LETTRE DE M. LOUIS BLANC SUR L'ABSTENTION
jusqu'à quel point il est possible d'y réaliser le projet en question, et quelles seraient les précautions à prendre pour le mener à bonne fin. Ko tout cas, la difficulté ne saurait être de rassembler un nombre suffisant d*homin es de cœur dans un pays où il y a toujours eu des milliers de citoyens prêts à immoler au bien public ou à une croyance forte leur fortune, leur repos, leur famille, l^ ur vie. Le peuple, en France, à chaque pagede nos modernes annales témoigne de son dévouement; et si les membres de la bourgeoisie avaient besoin d*étre rappelés au sentiment de leur devoir, ils n'auraient qu'à relire l'histoire de leurs pères. Là, ils verront comment les membres du tiers état (20 juin 4789) réussirent à reconquérir leurs droits.. .
9 Voilà Théritage que ceux qui le tiennent de leurs pères doivent à leurs enfants. Je n'ignore pas que les héros du 2 décembre sont gens à ne reculer devant rien. Soit. La question est de savoir si la France possède des moyens capables de mettre quelquefois de plus tant d'audace à réprenve. Que l'homme le plus rol)uste soit condamné à un état d'ineessanie violence, il tombera bientôt d^épuisement. Il en est de môme du despotisme. .. Le mal est que la terreur servit presque toujours aux causes qui l'engendrèrent. Le danger passé, la peur reste, et delà vient que la tyrapoie, même sans aucune vitalité intrinsèque, peut vivre longtemps sur la réputation de force que lui a faite un seul jour d'heureuse témérité. Poussez droit au fantôme, il s'évanouira.
» Pour moi, je ne mets pas en doute un instant l'aptitude de la France à racheter son honneur.... Elle se retrouvera debout, soyez-en sûrs, à la Toix de ceux qui oseront l'aimer par-dessus tout, Taimer a tout prix. Osez! »
Ce système d'opposition dramatique, qui n'était qu'une forme pittoresque de l'abstention, ne pouvait pas être du goût d'un homme pratique et positif comme le directeur du Siècle; il voulait opposer des candidats sérieux aux candidats officiels, mais où les trouver? M. Havin, dont la vie s'était passée dans l'ancienne Chambre des députés, en connaissait admirablement le personnel, mais son horizon ne s'étendait pas au delà de la salle du Palais- Bourbon. Cet homme, qui dans les circonstances les plus délicates, aurait f^iit autrefois le choix le plus prompt et leplus sûr du meilleur candidat pour une commission importante, pour des fonctions au bureau de la Chambre, et même pour une combinaison ministérielle, semblait
ne pas se douter que des hommes politiques eussent surgi depuis février. Heureusement il avait un goût naturel pour la jeunesse; il savait interroger les gens compéteuts et se faire une idée juste des hommes par ce qu'on lui en disait.
M. de Benazé, avoué, ancien maire du I" arrondissement sous la République, membre du conseil de surveillance du Siècle^ homme d'esprit et de bon sens, trèsferme dans ses opinions républicaines , exerçait une certaine influence sur la direction politique de ce journal. M. de Benazé aimait à s'entourer de jeunes écrivains et de jeunes avocats amis de ses fils. Parmi ces jeunesgens promis tous ànn brillant avenir, figuraient MM. Emile Durier, Emile Ollivier, Hérold, Ernest Picard, etc. M. de Benazé ouvrit même à ce dernier les portes du conseil de surveillance du Siècle; il fit à M. Havin la proposition de présenter MM. Emile Ollivier et Darimon comme candidats à la députation. M. Ollivier représentait la jeune république. M. Darimon, ancien rédacteur du Peuple, ami et familier de Proudhon, se flattait de réunir les voix des ouvriers socialistes.
