‹ Histoire du Second Empire (volume 2)Chapitre 7 sur 14 · LIVRE XXXIV · texte numérisé non relu

LIVRE XXXIV

LA LOI MILITAIRE ET LEi> LOIS POLITIQUES

SoafM4iHB : I. — Quelles néceSMtés s'imposent à l'Empereur à la fin de i année 186/ : double préoccupation d'assurer la défense nationale et de modiHcr dans le s^-ns de la liberté les institutions politiques : loi militaire : loi sur In presse : loi sur les réunions puidiques.

II. — La loi militairb. — L'ancienne organisation française : vieux soldats : qualités et défauu : conHancH du pays dans l'efficacité d« ses institutions militaires. — Le >ystème prussien. — Comment l 'expérience de Sa«lowa fait naifre les premiers doutes sur l'excellence de notre oq;anisation. — L'Bmpereur et le maréchal Handon : échange de vues. — La cour à Compicgne, et la hante commission militaire. — La note du Moniteur (12 décembre 1866). — Quelles inquiétudes elle provoque. — Le projet au Conseil d'Ktat. — Brochures et opinions diverses : le général Trochu ; son livre sur l'armée /rançaise en 186/. — Rédaction adoptée au Conseil d'État : objections du Corps législatif : remaniements divers : désaccord persistant au sujet de la garde' mobile. — La discussion publique (décembre 1867 et janvier 1868) : quels adversaires rencontre le projet : le maréchal Niel : péripéties diverses de la discussion : le vote : caractère général de la loi.

III. — La lu 8DR LA PRK8SK. — Comment ce projet de loi se rattache à un prograiiitiie général de réformes libérales : les précurseurs de l'Ëmiire libéral : Ollivier et son vote d* espérance : M. VValewski : Vainendt'ment des quarante-deux : la lettre impériale du 19 janvier 1867. — Quel travail se poursuit |>our paralyser ou restreindre les intentions généreu-nes de Tlilmpeieur : M. Rouher : le Corps législatif : M. Emile Ollivier : de quelques mesures équivoques qui semblent indiquer certaines velléités de réaction. — C'est dans Tentretaite qn*est déposa le projet de loi sur la presse. — Son caractère; son importance. — Dispositions équivoques du Corps législatif, et un peu inccr taines du gouvernement lui-même. — Comment s'expriment 1rs répugnances d'une portion de la droite : discours de M. Granier de Casuagnac (31 jan* vier 1868). — L'Empereur se décide à maintenir le projet. — Comment H. Rooher le soutient : vote de l'article premier qui supprime l'autorisatior

préalable : les sept sages de la Grèce. — Débat sur Ic« autre» artidet et vote de la loi (9 mars 1868). — Commeat l'Empereur, par ses incertitudes et ses lenteurs^ a légèrement amoindri, aux yeux du pays, le mérite de son initiative.

IV Là LOI SUR LES IIÉUBI05S puBLiO^BS. — Comment cette réforme répondait aux aspirations de TEmpereur plutôt qu'aux vues de son gouvernement

Le projet au Conseil d'État : par quel luxe de précautions on s'applique

à restreindre une liberté jugée suspecte. — Comment, au Palais-Bourbon, les répugnances de la majorité dépassent celles des conseillers d'Éut : motif» de ces répugnances : rapport de M. Peyrusse. — Discussion publique : comment le projet, qui ne plait guère à la majorité, est attaqué par loppoMtion démocratique : vote de la loi ^25 mars 1868) et quel parti est appelé à en proliter.

Quand le Palais de rExposîtion se fut fermé, quand la question allemande eut été ajournée par la Conférence de Londres, et la question italienne par la victoire de Mentana, la France, soustraite à la fois à ses plaisirs et à ses dangers, put faire halte, rentrer en elle-même, méditer avec quelque loisir sur son sort futur. En cette passagère accalmie, deux préoccupations principales s'imposèrent à TEmpereur et au pays.

La première était de pourvoir à la sécurité nationale. Les nuages étaient écartés plutôt que dissipés et, au moindre souffle contraire, se reformeraient. En cas de conflit, nous ne pourrions fonder d*espoir ni sur TAngleterre égoïste, ni sur la Russie rancunière, ni sur TAutriche apeurée. Une seule amie nous était restée, Tltalie Or voici que le combat de Mentana lui avait fourni fort à propos un prétexte pour se proclamer indifférente sans paraître ingrate. Ayant essayé tour à tour et abandonné toutes les alliances, nous n'avions plus à compter que sur nous-mêmes. De là Turgence de conjurer par raccroissemcnt de nos forces les périls de Tisolemcnt. Un étal militaire imposant, joint à une irréprochable sagesse, serait le meilleur préservatif de la paix : que si la guerre éclatait, cette même puissance de nos armes serait la seule chance de salut

Dans un ordre d'idées tout différent, un autre objet sollicitait Tattention de l'Empereur. Jadis, dans la plénitude de sa force et dans la maturité de ses années, il s'était appliqué à fonder des iustitutions qui toutes se ramèneraient a lui. Dans la pensée du prince, cette dictature ne devait être que temporaire. Après quinze ans de règne, tout conviait le souverain à se décharger. Libéral par nature, il lui eût répugné de finir dans Tabsolutisme impénitent. Les premières atteintes de Tàgc, en paralysant son activité, lui rendaient insupportable le poids des afFaires. L'égoïsme même l'engageait à se dépouiller; car, toutes choses étant fort compromises, il aurait intérêt à absorber sa responsabilité dans celle du Corps législatif, dans celle du pays lui-même. Dés 1860, Napoléon avait inauguré les concessions* Dans les années suivantes, diverses mesures de détail et un certain relâchement des anciennes pratiques avaient marqué le déclin de l'empire autoritaire. Enfin, au début de 1867, le souverain avait pris devant son peuple des engagements solennels, et le temps était venu d'y faire honneur.

A l'heure où nous sommes parvenus, on vit donc se développer deux tendances qui généralement s'excluent, tendance à fortifier l'élément militaire, tendance à étendre la part des libertés publiques. De ces deux préoccupations, la première se traduisit par une nouvelle loi sur l'armée, la seconde par une loi sur la presse et par une loi sur les réunions. Tout l'hiver de 1867 à 1868 fut rempli par les débats de ces trois lois.

