henri iv , Reims était au pou-

' En cas de vacance du siège ou d'empêchement personnel, la cérémonie était célébrée par l'évêqne de Soissons, premier suffragant. Deux fois seulement, pendant toute la durée de la troisième race, au sacre de Renri m et à celui de Louis Xïll , cet usage ne fut pas observé ; mais les évèques do Soissons protestèrent.

voir des rebelles, et cette fois , l'inanguration était encore pins urgente. La religion servant de prétexte à la guerre, il importait que le sacre du monarque mît le sceau à sa nouvelle profession de foi. La cérémonie fiu célébrée à Chartres par l'évêque diocésain. Mais le pape réprimanda le prélat pour avoir enfreint par cet acte les décisions du Saint Siège.

Dans ces deux circonstances, on examina les titres. La bulle d'Hormisdas , qui attachait au siège de Reims le droit de sacrer les rois ' , et les différentes bulles confirmatives de la première furent discutées. On reconnut qu'il appartenait au Saint Siège d'intervenir en tout ce qui concerne le rituel; il s agissait d'une onction sacrée; l'autorité pontificale devait par conséquent régler le cérémonial ecclésiastique et la liturgie; mais ces points convenus, on contesta pour le reste. On soutint que le lieu du couronnement était étranger à la cour de Rome , aussi bien que la formule du serment royal dans ce qui intéresse la monarchie; que toute église métropolitaine était propre à la pompe du sacre ; que tout prélat pouvant conférer l'ordination , pouvait sacrer; qu'il suffisait que le lieu fût déterminé et l'évcque délégué par

' Ce pape envoya à saiut Reini, eu même temps que cette huile, un bâton qui indiquait la priraatie , et que Ton conservait à Reims, dans le trésor de Tabbave de Saint-Remi.

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le prince. Telle avait ëtë en substance l'opinion d'Yves de Chartres, contemporain de Louis-le-Gros , qui jouissait, comme théologien, d'une grande réputation de science. De fait, ces distinctions ne touchaient en rien au privilège de Reims , consenti par les e'vêques de France et par la France entière '. Mais la question soulevée , agitée , avait son utilité , puisqu'elle éclairait sur les limites respectives des deux puissances, et que la de'termination de ces limites devait prévenir les conflits. C'est presque toujours la confusion des idées qui introduit celle des pouvoirs.

Quand on se livre à des recherches sur l'origine du sacre, on rencontre beaucoup de lacunes ou de mutilations dans les chroniques , et , par conséquent, beau-

' Voici comment l'écrivain, qui, sans contredit, a le plus approfondi cette matière, le savant Marlot, si religieux et même ultramontain, s'exprime sur l'intervention pontificale : « Nos rois sont élevés par la dignité de l'onction en un état qui n'est pas purement laïque, dont l'excellence semble désirer, en quelque manière , la présence du chef de l'Eglise ; lequel , ne pouvant se trouver toujours en personne, comme il a fait quelquefois, a créé, du consentement du roi, l'archevêque de Reims son vicaire et légat en France pour l'accomplir. » Cette circonspection de langage fait assez voir le fond de la pensée : Marlot n'était pas bien sur que le Saint Siège eût droit d'intervenir dans le choix du lieu et dans la désignation du prélat pour la cérémonie du sacre ; il était du moins persuadé que le pape ne pouvait rien à cet égard sans le consentement du roi.

coup d'obscurité ou d'incertitude dans les faits. Ce qu'il y a de certain, c'est que les premiers Carlovingiens , sacres par le pape , conservent devant lui l'attitude qui sied à la puissance temporelle ', tandis que les premiers Capétiens, sacre's par un archevêque, affectent de lui laisser toutes les marques de la suprématie. Abstraction faite des considérations hiérarchiques ou religieuses, la différence s'explique par les inte'rêts humains. Conquérans heureux , les Carlovingiens commandaient par la force; politiques habiles, les Capétiens gagnaient des appuis par l'adresse. Quand on observe la situation de Charlemagne et celle de Léon m , on voit que le pape avait besoin de l'empereur; quand on compare la position de Hugues Capet et celle d'Adalbéron , on reconnaît que l'archevêque était utile au monarque. L'église avait reçu de Charlemagne et de son père d'immenses services; au contraire, le clergé en avait rendu d'immenses à Hugues Capet et à ses successeurs. La posture change avec le rôle de bienfaiteur ou d'obligé; elle devient le signe du bienfait ou de la reconnaissance.

