CHAPITRE VII
Des noms de baptème servant de noms de famille ou transformés en noms de famille
Jusqu’à l'avènement du Christianisme, les enfants et les femmes n'avaient pas eu d’existence légale. Le baptême, en leur donnant un nom, commença à les émanciper et prépara leur entrée dans l’état civil. En France, à partir du v° siècle, on ne rencontre que des noms viagers, c’est-à-dire non transmissibles du père aux enfants. A la fin du x° siècle, on voit apparaître une double appellation ; chaque personne a tout à la fois un nom particulier qui s'éteint avec elle et un nom de famille qui passe à ses descendants. Toutefois, bien que ce dernier genre de vocables fût devenu général au xnr° siècle, il n’est pas rare de voir figurer dans les chartes de cette époque, et même encore au x1v° siècle, des roturiers qui n’ont qu’un nom de baptême; ils portent parfois le leur et celui de leur père: Johannes Petri signifie Jean, fils de Pierre, et se traduit en français par Jean-Pierre. Les femmes furent beaucoup plus longtemps réduites à la seule dénomination
. baptismale ; elles n’y joignirent leur nom de famille que vers 1620 ou 1630.
Les ecclésiastiques, au moyen âge, ne signent guère que de leur nom de baptême, sans doute pour montrer l'importance qu’ils attachaient à cette appellation religieuse, et c'est là un usage que les évêques et la plupart des rois de l’Europe ont conservé jusqu’à nos jours. C’est aussi sous leur nom de baptême, presque exclusivement, que l'Église canonise les saints. Le nom de famille a paru tellement inférieur au point de vue religieux, que des théologiens protestants, d’un naturel un peu trop curieux, se sont demandé si, au Jugement dernier, Dieu nous appellerait chacun par notre unique nom de baptême ? Tout en inclinant pour l’affirmative, Henri Goœtze (1) dit très
(1) De nomine unda sacra abluendis imponi solito, p. 17.
prudemment que c’est là une question qu'il faut réserver à notre expérience future.
En Grèce, plusieurs noms patronymiques dérivent des noms de baptême, au moyen de la terminaison poulo ou pouli, comme Stephanopoulo, fils d'Étienne; Micolopoulo, fils de Nicolas. Il en est à peu près de même en Russie, ou l'addition de vitch indique la filiation immédiate, et celle de ef ou of la filiation médiate, comme Petromitch, fils de Pierre; Nicolof, petit-fils de Nicolas.
Dans le monde des lettres et des arts, un certain nombre de personnages ne sont connus que sous leur nom de baptème; tels sont, par exemple, Jean Basset, qui ne porta que le nom de baptême de son père, Valentin, duquel il signait ses chefs-d’œuvre ; Ferdinand Elle, habile peintre de portraits, est connu uniquement sous son prénom, que portèrent aussi ses enfants pour bénéficier du renom qui y était attaché (1). De nos jours, M. Jules-Simon Suisse n’est connu dans le monde de la politique et des lettres que sous ses deux prénoms.
On pourrait citer beaucoup de faits particuliers analogues qui ont métamorphosé des noms de baptême en noms patronymiques; mais les deux causes les plus générales de cette substitution sont la formation de nouvelles familles par des enfants trouvés dont le nom de baptême fait souche, et, plus anciennement, la convenance que trouvèrent beaucoup de roturiers du moyen âge (alors que s'établit l'usage des noms patronymiques) à transmettre comme tel à leurs enfants leur propre nom viager de baptême. Telle est l’origine d'un nombre considérable de noms de famille, comme : Albert, Alexandre, Alexis, André, Antoine, Arnaud, Aubert, Baptiste, Barthélemy, Benoît, Bernard, Crépin, Denis, Firmin, Geoffroy, Germain, Guillaume, Josse, Laurent, Léger, Martin, Matthieu, Maurice, Michel, Nicolas, Philippe, Pierre, Raymond, Remi, Romain, Simon, Thibaud, Thomas, Valentin, etc. Il ÿ a même un certain nombre de noms de baptême féminins qui sont devenus des noms de famille, comme Cécile, Clémence, Madelaine, Marie, etc.
En Flandre, les prénoms des ancêtres ont formé une nombreuse catégorie de noms patronymiques, au moyen de diverses combinaisons. Tantôt on ajoute 7002 ou son (fils) au nom de baptême du père : Adriænszone (fils d'Adrien), Lammenson (fils de Lambert) ; tantôt on
(1) Mariete, A becedario, Il, 224.