‹ Histoire du second empireChapitre 138 sur 176 · A LOUIS BONAPARTE · texte numérisé non relu

A LOUIS BONAPARTE

C Vous décrétez une amnistie ; vous pardonnez â ces milliers de citoyens depuis si longtemps jetés par vous sur la terre étrangère, par vous tenus h la chaîne sous le climat meurtrier de l'Afrique, dans les marais empestés de Cayenne.

» ils défendaient contre vous la Constitution issue du suffrage libre et universel, cette Constitution qui avait reçu votre serment solennel de fidélité et que vous avez trahie.

» C'est pour cela que vous les avez frappés naguère.

» Maintenant, vous les amnistiez. Le criminel pardonne à ses victimes; vous deviez emprunter ce nouveau trait aux Césars de Rome dégénérée. Devant l'opinion publique, devant l'histoire, je ne veux pas me prêter à ce perfide changement de rôle. A qui viola la loi il n'appartieut pas de faire grâce à qui la défendit.

(1) M. A« Madier de Uontjau aîné.

)) Votre amnistie est un outrage à ceux qu'elle atteint; elle cache uir pi^e, un guel-apens, comme cliacune de vos paroles, comme chacun de Yûs serments ; cela ne me touche pas.

)) Mais le représentant du peuple que vous avez violenté, emprisonné, banni; TofCcier que vous avez spolié, moi que vous avez persécuté jusque sur la terre d*exi1, je le déclare, je ne vous amnistie pas. Je ne vous pardonne pas la mort de quinze mille Français massacrés en déjcembre, dévorés par vos prisons et vos bagnes, par les misères et les chagrins de l'exil. Je ne vous pardonne pas l'attentat à la Constitution que vous aviez jurée, la destruction de la République qui vous avait r^du la patrie.

)) EnBn, je ne vous pardonne pas d'avoir déshonoré le suffrage universel par la fraude et ia terreur^ d'avoir asservi ei systématiquement démoralisé mon pays.

» Certes, loin de la famille, loin de la patrie,. la vie a bien des amertumes ; mais dans la servitude, elle serait plus amère encore.

» Le jour où la liberté, le droit, la justice, ces augustes proscrits, rentreront en France pour vous infliger le plus mérité des châtiments, j'y rentrerai. Ce jour-là est lent à venir, mais il viendra; et je sais attendre.

» Châehas.

 MONSIEUR LB AÉDACTEUR DU NATTONAL.

(( Monsieur le rédacteur,

» C'est au nom de huit années d'exil, que je vous prie de vouloir bien insérer les lignes ci-jointes dans votre estimable journal.

» Agréez, monsieur, l'expression de ma considération la plus distinguée.

» Edgar Quinet.

» Je ne suis ni un accusé ni un condamné ; je suis un proscrit. J'ai été arraché de mon pays par la force, pour être resté fidèle à la loi, an mandat que je tenais de mes concitoyens.

» Ceux qui ont besoin d'être amnistiés, cène sont pas ksâéfensems des lois ; ce sont ceux qui les renversent. On n'amnistie pas le droit et la justice.

» Je ne reconnais à personne le droit de me proscrire, de me rappeler à son gré dans mon pays, sauf à me proscrire encore. Je ne pnis me prêter à ce jeu, où se perd et s'avilit la nature humaine.

i) En rentrant aujourd'hui dans mon pays, je devrais renoncer à le «ervir, puisque mes mains seraient liées.

» Les exilés, pour rentrer dans leur pays, n'ont besoin du eonsen* tement de personne ; ils ont pour eux la loi ; ils sont seuls juges du moment où il leur conviendra de retrouver une patrie que nul n'a eu le droit de leur ôter.

PROTËSTÂTIUMS CONTRE L'AMNISTIE. 583

• La l«i a été priorité atee eux; eile doit élr« rétablie avec eux. Est ce leur rendre une patrie, que leur accorder, au lieu de la France qu'ils ont eomiue, une FVanee sans droit, f^ans dignité possible, sans sécurité, dépouillée, par la violence et par la ruse, de tout ce qu'elles ont pu lui enlerer ?

