UNE LETTRE DE BARBES
ta m'exprimes. Si tu es affecté de chauvinisme parce que tu ne fais pas de vœux pour les Russes» je suis encore plus chauvin que toi, car j*embitionne des victoires pour nos Français. Oui t oui ! qu'ils battent bien & bas les Cosaques , et ce sera auiant de gagné pour la cause de la civilisation et du monde ! Comme toi, j*aurais désiré que nous n'eussions pas la guerre; mais, puisque Tépée est tirée, il est nécessaire qu'el'e ne rentre pas dans le fourreau sans gloire. Cette gloire profitera à la nation qui en a besoin plus qu'à personne. Depuis Waterloo, nous sommes les vaincus de l'Europe, et, pour faire quelque chose de bon même chex nous, je crois qu'il est utile de montrer aux étrangers que nous savons manger de la poulre. Je plains notre parti s'il en est qui pensent autrement. Hélas ! il ne nous manquait plus que de perdre le sens moral, après avoir perdu tant d'autres choses. »
Cette lettre passa par hasard sous les yeux de Balestriuo, chef de la police municipale. 11 demanda Tautorisalion de la montrer à M. Pietri, préfet de police, celuici la fit voir à l'Empereur, qui, après Tavoir lue, écrivit immédiatement au ministre de Tintérieur :
« Saint-Gloud, 3 octobre.
» Monsieur le ministre,
» On me communique l'extrait suivant d'une lettre de Barbés. Un prisonnier qui conserve, malgré de longues souffrances, de si patriotiques sentiments, ne peut pas, sous mon règne, rester en prison. Faites-le donc mettre en liberté sur-le-champ et sans condition.
» Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
1 Napouêon. »
Barbes, indigné que Thomme du coup d'État prétendit lui infliger sa clémence, répondit au Moniteur :
a Monsieur le directeur,
» J'arrive à Paris, je prends la plume, et je vous prie d'insérer bien Tite cette note dans votre journal.
» Un ordre dont je n'examine pas les motifs, car je n'ai pas l'habitude de désigner les sentiments de mes ennemis, a été donné au directeur de la maison de détention de Belle-Isle.
D Au reçu de cette nouvelle j'ai frémis d'une indicible douleur de vaincu, et j'ai refusé, tant que je l'ai pu, pendant deux jours, de quitter ma prison.
» Je viens ici pour parler de plus près et mieux me faire entendre.
580 L*£HPmE.
Qu'importe à qui D*a pas droit sur moi que j*aime ou que je n*ai(r.e pas mon pays ?
s> Oui! la lettre qu'on a lue est de moi, et la grandeur de la France a été, depuis que j*ai eu une pensée, ma religion.
» Mais, encore un coup, quimporte à qui vit hors de ma foi et de ma loi que mon cœur ait ces sentiments ? Décembre n'est-il pas )à et, pour toujours, un abîme entre moi et celui qui Va fait.
n A part donc ma dignité personnelle blessée, mon devoir de loyal ennemi est de déclarer, à tous et chacun ici, que je repousse de toutes mes forces la mesure prise à mon endroit.
)) Je vais passer à Paris un jour pour qu'on ait le temps de me remettre en prison, et, ce délai passé,jevaisde moi-même chercher l'exil.
» A. Bârbês. >
Cette lettre parut dans le journal officiel en même temps que la note suivante :
c Barbés proteste contre l'acte de clémence dont il a été l'objet : il ne le comprend pas. »
C'est l'Empereur qui ne comprenait pas qu'il n'est pas facile pour un homme comme Barbes de jouer le rôle de comparse dans une comédie de générosité.
Les républicains proscrits se demandèrent à la nou- • velle de l'amnistie générale de 1859 : « Faut-il raccepler, » au risque de donner à l'homme du 2 décembre le droit » de dire qu'il a pardonné à ses ennemis, et que ceux-ci, » convaincus de leur impuissance, sont rentrés comme » des brebis égarées au bercail ; ou bien la repousser au » nom du droit et de la justice? » La réponse à cette question est dans les lettres qui suivent :