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CHAPITRE XIII

MANIÈRE DONT LA PRESSE ANGLO-INDIESHE PROTESTANTE S'EXPRIME SUR l’affaire de MAHIM. — CONSIDÉRATIONS SUR LES INTÉRÊTS DE l’ ANGLETERRE TOÜCIIANT LA RELIGION CATHOLIQUE AUX INDES.

Le bon sens anglais porta un jugement sévère sur l’affaire de Mahim.

Plusieurs articles, rédigés avec impartialité et présentant les faits sous leur véritable jour, parurent dans différents organes de la presse anglaise protestante aux Indes. Il n’est pas hors de propos de citer ici quelques-uns de ces articles.

« Si la juridiction peut venir du pouvoir civil, — disait le Telegraph and Courier du 17 mars, — l’évêque Hartmann l’a reçue du pouvoir civil de ce

pays ; — si elle est un don spirituel, Tévêque Hartmann Ta reçue du pape, qui seul est compétent pour l’accorder. Nous autres sujets anglais ne pouvons reconnaître au prélat de Goa le droit de gouverner les églises dans les Indes anglaises. La reine Marie n’a aucun pouvoir ni temporel ni spirituel sur les

sujets de la Grande-Bretagne, ni même sur les Goanais, tant que ceux-ci vivent dans des pays anglais... Supposez que le gouvernement permît à toutes les églises de passer à Tarchevêque de Goa, à la suite des intrigues et des trahisons de mauvais prêtres, quelles en seraient les conséquences ? Les mêmes qu’il y a cent ans, lorsqu’on fut obligé de chasser ces prêtres du pays. — Les traités, les traités ! disent les Goanais. On y a ^ abondamment satisfait en protégeant la religion catholique. Quant aux prétentions vermoulues de la* reine de Portugal de gouverner nos églises par droit de patroîiage, ce sont des imaginations de quelques cerveaux fêlés. Vous contestez au pape, chef universel de votre Église, le droit de vous gouverner au spirituel, et vous voulez le reconnaître à une couronne éhancelante et à moitié morte? — Par là vous êtes atteints et convaincus d'infidélité ENVERS LE GOUVERNEMENT ANGLAIS, d’ hérésie, et d’i-

gnorance en fait d’histoire de votre propre église. . . Comme catholiques, vous devez obéissance spirituelle au chef de l’Eglise catholique romaine, directement et non pas par Maria da Gloria de Portwjal, et comme sujets anglais vous devez obéissance temporelle au gouvernement britannique. »

« L’évêque Hartmann, — disait le même journa] le 18 mars, — est le seul ecclésiastique catholique romain qui puisse présenter ici des lettres de juridiction du pape, et par conséquent tous les catholiques romains sont tenus de lui obéir d’après les lois de leur Église. L’évêque de Macao n’a pas plus le droit de venir à Bombay et d’y ordonner des prêtres, que notre propre évêque de Calcutta , le docteur Wilson, n’aurait celui de faire la même chose au mépris de l'évêque Harding (l’évêque anglican de Bombay). — De plus, l’archevêque de Goa n’a aucune juridiction dans les limites des Indes anglaises, il y a longtemps que le pape l’a conférée à des vicaires apostoliques, ainsi qu’on peut s’en convaincre par les papiers qui sont en la possession du docteur Hartmann. — D’ailleurs, le gouvernement anglais a déclaré plus d'une fois qu'il désirait qu’aueun prélat portugais n* exerçât de 'juridiction dans ses domai-

nés, et plus d’une fois aussi son désir a été parfaitement agréé par le pape. Nous écrivons comme protestant, sans préjugé ni Inclination. Aucun catholique romain honnête et instruit ne contestera la vérité du point de droit tel que nous l’avons exposé. »

On lisait dans \e Bombay Times du 18 mars la phrase suivante : « Qu’un évêque de Goa soit l'ecclésiastique du monde le plus saint, le plus instruit et le plus sage, il n’en est pas moins vrai qu’il n’est pas catholique s’il n’ohéit pas au pape ; — Tom Payne et ses adhérents eussent été tout aussi raisonnables en réclamant une part des revenus de Cantorhéry, si quelque premier ministre inûdèle la leur eut assignée, que le clergé portugais en réclamant sa part des églises catholiques de Bombay et de leurs émoluments ; — les fondateurs de ces églises eussent reculé d’horreur à la seule pensée d’un pape de Goa essayant de supplanter celui de Rome. »

« Tous les catholiques romains savent parfaitement, — disait encore le Telegraph and Courier du 22 mars, — que tôt ou tard il faudra que le parti schismatique reconnaisse la juridiction de monseigneur Hartmann comme évêque catholique de Bombay, — ou que ce parti cesse d’appartenir à l’Eglise

catholique... Les lois du pays aussi bien que celles de l’Église sont pour l’évêque Hartmann et ses adhérents. »

Terminons ici ces citations, que nous pourrions multiplier encore ; celles-ci sufTiscnt pour éclairer la question du côté dont nous nous proposons de l’examiner maintenant.

