LES PROSCRITS EN PIÉMONT
monique; il Ty trouve en efiet jouant au whist. M, de la Mannora , après quelques mots échangés avec le représentant, se fait remplacer à la table de jeu, et ils arrivent ensemble chez le commandant des carabiniers qui délivre en leur présence Tordre de mettre les prisonniers en liberté. Tout ceci se passait entre onze heures et minuit.
Un autre fait encore : Le gouvernement français réclamait impérieusement l'extradition de deux réfugiés, Cote et Jourdan, du département des Hautes-Àlpes, pour crime de droit commun. C'est ainsi qu'il qualifiait les actes de ceux qui avaient combattu pour le droit et la loi. L'intendant de Nice refusait de livrer ces deux citoyens, mais bientôt les ordres de Turin devenant pressants et formels, il fallut obéir. Rassurez- vous, dit l'intendant aux amis des deux proscrits, nous sommes petits^ nous ne pouvons rompre en visière, mais nous savons tourner les difficultés. Bientôt après, des passe-ports furent remis aux deux proscrits, et sous un déguisement ils purent gagner la Suisse.
L'Allemagne ne pouvait guère, à cause des difficultés de sa langue, attirer les proscrits ; Seinguerlet et Hibruit furent à peu près les seuls qui s'y fixèrent. L'Espagne, au contraire , ouvrit ses ville/S à la plupart des exilés' de l'Aude, des Pyrénées, de la Garonne ; Richardet, Salmon, Duputz, Raynal, Hippolyte Magen, Xavier Durieu, vinrent s'y établir à des époques différentes.
La capitale du Brésil garde les cendres de RibeyroUes, mort à RioHle -Janeiro ; Montevideo, celles d'Amédée Jacques; Charles Quentin et Ântide Martin attendirent dans cette ville la fin de leur exil. Quelc^ues proscrits pé*
nétrèrent jusqu'en Australie et en Chine. Miot, moins heureux que ses collègues frappés par le décret de janvier ou par les commissions mixtes, fut seul, parmi les représentants, soumis à la transportation.nsubitcou* rageusement cette peine jusqu'à Tamnistie, en Algérie, dans une forteresse isolée sur la frontière du désert.
La politique conseillait au dictateur de faire oublier le plus tôt possible les horreurs du 2 décembre. Les proscrits, sauf des exceptions, furent, bientôt après le coup d'État, libres de rentrer dans leurs foyers en s'engagéant à renoncer à la politique et à reconnaître les faits accomplis. Une simple demande signée par un proscrit ou par un de ses amis sufiBsait à lui rouvrir la patrie. Les ouvriers, les paysans, les individus désignés au hasard par les commissions mixtes, obtinrent ainsi leur grâce. Le gouvernement impérial avait intérêt à augmenter le nombre de gens recourant à sa clémence : gendarmes, gardes- chiourmes, geôliers, faisaient les plus grands efforts auprès des transportés et des prisonniers pour les engager à signer leur recours en grâce. Malheur à ceux qui la refusaient! Les plus durs travaux, les plus cruels châtiments les attendaient. Les transportés de Cayenne, plutôt que de s'humilier devant VEmphre, « aimaient mieux braver les exhalaisons empoisonnées s> d'une plage meurtrière oii tombaient chaque jour à » côté d'eux de nouvelles victimes, comme Agenoa (de » Marseille), Ailhaud (du Var), Rottau (d'Angers) ; d'au- » très s'exposaient pour fuir à toutes les rigueurs des » geôliers, et ils venaient de voir Eugène Millelot (de la » Nièvre), condamné, pour tentative d'évasion, à recevoir » cent coups de corde, succomber au vingt et unième
LES AMNISTIES PÂHTIELLKS. 577
» coup, en présence de son pore, de son frère el de ses » amis, forcés d'assister à ce cruel spectacle (1) ! »
Plusieurs amnisties avaient précédé celle de 1859 : la première eut lieu à loccasion du mariage de l'Empereur; elle comprenait les représentants à la Constituante ou à la Législative : Hugueniu (de Saône-et- Loire), Aslouin, Pégot-Ogier et Mule (de la Haute- Garonne); huit rédacteurs de journaux des départements : Ousby, du journal lAveyron républicain; Desolme, du Journal de Périgueux ; Lami-Serret, du Républicain de Lot-et-Garonne ;çi\ MM. Naclens, à Condom ; Amoureux, à Châteauroux ; Vincbot, à Dijon ; Duportal, à Toulouse ; Jolibois, à Golmar, e!c.
MM. Créton, Duvergier de Hauranne, Chambolle, Thiers, de Rémusat, F. de Lasteyrie, Laydet et TJiouret furent autorisés, le 1" avril 1852, à rentrer en France dont ils étaient éloignés mometitanément. Le représentant Michel Renaud voyant son nom sur cette liste, répondit : « Avant d'user de la faculté de rentrer dans mon » pays, j'ai besoin de consulter ma conscience. Je ne dois » rien, en tout cas, à l'homme du 2 décembre; n'en » excepte mon mépris et une haine éternelle. » Le Moniteur du 31 janvier 1853, en annonçant qu'à l'occasion du mariage de l'Empereur, plus de trois mille grâces avaient été accordées à des personnes ayant pris part aux troubles de décembre 1851 , ajouta qu'à la suite de cette mesure de clémence, il resterait encore environ douze cents personnes soumises soit à l'expulsion, soit à la transportation. Le gouvernement, jouant une triste comédie,
(1) Ves proscrits français en Belgique, par Amédée de Saint-Ferréol. taxile delord* h. — 37
s'excusait de sa générosité et insistait sur les restrictions qu'il y mettait, comme si le pays eût été effrayé et mécontent de sa clémence. Le 24 février î85â parut une nouvelle liste de cent cinquante graciés, parmi lesquels MM. Ayraud-Degeorges, du Progrès du Pas-de-Calais^ et Jules Huart, du Propagateur des Ardennes.
Quelques grâces individuelles avaient été demandées par des tiers. Le docteur Véron crut devoir à son tour, dans ses Mémoh^es dun bourgeois de Paris ^ solliciter la rentrée d'Eugène Sue qui se hâta de lui adresser la lettre suivante :
• Aonecy-le- Vieux, 16 octobre 1859.
D Oa m*écrit, monsieur, que dans le premier volume de vos M.émoires vous dites en parlant de moi : c Puissent ces renseignemeiits vrais sur cet écrivain faire cesser pour lui les tristesses de l'exil. » Sans apprécier autrement le sentiment qui a dicté ces lignes, vous trouverez bon, monsieur, qu'au nom de ma dignité, je déclare publiquement que jamais je n*ai, directement ou indirectement, autorisé personne à intervenir dans la position qui m'est faite et que j'accepte.
» Agiéez, etc. »
Le poëte languedocien Jasmin, dtnant à Saint-Ckmd à la table de l'Empereur, comme il avait dîné autrefois dans le même lieu à la table de Louis-Philippe , se piqua d'émulation et demanda en vers patois à Tlmpératrice la cessation de l'exil de son compatriote M. Baze. Ce dernier apprit bientôt qu'il pouvait rentrer sans conditions ; il refusa, mais le décret n'en parut pas moins au Moniteur.
Barbes, emprisonné à Belle-Isle, avait écrit à un de ses amis, le 18 septembre 185/i, au moment de la guerre de Crimée :
c .... Je suis bien heureux de te voir aussi dans les sentiments qoe