‹ Histoire du sacre de Charles X, dans ses rapports avec les beaux-arts et les libertés publiques de la FranceChapitre 5 sur 32 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Origine du sacre; ses effets.

L'origine du sacre des rois se confond avec celle de la monarchie. Cette institution , toute religieuse dans son principe, a eu dans ses effets une grande importance politique. On y voit une limitation primitive à la toute -puissance d'un seul homme. C'est dans les cieux que la religion pose des bornes à un pouvoir qui n'en connaît plus sur la terre.

Ouvrons la Bible, le plus ancien et le plus vénérable monument de l'iiistoire. Au temps des patriarches, le gouvernement des Hébreux n'est que celui de la famille; l'affection paternelle y est une garantie suffisante contre l'excès de la domination. Lorsque après la sortie d'Egjpte, les Israélites s'organisent en corps de peuple, leur chef, leur législateur, leur souverain

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est Dieu lui-mêmej et , comme sous cette théocratie, tout émane du ciel, le pouvoir, incapable défaillir, n'a pas besoin de contre-poids. L'autorité passe aux Juges; mais elle ne réside que temporairement entre leurs mains; dès lors, l'abus n'est point à craindre; l'élection libre en est le préservatif ou le remède. Jusque là, le dépositaire de la puissance n'est pas inauguré par la religion; le sacre est inconnu , parce qu'il est inutile.

Mais lorsque les Hébreux ont demandé un roi , et quand les anciens d'Israël ont déclaré que le peuple, malgré les représentations divines , persiste dans son désir, le Seigneur désigne ce roi au prophète Samuel , et le serviteur de Dieu répand Thuile mystérieuse sur la tête de Saiil. Si cette oilction , auparavant réservée pour le grand-prêtre seul, imprime au monarque un caractère de sainteté et d'inviolabilité, elle lui rappelle eu même temps que toute puissance vient d'en haut, et qu'il doit compte à Dieu de la sienne. La consécration l'avertit que l'autorité royale reconnaît elle-même une suprématie; le pouvoir absolu ne fait que de naître , et il trouve dans la religion un modérateur.

11 n'y a pas de nation policée qui n'ait établi des rites particuliers pour le couronnement de ses princes. Mais cette solennité, différente dans la forme, suivant la diversité des lieux , est partout la même au fond , par-

tout instituée pour montrer au peuple l'excellence de ses rois, et pour montrer aux rois la limite de leur puissance. C'est toujours un souvenir du mode électif et du pacte héréditaire , un renouvellement de l'alliance entre le souverain et ses sujets , un serment de maintenir et de transmettre intact le dépôt des franchises et des libertés publiques ; la religion est partout appelée en garantie de ce serment , et , comme sur le char du consul romain , c'est toujours une leçon placée à côté d'un triomphe.

Ici , on revêt le prince des ornemens qui furent portés par son plus vertueux prédécesseur. Là , on le conduit du lieu des sépultures au trône, ou du trône au lieu des sépultures, afin qu'au comble des grandeurs humaines, il soit frappé de leurnéant. Tantôt, pasteur d'hommes , il s'achemine avec le sarreau et la houlette d'un berger, qu'il échange au pied des autels contre le sceptre et la pourpre. Tantôt , pour le prémunir contre les délices de la cour , on l'élève sur un feutre grossier, et on lui présente dans le creux d'un chapeau une onde puisée à la fontaine. Ailleurs , il ne prend le titre de roi qu'après trois invitations successives et sur trois refus, comme s'il ne devait céder qu'à la contrainte , en acceptant une magistrature si redoutable. L'empire que régissent les lois du sage Confucius ne pouvait manquer

d'offrir un symbole expressif; à la Chine, le champ impérial touche au temple de l'inauguration ; le monarque , à peine couronne, saisit la charrue, ouvre un sillon et l'ensemence, moins pour honorer la plus noble des professions, que pour témoigner qu'il en connaît les labeurs. Dans l'ancienne Perse, le mage offrait au nouveau roi un breuvage de lait et de vinaigre mélanges dans une coupe, puis un gâteau où le miel savoureux de la figue e'iait pe'lri avec les sucs amers du tërëbinthe; emblème qui faisait ressortir les charges de la royauté' bien plus que ses prérogatives, et qui prouve qu'en tout temps, les amertumes du pouvoir l'ont emporté sur ses douceurs.

Le souverain qui , par la forme de son e'ie'vation et la nature de sa puissance, doit être le plus en garde contre l'enivrement des grandeurs, le pape lui-même, n'est pas affranchi de la leçon symbolique. Dès qu'il s'est place sur le trône pontifical , on brûle devant lui , à trois reprises, un flocon d'ëloupe, et on lui répète autant de fois ces paroles : Ainsi passe la gloire du monde.