Notre système militaire avait été réglementé, d'abord par la loi du 19 fructidor an VI, puis par celle du 10 mars 1818. Enfin était venue la loi du 21 mars 1832 que l'on considérait comme la charte de l'armée. Les organisateurs s'étaient appelés, Jourdan sous le Directoire, Gouvion Saint-Cyr sous la Res- (auralion, Soult sous la monarchie de Juillet. Le fondement du

régime était la conscription. A chaque printemps, tous les jeunes gens qui avaient atteint leurvingt et unième année étaient convoqués au chef-lieu de canton pour tirer au sort. Les enrôlements se faisaient en commençant par les numéros les plus bas; après quoi, on remontait, de numéro en numéro, jusqu'à ce que le nombre d'hommes à appeler fût complet. Sous la Restauration, la levée annuelle avait été fixée d'abord à quarante mille, puis à soixante mille hommes ( i) . A partir de 1 8^0, une loi (2) avait remis à la Chambre des députés le droit de déterminer, à chaque session, la force du contingent. Malgré cette latitude laissée au pouvoir législatif, une sorte déco nveotion tacite ou de jurisprudence avait introduit en cette matière un usage à peu près invariable. C'est ainsi que le contingent avait été de quatre-vingt mille hommes sous Louis-Philip|>e, puis s'était élevé à cent mille hommes sous l'Empire. Ces chiffres, établis pur la coutume, n'avaient été dépassés que pendant les guerres de Crimée et d'Italie où les nécessités de la lutte avaient obligé à des appels de cent quarante mille hommes. La durée du service était uniformément de sept années; toutefois d'après l'ordre des numéros, une portion des appelés étaient maintenus dans leurs foyers et laisses à la disposition du gouvernement. Quant à ceux qui n'avaient pas été compris dans le contingent, ils se trouvaient dchnitivement libérés.

Ce système offrait l'aspect d'une grande simplicité. Il divisait en deux parts la population virile : les uns demeuraient aux champs ou à l'atelier et se considéraient comme* déliés à tout jamais de toute obligation militaire : les autres étaientdispersés dans les garnisons ou demeuraient sous le coup permanent d'un appel. Cette inégalité des conditions n'avait rien qui blessât la justice absolue : les chances étant égales et le sort réglant cha(|ue destinée, qui se fût élevé contre Tarrét du hasard? En dépit de ces apparences, on ne peut songer sans quelque surprise à celte législation, élémentaire à l'excès, dont tout l'art se résumait à établir une loterie. Et quelle loterie

(1) Lois du 10 mars 1818, article 5, et du 9 juin 18X4.

(2) Loi du 11 octobre 1830.

redoutable! Un jour, Jules Simon, au Corps législatif, osa parler des « terreurs » de la conscription. A ces mots, les murmures éclatèrent, comme si le patriotisme de la Chambre eût été offensé. Et pourtant, qui n'avait été témoin de ces silencieuses angoisses! Les classes riches ou simplement aisées échappaient au fardeau par la faculté du remplacement. Celte pratique était passée dans les mœurs et ne soulevait alors que peu d'objections : outre qu'elle se fondait sur la liberté des contrats, elle n'ôtait rien à l'armée de sa force matérielle et permettait le recrutement des professions civiles. Le second empire avait même pris à son compte l'institution en la transformant. Sous prétexte de remédier aux abus des compagnies privées, il s'était réservé le droit de tarifer lui-même à quel prix les appelés pourraient se décharger du service militaire. La somme, ainsi versée dans les caisses publiques, servirait, devrait du moins servir à payer des primes de rengagement dont le nombre correspondrait à celui des libérations à prix d'argent. Ainsi était né, avec la loi du 26 avril 1855, le système dit de l'e.ron^ration^ forme nouvelle de l'ancien remplacement.

Organisée de la sorte, l'armée française se montrait avec une physionomie à part; et, bien que ces temps soient peu éloignés de nous, les générations actuelles comprendraient mal quel esprit l'animait. Autant la douceur des mœurs contemporaines s'est appliquée à maintenir les influences du foyer domestique, autant régnait alors la maxime que le fils de famille ou le citoyen doit s'absorber dans le soldat. Le premier soin était d'éloigner les recrues ou, comme on disait, de les dépayser, et cette expatriation semblait le préliminaire indispensable de toute éducation militaire. Quoique douloureuse, la séparation se consommait sans trop de murmures : après tout, les vieux parents, qui avaient vu les guerres de l'empire, se rappelaient de bien autres brisements; puis, grâce au remplacement, les seuls atteints étaient les pauvres, ceux dont les plaintes, même les plus vives, demeuraient courtes et sans écho. Une fois au corps, le jeune soldat se sentait fortement saisi par l'influence du milieu ambiant. Trop longue était la durée du service pour qu'il eh osât entrevoir le terme : à quoi

T. T. ti

bon regarder vers la famille, lointaine étant la distance et plus lointaine l'heure du revoir? Dans ce grand délaissement de tout ce qu'il avait aimé, le nouveau venu se rattachait au régiment, non par goût, mais pour fuir le complet abandon. Avec les mois, avec les années, ce qui avait été contrainte devenait habitude, et Thabitude ne tardait pas à s'enraciner au point de se souder avec la nature. Alors le soldat apparaissait tout transformé, avec un tempérament nouveau, des mœurs nouvelles, une façon toute nouvelle aussi de comprendre l'honneur et le point d'honneur. Cet ensemble de règles et de maximes se désignait d'un nom générique : on l'appelait l'esprit militaire. Ce qui dans la vie civile eût été obstacle ou faiblesse, devenait là-bas source de force. Le célibat, en supprimant les liens de famille, semblait quasi-vertu, et une tolérance, presque nuancée de faveur, couvrait les désordres qu'il entraînait. L'imprévoyance était la règle, l'Étal devant pourvoir à toutes choses, et un bon soldat ne devant avoir cure ni de l'argent, ni de la vie. Amours, délassements, bonne chère, on jouissait de tout avec une allègre insouciance comme on eût fait d'une aubaine, mais en hâte et l'oreille toujours tendue vers l'appel du régiment. De fréquents changements de garnison prévenaient toute compromission avec l'élément bourgeois, rompaient tout attachement durable, en sorte qu'il n'existait ni lien solide, ni cité permanente, rien en un mot hormis le drapeau. Avec le temps arrivaient d'humbles honneurs, et le peu de servitude qu'on imposait consolait de toutes celles que soi-même on subissait. Ainsi dégagé de tout souci, d'autant plus apte à défendre la société civile qu'il s'en séparait davantage, le soldat était toujours prêt à marcher, aussi loin que la terre le porterait, sans compter les étapes, sans compter les morts, avec le même et singulier mélange de passivité et d'héroïsme. Au bout de sept années, la discipline l'avait si bien façonné que parfois la perspective de la libération le laissait plus embarrassé quejoyeux.il arrivait alors qu'ayant perdu de vue le village ou oublié la famille, il se rengageait, un peu par habitude du métier, beaucoup par impuissance à briser le moule qui l'avait emprisonné. C'est ainsi qu'il vieillissait au service,

