LIVRE XII. — DES PARRAINS ET MARRAINES
Walsh (1), les laquais, les valets, la domesticité des châteaux apprenaient à considérer, à respecter les hommes de la métairie, les pères nourriciers du pays, et le jeune descendant des chevaliers se convainquait en même temps que tous les hommes, nobles et laboureurs, sont les fils d'un même père, que tous ont des anges pour les garder et les mêmes droits au céleste héritage. »
Ce fut ce noble sentiment qui détermina le père de Montaigne à choisir pour son enfant des parrains pauvres : « Le bon père que Dieu me donna, dit l’auteur des Essats (2), visait à une autre fin, de me rallier avec le peuple et cette condition d'hommes qui a besoin de notre aide, et estimait que je fusse tenu de regarder plutôt vers celui qui me tend les bras que vers celui qui me tourne le dos, et fut cette raison pour quoi aussi il me donna à tenir, sur les fonts, à des personnes de la plus abjecte fortune, pour m’y obliger et attacher. » Buffon, à la naissance de son fils, lui choisit pour parrain le plus pauvre homme de Montbard, et pour marraine une mendiante, par un esprit de charité, disent les registres de la paroisse (3).
M. Vian nous apprend que Montesquieu fut tenu sur les fonts par un pauvre de sa paroisse, « à cette fin, dit un papier du temps, que son parrain lui rappelle, toute sa vie, que les pauvres sont ses frères (4). »
Ce n’est point toujours un sentiment aussi chrétien qui, dans certaines de nos provinces et en Italie, faisait prendre les deux premiers pauvres qu’on rencontrait. On pouvait en agir ainsi pour s’éviter les embarras d’un choix, pour se dispenser du repas que la coutume impose, ou bien dans la pensée superstitieuse que l'enfant, ainsi loti par le hasard, vivra plus longtemps. Plusieurs Rituels (5) se sont élevés contre cette coutume de prendre pour parrains des mendiants, des étrangers, des inconnus, qui, en raison de leur condition, de leur ignorance, de leur vie nomade, ne pourront jamais remplir les obliga- “ions qu'ils ont contractées.
Là où l’on ne saurait blâmer le recours aux désignations du hasard, c’est dans ce qui se pratique pour l'association de la Sainte-Enfance.
(1) Tableau poétique des Sacrements, p. 535.
GRESssais, II c x1r.
(3) Nadaud de Buffon, Corresp. inéd. de Buffon, t. I, p. 323.
(4) Hist. de Montesquieu, p. 15.
(5) Rituel Milanais de S. Charles Borromée; Znstructions sur le Rituel de Langres, D: 38.
Quand on en célèbre la fête, après la procession de PEnfant-Jésus, on a coutume de tirer au sort les noms des parrains et marraines qui, par procuration, doivent tenir sur les fonts les enfants chinois qu’on rachète aux frais de l’'Œuvre.
Naguère encore, dans certaines provinces, des idées superstitieuses influençaient le choix des parrains. On s’imaginait que leur destinée se reproduisait dans la vie de leur filleul ; qu’il ne fallait point les inviter avant la naissance de l’enfant, sous peine de mettre en danger la vie de ce dernier ; que lorsqu'une marraine est enceinte, une mort inévitable doit frapper, ou l'enfant qu’elle porte dans son sein ou celui qu’elle présente au baptême.
En Russie, les parrain et marraine du premier enfant le sont aussi ordinairement de tous ceux qui naissent après celui-ci dans la même famille.
En Syrie, chez les Grecs schismatiques, le privilège d’être parrain s’achète parfois aux enchères. Voici à ce sujet une singulière anecdote que raconte le Père Manuel Garcia, supérieur du Saint-Sépulcre (r). « J’arrivai à Bethléem, le 14 mai 1813, dit-il, et, au commencement de juin, un catholique adopta leur rite. Sa femme, qu'on dit être jeune et jolie, soit conviction, soit espoir d’obtenir une ample récompense, refusait de suivre la croyance qu’avait embrassée son mari; mais quinze cents piastres triomphèrent de sa résistance. Après ce changement de rite, vient la cérémonie de la rebaptisation. Comme les Grecs n’admettent point d'autre baptême que celui par immersion, ils placent le Catéchumène entièrement nu dans les fonts remplis d’eau ; et, à cet égard, la seule dispense que l’on accorde dans des cas très rares, c’est de permettre aux femmes de porter une chemise très fine; des moines sont les parrains des néophytes et font un cadeau à leurs filleuls, qui doivent dorénavant considérer leur parrain comme un père. Quand les moines tiennent à être les parrains d’une personne en particulier, on va aux enchères, et c’est celui qui promet le plus de cadeaux au filleul qui l'emporte. On devine déjà que, pour cette jeune femme, il devait y avoir beaucoup de concurrents qui se disputaient le mérite de lui rendre charitablement une foule de petits offices pendant et après la cérémonie et le privilège de contracter avec elle une intimité si étroite. L'heure du baptême arrivée et les moines réunis, les enchères furent ouvertes, mais elles montèrent si haut, que l’un d’eux, à bout de ressources, ou
(1) Droits légaux et état de la Terre sainte.