Ce qu'il y a encore de certain , c'est que le sacre n'est pas un , si je puis m'exprimer ainsi , tant que le royaume

' On sait que Charlemagne, présent au sacre de Louis-le-Dé bonnairc, son fils, lui ordonna de se couronner de ses propres mains, quoique lui-même eiil été, à ce qu'il paraît, couronne par les mains du pape.

est travaille par les ambitions féodales, et que la jalousie inquiète des seigneurs puissans paraît rendre problématique ou vacillante l'unitë de l'ëtat. Les premiers Capétiens crurent devoir faire sacrer de leur vivant l'héritier présomptif du trône, ainsi que les empereurs romains associaient leur successeur à l'empire'; c'était comme un roi désigne par précaution, offert d'avance aux hommages du peuple par une ce'rëmonie démonstrative de la personne'. Le sacre se renouvelait à l'avénement, au mariage; il avait lieu pour les provinces du nord, pour celles du midi; on semblait craindre qu'une seule inauguration ne suffit pas, qu'elle ne fût pas assez solennelle, et, par une de ces contradictions si ordinaires à l'esprit humain, on la rendait moins solennelle en la multipliant.

Ainsi, l'on pourrait dire que les circonstances du sacre, lurent, jusqu'à certain point, un indice de stabilité. A mesure que le royaume s'affermit par la concentration du pouvoir royal, l'acte extérieur acquiert plus d'autorité; il se répète moins; il n'a plus lieu qu'une fois, quand la monarchie est invariable.

* Sous le titre de César.

* Hugues Capet s'associa Robert; Rohert , Henri; Henri, Pliilippe 1"; Louis-le-Gros désigna Louis-le-Jeune, et celui-cî Philippe-Auguste. Là s'arrête l'association ou la désignation.

Louis-le- Jeune avait e'ie couronne par le pape Innocent II , alors en France pour un concile. L'appareil extraordinaire de'veloppé dans celte occasion ' avait fait une impression profonde sur ce prince religieux, osons le dire, trop religieux, puisqu'il consentit à répudier Eléonore de Guyenne , et qu'il entreprit les Croisades. Vivement e'mu par cette pompe, et regardant le sacre comme un acte constitutif de la monarchie, il voulut de'terminer Ini-mênie le cérémonial pour l'inauguralion de Philippe-Auguste, son fils^ il le régla par une charte, et décida que le sacre aurait toujours lieu à Reims'. Le sacre eut dès lors toute sa solennité. Néanmoins, Philippe, à son avènement, fut de nouveau couronné à Saint-Denis, avec son épouse j mais c'est la dernière fois que le couronnement se répète pour le même prince. On cite, ."i l'occasion de ce renouvellement, un fait qui, tout frivole qu'il est, mé-

' Il V avait treize archevêques, deux cent soixante-trois évêques , un nombre plus considérable d'abbés , de prêtres , de moines, tous les pairs du royaume et la plus grande noblesse de France.

' Cette charte fut enregistrée à la Chambre des Comptes de Paris. De ce moment , la métropole de Reims est légalement investie de sa prérogative •, elle l'était déjà moralement par le respect qui s'attache à tout ce qui est ancien ; elle l'était religieusement par la possession de la sainte ampoule et comme berceau de la foi chrétienne.

rite d'être remarque, parce qu'il caractérise le siècle. Un officier du roi , charge' de commander le silence, et arme' d'une longue baguette pour l'exercice de ses fonctions, heurta trois lampes avec cette baguette, et les brisa; l'huile s'en répandit sur la tête du roi et sur celle de la reine. L'assemblée interpréta favorablement cette onction accidentelle, et l'éclat aventureux du règne de Philippe- Auguste sembla vérifier le présage.

A partir de cette époque , le sacre est tout à fait semblable à la confirmation et à l'ordination ;. c'est , en quelque sorte, un sacrement qui imprime caractère. Par une vertu pareille à celle des deux autres, source et symbole comme eux de grâces surnaturelles , ce sacrement communique au souverain le surcroît de force morale si nécessaire au maniement d'un grand état '. Le lieu où la religion confère ce signe à la fois sensible et mystérieux, est regardé comme un lieu auguste; si le

^ Voici comment Charles x s'exprimait, le lendemain de son sacre , dans sa lettre à M?'^. l'archevêque de Paris : n Depuis qu'il a plu à la divine providence de m'appeler au trône de mes pères, j'ai senti que c'était du ciel surtout que devait me venir le secours dont j'ai besoin pour porter dignement le poids de la royauté. Aussi, connaissant toute fimportance de l'auguste cérémonie de mon sacre , j'ai souhaité vivement qu'il me fût possible de recevoir bientôt , avec l'onction sainte , les abondantes bénédictions qui y sont attachées. Ce vœu de mon cœur egt enfin rempli. »

pape visite le roi de France, c'est à Reims que le pontife est reçu par le monarque: la ville de Reims obtient la vénération de tout un peuple , et la pre'rogalive d'une cite' devient un inte'rêt national.

