‹ Histoire du second empireChapitre 146 sur 176 · CRÉATION DE L'OP/.V/ON NATIONALE · texte numérisé non relu

CRÉATION DE L'OP/.V/ON NATIONALE

accueillie à la Bourse, qui salua également de ses acclamations la fin du discours de M. de Morny annonçant l'intention bien arrêtée de TEmpereur « de lancer la France dans les travaux de'Ia paix ».

Un décret publié le 1 6 août annula les avertissements donnés aux journaux ; M. de la Guéronnière, ancien journaliste, fut nommé par un second décret directeur dô la presse au ministère de l'intérieur. Les feuilles belges introduites en France avec l'aulorisation du gouvernement virent, on ne sait trop pourquoi, dans celte nomination le présage de prochaines modifications dans le régime de la presse, et même de la suppression du décret du 17 février 4852. Les journaux français, espérant que lé gouvernement allait les soustraire à la juridiction administrative, traitèrent naïvement la question de sâvolf lequel valait mieux du jury ou du tribunal correctionnel pour juger les délits de presse. Le Moniteur souffla bientôt sur ces illusions en publiant une circulaire de M. le duc de Padoue, ministre de l'intérieur, aux préfets, traçant à ces fonctionnaires les règles de conduite à tenir à l'égaH des journaux. Le gouvernement ne songeait pas le moins du monde à modifier la législation en vigueur. L'effet de cette circulaire ne paraissant pas suffisant, une note fortsèche, corroboréepâr plusieurs avertissements, « prévint loyalement les jouru nanx que le gouvernement était décidé à ne plus lolé- » ter des excès de polémique qui ne pouvaient être con- » sidérés que comme des manœuvres de partis » . Les journaux se le tinrent pour dit, et rentrèrent dans leur mutisme ordinaire.

- Le gouvernement impérial ne borna pas 6a générosité

à Tamnistie pour la presse : un nouveau journal reçut Tautorisation de paraître. IVL Adolphe GuérouU, ancien saint-simonien, ancien rédacteur du Temps^ du Journal des Débats, de la République, de la Presse, homme de talent, socialiste pratique, croyant^ comme tous les saint-simoniens, plutôt aux intérêts qu'aux idées, indifférent à la forme des gouvernements et aux programmes des partis, les avait servis tous parce que, d'après sa ioo trine, ils ont tous leur raison d'être, et qu'il n'en est pas un seul dont on ne puisse tirer quelque chose dans rinlérèl général. L'Empire démocratique, opposant à la vieille Europe le principe des nationalités, ébranlant le vieux catholicisme par la ruine du pouvoir tomporel des papes, parut à M. Adolphe Guéroult une phase inévitable à traverser. H voulut fonder un journal pour soutenir cette politique. Obtenir l'autorisation de créer un nouvel organe de publicité, c'était, même pour un homme pouvant compter sur les protections les plus puissantes, comme celle du prince Jérôme, un but difBcile à atteindre. Les efforts de M. Adolphe Guéroult auprès des ministres restèrent longtemps infructueux ; il s'adressa à l'Empereur et il en obtint une audience. Napoléon 111 lui témoigna sa satisfaction de la politique de la Presse^ dont U était le rédacteur principal pendant la guerre dltalie, en lui reprochant seulement <x d'avoir quelquefois trop » tôt démasqué les batteries» . M. Adolphe Guéroult reçut en même temps la promesse formelle que l'autorisation de fonder un journal lui serait accordée. Restait à obtenir des bureaux de la presse au ministère de l'intérieur l'accomplissement des formalités nécessaires pour la publication. Malheureusement l'Impératrice ne voyait pas d'un

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bon œil la faveur accordée, les bureaux traînèrent les* formalités en longueur, espérant les rendre inutiles. Il fallut les leur arracher. V Opinion nationale parut enfin le 30 septembre avec une sorte de dédicace au prince Jérôme à qui elle devait la vie.

A cette époque, le gouvernement impérial envoyait un corps d'armée pour châtier les tribus marocaines sur les Frontières de l'Algérie, et encourageait TEspagne dans ses préparatifs d'expédition contre le sultan de Maroc qui avait insulté son pavillon. Le cabinet de Londres ne pouvait voir d'un œil indifférent cette double expédition contre un souverain son allié, ni les prétentions de l'Espagne à s'établir en face de Gibraltar, dans un pays uni par d'étroites relations de commerce avec l'Angleterre. Il cherchait donc à susciter des obstacles à la politique impériale en soutenant la politique d'annexion en Italie, et en pesant de toute son influence sur les ministres du sultan, dans l'intention d'entraver le percement de l'isthme de Suez, entrepris par M. de Lesseps sous le patronage du vice- roi d'Egypte.