remplissant ses devoirs avec une régularité légèrement murmurante, parfois vicieux ou débauché, presque toujours probe, un peu somnolent, mais d'une somnolence qui, à Tappel du danger, aurait des réveils sublimes. Quand l'heure de la retraite avait sonné, il demeurait le plus souvent là où le hasard Tavait jeté. Dans les petites villes du Nord, dans les petites places de TEst, on se souvient de ces vétérans. Ils portaient leur habit comme on porte un uniforme, et d'instinct les jeunes les saluaient. A l'ordinaire, ils étaient doublement tristes, et de la vie militaire qu'ils regrettaient, et de la vie civile où ils rentraient en étrangers. Quiconque s'entretenait avec eux était frappé à la fois de leur grandeur et de leur stérilité. Plusieurs avaient participé à des actions héroïques, et les épisodes qu'ils racontaient dans leur langue inculte étaient comme les fragments de choses immortelles : ces mêmes hommes, aux prises avec les difficultés de l'existence libre, étonnaient par leur inhabileté à rien résoudre, et on demeurait stupéfait de tout ce qu'ils ignoraient ou avaient désappris. La même discipline qui les avait grandis les avait à la longue broyés sous l'étreinte. Fort actifs de corps et relativement jeunes, ils excellaient dans les besognes qui n'exigeaient qu'exactitude, ordre, probité. Le reste leur échappait, et la moindre initiative les eût plus effrayés que ne l'eût fait jadis le plus redoutable danger. Ils finissaient le plus souvent en un sort vulgaire. Leur domaine favori, c'étaient ces petits jardins qui, dans les anciennes places fortes, occupaient la zone militaire; ils les cultivaient avec amour : de là, ils voyaient passer le régiment; de là, ils entendaient dans les remparts les sonneries de clairons. En eux achevait de disparaître un type que bientôt on ne reverrait plus, et à ce titre, non moins que pour leur ancien courage, ils eussent mérité une curiosité sympathique. En revanche, ils avaient des ennemis acharnés : c'étaient les statisticiens, les économistes, les calculateurs de richesse ou de population. Ceux-ci, peu sensibles à l'attrait des grandes choses, déploraient le stérile destin de ces hommes qui n'auraient fait, disaient-ils, que détruire et consommer, qui s'éteindraient sans avoir rien produit, et qui, choisis par

3â4 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE.

sélection parmi les plus robustes, ne laisseraient même pas, pour la plupart, de famille après eux.

Au moment d'achever ce tableau, j'éprouve un scrupule. La description, pour être rigoureusement véridique, devrait s'appliquer à une époque un peu antérieure. Au déclin du règne de Napoléon III, les traits que je viens de marquer tendaient déjà à s'altérer : moins de vieux soldats ; de moindres cadres de sous-officiers; dans les inférieurs moins de respect, dans les supérieurs plus d'ambition; chez presque tous une inquiétante impatience du joug; chez tous un amour croissant du bien-être ; chez un grand nombre une sorte de scepticisme gouailleur fatal à l'esprit de sacrifice. Mais ces symptômes échappaient à la masse; et, par crainte de déplaire ou d'inquiéter, ceux même qui les remarquaient ne les notaient qu'en secret. Avec ses qualités, avec ses défauts même, cette armée, issue du service de sept ans, avait un passé qui commandait la confiance. Ayant recueilli les traditions du premier empire, elle avait mis son orgueil à ne pas déchoir. L'Algérie conquise, Sébastopol emporté, l'Italie du Nord ravie à l'Autriche, tel était, sans compter les expéditions secondaires, le bilan de ses services. D'un bout à l'autre de la France, c'était une opinion presque universelle que nos soldats n'avaient point d'égaux. Les bourgeois n'étaient pas les moins persuadés de cette supériorité. Ils eussent éprouvé un extrême éloignement pour la pratique personnelle des devoirs militaires : en revanche , ils avaient lu les Victoires et Conquêtes et s'en étaient fort pénétrés. Le remplacement perfectionné par l'exonération servait leurs répugnances : les souvenirs héroïques entretenaient leur orgueil. Quand le dimanche, à l'issue de la messe et à la manière des anciens jours, les troupes défilaient sur la place publique, parées jusqu'à la coquetterie, et superbes autant que charmantes, leurs yeux se reposaient sur ce spectacle avec une sécurité sans nuages. Exempts pour eux-mêmes de la peine comme des périls, ils ne se lassaient pas d'admirer cette portion de la nation, à la fois asservie et glorieuse, qui semblait faite tout exprès pour cueillir de temps à autre et rapporter des lauriers.

Cependant, en une autre partie de TEurope, en Prusse, un système s'était développé, qui offrait, presque en toutes choses, l'exacte contre-partie du nôtre. Il était né dans la défaite comme le nôtre s'était affirmé dans la victoire. Notre organisation se fondait sur des appels restreints, mais combinés avec un long service : là-bas, le service était universel, au moins en principe, mais d'une durée fixée d'abord à trois, puis à deux années, et enfin ramenée au chiffre primitif de trois ans. Chez nous, la société civile était séparée en deux parts par la loterie de la conscription, les bons numéros signifiant entière exemption,- et les mauvais, servitude prolongée : au delà du Rhin, on ne connaissait point cet excès de sujétion, mais point non plus l'entière liberté; promptement rendu à son foyer, le soldat entrait dans la réserve, puis dans cette armée de seconde ligne qu'on appelait la landwehr, en sorte que, jusqu'à la pleine maturité, l'État retenait une sorte de droit de suite sur celui qu'il congédiait. La France dispersait ses recrues sur tout son territoire : par une pratique toute contraire et qui adoucissait la rigueur du service personne], la Prusse se gardait de dépayser les siennes, mais les encadrait dans une organisation territoriale savante où s'étaient concentrées toutes les ressources de son patient génie. Non moins différente était la composition des deux armées. Ici des paysans ou des ouvriers que dégrossissait un long apprentissage et qui, par un vrai miracle de qualités natives et d'éducation professionnelle, savaient à l'occasion s'élever jusqu'à l'héroïsme; à peine au milieu d'eux quelques fils de famille, jetés dans la vie militaire par amorir du métier, ou y venant, après de scandaleuses dissipations, pour s'y faire oublier; dans les régiments de la Prusse, au contraire, un mélange de toutes les conditions sociales, et cela dans un des pays les plus hiérarchisés qui furent jamais. Jusque dans les détails apparaissait le contraste. A la France les uniforme? éclatants, les fanfares joyeuses, l'expansive confiance, la foi dans les inspirations des chefs et, comme on disait, dans le débrouillage des soldats. A l'inverse, l'organisation militaire prussienne semblait avoir gardé l'empreinte des jours austères

et sombres où elle était née : un travail persévérant, mais pour suivi comme à la dérobée; un grand dédain de toutes les su perfluités, de toutes les coquetteries coûteuses; aucun souci que les coups fussent brillants pourvu qu'ils fussent mortels une continuelle préparation à la guerre, même à travers une ère de paix, désespérante pour les belliqueux; une force attentive à se dissimuler elle-même et qui ne se trahissait qu'à de rares intervalles, en de courts accès de morgue ou d'abandon. L'effort s'était si bien caché qu'à peine chez nous on le soupçonnait. Les plus instruits parmi nos généraux n'ignoraient pas qu'il existait à Berlin un état-major toujours en éveil, un corps d'officiers plus laborieux qu'en aucun autre lieu du monde. On savait aussi qu'en chaque circonscription territoriale étaient entretenus des cadres, toujours gardés au complet, et assez amples pour recevoir les plus nombreuses réserves. Mais une considération rassurait. On ne doutait pas, on ne voulait pas douter que, dans le perpétuel contact avec la société civile à qui elle prenait tour à tour et rendait ses soldats, l'armée prussienne ne perdît une partie de sa force. L'instrument était, disait-on, ingénieux, et propre à faire illusion en temps de paix : sur le champ de bataille, on ne retrouverait, selon toute apparence, qu'une garde nationale très perfectionnée.