Bien plus, une sorte de superstition publique n'attache l'idée de dure'e qu'au règne dont la sainte ampoule de Reims a consacre' les pre'mices. Un roi d'Angleterre se fait sacrer et couronner roi de France à Paris ', tristes représailles du couronnement d'un roi de France à Londres comme roi d'Angleterre \ Des e'vêques , des gentilshommes ne rougissent pas d'assister à cette cérémonie j la fidélité souffre, mais elle ne désespère pas ; à ses jeux, l'onction de Paris ne peut remplacer celle de Reims. De nos jours , le successeur de saint Pierre traverse en vain les Alpes, et se rend à Paris pour imprimer le sceau de la religion à l'usurpation la mieux consommée; la confiance n'est pas détruite chez les vrais amis de la légitimité'; il suffit à quelques Français que l'intronisation solennelle de Napoléon n'ait pas eu lieu à Reims , pour qu'à leurs jeux son trône menace ruine. Tant est grand le respect attache à la cérémonie du sacre , et à l'onction par l'huile céleste^ !

' Henri VI.

' Louis VIII.

' Louis XVIII , que l'histoire a déjà mis au nombre des sages

Une telle manière de voir ainsi conservée , ainsi propagée , n'est plus seulement une opinion de l'esprit ; elle passe dans l'âme; elle devient un sentiment qui se grave au fond des cœurs et y exalte l'héroïsme; deux fois elle fut le salut de la monarchie française.

Lorsque Edouard, roi d'Angleterre, eut de'barquë à Calais avec une puissante arme'e pour se faire proclamer roi de France, au mépris de la loi salique% il se porta devant Reims , dans l'espérance de s'y faire couronner , et de donner un appui religieux à ses prétentions politiques. Cent millehommes investissent la place ; l'attaque est furieuse, mais elle est inutile. Edouard, après une perte considérable, est contraint de lever le siège. Tel est l'effet de la religion monarchique. Reims est la ville du sacre; l'étranger veut s'en rendre maître dans la vue d'y légitimer, par une onction usurpée, un titre illégitime: c'en est assez; la ville du sacre est imprenable ; la sainte ampoule est, si je puis employer ici cette excouronnés, répondait, dit-on, en ce sens aux personnes admises dans son intimité, qui le pressaient de se faire sacrer à Paris. Quand certains préjugés ont pris racine dans l'opinion des peuples, ils ressemblent aux croyances religieuses : une philosophie superficielle peut les tourner en raillerie ; une philosophie profonde les respecte et même les entretient.

' Il se moquait de cette loi. L'impôt sur le sel s'étant établi sous Philippe de Valois , Edouard appelait ce monarque , par dérision , Vauteur de la loi salique.

pression, le palladium de la France. De nos jours , les vastes espe'rances du conquérant le plus heureux furent ainsi déconcertées par une simple croyance populaire , et la vierge du Kremlin protégea la Russie contre toutes les forces de l'Europe.

Un enthousiasme pareil animait la sainte amazone de Donremj. Elle pari au milieu des hivers ; des bords de la Meuse, elle vole aux rives de la Loire; elle s'annonce de part du Roi du ciel. On la croit en démence; on na cure d'elle , ni de ses paroles ; on la rebute même j elle persiste. Pendant trois jours , on délibère si elle sera reçue. Quo7i ne tienne pas tant et de si loTigs conseils ; je ne durerai quun an, dit- elle; employons bien le temps. Admise enfin , elle se présente avec humilité , comme une pauure petite hergerette , et parle ainsi: Gentil Dauphin, j'ai nom Jeanne la Pucelle ; le Roi du ciel m' a envoyée pour vous secourir; s'il vous plaist me donner gents de guerre , par grâce divine et force d'armes , je ferai lever le siège d' Orléans , et vous mènerai sacrer à Reims , malgré vos ennemis. Ce qu'elle a dit, elle le fait. Déjà Orléans est délivrée; mais comment gagner Reims? Quatre-vingts lieues, mille périls, mille obstacles séparent les deux villes; les troupes sont peu nombreuses , elles sont découragées j les vivres et l'argent manquent. Que ne peut la foi exaltée par l'amour