> Si tant d'années souffertes par nous d'exils, de transportetions, de déportations et de mort, ne doivent pas être perdues pour la justice et pour rbumanité, je réclame, avant tout, pour la France, au nom de tant de tortures iajustement subies, les réparations suivantes :

» Je demande que les garanties ordinaires chex les peupleis modérât s soient rétablies pour les Français ; que nul ne puisse être enlevé et séquestré par voie administralive, ni banni, ni transporté soit en Afrique, soit à Cayenne, ni expulsé de son pays, sans un jugement régulier et décision du jury ; que la publicité des débats ne soit plus interdite ; que les condamnations prononcées par les tribunaux ne puissent plus être changées et aggravées par l'arbitraire; que la peine de deux années de détention ne puisse plus être transformée en un bannissement perpétuel, c'est-à-dire, le plus souvent, en peine de mort ; que les biens confisqués soient rendus à leurs légitimes propriétaires ; et, comme garantie qui renferme toutes les autres, que la liberté de la tribune et celle de la presse soient res- Utuées à la nalion.

D Quant au droit de proscription, je demande qv'il soit commàéré eomme nul et n&o, avenu, n'ayant jamais existé^ n'ayant pu ni ne pouvant donner aucun titre {égal ni pouvoir quelconque contre ceux auxquels il a été ou serait appliqué.

9 Tel -est, en effet, le sevd moyen de fermer la porte à Vère des proscriptions dans laquelle leaionde est rentré. Car, si l'on est quitte envers Thumanité pour rappeler de l'exil, après dix ou vingt ans, ceux qui survivent ; si Ton ne tient aucun compte des morts que ceux-ci laissent après eux, ni de ceiuc que la souffrance a naines et qui ne reviennent dans leur pays que pour y mourir ; si la violence n'est plus prise au sérieux par les hoounes; si elle n'entrdne, x;ontre celui -qui l'exerce, aucune conséquence; si elle ne réveiHe aucune idée de justice ni de réparation ; si, au contraire, tout doit se changer en reeonnaissance, 4iui voudra, à l'avenir, s'absleair d'une violence heureuse?

» C'est donc l'ère des proscriptions indéfinies «fuî est consacrée ; et, cbacua faisant à son tour ce qui a été aduiis par celui qui a précédé, tout changement, tout renouvellement de parti sera marqué par l'expulsion de tous les partis contraires.

> Voili la perversion absolue de la conscience humaine qu'il s'agît d'empêcber; et, puisque l'Europe, même libre, se tait, puisqu'elle semble accepter le droit de proscription, comme autorisé par le succès et entré dans les mœurs, c'est au proscrit de revendiquer la justioe, 4e faire parler la conscience, non à son profit, mais à celui des autres.

9 Je ne veux pas que les prosoriptenrs d'aujourd'hui soient les proscrits de demain.

3 Je ne venx pas que la^ France et le monde retombent dans cette ère

58& L*£MPIRE.

OÙ chaque parti, à son avènement, expulse, bannit, extirpe en masse les partis opposés.

» Je ne veux pas que ce gouffre déjà si profond se creuse davantage, de manière à engloutir tout ce qui reste du droit parmi les hommes.

» Voilà pourquoi, moi proscrit, je proleste, pour aujourd*hui et poar demain et pour tous les temps à venir, contre ce droit de proscrire qui est le contraire du droit et ne peut rien fonder.

» La conscience d'un homme semble, en ce moment, bien pea de ' chose ; mais peut-être le moment viendra où Ton trouvera bon de se rappeler que des exilés ont emporté et gardé le droit avec eux, et que toute justice n*est pas encore moite sur la terre.

» Edgar Quinet.

» Yeytaux (Suisse), 30 août 185P. v

Page 1