Les négociations de Zurich se traînaient péniblement, et la paix de Yillafranca menaçait de briser l'œuvre de l'indépendance italienne. Une confédération présidée par le pape, comptant dans son sein l'empereur d'Autriche, resté maître de la Yénétie, et les archiducs rétablis sur leur trône, c'était un mince résultat des effoils et des sacrifices du peuple français et du peuple italien.

Mantoue et Peschiera, demandées dans la première proposition d'armistice, étaient les clef de la Lombardie; elles restèrent entre les mains de l'Autriche, qui, retranchée dans son quadrilatère, pouvait attendre l'heure et le

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jour de reprendre sa conquête. L'Italie menacée seotit dès lors le besoin de se concentrer et de s'unir. Le ro{ de Sardaigne se serait peut-*étre contenté pour le moment de fonder un royaume puissant dans la vallée du Pô, mais l'Italie voulait autre chose. M. de Cavour, un moment abattu, le sentit et laissa Napoléon III signer un traité inexéculable, en disant : «Je l'ai fait se jeter à l'eau, il faudra bien qu'il nage. »

Le soulèvement des Romagnes, qui s'unirent au goih vernement provisoire des duchés, porta un nouveau coup à la domination temporelle du pape. M. de Cavour n'était plus ministre, il semblait môme en disgrâce, mais sa politique lui survivait. La signature du traité de Zurich, le 10 novembre 1859, ne produisit aucun efiet sur l'opinion. Ces actes, — car il y eut trois traités séparés, ^ qui furent rédigés d'après les bases posées dans les préliminaires de VillaFranca, laissaient des points fort importants, et en particulier la question des duchés, sans solution.

L'Ilalie avait déjà mis la main sur les deux tiers du territoire pontifical, elle voulait Rome. L'Empereur, croyant toujours à la possibilité de réconcilier ritalie et la papauté, avait dit à Tarchevèque de Bordeaux en traversant cette ville au mois d'octobre 1859 : «Le pouvoir temporel du saint-père n'est point opposé à la liberté et à l'indépendance de l'Italie. » Le 31 décembre de la môme année, il écrivit au pape lui-môme : « Ce » qui me paraîtrait le plus conforme aux véritables » intérêts du saint-siége, ce serait de faire le sacri- » fice des provinces révoltées. Si le saint-siége, pour le 0 repos de l'Église^ renonçait à ces provinces qui depuis

l*exp£ditioiv de; chine. {î90

» cinquante ans suscitent tant d'embarras k son gouver- » nement, et qu'en échange il demandât aux puissances de » lui garantir la possession du reste, je ne doute pas du i> retour immédiat de l'ordre. Le saint-siége assurerait » ainsi à l'Italie naissante la paix pendant de longues an^ » nées, et au saint-siége la possession paisible des États » de l'Église. »

L'Italie et le saint-siége étaient bien éloignés d'une pareille transaction ,

La situation des affaires extérieures préoccupait vivement l'opinion publique; le gouvernement impérial chercha une diversion à cette inquiétude des esprits. L'entrée du fleuve Pei-ho ayant été refusée aux minis-r très de France et d'Angleterre envoyés à Pékin pour échanger les ratifications du traité de 1858, l'escadre anglaise avait vainement essayé de forcer le passage. Un seul navire, le Ducheyla^ portait à côté de cette escadre le pavillon français. Le gouvernement impérial prit pour lui la moitié de l'offense, et s'empressa d'annoncer qu'il allait se concerter avec l'Angleterre pour obtenir des Chinois la réparation de l'insulte faite aux deux nations. Une expédition contre la Chine devait entraîner des dépenses considérables, mais les hommes d'affaires ne regardaient pas à l'argent pour rétablir l'entente entre l'Angleterre et l'Empire. Deux nations unies sur mer pouvaient-elles se faire la guerre sur terre? La Bourse hâtait donc de tous ses vœux la fin des préparatifs de l'expédition qui plus d'une fois parut ajournée, à la grande terreur des financiers. La. nomination ofiicielle du général Cousin-Montauban au commandement de l'expédition mit fin à leurs appréhensions.

«Ûd L'EMPIRE.