de la patrie? Ne'e sur les terres de saint Rémi ', Jeanne a suce' avec le lait la croyance à la sainte ampoule. Charles n'a pas reçu ronction divine; pour Jeanne, point de roi sans l'onction divine; de là, les succès de l'e'tranger ; de là, nos désastres ; il faut que Charles soit sacre' à Reims. Voilà tout le raisonnement de l'he'roïne, car elle ne sait ni A ni B ; mais ici l'inslincl est plus puissant que la science. Persuadée, elle persuade; que dis-je? elle enflamme de son ardeur toute une armée. Les soldats abattus se relèvent triomphans. Ce n'est plus qu'un cri : Reims ! Reims ! Que Charles soit sacré à Reims ! On part; Jeanne s'avance à la tête; une jeune paysanne sans expérience commande à de vieux capitaines; un pouvoir irrésistible semble tout entraîner; et tandis que l'Anglais reste immobile d'étonnement, muet de terreur, la marche des Français n'est qu'une suite de triomphes. Aussi simple, aussi touchante , elle est peut-être encore plus sublime que la vierge de Nanterre , cette seconde Geneviève , cette autre libératrice de la France, lorsque, baisant les pieds du monarque, elle lui dit, les larmes aux yeux : Gentil roj "", or est exécuté le plaisir de

^ La preuve en est dans le nom même du village.

* Jeanne a salué Charles à Chinon par le titre de Dauphin ; à Reims , elle le salue par celui de roi. Ce prince , avant son sacre , était appelé par ses ennemis , roi de Bourges.

Dieu qui voulait que vinssiez à Reims recevoir' votre digne sacre, pour montrer que vous êtes vrai roy et celui auquel le royaume doit appartenir \

La prérogative de Reims est bien acquise à cette métropole, puisque deux fois elle a sauvé la France. La ville sainte devait être aussi la cité fidèle. On a vu ses plus notables habitans, se montrant religieux dans le paroxysme du délire sacrilège, exposer leur vie pour recueillir quelques parcelles , pour sauver quelques débris d'une relique précieuse , qu'ils ne pouvaient soustraire à sa double proscription '. On a vu tous ses ha-

' Jeanne d'Arc fut choisie pour présenter à Charles vu les clefs de la ville de Reims. Pendant le sacre , elle se tint debout près de l'autel , son étendard à la main. On la voit représentée ainsi sur une tapisserie qui figure l'entrée royale ; monument curieux, dont il n'existe plus que quelques débris dans l'église métropolitaine. Dans son procès, interrogée pourquoi elle avait assisté au couronnement avec sa bannière , elle fit cette belle réponse : « Il est juste que qui a eu part au travail en ait à Vhonneur. » On montre encore aujourd'hui à Reims la maison qu'elle habitait avec son père pendant les fêtes du sacre. Je connais beaucoup de tableaux dont Jeanne d'Arc est le sujet : dans aucun elle ne m'a paru plus noble, plus expressive et plus vraie, que dans celui où elle a été peinte pleurant sur son drapeau dans sa prison. Celte composition de chevalet , qui faisait partie du dernier salon , mais qui n'y a été vue que peu de jours avant la clôture et défavorablement exposée, est l'ouvrage de M. Crignier, disciple de M. David et de M. Gros, jeune artiste de talent, fidèle aux doctrines classiques.

' Voir plus loin les détails sur la sainte ampoule.

4o SACRE DE CHARLES X,

bilans jurer à un roi malheureux de s'ensevelir sous les ruines de leur ville , plutôt que de trahir la cause du fils de saint Louis ' , les hommes courir aux armes- pour sa défense, les femmes sacrifier leurs bijoux pour sa rançon \ N'accusons point les Re'mois de s'être de'clarës pour la Ligue. Louis , duc de Guise , e'tait alors leur archevêque, et ce prélat, abusant d'un pouvoir presque sans bornes, fit, maigre eux, entrer dans leurs murs les troupes du duc de Mayenne. Les Re'mois ne furent pas te'moins du sacre de Henri iv , et par là ils furent trop punis d'une faute qui n'e'tait pas la leur , d'une faute contre laquelle un Antoine Fremyn, un Eustache de la Salle, avaient héroïquement protesté au nom de leurs concitoyens. Mais à peine Guise a-t-il fait sa soumission , à peine les Rémois sont-ils libres , qu'ils demandent et obtiennent la faveur de démolir le château qui fut occupé par les troupes rebelles. Aussitôt la population tout entière, hommes, femmes, enfans,

' Le roi Jean. Ce fait n'est pourtant pas historiquement établi ; mais le dévouement des Rémois rend le serment très-probable. Aussi un peintre de Reims, M. Liénard-Naveau, en a fait le sujet d'un tableau qu'on voit à rhôtel-de-ville.

