‹ Histoire du second empireChapitre 165 sur 176 · FAIBLESSE DE L'EMPIRE DICTATORIAL. G · texte numérisé non relu

FAIBLESSE DE L'EMPIRE DICTATORIAL. G

question de la France que de Tltalie ? Nul moyen de le savoir. Un seul homme, maître de diriger les événe* ments, en fait connaître ce qu'il veut au pays. La France, {doDgée depuis le coup d'Ëtat dans une somnolence maladive, attend que le lendemain lui apporte la paix ou la guerre. Triste et périlleuse coùdition pour le gouvernement lui-même. Cette nation endormie se réveillera-t-elle à l'heure d'un suprême danger pour TEmpire? Le gouvernement impérial se sentait en outre affaibli par ses tergiversations, par sa mauvaise foi, par la rupture presque complète de son alliance avec le clergé, par la force que les passions religieuses donnaient à la faction du parti légitimiste qui ne s'était pas ralliée à lui, par rargument que le parti démocratique tirait de cette antithèse de l'Italie rendue à l'indépendance et à la liberté politique par un gouvernement qui supprimait cette liberté à la France. La jeunesse, symptôme significatif dans un pays comme la France, s'éloignait de plus en plus de l'Empire ; la haine du régime sorti du 2 décembre se montrait aussi vive dans les lycées (1) ({ue dans les écoles. Le Corps législatif devenait luimême un sujet d'inquiétude pour le gouvernement. Les députés, pendant la session, montrèrent une certaine impatience de leur rôle qui se bornait à sanctionner des textes élaborés sans leur concours, à légaliser uniquement les volontés ministérielles formulées en chapitres

(1) L'ancien roi de Westphalie étant mort cette année, M. Rouland donna pour matière de la composition en vers latin au concours général : Le prince Jérôme Bonaparte, Un des jeunes concurrents, enlevé quelques années plus tard aux lettres qu'il aurait cultivées avec succès, composa sur ce sujet une pièce de vers satiriques qui courut tout Paris en manuscrit, et qu'on trouvera quelques pages plus loin*

de budget au lieu de régler les dépenses de l'État, à souscrire aux traités de paix et de commerce signés par l'Empereur au lieu de les discuter. L'Empire, déjà épuisé au bout de quelques années, effrayé de sa faiblesse et de son isolement, se demanda où il pourrait trouYcr la force nécessaire pour prolonger son existence. La réponse à cette question se trouvera dans le volume suivant.

rw DU DEUXIEME VOLUME.

Nous publions sous ce litre des lettres et notes qui nous ont été envoyées après l'apparition de notre premier volume.

3 avril 1869.

Monsieur^

Un journal de province me fait connaître, en les reproduisant, deux passages de votre Histoire du second Empire, où il est question de moi.

1* On lit à la page 363 du premier volume :

a Paris, à minuit, semblait tranquille ; on n'entendait dans les rues que les pas de quelques patrouilles. Les généraux Bedeau, Cavaignac, Changamier, Lamoricière, Le Flo, MM. Baze, Gharras et Roger (du Nord], montaient à cette heure dans un convoi cellulaire dirigé sur la forteresse de Ham. M. Léopold Le Mon, secrétaire de M. de Morny, commandait le convoi ; ses ordres portaient qu'en cas de tentative d'enlèvement ou d'évasion , les prisonniers seraient fusillés )) *

11 n'est pas exact que je me suis rendu à Ham dans les circonstances que vous relatez. Je n'ai donc pas eu à recevoii* les ordres dont vous parlez.

2*^ On lit à la page 398 :

(t Les femmes et les sœurs des prisonniers de Ham attendaient dans cette ville le sort réservé à leurs maris et à leurs frères. Le 8 janvier, vers une heure du matin, la porte de l'auberge habitée par eUes retentit de coups redoublés. C'est un messager accouru de la citadelle pour leur apprendre l'arrivée de M. Léopold Le Hon, qui a déjà procédé au transfert des généraux de Paris à Ham ; ses prisonniers ne tarderont pas à être enlevés. Madame Lamoricière, madame Le Flo, la sœur du général Bedeau se rendent au château;

impossible d'y pénétrer. L'émissaire de M. de Moray, qui sort de la prison, passe au milieu de ces femmes les pieds dans la neige, grelottantes, éplorées ; le père de madame Le Flo, vieillard aux cheveux blancs, soutenait sa fille; les deux autres dames se précipitèrent à la portière de la voiture qui ramenait le secrétaire du ministre de l'intérieur : tt De grâce, s'écricnt-elles, laissez-nous vob- nos maris et nos frères, dites-nous ce qu'on va en faire !» M. Le Hon entra sans répondre dans la cour de la citadelle, un bruit de roues se fit bientôt entendre : une voiture passa sous la voûte au galop. L'une de ces dames, malgré la rapidité des chevaux, reconnut le général Changamicr qu'on entraînait : « Général, où vous mène-t-on ?» La voix du général Changarnier se perdit <ians le bruit du vent, des coups de fouet et des roues. Le colonel ChaiTas passa ensuite avec la même rapidité. Ces courageuses femmes attendaient encore à la porte du fort à cinq heures du matin ; un employé du greffe, touché de pilié, leur apprit que les prisonniers de Ham étaient conduits hors de France. »

Ce récit contient de nombreuses eiTeurs. Voici ce qui s'est passé.