La Bourse, comptant désormais sur Tenteote eotre TÂngleterre et le gouvernement impérial, n'attachait pas une grande importance à la question romaine ; elle ne fit nulle attention à Tarticle publié par M. de Montalembert d'abord dans le Correspondant et ensuite en brochure ; Tavertissement donné au journal et la saisie de la brochure passèrent inaperçus. La Bourse, rassurée sur la politique, ne s alarmait plus que de la langueur des transactions, augmentée par le conflit judiciaire entre les agents de change et les courtiers marrons vulgairement appelés coulissiers. Ces derniers, frappés d'interdiction par les tribunaux, demandaient la révision de la loi conférant un privilège aux agents de change. Le gouvernement tenta de mettre fin à cette lutte par le décret du 13 novembre qui permit aux agents de change de s'adjoindre deux commis sous le nom d'assesseurs. Ce décret et les modifications introduites par le syndicat de la corporation des agents de change dans le régime des liquidations, des primes, et des courtages, ne satisfirent personne. La ville de Paris avait fait placer des tourniquets payants à chaque entrée de la Bourse; ces tourniquets furent maintenus malgré les réclamations des boursiers, qui les accusaient d'éloigner les spéculateurs.

M. Billault était redevenu ministre de l'intérieur à la place du duc de Padoue, sans que ce changement fût justifié par d'autre raison qu'un dissentiment entre M. Haussmann et le ministre de l'intérieur sur les attributions de la préfecture de la Seine et de la préfecture de police. L'expédition de Maroc avait pris fin le 20 novembre ; celle de Chine allait mettre à la voile ; mince sujet

BRUIT h*Xm GONGRtS. 601

de diversion au milieu des inquiétudes renaissantes au sujet de Tltalie.

D'après les termes du traité de Zurich, les Italiens, à peine débarrassés de l'étranger, étaient sommés de loi tendre la main, de s'unir avec lui, et de compter pour la défense de leur indépendance sur des princes qui avaient combattu contre eux : la confédération se rompait avant d'avoir existé. L'Italie, plus que jamais menacée, avait soif d'union. Napoléon m le voyait bien, mais il craignait, en conformant publiquement sa politique à cette nécessité, de se brouiller avec les légitimistes et les cléricaux. De là, ces conseils donnés en sachant bien qu'ils ne seraient pas suivis; ces promesses qu'il était bien sûr de ne pas tenir; ces avances, tantôt à la révolution, tantôt à r%lise, dont la révolution et l'Église se méfiaient également; de là, ces instructions écrites démentant les instructions verbales; ces attestations publiques, contredites par les assertions secrètes; de là, cette politique incertaine, indécise, ne sachant où elle veut aller, s'opposant à tout sans rien empocher, politique de mensonge et de duplicité dont aucun gouvernement n'avait donné l'exemple depuis le premier empire. La nouvelle d'un congrès pour régler les affaires d'Italie fut accueillie avec colère par le parti clérical qui s'attendait à y voir triompher la solution proposée dans la brochure ie Pape et le Co7}grè$y écrite par M. de la Guéronnière sous l'inspiration de l'Empereur. U Univers et l'évéque d'Orléans protestèrent avec violence contre cette bro« chure qui concluait à l'affranchissement des Romagnes et à des changements dans les institutions politiques des États romains. L'espoir d'un congrès s'évanouit en même

temps que VaDoée 1859, qui s'annonçait sous de sonibrei auspices.

Le bruit se répandit que le nonce du pape déclinerait sous un prétexte quelconque I honneur qui lui revenait, en qualité de doyen du corps diplomatique, d'adresser les félicitations habituelles à l'Empereur à Toccasion du jour de Tan. Ce bruit était faux. Le nonce, en prenant la parole, se borna simplement à oiTrir à TEm^ pereur « les hommages et les vœux du corps diplomati<que». Napoléon III répondit : «(Qu'il était heureux da D rappeler que, depuis son entrée au pouvoir, il avait D toujours professé le plus profond respect pour les droits » reconnus, et que le but constant de ses efforts serait x> de rétablir partout, autant qu'il dépendrait de lui, la K> confiance et la paix. » Ces assurances vagues agitèrent les esprits au lieu de les calmer. Le A janvier, parut au Moniteur un décret contenant la nomination de M. Thouvenel, ambassadeur à Constantinople,, au poste de ministre des affaires étrangères en remplacement de M. Walewski, qui passait pour tenir fort au maintien du pouvoir temporel et à Texécution du traité de Zurich. Quelques journaux, oubliant qu'il n'y a aucune conclusion à tirer de l'opinion personnelle des ministres sous un régime comme celui de l'Empire, virent dans le départ de M. Walewski un heureux augure pour la cause de l'Italie. Cette cause, presque abandonnée par le gouvernemeat impérial, recevait des encouragements directs de l'Angleterre qui cherchait k recueillir l'héritage de popularité de Napoléon m. L'Autriche pressait ses armements en Yéuétie. Le roi de Naples, comme si les batailles de Magenta et d9 Solferino n'avaient pa9 eu lieu , déclarait

RÉCRIMraATIONS W PARTI CLÉRICAL. 90a

qu'il entendait rester complètement étranger à la confédération italienne, le pape en repoussait la présidence et réclamait impérieusement la restitution desRomagnes. La situation du gouvernement impérial à l'extérieur se compliquait des craintes de T Allemagne, des suscepti-» bilités de la Russie, et des empiétements de Victor- Emmanuel qui, sourd aux avertissements, aux notes, aux lettres de Napoléon III, continuait le cours de se$ annexions.

