LETTRE DE LEDRU-ROLLIN
> Or, en verlu de la loi française, un complot indique nécessairement un délit politi(;|\ie.
9 Uo attentat implique également de toute nécessité un crime politique, les deux mots ayant été spécialement introduits dans le langage de la jurisprudence pour mieux désigner un crime d'un caractère exceptionnel et public.
» C'est même par le fait de la fiction politique la plus forcée, la plus outrs^ensement impudente qui se puisse imaginer^ que ce crime (un attentat) a été élevé, dans Téchelle des pénalités, aux proportions d*un parricide. L'homme du 2 décembre, un père de ses sujets ! Ah I certes, ce n*est pas la nature, c'est la politique seule qui est capable de se livrer à d'aussi monstrueuses assimilations.
» Permettez -moi d'ajouter que la déportation, )a peine mêmeqpii m'a été infligée, est une pénalité exclusivement politique.
> Donc Taccusation et la pénalité caractérisant clairement l'ofTcnse, an pareil crime, en supposant qu'il eût jamais existé, n'était jamais et ne pouvait jamais être qu'un crime politique.
» Je défie tous les jurisconsultes français dedéoier l'exactitude de cette •conclusion, sans même en excepter ceux qui ont, à force de bassesses, déshonoré ce titre respectable, les Dupin, les Daroche, les Troplong.
» Maintenant, la fraude étant dévoilée, que reste-t-il en réalité? Deux «noemis politiques, face à face, dont l'un juge utile de frapper l'autre d'ostracisme.
> C'est bel et bon. Hais cette haine si grossièrement envenimée contre un homme, ne s'égare-t-elle pas quelque peu et ne manque- t-elte pas d'babyeté ?
» l>ui, qui se proclame assis d'une manière inébranlable sur son trône, qui a l'audace de bâtir en granit et en porphyre le mausolée de sa dynastie ; lui, qui surtout prétend faire trembler l'Europe devant lui, joue-t-il un jeu bien habile, en paraissant trembler au seul prononcé de non nom? L'opinion publique décidera.
» Quanta moi ^ si ce n'était Timpaissance à laquelle je suis réduit pour servir la cause de la liberté Je n'ai pas l'occasion de me plaindre de ce nouveau coup. J'ai servi à M. Bonaparte la mt^me politique qu'il m'apfrfique, avec cette diiïérence cependant, que j'ai agi ouvertement, franchement, sans organiser la fausseté en système, et sans mettre en œuvre les plus perfides machinations.
9 Ministre de l'intérieur, j'ai ordonné que M. Bonapaite fût appréhendé au corps, comme hors la loi ;
» Membre du gouvernement provisoire, j'ai voté contre le rappel des lois qui bannissaient sa famille ;
B Membre de la commission executive, j'ai été chargé de défendre, devant l'Assemblée, le maintien de ces lois;
» Et j'ai rempli cette tâche avec ardeur, parce que je sentais qu'il était nécessaire de proléger les masses contre leurs impressions erronées; parce que je prévoyais que le peuple, à peine émancipé, ne tarderait pas, sous le charme décevant de la tradition, à être plongé de nouveau dans la servitude du premier empire. L'histoire dira si j'avais tort.
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» Il est une chose, en tout cas, que j'ai le droit d'afTirmcr, parce qu'elle est attestée parTévidencc manifeste : si M. Donaparte avait été tenu loin de la France, si tout espoir de retour lui avait été fermé pour jamais, il n'aurait pas eu le loisir ni les moyens de préparer, de concert avec le parti réactionnaire, ces sanglantes et néfastes journées de juin 4 848, qui ont été le tombeau de la République.
j> Si cette force a constamment agi, pour le mal et la tyrannie, d'uoe façon lente, patiente et incessante, pourquoi alors, nous qui n'avons en Tue que le bien public et le triomphe de la liberté, nous priverioosnous de nos moyens d'agir ?
> N'oublions pas que tout républicain qui revient en France sans s'être dégradé, est, en dépit de tout, un foyer rayonnanUde lumière et un soldat prêt pour le jour prochain.
» J'ai l'honneur, etc.
> Ledru-Rollin.
> Londres, 14 septembre 1850. a
Tous les proscrits que la mort a épargnés sout aujourd'hui, à part quelques exceptions volontaires, rentrés dans leur patrie. L'histoire doil leur rendre cette justice, que, dans un long exil, ils ont fait honneur au parti ré publicain, à la France, et que leur présence n'a pas été inutile aux pays où ils ont trouvé un asile, à la Belgique surtout, qui gardera longtemps les traces de renseignement des Bancel^ des Madier de Montjau, des Descbaoel, et à TÂngleterre même, qui a pris dans les i*angs de la proscription des professeurs comme Esquiros, Savoye, Cassai, Boucher, Dupont, pour plusieurs de ses établissements d'instruction publique. Tous les proscrits, ouvriers, commerçants, hommes de lettres, dans la mesure de leurs forces, ont satisfait à la grande loi du travail. Victor Hugo a composé dans l'exil le livre des Châtiments^ les Contemplations j la Légende des siècles^ les Misérables; Ledru-Rollin publia un livre plus éloquent que vrai, la Décadence de FAngleteire; Schœlcher, \ Histoire de la terreur bonapartiste ; Eugène Sue, \ Histoire d'une famille du peuple; Edgar Quinet, la Révolu-
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tion; Charras, la Campagne de 1813 et Waterloo; Marc Dufraisse, le Droit de paix et de guerre. D'autres, comme Ribeyrolles, comme Âmédée Jacques, comme Rozier le poêle (de rAveyron), ont été empêchés par la mort d'achever leurs œuvres commencées. Honneur à leur mémoire et à celle des victimes du coup d'Ëtat qui ont succombé loin de leur patrie avant le jour de la justice et de la liberté !
tahu i^iLO». n. — . S8