En France, avant Clovis ' et au commencement de

' Clovis, ou Kloçîs , on Chlovis , d'après le nom latin Chlodo— vens , des anciennes chroniques. Par la suppression de l'aspiration Ch , dont on trouve tant d'exemples, ou par le retranche-

son règne, le droit, celait la force; la loi, la volonté du maître. Que pouvaient sur l'esprit du prince les ministres d'un culle sanguinaiie, aussi féroces que leur divinité? Mais vivement frappe du miracle de Tolbiac, Clovis a reconnu l'arbitre des combats; c'est au Dieu des armées qu'il doit son triomphe. Ce Dieu est celui que Clotilde adore; le Dieu de Clolilde est devenu le sien ; l'huile sainte a coule sur le front de Clovis , purifie par les eaux du baptême '; le fier Sicambre a fléchi le genou; la religion, avec sa mâle éloquence, lui a dit que les rois de la terre ont un roi dans le ciel%

Clovis cède à l'ascendant suprême de la religion j mais trop façonne à la violence pour subjuguer entièrement ses passions vindicatives , il se fait du moins un mérite de glorifier l'humble vertu. Le chef d'une nation belliqueuse a senti quelque chose de touchant et de sublime dans une simple villageoise. C'est Geneviève de INanlerre. Les Parisiens, épuises par un long sie'ge,

ment de riniiiale K , lettre superflue par rapport au nom, puisque chez les Francs elle désignait l'autorité royale, on a eu Loi'is , et enfin Louis. Ainsi le nom de Louis , que nos rois ont le plus souvent porté, n'est réellement autre que celui de Clovis. ' Ce roi fut baptisé à Reims par saint Rémi, en ^Q^- ' Humiliez-vous , Sicamhre.; hi-iilez ceijue vous avez adoré ; adorez ce que vous avez brûlé : telles furent les paroles du préîat chrétien. Le roi franc dut être un peu étourdi par ce langage auquel ses druides n'avaient pas accoutumé son oreille.

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allaient succomber à la famine; Geneviève les a nourris; héroïne sous la bure, elle a soutenu, exalte leur courage; elle les a forces de vaincre. Le ciel a comble de ses grâces la vierge modeste. Le prodige de la liqueur divine n'a fait que se renouveler pour l'onction des rois; un miracle pareil avait eu lieu pour le soulagement des pauvres malades , et Geneviève est dépositaire d'une autre sainte ampoule, où la souffrance a mis son espoir '. Clovis le sait, sa déférence redouble; il fait asseoir Geneviève à sa table, lui réservant déjà d'autres honneurs '^ : la gardienne d'un troupeau va devenir la patronne d'un royaume.

L'histoire est parfois admirable dans la manière dont elle nuance la justice qu'elle distribue aux souverains. En arrêtant le torrent des Huns déborde sur la France naissante , Mérovée a conquis le privilège de donner son nom à la première race de nos rois. Mais en plaçant le christianisme sur le trône des Francs , Clovis a rendu

' C'était une tradition généralement admise alors, qu'un ange avait apporté à sainte Geneviève une fiole remplie d'une Imile miraculeuse, et que les malades frottés de ce baume céleste étaient guéris.

' Clovis recueillit ses reliques, et fit bâtir pour elle, sous l'invocation des deux premiers apôtres , saint Pierre et saint Paul , l'église qui depuis a pris le nom de Sainte-Geneviève. Suivant quelques auteurs, le prince a fait bâtir cette église du vivant de la sainte et à sa sollicitation.

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un tout autre service. A une c'poque d'oppression et d'esclavage, adopter une religion de bienfaisance et de liberté, c'était préparer le bien-être social. Sans doute Clovis profita lui-même de cette grande révolution pour affermir son pouvoir; mais ce que la consécration religieuse lui fit gagner en respect et en influence sur ses peuples, il le leur rendit en germes de civilisation et d'affrancbisseraent. Aussi , quoique le nom de Mérovée reste à la dynastie, l'histoire, qui voit dans le premier roi chrétien un bienfaiteur de l'humanité, appelle, Clovis, à juste titre, le fondateur de la monarchie française.

Quant à l'onction rojale, il n'y a que les Israélites et les chrétiens qui en aient fait usage, afin que leur Christ ', le souverain terrestre, fût la vivante image du monarque divin , de ce roi qui a été oint de l'huile do gloire par dessus tous ceux que Dieu daigna lui associer'', roi promis par les Ecritures, Messie que les uns attendent encore , mais queles autres ont reconnu dans le Sauveur du monde. Entre les princes éclairés par le christianisme , les rois de France ont été les premiers bénits par

' Mot qui signifie oint ou sacré.

" Paroles de l'oraison qu'on prononçait au moment de Fonction, selon l'ancien rituel , mais qui ont été retranchées du nouveau formulaire , où le reste de la prière a été conservé.

l'onction jlong-temps même ils furenllesseulsadmisàce sacrement cle la royauté ; ils rehaussaient ainsi la royauté par le sacerdoce', et l'on a vu ce double caractère les faire briller d'un tel lustre, les investir d'une autorité' si imposante, qu'un roi de France, ayant reçu à Paris les rois d'Angleterre et de Navarre, paraissait au milieu d'eux comme le roi des rois de la terre ''. Les prémices de ce rite sacramentel , en me'ritant à nos souverains le plus beau titre religieux^, leur ont fait appliquer une pre'diction du psalmiste, qui semble annoncer cette supre'matie de la France en la personne de son roi '^.