La bataille était venue. Elle s'était appelée Sadowa. La confusion, qui fut grande parmi les politiques, ne fut pas moindre parmi les militaires. Que la Prusse eût pour elle le nombre, on n'en doutait point : si au nombre, elle joignait la qualité, qu'aurait-elle à apprendre des autres nations? qu'aurait-elle à envier à la France elle-même? Ce jour-là naquit le premier doute sur la primauté de notre armée, le premier dessein sérieux de la refondre et de la remanier.

Dès la fin de septembre 1866, l'Empereur et le maréchal Bandon, alors ministre de la guerre, essayèrent de poser les bases d'une réorganisation. Autant qu'on peut l'inférer de leur correspondance, l'accord ne régnait pas tout à fait entre eux. Napoléon méditait déjà la création d'une réserve de seconde ligne qui, sous le nom de y^frrfe ?wo6i/e, occuperait les places de

rintérieur ou de la frontière et rendrait disponible toute Tarmce pour les opérations actives. Esprit méthodique plutôt que hardi, peu favorable au changement, le maréchal se montrait assez sceptique à Tendroit de la nouvelle institution. II se gardait de contredire ouvertement son souverain; il se prétait même à traduire, à libeller ses pensées; mais visiblement il le faisait par ordre, sans entrain, sans confiance. Fermement convaincu que la loi organique de 1832 était excellente, il inclinait à la maintenir dans son intégrité, et, si vraiment nos effectifs étaient insufBsants, il ne voyait d'autre remède qu'une augmentation du contingent annuel ou de la durée du service Ces vues fort simples, un peu étroites, cadraient mal avec la nature de l'Empereur, aussi porté aux innovations que son ministre y était hostile. L'esprit fort en éveil, il caressait toute espèce de plans, et lés abandonnait ou les reprenait tour à tour. Par instants, les solutions les plus radicales ne l'effrayaient pas. Le 2 octobre 1866, il écrivait de Biarritz au maréchal : u Une idée m'est venue qui aurait beaucoup d'avantages et qu'il faut étudier dans tous ses détails avant de savoir si l'application en est possible. Ce système consisterait à déclarer que tout Français sans exception, sauf celles admises par la loi, est obligé au service militaire pendant sept ans, que cependant tout homme qui aura servi trois ans sous les drapeaux pourra se faire exonérer (1). » Ainsi s'exprimait l'Empereur. Toutefois ce qu'il présentait comme idée nouvelle n'était chez lui que réminiscence. Cette doctrine du service obligatoire, il l'avait jadis, un des premiers, développée dans sa prison de Ham, et l'on en pouvait trouver l'exposé dans la collection du Progrès du Pas-de- Calais,

On était en cette période de recherches confuses lorsque la Cour, à la fin de l'automne 1866, se réunit à Compiègne. Les maréchaux y furent convoqués ainsi que les plus compétents parmi les généraux, et tous ensemble ils se constituèrent en haute commission. Sur la nécessité d'accroître les effectifs,

(1) Lettre de l'Empereur, t octobre 1866. {Mémoires du maréchal Rasdoei, t II, p. 195.)

Taccord fut unanime. Quand on débattit les voies et moyens, rembarras commença. Le maréchal Bandon persistait à garder la législation existante : il se défiait des corps auxiliaires qui, décrétés sur le papier, ne seraient point exercés : o La base de notre état militaire, répétait-il, c'est Tarmée présente sous les drapeaux. « La seule innovation qui lui semblait pratique, c'était Taccroissement de la durée du service, sauf à ce que les dernières années pussent s'accomplir dans la réserve. Tout à l'opposé se trouvaient les avocats du système prussien. Le prince Napoléon proposait d'établir immédiatement le service obligatoire. Entre tous les membres de la commission, le plus éloquent fut le général Trochu. Il mit en relief cette idée, très banale aujourd'hui, en ce temps-là très neuve, qu'une complète métamorphose s'était accomplie dans les conditions de la guerre et que, pour une besogne nouvelle, il fallait un outil nouveau. Partant de là, il suggérait une réforme complète de nos institutions. Cette sincérité, parait-il, fut jugée excessive, et, à ce qu'assure le général, on ne le convoqua plus pour les séances suivantes du comité. Dans l'entrefaite, d'autres projets, sous forme de lettres et de notes, étaient placés sous les yeux de l'Empereur. L'un des plus importants émanait du général Ducrot, officier très instruit, très honnête quoique absolu et passionné, et qui, de Strasbourg où il commandait, surveillait comme d'un observatoire tout ce qui se passait de l'autre côté du Rhin. Le général Ducrot voulait que tous les hommes valides fussent astreints au service militaire : seulement chaque contingent serait partagé en deux portions, les uns étant incorporés dans l'armée active, les autres restant dans la réserve. L'exonér.iiion serait supprimée; toutefois la substitution de numéros serait permise entre les hommes d'une même classe. — Cette abondance de vues était plus propre à prolonger qu'à dissiper l'incertitude. Cependant Napoléon, très préoccupé de l'opinion publique, consultait aussi ses hauts fonctionnaires civils. Le plus éminent était M. Bouher, alors à l'apogée de son crédit. Celui-ci se montrait très perplexe. « Nous procédons, disait-il, à une enquête agricole; or partout nous recueillons le vœu que la

charge de la conscription soit allégée; même nous avons été amenés à laisser entrevoir une diminution du contingent. — Eh bien! objectaient les militaires, faites connaître la situation, et le patriotisme du pays ne vous refusera point les ressources indispensables. — Cette sincérité est impossible, répliquait (et cette fois avec beaucoup de raison) M. Rouher, car insinuer le danger de la guerre, ce serait peut-être la rendre inévitable (1). »

Le 12 décembre 1866, en une note assez étendue, le Moniteur résuma, à Tusage du public, les vues principales du gouvernement. L'organe officiel commençait par proclamer la nécessité d'une armée de huit cent mille hommes, sans compter une force auxiliaire pour la défense des frontières et le maintien de Tordre intérieur. La conséquence était l'incorporation de la classe tout entière. Toutefois une partie seulement serait appelée à l'activité : l'autre partie serait afFectée à la réserve et ne serait soumise qu'à des exercices périodiques. Cette réserve se partagerait elle-même en deux catégories fort distinctes : celle du premier ban qui pourrait, à toute époque, être appelée par le ministre de la guerre à renforcer les régiments et serait, suivant les termes de la note^ « un appendice obligé de l'armée active » : celle du second ban qui ne pourrait être appelée que par décret. Pour tous les jeunes soldats, soit de l'armée active, soit de la réserve, le service serait uniformément de six années. Même à l'expiration de ce terme, l'exemption ne serait point complète. A cette armée de première ligne s'ajouterait, sous le nom de garde mobile^ une armée de seconde ligne, imitation visible de la landwehr prussienne. La garde mobile se composerait des soldats libérés, et aussi des jeunes gens exonérés, — car avec certains tempéraments l'exonération était maintenue. — Les uns et les autres y serviraient trois ans.

