CHAPITRE PREMIER
INTRODUCTION DD CHRISTIANISME DANS u'iNDOSTAN.
Une tradition qui remonte aux premiers siècles de l’Église nous apprend que l’apùtre saint Thomas a prêché le christianisme aux Indes. Les témoignages de saint Grégoire deNazianze *, de saint Jérôme*.
* Or. -\xv, contra Arian.
* N. Uierofh }lnrrellæ Epit, cxi.viii, t. 111, p. 414.
de Thêodoret *, de Nicéphore * , de Gaudencc * , et d'autres encore, sont formels à cet égard et ne permettent pas l’ombre d’un doute.
La tradition, d’ailleurs , a été conlirmce par divers faits postérieurs que nous devons rappeler succinctement. En l’année 1543, on présenta à Martin Alphonse de Sousa, gouverneur portugais des Indes, une lame de cuivre couverte de caractères à moitié usés, et que personne ne pouvait lire. Enfin un savant juif réussit à en donner l’interprétation : c’était l’acte de la donation, — faite par le roi contemporain à l’apôtre saint Thomas, — d’une certaine étendue de terrain pour y bâtir une église. Tout ceci est rapporté par Dujarric*, qui le lire d’Osore, l’historien d’Emmanuel, évêque de SylvesenAlgarve. Le même auteur ajoute qu’en 1548 quelques Portugais de Méliapour ou San-Thomé voulurent ériger une chapelle sur un coteau voisin de la ville, et où l'on disait que l’apôtre avait été martyrisé par les bracli-
' Græc. effec., cur serm., t. IX, p. t‘2;».
* Hist., liv. Il, cap. IV.
* Serm. xvii.
* 1, 508. Voyez aussi la Mission du Maduré, |»ar le R. P. Bertrand. S. J., t. 1, c. vi, p. 17‘2. — The Jesuit in India, Londres, 1852, p. 26.
mânes. En creusant les fondations du nouvel édi- (ice, on découvrit un bloc de marbre blanc, long de deux pieds et large d’un pied et demi ; il portait, gravée en relief, une croix, dont les quatre extrémités étaient ornées de fleurs de lis évasées ; une colombe surmontait la partie supérieure de la croix et semblait la becqueter. Une triple arcade entourait le signe du salut, et extérieurement on y voyait des caractères étranges et inconnus. Des taches de sang apparaissaient en différents endroits de la croix et de la pierre; on les toucha avec un linge, et elles y laissèrent leur empreinte. Le monument fut transporté sur l’autel de la nouvelle chapelle , et de nombreux miracles ne tardèrent pas à avoir lieu. — Le 18 décembre, pendant 1a messe, au moment de l’Evangile, la croix recommença à rendre du sang, et elle changea plusieurs fois de couleur pendant la tlurée du .saint sacrifice. Le même prodige se reproduisit presque tous les ans au même jour et au même moment de la messe ; il est attesté par les témoins les plus dignes de foi. Voici ce qu’en dit le célèbre père Tachard *, missionnaire aux Indes, à
' Voy. Lettres édifiantes. vii-?m, et la Missum du Maduré, toc. cü.
une époque postéiieure : « Huit jours avant la Noël, les Portugais célèbrent avec beaucoup de solennité une fête qu’ils appellent de V Expectation de la sainte Vierge. 11 arrive quelquefois en ce temps-là un prodige qui contribue beaucoup à la vénération que les peuples ont pour ce saint lieu. Ce prodige est si avéré, si public, et examiné de si près par les catholiques et les protestants qui viennent en foule ce jour-là à l’église, que les plus incrédules d’entre eux ne peuvent le révoquer en doute. »
Cependant on désirait connaître la signification des lettres bizarres qui entouraient la croix. Le capitaine et le vicaire de San-Thomé s’adressèrent à un brame très-savant du royaume de Narsingue. Il déclara que c’étaient des signes hiéroglyphiques, et en donna la traduction suivante : « Trente années après que la loi des chrétiens apparut au monde. ' le 21 du mois de décembre . l’apétre saint Thomas mounit à Méliapour. où il y eut connais.sance de Dieu et changement de loi et destruction du diable. — Dieu naquit de la Vierge Marie , fut sous sou obéissance l’espace de trente ans, et c’était un Dieu éternel. Ce Dieu enseigna sa loi à douze apôtres, et l’un d’eux vint à Méliapour avec un bourdon à la
, main, et y construisit une église. Le roi de Malabar, et celui de Coromandel, et celui de Pandi*, et autres de diverses nations et sectes, se déterminèrent de bonne volonté et d’un commun accord à s’assujettir à la loi de saint Thomas, bomme saint et pénitent. Vint alors le temps où saint Thomas mourut par les mains d’un brachmane, et de son sang il fit une croix. » — Un second hrachmane, appelé d'un pays éloigné, et qui ne put pas se concerter avec le premier, expliqua de la même manière la inyslérieuse inscription. L’évêque de Gochin envoya en 1562 au cardinal infant Henri, qui devint par la suite roi de Portugal, la relation authentique de tout ce que nous avons rapporté ici*.
Des reliques de saint Thomas avaient été trouvées à Méliapour par tes Portugais, sous les ruines d’une antique église, dès l’année 1524, par conséquent avant les découvertes dont nous venons de parler. On avait déterré, à une grande profondeur, un sépulcre renfermant quelques parcelles d’ossements, un fer de lance enchâssé dans du bois, un
' Le royaume de Madiiré.
* Voy. la Mission du Miiduré, par le P. Rfrtrand S. .1., l. 1. p.’l74.
débris de bâton ferré, un vase d’argile et une image de saint Thomas, sculptée en marbre. La disposition du monument et la tradition locale étant parfaitement d'accord, on reconnut dans ces divers objets les reliques de l’apôtre ; ils furent déposes dans une châsse enrichie d’ornements d’argent, et plus tard on les transporta à Goa, où l’on érigea en leur honneur une belle église.
Ajoutons aussi que le souvenir de saint Thomas venant annoncer l’Évangile aux peuples de l’Inde est toujours vivant dans les royaumes de Malabar *. De nos jours encore, on rencontre à deux cents lieues de San-Thomé ou Méliapour des peuplades qui s’appellent chrétiens de saint Thomas ; elles se font honneur d’avoir eu pour pères dans la foi les fils spirituels de l’apôtre, et tous les ans elles envoient de nombreux pèlerins au tombeau de ce dernier.
Tout concourt ainsi à confirmer la tradition dont . nous avons parlé en commençant ce chapitre.
On a fort peu de données sur le sort des chrétiens de l’Inde durant les siècles qui suivirent la prédica-
* Le Malabar contient les royaumes de Travancor. Cochin et Angomale.
lion de saint Thomas. On ne peut douter que les disciples de l'apotre n’aient conservé quelque temps la foi qu’il leur avait prêchée; mais les Indiens étaient en rapports suivis avec l’Asie occidentale ; il existait, au contraire, à peine quelques relations entre
eux et Rome, centre de l'unité catholique; peu à peu ils adoptèrent les dogmes altérés des Orientaux. Livrés à eux- mêmes et mêlés aux païens, ils oublièrent insensiblement les vérités et les principes chrétiens. — Au neuvième siècle, enfin, les Nestoriens de Perse envoyèrent aux Indes des missionnaires de leur secte, qui y eurent de grands succès. On se soumit à eux avec la plus aveugle docilité, et l’autorité de leur primat ou catholicos s éinhWi sans difficulté.
Cet état de choses dura jusqu’au moment où les Portugais s’établirent aux Indes.