Si , depuis un demi-siècle , la v ille de Reims n'a pas e'te' te'moin d'un couronnement , ce n'est pas par l'effet d'un long règne. Louis xvii fut roij mais une prison fut son palais et son tombeau. Louis xviii a régne' ; mais devenu roi dans l'exil , il y trouva la nature aussi inclémente que les hommes ; la rigueur d'un climat

* Rex atque saœrdos , dit Fortuuat. En suivant les différentes phases du sacre, nous aurons plus d'une fois occasion de comparer l'onction du prêtre et celle du roi.

' Saint Louis , d'après le témoignage de Mathieu Paris , historien anglais. Nul doute que cette impression ne fut en grande partie l'effet de la croyance au miracle de la sainte ampoule, opéré en faveur des monarques français.

^ Très-chrétien et fds aîné de l'Eglise.

^ Kt ego primogenitum ponam illum prœ omnibus regibus terrœ.

Ps. 88.

glacial priva ses pieds du mouvement , et ne leur laissa de sensibilité que pour la douleur. Replace dans l'iie'ritage de ses pères , deux fois le monarque désire manifesta l'intention de solenniser et de sanctifier par le sacre les nouveaux liens qu'il venait de former avec son peuple' j mais il n'a pas réalise ce vœu de son cœur. En se soumettant aux fatigues d'un laborieux ce're'monial , il eût craint sans doute d'affliger l'ëlile de ses sujets par le spectacle d'une lutte trop prolongée entre son courage et ses forces.

Toutefois, des jours de paix et d'espérance avaient lui pour nous; les Bourbons nous étaient rendus; avec eux , l'honneur , la loyauté , l'amour pour les peuples étaient remontes sur le trône. L'indulgence et la ge'nerosité sont dans leur âme ; leur langage est d'accord avec leurs sentimens , et nos monumens publics en ont déjà rendu témoignage. Dans le temple consacre à cette bergère dont le nom se lie à celui de nos rois , sous la coupole de Sainte-Geneviève, récemment dëcore'e par le génie et la pieté % quelle scène a frappé nos regards ? La protectrice de la France nous a montré les cieux ou-

' A l'ouverture de deux sessions législatives , d'abord en 18 1^^ puis en 1818.

^ Les peintures de la coupole de Sainte-Geneviève sont Pou— vrage de M. le baron Gros.

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verts; les royales victimes nous ont apparu dans la 'gloire, intercédant pour les Français; la famille des martyrs a pardonne'.

Charles x règne sur les cœurs. Qui ne se rappelle avec attendrissement, avec ivresse, les premiers jours de son avènement? C'est cet avènement légitime que la religion va bénir , en le scellant par le chrême descendu du ciel. Les arts ont entendu l'appel du noble personnage place à leur tête '; ils sont accourus à l'envi pour embellir cette solennité; la peinture, la sculpture, l'architecture, la musique , la poésie , l'éloquence ont réuni leurs efforts pour en vivifier l'appareil , et un savant pinceau doit e'terniser la représentation de cette pompe doublement auguste". Les arts eurent-ils jamais une occasion plus magnifique , un plus généreux motif de signaler leur puissance, de se montrer reconnaissans envers un prince qui les aime et les protège , de faire à l'étranger les honneurs de leur patrie ? C'est la lête de la France.

O France! réjouis-toi; tu as entendu ton roi bienaimé garantir les institutions que tu reçus de son frère;

' M. le vicomte Sostliène de La Hochefoucault , chargé du département des beaux-arts.

* M. le baron Gérard, premier peintre du roi, a été chargé, par S. M. Charles x , de peindre le tableau du sacre.

SACRE DE CHAULES X. ii

tu l'as vu s'associer ]ï\i\^ inlimement à la nouvelle alliancej il en a jure le pacte devant Dieu et devant loi. ]Non, la Charte, qui fut ton salut, ne sera ni mutilée ni méconnue. Grâce à ce code de tolérance , l'anathème n'a plus menace' une partie de les enl'ans dans une solennité' qui fait la joie de tous. Le fils aînë de l'Eglise a prie le ciel d'éclairer les Français qui marchent encore dans la voie de l'erreur j mais la bouche de Charles x n'a pas prononce le serment de les mettre hors du royaume ou de les extenniner ' .

' Formule contre les liérétiqiies , insérée dans le serment royal en 1226, et désormais incompatible avec la Charte, qui accorde protection à tous les cultes. Il est permis de croire que l'ignorance eut plus de part que la cruauté à l'interprétation primitive du moi extenninare , lequel signifie bannir, et non exterminer; mais riiistoire offre trop d'exemples de la préférence donnée à cette sanglante traduction par un fanatisme deux fois barbare.

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