Dans la note du Moniteur, il y avait à la fois l'aveu d'un grand péril, l'appel à de grands sacrifices. Ces austères et dures

(1) Voir RASiDOif, Mémoires, t. II, p. 171-201. — Thociid, OEuvrc^ posthumes, t. I, p 74-75. — DvcnoTf^ Papiers et Correspondance, t. II, p. 143 et 8uiv. — Du Barail, Mémoires, t. III, p. 81 et suiv.

paroles, le peuple français était, entre tous les peuples, le moins préparé à les entendre. Elles tombaient sur lui, juste à rheure où tout concourait dans les mœurs à populariser Tidée de la paix. Les théories humanitaires, tant de (ois proclamées par TEmpereur, avaient fini par pénétrer les masses; et, ayant entendu le souverain vanter la solidarité des peuples, elles n'auraient, pour combattre ses récents projets, qu'à rappelei ses anciens discours. La pratique du libre-échange, les perspectives de l'Exposition avaient encore fortifié les doctrines de fraternité internationale. Le {foût du bien-être, les progrès de rindividualisme, TafFaiblissement des liens hiérarchiques, tout rendait fort déplaisante l'idée du sacrifice. Pour s'y dérober, on essaya de nier le péril : combien de fois (et récemment encore) l'Empereur n'avait-il pas déclaré que tout allait bien! Le projet militaire eut enfin cette mauvaise fortune de déplaire tout ensemble en haut et en bas. Jusque-là, l'exonération ou le remplacement avait été la sécurité des riches, les bons numéros l'heureuse chance du pauvre. Désormais l'exonération ne conférerait plus qu'une immunité limitée à l'armée de première ligne; les bons numéros ne préserveraient pas de la réserve. « Il n'y a plus de bons numéros, s'écrièrent les paysans fort déçus. » « Il n'y a plus d'exonération complète, répétèrent à leur tour les bourgeois fort troublés. »

Devant les objections le gouvernement s'intimida. « La note du Moniteur n'est qu'un canevas, « ainsi s'exprimèrent les feuilles officieuses. Et sur ce canevas, en efifet, le conseil d'État se mit en devoir d'exécuter de grosses reprises.

Tandis que le projet se remaniait de la sorte, un nouveau ministre arriva rue Saint-Dominique. Depuis prés de huit ans, le maréchal Randon détenait le portefeuille de la guerre. En cette longue administration, il avait soulevé contre lui d'assez, vives critiques. On lui reprochait d'avoir insuffisamment pourvu à l'approvisionnement et au matériel de l'armée. Cette accusation, fort exagérée sinon tout à fait injuste, était ardemment propagée, jusque dans l'entourage du souverain, par tous ceux qui, pour excuser notre politique au moment de Sadowa, n'imaginaient rien de mieux que de l'attribuer à la pénurie des res-

sources militaires. La vérité, c'est que le maréchal était vieux, d'un esprit plus ordonné qu'étendu, plus apte aux détails administratifs qu'aux larges vues d'ensemble, trop conHant dans les pratiques du passé. Ces dispositions le rendaient peu propre à exercer l'autorité suprême en une époque de transition, et en une entreprise qui exigerait l'activité, l'audace, la puissance persuasive, et même un certain vouloir impérieux, capable d'entraîner la Chambre et le pays. Cet ensemble de qualités, de défauts même qu'on eût vainement cherché dans Randon, se combinait, et à un haut degré, dans le maréchal Nicl qui fut son successeur. Il avait l'esprit d'initiative, la confiance en lui-même, l'obstination. Une opinion à peu près incontestée le rangeait parmi les militaires les plus instruits de son temps. Â l'instruction il joignait une certaine éloquence méridionale, une cerlaine verve gasconne, très brillante, très en saillie, et qui serait, pensait-on, précieuse dans les futurs débats parlementaires. Quoique absolu et de caractère cassant, il savait s'assouplir, avec de grandes apparences de bonhomie, quand son intérêt personnel ou celui de ses desseins l'exigeait. Son humeur dominatrice pourrait être elle-même un élément de succès, car elle intimiderait les objections et lui permettrait de s'imposer. Quand il arriva aux affaires, à la fin de janvier 1867, ses amis, ses ennemis eux-mêmes (car il n'en manquait pas) ne doutèrent point qu'à l'ère des tâtonnements ne succédât celle des amples réformes. On rappela avec quelle amertume le maréchal avait signalé jadis, dans les campagnes de Crimée et d'Italie, l'imprévoyance, l'incurie, le défaut de préparation : ayant tant critiqué ses devanciers, il serait, disait-on, doublement inexcusable s'il ne faisait beaucoup mieux.

Comme Niel venait d'entrer au ministère, Napoléon tint h exprimer, en une circonstance solennelle, l'importance qu'il attachait aux choses de l'armée. Le 14 février 1867, à l'ouverture des Chambres, il intercala dans le discours impérial cette phrase significative : a L'influence d'une nation dépend du nombre d'hommes qu'elle peut mettre sous les armes. » La maxime parut bien matérielle; et, dans la France intelligente et pensante, rêvant fraternité des peuples, libre-échange, paix

perpétuelle, clic résonna avec un son singulier. Elle étonna surtout dans la bouche de TEmpereur, Thomme aux aphorismes généreux et aux formules idéales. Quel danger pressant forçait donc le souverain à désapprendre au pays tout ce qu'il lui avait enseigné?

La réorganisation de Tarmée étant à Tordre du jour, tous ceux qui avaient ou se jugeaient quelque compétence se crurent autorisés à publier leurs pensées. On entendit les économistes, préoccupés avant tout du développement de la richesse, de raccroissement de la population. Se fondant sur la harangue impériale qui proclamait la nécessité d'une armée nombreuse, ils observaient que, pour avoir des soldats, il fallait d'abord avoir des hommes; que, pour avoir des hommes, il fallait favoriser les mariages. Partant de là, ils concluaient q le toute mesure qui, en aggravant les charges du service, étcudrait ou prolongerait l'obligation du célibat, diminuerait pour l'avenir les sources du recrutement. Cependant les plus animés étaient les vieux militaires. Malgré l'expérience de la Prusse, malgré la leçon de Sadowa, ils se refusaient à croire que les anciennes méthodes de guerre fussent inefficaces, que l'armée où ils avaient servi pût redouter quelque comparaison, ils se rattachaient désespérément à la loi de 1832 et n'étaient pas éloignés de la croire intangible. Ils répétaient que la quantité ne peut suppléer à la qualité, qu'au delà d'un certain chiffre, il n'y a plus de bonnes armées, mais seulement des masses confuses, flottantes, impossibles à diriger. Ainsi parlait le général Changarnier; ainsi parlait avec lui M. Thiers, qu'on pouvait presque ranger parmi les militaires, tant il se plaisait à ces sortes de questions et tant il avait fini par s'en pénétrer!

Entre toutes les brochures, la plus fameuse parut sous ce titre ; [Armée française en 1867. Elle fut publiée d'abord sans nom d'auteur. Mais tout le monde désigna le général Trochu.