Évidemment, un sentiment d’hostilité contre le patronage portugais perce dans les articles qu’on vient de lire ; les feuilles que nous avons citées voient, dans l’attachement à ce patronage un symptôme de mauvais vouloir et de défiance contre le gouvernement anglais, et, il faut bien le reconnaître, elles n’ont pas tort. 11 est clair que les meneurs schismatiques, c’est-à-dire les clercs formés à l’école de Goa et les descendants des familles portugaises établies dans les Indes anglaises, considèrent le patronage comme devant maintenir, au profit du Portugal, une sorte d’influence politique sur un nombre considérable de sujets anglais catholiques. Car, ne l’oublions pas, c’est la couronne de Portugal qui nomme rarchevêque de Goa, — c’est l’esprit portugais qui domine dans le séminaire de celte ville ; et le clergé, formé en ce lieu, cherche à pénétrer ses

ouailles de ce meme esprit. — Si jamais il arrivait que l’Angleterre se trouvât engagée, sous l’empire de circonstances désavantageuses, dans une guerre avec quelque puissant raja, ami de la couronne de Portugal, — le schisme de Goa pourrait avoir pour l’honorable Compagnie des Indes orientales des suites tout aussi fâcheuses que pour le saint-siège. Car, il ne faut pas se le dissimuler, si le Portugal et l’archevêque de Goa sont désolés de voir l’Eglise soumise au gouvernement des vicaires apostoliques aux Indes, ils ne le sont pas moins de voir le pays soumis au sceptre de l’Angleterre. Le gouverneur de Goa prend encore aujourd’hui le titre pompeux de gouverneur général des Indes, tout comme l’archevêque porte celui de primat de l’Orient. Il est vrai que M.le gouverneur général reste parfaitement tranquille à Goa, parce qu’il n’a rien de mieux à faire pour le moment ; néanmoins on cherche à mainteiÿr vivant dans les cœurs l’attachement au Portugal au moyen de l’influence exercée par les prêtres goanais, qui, dans tous leurs actes et dans l’exercice de leurs fonctions, invoquent toujours l’autorité de cette couronne ; — et, quelque extravagant que cela puisse paraître à certaines gens, il semble que ce pays, si

complètement déchu, n’ait jamais renoncé à l’espérance de recouvrer son antique puissance aux Indes.

Un fait significatif prouve, d’ailleurs, que le gouvernement anglais croit ne pas pouvoir compter beaucoup sur la loyauté de ceux qui se posent en adhérents de l’archevêque : jamais les chapelainies militaires n’ont été données qu’à des prêtres reconnaissant la juridiction des vicaires apostoliques ; — on considérait donc les autres comme devant inspirer peu de confiance.

L’Angleterre, en général si clairvoyante lorsque son intérêt est en jeu, doit bien reconnaître que l’action du clergé de Goa est essentiellement antianglaise, qu’elle trouble la paix publique et compromet les droits de propriété partout où elle s’exerce, et que, par conséquent, elle sort du domaine religieux pour entrer dans celui de la police et de l’administralioii civile et politique. — On ne s’explique pas pourquoi, dans de pareilles circonstances, les autorités anglaises ne prennent pas les mesures nécessaires pour régulariser une situation précaire et défavorable, et pour établir un ordre de choses juste , sage et stable.

On y arriverait :

1" Si le gouvernement britannique reconnaissait officiellement la position des vicaires apostoliques ;

2° Si la loi, d’après laquelle toutes les religions doivent être considérées aux Indes, comme égales en droit , était consciencieusement observée et appUquée.

.Quant au premier point, les relations de l’autorité civile avec l’Église catholique seraient parfaitement régulières, du moment où les vicaires apostoliques, légalement reconnus comme dans les autres colonies anglaises, pourraient correspondre officiellement avec les chefs de l’administration; — du moment aussi où l’on ne placerait et ne rétribuerait, en qualité de curés, chapelains, aumôniers et missionnaires catholiques, que ceux admis comme tels par les vicaires apostoliques. — Les contestations fréquentes qui s’élèvent entre les membres du clergé légitime soumis au contrôle des délégués du saint-siège et le clergé indo-portugais placé sous la puissance prétendue de l’archevêque de Goa, — les querelles et les désordres qui en sont la conséquence, — finiraient nécessairement du jour où il serait établi et proclamé que le gouvernement anglais ne reconnaît comme autorité catholique dans ses domaines.

que celle qui est reconnue en cette qualité par l’Église catholique elle-même.