Les embarras n'étaient pas moins nombreux à Tinté-* rieur, grâce à Tardeur pétulante avec laquelle les évèques se portaient à la défense du pouvoir temporel des papes, élevé par eux presque à la hauteur d'un dogme. Leurs mandements irrités répondaient du haut de la chaire à Tauteur de la brochure le Pape et le Congrès^ à ce «catholique sincère qui, au milieu des supplications et des » génuflexions les plus touchantes, demande à PielXFab- » dication de sa souveraineté temporelle» .Le parti clérical, excité par la prédication épiscopale, menaçait de rompre l'alliance avec TEmpire, se répandait en récriminations et en injures contre l'Empereur, et faisait entendre les plus terribles menaces contre son gouvernement. L'inquiétude gagnait peu à peu tous les esprits; l'expédition de Chine était, nous Tavons dit, un dérivatif bien insufOsant, le remède ordinaire du gouvernement impérial, c'est-à-dire une grande guerre, était chose impossible pour lemoment. Il eut recours à un petit coup de théâtre. Le Moniteur du 5 janvier publia la lettre suivante au ministre d'État :

((Monsieur le ministre,

» Malgré l'incerlilude qui règne encore sur certains points de la politique éMngôre, on p^ol prévoir. «|vec confiance \\ï\% solution pacifique.

«04 L^fiMPIRK.

Le moment est donc venu de nous occuper des moyens d'imprimer mi grand essort aux diverses branches de la richesse nationale.

> Je TOUS adresse dans ce but les bases d'un programme dont plusieurs parties devront recevoir Tapprobation des Chambres, et sur lequel vous vous concerterez avec vos collègues, aûn de préparer les mesures les plus propres à donner une vive impulsion à l'agriculture, k rindusirie et au commerce.

> Depuis longtemps on proclame cette vérité qo*il faut multiplier les moyens d'échange pour rendre le commerce florissant ; que, sans concurrence, l'industrie reste stationnaire et conserve des prix élevés qui s'opposent aux progrès de la consommation; que, sans une industrie pro^père qui développe les capitaux, l'agriculture elle-même demeure dans Tenfance. Tout s'enchatne donc dans le développement successif des éléments de la prospérité publique ! Mais la question essentielle est de savoir dans quelles limites TÉtat doit favoriser ces divers intérêts, et quel ordre de préférence il doit accorder à chacun d'eux.

» Ainsi, avant de développer notre commerce étranger par l'échange des produits, il fout améliorer notre agriculture et affranchir notre industrie de toutes les entraves intérieures qui la placent dans des conditions d'infériorité. Aujourd'hui, non -seulement nos grandes exploitatioos sont gênées par une foule de règlements restrictifs, mais encore le bien-être de ceux qui travaillent est loin d'être arrivé au développement qu'il t atteint dans un pays voisin. Il n'y a donc qu'un système général de bonne économie politique qui puisse, en créant la richesse nationale, répandre l'aisance dans la classe ouvrière.

» En ce qui touche l'agriculture, il faut la faire participer aux bienfaits des institutions de crédit : défricher les forêts situées dans les plaines et reboiser les montagnes; affecter tous les ans une somme considérable aux grands travaux de dessèchement, d'irrigation et de dr'frichemtrnt. Ces travaux, transformant les communaux incultes en terrains cultivés, enrichiront les communes sans appauvrir l'État, qui recouvrera ses avances par la vente d'une partie de ces terres rendues & l'agriculture.

» Pour encourager la production industrielle, il faut afifrani hir de tout droit les matières premières indispensables à l'industrie, et lui prêter exceptionnellement à un taux modéré, comme on l'a déjà fait à Tagriculture pour le drainage^ les capitaux qui Taideroot à perfectionner soB matériel.

> Un des plus grands services à rendre au pays est de feciliter le traosport des matières de première nécessité pour l'agriculture et l'industrie; à cet effet, le ministre des travaux publics fera exécuter le plos promptement possible les voies de communication, canaux, routes et chemins de fer, qui auront surtout pour but d'amener la bouille et les engrais sur les lieux où les besoins de la production les réclament, et il s'effor^ cerade réduire les tarifs, en établissant une juste concurrence entre lei canaux et les chemins de fer.

» L'encouragement au commerce par la multiplication des moyens d'échange viendra alors comme conséquence naturelle des mesurés précédentes. L'abaissement successif de l'impôt sur les denrées de grande

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