Le général avait donné pour devise à son livre le mot femeux de Tacite : Pessimum inimicorum genus laudantes. Si la critique est signe de dévouement, Trochu méritait qu'on le rangeât parmi les meilleurs amis de l'Empire. Il portait partout ses recherches, avec une franchise qui ne connaissait point de

limites. Il signalait moins les vices de la législation que les pratiques du haut commandement et Taltération des mœurs. Il déplorait Tamoindrissement de l'esprit hiérarchique, Taffaiblissement de Tancien respect. Contrairement à Topinion générale, il estimait peu utiles les soldats trop vieux, les jugeant ivrognes, sceptiques, en état de perpétuel murmure ; les meilleurs soldats étaient, à ses yeux, ceux qui, bien que formés par une solide éducation militaire, gardaient les vertus de famille et Tesprit de retour au pays natal. Il dénonçait le système d'avancement qui subordonnait toute la carrière des officiers aux chances propices ou malheureuses du début. Il s'élevait contre la distribution des décorations qui se répartissaient selon les grades, en devenaient l'accompagnement obligé, et perdaient ainsi leur aspect de récompense. Il raillait fort les petites garnisons où les meilleurs s'enlizent peu à peu dans une oisiveté engourdie. Par-dessus tout il souhaitait, à l'imi^ tation de la Prusse et de la Russie, l'établissement de corps d'armée répondant aux circonscriptions territoriales et munis de toutes pièces pour la guerre. Arrivant à la réforme législative, le général parlait avec grand éloge du système prussien : il hésitait pourtant à en recommander l'adoption, soit qu'un si grand changement l'effrayât, soit qu'il pressentit de trop vives résistances. A ses yeux, l'important était moins de transformer le mode de recrutement que d'assurer le sage emploi des forces existantes. Dans cet esprit, il proposait le maintien de la loi de 1832, un contingent annuel de cent mille hommes, le remplacement substitué à l'exonération, neuf ans de service dont cinq dans l'armée active et quatre dans la réserve. Puis il démontrait, avec chiffres à l'appui, que ce système, pratiqué avec suite, avec fermeté, donnerait une force totale disponible de plus de cinq cent mille hommes. Seulement il avait soin d'ajouter que rien ne serait fait si toutes les recrues n étaient exercées; car, faute d'éducation préalable, on ne trouverait, disait-il, au jour du péril, que a des hommes en réserve et non des hommes de réserve » . — Tel était le livre, remarquable moins par la nouveauté des aperçus que par la hardiesse à éclairer ce qui avait été jusque-là caché. L'œuvre était celle

334 HISTOIRE DU SECOND EMPIftE.

d'un moraliste autant que d'un soldat. Beaucoup d'idées générales; une modération de langage qui gravait la critique; une éloquence ample et abondante qui, pour se mieux répandre, semblait solliciter une tribune; un patriotisme ardent, mais éclairé, qui se gardait du chauvinisme comme d'une altération et d'un excès. Une confession si sincère, si peu ménagée, éveillerait en haut lieu plus de colères qu'elle ne provoquerait de repentirs ou d'aveux. « J'offre ce livre, disait l'auleur en sa préface, à tous les hommes de bonne volonté. » Presque tous a les hommes de bonne volonté v se trouvèrent dans l'opposition. Elle fit fête à Trochu que jusque-là elle ne connaissait guère et, bon gré mal gré, le rangea parmi les siens. « 11 y a dans cet homme, écrivait M. Doudan avec quelque exagération, du Catinat et du maréchal de Saxe (1). » Pendant ce temps, les plus fidèles amis du général demeuraient fort perplexes. Sans peine ils reconnaissaient la vérité du tableau. Mais convenait-il, par un public étalage de nos fautes, d'instruire l'ennemi, de souffler sur les restes de l'antique légende, de tuer le peu de foi qui n'avait pas péri? Ainsi parlaient-ils tristement, incertains qu'ils étaient entre les félicitations et les reproches. Le plus triste était Trochu lui-même. A ceux qui lui imputaient l'excès de sa franchise, il répliquait qu'il aurait plutôt à s'accuser d'un excès de réserve. En ses entretiens intimes, il se répandait en sombres prédictions, et aucune extrémité de malheur ne lui paraissait invraisemblable. Un soir, vers ce temps-là, comme il était chez un de ses amis de jeunesse, le comte de Maillé, il lui arriva de défendre avec son éloquence ordinaire la conduite des Autrichiens et en particulier Bencdeck. Comme on s'étonnait de cette ardeur qui touchait au parti pris : « Qui sait, répondit-il, si nous ne plaidons pas pour notre propre cause? Qui sait si, tous tant que nous sommes, nous ne serons pas un jour des Benedeck (2)? » Au mois de mars 1867 fut publié le projet élaboré par le

(1) DouDAii, LettreSf t. iV, p. 83.

(î) Tkoguu, Œuvres posthumes, p. 78-79. — Déposition de M, le comte de Maillé devant la cour d'assises de la Seine, 28 mars 1872. (^Procès de M. le général Trochu contre le Figaro.)

LA LOI MILITAIKE ET LES LOIS POLITIQUES. a35

Conseil d'État. Aux termes de ce projet, un article de la loi de finances devrait diviser chaque année en deux portions la classe appelée au tirage. La première portion servirait cinq ans dans Tarmée active, quatre ans dans la réserve. La seconde portion serait de suite répartie dans la réserve, où elle demeurerait quatre années. L'exonération serait conservée pour Tarmée active, le remplacement toléré pour la réserve. L'institution de la garde mobile serait maintenue. Le service y serait de cinq ans. Elle se composerait de deux éléments : d'une part, les exonérés ou remplacés; d'autre part, les hommes qui n'auraient pas été compris dans l'armée active et auraient accompli quatre ans de réserve. Cette armée de seconde ligne serait astreinte à des périodes d'exercices pendant lesquelles elle serait soumise à la discipline militaire; mais elle ne pourrait être appelée à l'activité que par une loi ou, dans l'intervalle des sessions, par un décret qui recevrait la sanction législative. Comparé à la note du Moniteur, le projet du Conseil d'État contenait deux adoucissements notables : d'abord, le service, au moins le service actif, était réduit de six à cinq années; en outre, il n'était plus question de cette réserve du premier ban qui, demeurant à la disposition du ministre de la guerre, n'était qu'une annexe de l'armée. En dépit de ces atténuations, le Corps législatif n'accueillit qu'avec défiance le travail qui lui était transmis. Du milieu des objections se dégagèrent bientôt trois critiques principales. — La première touchait i\ la prérogative parlementaire. Depuis 1830, les députés avaient été investis de la faculté de déterminer eux-mêmes le contingent annuel. Ils jugèrent peu séant que cette fixation dépendit d'un article égaré dans la loi de finances et se refusèrent A laisser amoindrir un droit exercé sans interruption depuis près de quarante ans. — Ayant ainsi réservé leurs propres attributions, ils entreprirent de stipuler pour leurs électeurs. Jusqu'ici une portion plus ou moins considérable de la classe avait pu, chaque année, se considérer comme entièrement libre. Ainsi le voulait la chance des bons numéros. D'après le Conseil d'État, aucune exemption ne serait entière, et les plus heureux eux-mêmes devraient à l'État quatre ans de service dans

la réserve. L'effort des députés (et là résidait la deuxième critique) fut de maintenir, au profit des plus favorisés du sort, rimmunité intégrale, en un mot, de conserver aux fcoiw numéros leur ancienne vertu. — Restaient les dispositions relatives à la garde mobile. Ici se formula la troisième objection. La Chambre se prétait à voter la nouvelle institution, mais en lui imprimant un caractère civil : dans cet esprit, elle repoussait tout exercice de longue durée, tout encasernement, toute discipline militaire.