Prévenues de mon arrivée, mesdames de Lamoricière, Baze et de Busnel, cette dernière sœur de M. le général Bedeau, se présentèrent vers quatre heures du matin à la porte du château, demandant à ôtre introduites près de leurs maris et frères. Je fis prier ces dames de revenir à sept heures, en leur donnant l'assurance que leur désir serait réalisé. Quelque temps après, ayant eu à sortir en voiture du château pour me rendre dans la ville, j'aperçus, à mon retour, les mêmes dames stationnant encore à la porte. Je m'empressai d'cnvover auprès d'elles le commandant de la place pour leur renouveler l'assurance précédemment donnée eu mon nom. Elles déclarèrent qu'elles étaient restées, malgré ma première communication, et qu'elles ne se retireraient que si je prenais l'engagement àe ne pas faire partir leurs maris et frères avant qu'elles n'eussent été admises auprès d'eux. Le commandant leur rapporta tout de suite un engagement fonnel de ma part.

Je m'occupais, pendant ce temps, d'organiser le départ de MM. le ffcnéral Changarnier et le colonel Charras, qui n'avaient pas de parents auprès d'eux, et qui quittèrent Ham h six heures du matin.

Avant sept heures, mesdames de Lamoricière, Baze et de Busnd eurent accès auprès de leurs maris et frères, et restèrent au château jusqu'au moment de leur départ.

MM. Le Flo, Baze, Lamoricière et Bedeau ne partirent successivement que dans les journées du 8 et du 9, chacun d'eux étant accompagné des personnes de leurs familles qui les entouraient.

Telle est, monsieur, la vérité que je puis appuyer de documents authentiques restés entre nos mains. Vous voyez que votre récit s'en éloigne beaucoup.

Je fais appel à votre loyauté pour réclamer de vous les rectifications que je viens de vous indiquer, et je ne doute pas que vous me donnerez la légitime satisfaction à laquelle j'ai droit, en introduisant CCS rectifications dans la prochaine édition de votre ouvrage. Je

souhaite même que vous jugiez conTcnable et opportun de les mentionner à la fin du second volume que vous préparez.

Dans l'attente de votre réponse, je vous prie, monsieur, de recevoir l'expression de mes sentiments distingués.

Comte Léopold Le Hon.

La réponse à cette lettre se trouve dans l'extrait suivant du livre Le gouvernement du Deux-Décembre^ par notre honorable confrère Victor Schœlcher :

c Les femmes et les sœurs des prisonniers de Ham viendront aussi témoigner dans le grand procès que l'humanité intente aux barbares du XIX* siècle. Journellement éprouvées par toutes sortes de menues vexations, elles attendaient là, pleines d'anxiété, l'issue de cet inique emprisonnement. Le 8 janvier, vers une heure de la nuit, l'auberge qu'elles habitent se remplit de bruit, elles apprennent tout à coup qu'on vient enlever les prisonniers. Saisies, consternées, elles se donnent à peine le temps de se vêtir, elles accourent avec leurs enfants à la porte de la forteresse. Impossible de pénétrer, elles attendent. Au bout d'une heure, M. le comte Léopold Le Hon, l'envoyé de M. le comte de Morny, sort à pied de la forteresse, il les voit toutes, exposées aux rigueurs intenses de la saison, les pieds dans la neige, à peine couvertes, il les voit et les laisse à la porte ! En sa qualité de gentilhomme, il ne les salue même pas... 11 y avait avec eUcs un vieillard, le père de madame Le Flo ; ni la vue des cheveux blancs, ni celle des peUts enfants, ni celle des femmes livrées à un véritable supplice physique et moral, ne peuvent toucher le cœur de ce jeune homme de vingt-cinq ans.

i> Peu après, il revient dans une voiture. Pouvant tout supposer de la paii des assassins du h décembre, ces dames étaient dans une mortelle inquiétude. Malgi'é madame Le Flo qui disait : «Vous n'obtiendrez rien de ce malheureux, 9 madame Lamoricière et madame Busnel, sœur du général Bedeau, se précipitent à la poriière de la voiture : « De grâce, disent-elles, laissez-nous voir nos maris, nos frères \ appreneznous leur sort. — Allez donc vite, répond le comte Léopold, s' adressant au cocher, allez donc vite... » La voiture repasse : a Qui est là ? crient-eUes. Oii vous mène-t-on? » Le vent seul les entendit. C'élail le général Changamier qu'on entrainail. La voiture rentre et ressort : « Qui est là ? » crient-elles encore, et elles ont à peine le temps d'entrevoir la figure du colonel Charras.

fi Les courageuses femmes attendirent ainsi jusqu'à cinq heures du matin ! Le jeune M. Le Hon les savait à la porte, au milieu d'une nuit d'hiver, sans abri possible contre le froid et le givre qui tombait, sans secours contre l'anxiété qui les dévorait, il ne leur envoya pas une parole qui pût les tranquilliser. Ce ne fut qu'à cinq heures du matin qu'elles apprirent la destination des autres prisonniers. Oh !

M. Lëopold Le Hon est bien le... secrétaire intime de M. Momy. » Au retour de cette expédition, son... ministre lui donna la croix d'honneur. v> (Le gowernement du Deux-Décembre, p. 379.)

Page 1