Nous disions, en second lieu, que pour fonder un ordre de choses régulier et conforme aux principes de la justice et aux intérêts bien entendus de l’Angle- * . terre, il faudrait appliquer consciencieusement la loi qui reconnaît des droits égaux à toutes les communions chrétiennes, et autres, dans les Indes.

Malheureusement on est fort loin de le faire, ainsi que nous allons le démontrer.

Les catholiques sont au nombre d’environ six cent soixante-dix mille dans les Indes anglaises, indépendamment de seize mille soldats, qui professent le catholicisme *. La plupart de ces catholiques, — en en exceptant quelques Européens et les nouveaux convertis, — descendent des indigènes que les missionnaires amenèrent au giron de l’Église, dans les les siècles passés.

Outre les trois vicariats apostoliques anglais érigés en 1838 dans les présidences de Calcutta, Madras et Bombay, par Sa Sainteté Grégoire XVI, pour restreindre délinitivement la juridiction de l’archevêque de

* Beaucoup de ceux-ci ont femine et enfants.

Goa aux territoires possédés parle Portugal, — il y a encore treize vicariats aux Indes. — On y compte donc seize vicaires apostoliques et trois cent trois prêtres, — ce qui donne un total de trois cent dixneuf ecclésiastiques. Dans ce nombre, il y a environ deux cents Européens, et beaucoup d’entre eux sont employés en qualité de chapelains aux stations militaires. Tous ces clercs se rendent aux Indes à leurs propres frais ou aux frais de l’Église catholique. — Un certain nombre de religieuses sont placées aussi dans les orphelinats de filles catholiques.

Comparons maintenant la manière dont sont traités les ministres des différentes communautés.

D’après le rapport officiel du Comité des Indes (pour l’année 1850-51), le nombre des ecclésiastiques de l’Église anglicane, dans les trois présidences, était de cent vingt et un, et leur traitement montait à un total de cent sept mille huit cent cinquante-cinq livres quatorze schellings; il y avait, dansjles mêmes présidences, six ministres de l’Église d’Écosse recevant six mille quatre cent quatre-vingts livres douze schellings; et soixante-dix-huit prêtres catholiques étaient chargés de donner les secours spirituels aux militaires anglais, sur toute l’étendue du territoire

indien ; le total de leurs appointements se montait à cinq mille quatre cent quatre-vingt-seize livres.

En divisant les sommes reçues par le nombre des clercs, on trouve que les ministres de l’Église établie reçoivent, moyennement, huit cent quatre-vingt-onze livres, ceux de l’Église d’Écosse mille quatre-vingts livres, et les prêtres catholiques soixante-dix livres.

Et remarquons ici, pour faire comprendre tout ce qu’il y a d’injuste et de choquant dans cette immense différence, que le nombre des catholiques européens aux Indes ‘ égale à peu près celui des protestants européens établis dans 1e pays, et qu’on y compte au plus trois mille presbytériens. N’oublions pas de dire aussi que les chapelains catholiques ont à remplir dans ces contrées éloignées les devoirs les plus difficiles, et qu’ils s’en acquittent avec un zèle admirable. Ils suivent les régiments dans leurs longues et pénibles marches, ils les accompagnent et les assistent dans les combats; plusieurs prêtres ont trouvé la mort sur les champs de bataille, où ils prodiguaient leurs soins et les secours de la religion à des soldats blessés ; il en est d’autres en grand nombre qui ont

* Il n’csl pas question ici des catholiques indiens , le nombre des protestants indiens se réduit presque à rien.

succombé, victimes de leur charité et de leur dévouement, dans les hôpitaux. — La moitié de l’armée anglaise aux Indes est catholique; les soldats qui professent le catholicisme désirent avoir leurs prêtres avec eux et se privent volontairement d’une partie de leur solde pour suppléer à l’insuffisance des appointements donnés à leurs aumôniers, — tandis que les chapelains anglicans se trouvent dans l’aisance et ont inûniment moins de devoirs à remplir... Les soldats catholiques n’ont-ils pas le droit d’être traités aussi favorablement que leurs camarades, sont-ils moins braves, moins dévoués?

Il n’y a que quatre chapelains catholiques qui aient cent quatre-vingts livres, la plupart arrivent à peine à la moitié de ce chiffre, et ce qu’ils reçoivent ne suffit pas pour faire face, aux Indes, aux premiers besoins de la vie, et cependant c’est avec cette faible somme qu’ils sont obligés de remplir les devoirs de la charité, si sacrés pour le prêtre, — d’entretenir, de nettoyer, d’éclairer leurs églises, de les bâtir lorsqu’il en faut de nouvelles.