' Lorsque ce roi sortit de sa prison de Londres, une députation de Reims lui présenta dans quatre coupes d'argent dix-huit cents royaux d'or (ig4275 francs de notre monnoie). Déjà cette ville avait envoyé vingt mille écus pour la délivrance du monarquç captif.

vieillards , vole à la forteresse ; les citoyens de toutes les classes mettent la main à l'œuvre j la citadelle de la Ligne a disparu'. A la restauration, Reims fut heureuse d'être une des premières, entre les cite's françaises, à rouvrir ses portes aux Bourbons, ses bienfaiteurs; elle les avait toujours rappelés par sa reconnaissance.

A tant de titres se joignent les convenances de localité'. Spacieuse, régulière, bien percée, ornëe de plusieurs places, dont la principale offre un grand monument de statuaire % possédant un magnifique hôtel-deville récemment achevé' et qui renferme une grande bibliothèque , decore'e de somptueux édifices publics et de belles habitations privées, vivifiée el assainie par de nombreuses fontaines qu'elle doit à la libéralité' patriotique d'un de ses citoyens % industrieuse, commerçante et riche, Reims offre au voyageur un séjour agréable :

' L'élan spontané de la population rémoise eut lieu le jour de l'Assomption iSqS. Ajoutons que cette forteresse était odieuse au peuple , parce que le despotisme archiépiscopal y avait renfermé à différentes époques plusieurs citoyens.

' La statue en bronze de Louis xv debout est de M. Cartelier, qui a restauré le monument; les deux figures allégoriques du piédestal sont de Pigale. Deux côtés de la place Royale restent encore à bâtir.

^ Le chanoine Godinot.

si ce n'est plus le luxe un peu se'vère de la magnificence romaine, c'est tout le charme de l'ele'gance française. L'étranger y trouve un accueil obligeant et cordial. A l'e'poque du sacre , les Re'mois reçoivent toute la France, et ces traditions dliospitalite sont un patrimoine qui leur est cher. Je les ai vus parer leurs maisons avec une recherche empressée, et quitter leurs appartemens pour en faire honneur à leurs hôtes. Ainsi, Rome moderne accueille les pèlerins de toute la chrétienté , quand un jubile s'ouvre dans ses murs.

Il n'est pas jusqu'à la distance de Paris qui n'ait sa convenance; pas assez grande pour que l'élite de la capitale ne puisse se rendre aisément à Reims , trop grande pour que la foule des prolétaires s'y porte. Une route superbe y conduit, plantée d'arbres, pavée dans toute sa longueur, riche en points de vue, et qui traverse une contrée remplie de souvenirs historiques.

J'ai visité Reims dans mon enfance ; il me semble voir encore ses flèches et ses tours , de toutes parts élancées dans les airs , lui donner l'aspect d'une ville orientale. Aujourd'hui, le majestueux couronnement de la cathédrale, la campanllle de l'hôtel-de-ville, le clocher de Saint- Jacques , surmonté de sa coupole octogone , les deux pointes du portail de Saint-Remi , sont

à peu près les seules sommite's qu'elle prësenle ' ; mais sa physionomie plus grave a quelque chose de plus analogue à nos mœurs actuelles. Néanmoins, elle rit de loin au voyageur. De grands arbres dessinent dans la plaine les méandres de la Vcsle. La basilique de IVotre- Dame se profde sur le ciel; elle se montre et disparait à plusieurs reprises , par l'effet des plis nombreux qu'affecte le terrain d'alentour, jusqu'à ce qu'elle s'élève enfin sur la lorêt de la Promenade , comme un temple égyptien dans une oasis de verduie.

Le 29 mai , entre le printemps et l'ëtë, la vëgëlalion est dans toute sa force , sans avoir encore rien perdu de sa fraîcheur; l'orme tardif, ornement du sol rémois, a développe toute sa parure; le tilleul odorant exhale déjà le doux parfum de ses fleurs, et, si vous exceptez les branches que l'enthousiasme d'un peuple a détachées de leur tige pour joncher le chemin de son roi , ou pour improviser des arcs de triomphe sur son passage, pas une feuille ne manque aux arbres. C'est la plus brillante époque de l'année. La pompe de la nature fait valoir celle des arts , et leur splendeur emprunte d'un jour serein un nouvel éclat, qui dispose

■ L'église de Sainl-Nicaîse, avec ses deux tours égales et terminées en pyramides, a été démolie; le vandalisme a transformé en une carrière de pierres un chef-d'œuvre d'architecture.

les âmes à l'allégresse. Pour qu'une fête si sainte, si imposante, si nationale, eût tout son appareil, le ciel devait un beau jour à la terre.

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