Entre le Corps législatif et le Conseil d'État une discussion commença, qui se prolongea pendant tout Tété, pendant tout Tautomne de 1867. La lutte fut fort vive, et le public, dans les courts intervalles de calme que laissait l'Exposition, en put recueillir Técho. La commission nomma pour rapporteur un député de la Somme, M. Gressier. Celui-ci dut maintes fois se remettre à la besogne et publia trois rapports successifs. La contrariété des vues se trahit tout d'abord par de singulières contradictions. C'est ainsi que la première rédaction adoptée par les commissaires semblait fixer à un chiffre immuable l'effectif de l'armée qui serait de huit cent mille hommes, puis, quatre lignes plus loin, détruisait implicitement la règle en remettant à la Chambre le droit de déterminer chaque année la force du contingent. — De concession en concession, on arriva, pour l'armée proprement dite, à un accord à peu près complet. Le droit du Corps législatif à voter la loi annuelle de recrutement fut reconnu et proclamé sans aucune équivoque. Sauf les obligations de la garde mobile, le surplus de la classe serait libéré; ce qui maintenait l'efficacité des bons numéros, si chers aux électeurs et par suite aux élus. Pour les appelés, le service serait de neuf ans, dont cinq ans dans l'armée active et quatre dans la réserve. L'exonération était supprimée, mais le remplacement et la substitution de numéros étaient tolérés. Entre la commission et le Conseil d'Etat, un seul différend, mais d'ordre secondaire, subsista : il était relatif à Tépoque du mariage que la commission voulait permettre au bout de six années, et le gouvernement au bout de sept années seulement, — En revanche, pour la garde mobile, bien autres, bien plus tenaces

LA LOI xMILITAiRE ET LES LOIS POLITIQUES. 337

furent les discussions. En cette matière, deux conceptions générales très différentes entraînaient le gouvernement et la Chambre en des voies très contraires aussi. Au ministère de la guerre on avait en vue une véritable création militaire, imitée de la Prusse. Dans un langage déjà plus adouci, et toujours à la recherche d'une transaction, les conseillers d'État parlaient d'armée de seconde ligne. Dominés par leurs souvenirs, désireux de ménager leurs électeurs, les députés avaient les yeux fixés sur la milice citoyenne qu'ils avaient connue au temps de Louis-Philippe. Garde mobile^ dans leur pensée, signifiai tj^arrfe nationale^ seulement garde nationale étendue à tout le territoire et dont les bataillons se relieraient entre eux par des liens plus forts. Sur la question de discipline, le gouvernement céda, et il fut décidé que les règlements militaires ne seraient applicables qu'en cas d'appel à l'activité. Le point le plus important serait de déterminer les périodes d'instruction. Suivant son degré de formation ou d'inexpérience, la garde mobile serait une ressource précieuse ou une force illusoire. Le gouvernement réclama des réunions annuelles dont la durée pourraitse prolonger jusqu'à vingt-cinq jours. La commission ne voulut concéder que quinze jours par an, et encore à la condition qu'il n'y eût pas de casernement, que le déplacement ne fût pas de plus de douze heures chaque fois, que l'appelé pût chaque soir regagner son foyer. Devant ces résistances, les conseillers d'État réduisirent leurs demandes : ils ne sollicitaient plus que vingt jours par an, et chaque période séparée ne pourrait excéder huit jours. En dépit de ces atténuations, la Chambre tint bon, et c'est ainsi qu'on arriva aux débats publics sans que le dissentiment fût réglé.

La discussion s'ouvrit le 19 décembre 1867. Elle s'ouvrit au milieu d'une grande attente, bourgeois et paysans étant pareillement anxieux sur le sort de leurs fils. La presse officieuse défendait la loi, mais avec un peu de gène, la sentant impopulaire. Les feuilles hostiles Tattaquaient avec ardeur. Presque seul parmi les publicistes de l'opposition, Prévost-Paradol osa soutenir le projet. Chose singulière ! ses arguments se développaient dans le Journal des débats qui, dans la même page, pi> T. V 22

blîait des appréciations toutes contraires. Au Palais-Bourbon, Taffluence du public, l'agitation des députés, le nombre des orateurs inscrits, tout annonçait une délibération solennelle. Contrairement à Tusage des premiers temps du règne, les membres de la commission s'apprêtaient à porter pour leur part le poids de la discussion : on les voyait gravés, recueillis, classant leurs documents, compulsant leurs notes. Ils avaient été choisis parmi les plus instruits, les plus diserts, les plus laborieux : c'était, pour ne citer que les plus considérables, M. Mège, M. Gressier, M. Chesnelong, M. du Mirai, le marquis de Talhouët, M. Chevandier de Valdrôme, le baron Jérôme David, M. Louvet, M. Buffet (1), en un mot, comme disait un journal, « tous les ministrables de demain » . M. Rouher était à son poste comme aux plus grands jours, et à côté de lui son fidèle second, M. Vuitry. Entre tous, le plus remarqué était le maréchal Kiel, plus impressionné, plus nerveux qu'il ne voulait le laisser paraître, à l'approche d'un débat qui fixerait les forces de son pays.

Ce ne serait pas trop du prestige du ministre d'État, de l'autorité du ministre de la guerre pour assurer le succès final. Nombreuses étaient les objections, grandes surtout les répugnances. — L'extrême gauche avait présenté un contre-projet où se retrouvait l'imitation du système militaire suisse. Les enfants, les jeunes gens seraient initiés dans les écoles au maniement des armes : le service ne consisterait qu'en périodes d'instruction dont la durée totale atteindrait à peine douze mois, et en exercices de tir accomplis le dimanche : en revanche, l'État, en cas de danger public, pourrait réquisitionner tous les citoyens jusqu'à Tâge de quarante ans. Ces vues furent développées avec beaucoup d'éloquence par Jules Simon. oLe projet du gouvernement, dit-il, est l'organisation de la guerre : le nôtre, essentiellement défensif, est l'organisation de la paix, w — De touks les critiques, celles de M. Jules Simon et de ses amis étaient, pour le gouvernement, les moins redoutables. Bien plus à craindre étaient les membres du centre gauche ou

(i) Ces deux derniers étaient dét.ivorablcs an projet.