Les fabriques des églises protestantes sont richement dotées, les édifices consacrés au culte sont parfaitement entretenus, le nombre en est augmenté

lorsque le besoin s’en fait sentir, mais il n’entre jamais dans la pensée du gouvernement de faire bâtir une église pour ses serviteurs catholiques ; rarement même il a contribué pour sa très-faible part à en ériger une, et cependant seize mille soldats catholiques, leurs femmes et leurs enfants, réclament sa sollicitude; ces militaires sont souvent réduits à assistera un service, célébré dans quelque grange ou dans quelque salle de caserne, et à y remplir leurs devoirs religieux, tandis que tout autour d’eux s’élèvent des églises élégantes pour leurs camarades protestants !

Le gouvernement fournit les cimetières aux protestants de toutes les sectes et de toutes les dénominations; les catholiques n’en ont pas, ils doivent acheter les leurs, ou faire enterrer leurs morts, contrairement à la discipline de l’Église, dans des lieux non consacrés et profanes !

Non-seulement les chapelains catholiques sont infiniment moins rétribués que les antres, ils sont encore en nombre insuffisant. Dans beaucoup de stations très-étendues où l’on trouve deux ministres protestants, on ne rencontre qu’un seul ecclésiastique catholique. Ce prêtre est tellement surchargé de travail, que, tout en ne prenant jamais de repos, il

lui est matériellement impossible d’accomplir tous ses dei'oirs.

Poursuivons. Les Anglais catholiques des Indes sont placés sous le coup d’une mesure qui dépasse en iniquité tout ce que nous avons cité jusqu’à présent. Les écoles de régiment et les orphelinats établis par le gouvernement sont diriges, sous la surveillance des ministres, d’après des principes exclusivement protestants. Il est à peu près impossible de donner l'instruction religieuse aux enfants catholiques qui fréquentent ces établissements; quelquefois des autorisations ont été demandées et obtenues à cet effet, mais toujours elles ont été retirées au bout de fort peu de temps.

Les orphelinats catholiques existants ne reçoivent aucune subvention du gouvernement ; c’est même avec peine qu’on obtient pour les enfants qui s’y rendent la paye militaire à laquelle ils ont droit. Après les campagnes meurtrières qui ont eu lieu dans le nord de l’Inde il y a quelques années, des sommes considérables furent consacrées à l’entretien des veuves et à l’éducation des orphelins délaissés par les soldats morts sur les champs de bataille. Les établissements catholiques n'en touchèrent pas une

obole, et les oi*phelins catholiques ne furent admis à jouir de ce bienfait qu'à la condition d’être élevés dans des maisons, où leur foi religieuse courait des dangers quotidiens. Évidemment le principe d’égalité de droits pour toutes les confessions religieuses et la stricte justice eussent exigé une égale distribution des sommes accordées, entre tous les orphelinats ’ et toutes les écoles, sans distinction de religion et en proportion du nombre d’enfants reçus dans chaque établissement *.

Enfin il est un point que nous devons toucher encore. Le gouvernement dépense des sommes énormes pour fonder et doter des écoles et des collèges destinés aux Hindous et aux mahométans des Indes, et jamais on n’a fait quoi que ce soit pour satisfaire aux besoins religieux de la classe si nombreuse des serviteurs catholiques, indo-anglais ou indiens, de

^ Monseigneur Hartmann est le premier qui ait obtenu, en 1850 , une assistance partielle du gouvernement pour les orphelins catholiques. Sa Grandeur fonda un orphelinat destiné à rester toujours sous la direction et le patronage du vicaire apostolique de Bombay, et que rautoritc civile approuva. Une subvention de cinq roupies par mois fut accordée pour chaque orphelin que recevrait rétablissement, et on consentit aussi à donner la moitié de cette somme aux autres enfants catholiques qui en fréquenteraient l’école.

la Compagnie et des européens établis aux Indes! Les catholiques sont donc moins favorablement traités que les infidèles eux-mêmes !

Nous le répétons encore en terminant ce chapitre : que le gouvernement britannique fasse cesser ces inégalités choquantes et qu’il ne reconnaisse plus en qualité d’ecclésiastiques catholiques que les vicaires apostoliques et le clergé soumis à leur juridiction, et aussitôt les désordres finiront.

L’intérêt de l’Angleterre lui commande d’agir ainsi; elle accomplira un acte de justice d’abord, de haute sagesse ensuite, en mettant un terme définitif à l’influence déplorable, sous le double rapport politique et religieux, qu’exerce depuis si longtemps, dans ses domaines, une puissance étrangère.

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