Le gouvernement provisoire de 18/18 avait envoyé dans les départements des hommes jeunes pour la plupart; mais non nouveaux. M. Emile Ollivier, seul de tous les commissaires de la République, n'avait encore Qguré à aucun titre dans les rangs du parti républicain, lorsque M. Ledru-RoUin qui, dit-on, avait contribué aux frais de sa pension de l'institution de Sainte-Barbe, lui confia l'administration du département des Bouches-du-Rhône à la recommandation de son père, l'un des chefs de Topposition démocratique dans le Midi, sous le r^ne àt
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Loais-Phitippe. M. Démosthène Oltivier, nommé représentant du peuple, inaugura la tribune de la Constituante, en demandant que tous les représentants du peuple fussent astreints à prêter le serment de fidélité à la République.
M. Emile Ollivier, dans toute la ferveur de ses vingt ans et de son enthousiasme républicain, remplit ses fonctions en apôtre plutôt qu'en proconsul : avocat débutant, prompt aux harangues et aux allocutions, s'il parla plus qu'il n'agit, il parla du moins avec la douceur et lonction d'un Chaumette. Ce jeune homme attendri, larmoyant, sermonneur, donnant la main aux républicains rectilignes de la veille et souriant aux républicains douteux du lendemain, devint bientôt suspect aux uns et aux autres. Marseille eut ses journées de juin de même que Paris et Lyon. M. Emile Ollivier, comme tous les fonctionnaires républicains qui craignaient le triomphe de l'anarchie non moins que celui de la réaction, fut accusé parles vaincus de trahison, et parles vainqueurs de connivence avec l'émeute. Le gouvernement du général Cavaignac lui fit t'escendre un degré de l'échelle administrative ; il passa de la préfecture des Bouches-du-Rhône à celle de la Haute-Marne. M. Ollivier accepta philosophiquement sa disgrâce, et garda son poste après l'avénement de M. Louis Bonaparte à la présidence, jusqu'au jour où M. Léon Faucher, exécuteur des hautes œuvres du parti de Tordre, le frappa de destitution . L'ex-préfet de la Haute-Marne revint à Paris et reprit la robe d'avocat. Les clients n'affluaient pas dans son cabinet. Les avoués, effrayés de sa réputation de républicain, n'osaient pas lui confier des affaires à plaider, il fut obligé de donner des répétitions de droit pour vivre.
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M. Emile Ollivior, très-ardent républicain, n'Ayant que des antécédents républicains, orateur de talent, pou-, vait être opposé avec succès par le Siècle aux candidats de l'opposition républicaine soupçonnés de ne chercher, dans le mandat de député, qu'une occasion de protester contre le gouvernement : M. Havin le comprit tout de suite ; le jeune avocat malheureusement ne semblait pas disposé non plus à sortir de l'abstention. Un des rédacteurs du Siècle^ candidat lui-môme dans un département du Midi, rencontra M. Ollivier à la porte du cabinet de M. Havin : « Eh bien, lui dit-il, vous voilà donc candidat? — Non, répondit avec animation M. Emile Ollivier, je ne saurais accepter un rôle dans cette comédie qui se joue au Palais-Bourbon, et je vous engage à suivre mon exemple. » Le collaborateur du Siècle apprit, une heure après, que l'ardent partisan de Tabstention, séduit par Vélo-* quence de M. Havin, acceptait la candidature.
Ce sacrifice était fait depuis longtemps dans Tesprit de M. Emile Ollivier, s'il faut s'en rapporter à cette lettre écrite à l'un de ses amis (1) :
c Mon cher ami,
» J*e$père que Picard vous trouvera : il vous parlera 4e nos projets pour Dampierre
» Je vous remercie de vos renseignements. En TéCat de choses, je eroSs que rarronclissemepi qu'il faut que je choisisse est Toulon crfnHwrait J*ai écrit dans ce sens dans le^Var et à M. Comte lui-même. J'espère donc que cela ira. Du reste, ils feront ce qu*ils voudront. Si j'Acouliis ma raison |. je n'aurais pas ces ardeurs de cheval de bataille qui m'eia* portent quelquefois.
> Amitiés à vous.
» Toto corde. » Émilb Ouivieb.
> Dans votre comité soyez sage, et surtout ne vous pressa pas. Qoe la liste paraisse quinze jours ou douze jours avant, cela suffit. >
(1) M. Hérold^ avocat à la Cour de cassation, membre du comité éleetanl 4e la rue Gaillon.