du tiers parti. Ceux-ci hésitaient à accroître les charges du pays Ils jugeaient quHl y aurait quelque contradiction à solliciter le développement des libertés publiques et à fortifier, dans le même temps, l'élément militaire. Leur principale objection, celle qu'ils n'exprimaient qu'à demi ou contenaient dans le secret de leur cœur, résidait dans leurs défiances contre la politique impériale; et ils se faisaient scrupule de remettre des moyens d'action formidables à qui semblait si peu apte à les employer sagement. — Le parti de la résistance se grossissait de tous ceux qui voulaient maintenir la loi de 1832, sans en rien retrancher, sans y rien ajouter, qui ne croyaient qu'aux forces organisées de longue main, qui se défiaient des importations étrangères. <t Au Heu de dépenser chaque année trente millions pour la garde mobile, disait M. Thiers, employez-les de préférence à l'armée active. »» Et ce propos trouvait grande faveur auprès des vieux militaires. — Cependant les plus curieux à observer étaient les députés de la majorité. Pendant toute la préparation de la loi, ils avaient soufflé, mais très bas, les critiques à leurs collègues. Les débats publics commençant, ils n'osaient se montrer ni malveillants ni hostiles; mats ils ne se dissimulaient point l'impopularité du projet, et, désireux à la fois de ne point déplaire au maître et de conserver leur siège, ils flottaient perplexes entre deux craintes, celle de leurs électeurs et celle du gouvernement.

Quelques-uns pourtant, se dégageant des considérations électorales, s'élevèrent jusqu'au pressentiment des dangers futurs. Dans la discussion générale, on entendit M. de la Tour, député des Côtes-du-Nord, tracer le tableau des institutions militaires allemandes. C'était un excellent homme que M. de la Tour, catholique ardent, serviteur très loyal de l'Empereur et de son pays, mais jugé un peu vague, un peu prolixe, et par là plus redouté que bien accueilli lorsqu'il se présentait à la tribune. Ce jour-là, il conquit l'attention. Quand il entra dans le détail de ce que nos voisins avaient conçu, poursuivi, réalisé, un intérêt fait de crainte, de curiosité, suspendit les entretiens ; et l'étonnement fut double, et de la part des députés tout surpris de leur propre silence, et de la part de l'orateur qui jamais

zâo histoire dc second empire.

n'avait été écouté de la sorte. — Le rapporteur, M. Gre?sier, déchira aussi le voile de Favenir, mais un peu brusquement et au point de produire une lumière trop crue, une clarté trop subite : a Les grandes guerres européennes s'imposent, dit-il; OB ne les cherche pas, on les évite rarement. Une fois ou deux par siècle, on voit apparaître ces grands événements. Quand l'équilibre a été rompu, il faut le reformer; or il ne se refoi*mera ni par l'accord des peuples ni même par l'eBet des conférences; il se reformera par les résultats d'une guerre. » A ces mots, la majorité parut embarrassée, la gauche éclata en murmures, et M. Gressier, ressaisissant ses paroles, se hâta de protester de ses intentions pacifiques, de mettre sur le compte de l'entraînement ce qui était excès de sincérité. — Entre tous les discours, l'un des plus nets, l'un des plus prévoyants fut prononcé par M. Larrabure, représentant des Basses-Pyrénées. C'était, parmi les députés, l'un des plus préoccupés des agrandissements prussiens. Ses amis disaient même de lui en plaisantant qu'il haïssait M. de Bismarck comme il eût fait d'un adversaire personnel. Avec plus de bonne volonté que de bonheur, plusieurs s'évertuaient à prétendre que le nouveau projet n'emportait aucune aggravation des charges militaires. Virilement l'orateur repoussa ce subterfuge comme indigne à la fois de la Chambre et du pays. Il osa proclamer la nécessité des sacrifices et en termes émus convia la Chambre à ne pas les marchander : a Je vous le demande en grâce, dit-il en terminant, n'imitons pas l'Autriche, mais la Prusse; soyons prêts la veille de Sadowa et non pas le lendemain. »>

Ces austères avertissements, le ministre de la guerre eût à peine ose les faire entendre. Ce n'était pas qu'il ne fût, dès cette époque, très inquiet. Dans ce temps-là même arrivait de Berlin un rapport de notre attaché militaire, le colonel StofTel, qui signalait l'établissement du système prussien dans les provinces annexées et dans toute la Confédération du Nord (1). Mais la situation du maréchal était singulière. Combien de fois depuis 1866 le gouvernement, soit dans les dépêches

(1) Rnppurt du 2 décembre 1867. [Rapports du colonel Sio/fel, p. 05-76»}

dîplomatiquesy soil dans les discours officiels, ne s'était-il pas déclaré pleinement satisfait! Insister sur les dangers, ce serait se contredire; les taire, ce serait ôter au projet son fondement. En outre, la prudence commandait la plus stricte réserve, car, en dévoilant trop ouvertement les périls, on eût risqué d'en rapprocher l'heure . En ces conjonctures délicates, une seule ressource restait : insinuer par la bouche d'autrui ou glisser dans les feuilles publiques ce que soi-même on ne pouvait dire. Des correspondances furent envoyées aux journaux de province, qui démontraient l'urgence d'une réorganisation militaire, qui établissaient que la sécurité nationale était à ce prix. Après avoir ainsi propage à travers la France comme un bruit d'inquiétude, on recueillerait la rumeur, on se l'ap» proprierait, puis on s'en servirait pour peser sur le pays, pour peser sur les députés. L'artifice, quoique point nouveau, ne laissait pas que d'être opportun : encore n'en faudrait-il pas abuser. L'habileté serait de doser les alarmes qu'on laisserait répandre, de créer un courant, mais point trop intense, de provoquer un frisson qui ne serait point fièvre, d'exciter une vigilance soucieuse qui ne serait point affolement. Quant à Niel, appelé à soutenir la loi devant la Chambre, il choisit avec un soin extrême, entre ses arguments, ceux qui n'éveilleraient hors de France aucun ombrage, et, aux yeux de la Franco elle-même, seraient persuasifs sans être troublants. Rappelant avec beaucoup d'à-propos certaines paroles de l'Empereur en 1859, il nia que le projet fût œuvre de circonstance, mais le rattacha aux leçons qui s'étaient dégagées de la guerre de Crimée et de la guerre d'Italie. Il laissa entendre que, si on n'adoptait pas la proposition du gouvernement, il fiàudrait, en retour, accroître le contingent annuel : il indiqua même, et comme en passant, le chiffre de cent trente mille hommes ; par là, il atteignait les indécis au point le plus sensible, en leur faisant entrevoir une charge pire que celle qu'on voulait éviter. Le souci principal fut de désavouer toutes vues belliqueuses : «En armant nos places fortes, dit le maréchal, en approvisionnant nos arsenaux, en remplissant nos magasins, j'ai cru que j'étais l'un des citoyens qui travaillaient le plus pour la

paix... Aujourd'hui encore, en venant défendre une nouvelle organisation de Tarmée, je crois travailler encore pour le même but... Et vous, messieurs, en adoptant notre projet, vous aurez travaillé pour la paix. » Ainsi parla Niel, très maître de lui, quoique fort nerveux, souple, alerte, délié en sa dialectique au point d'étonner les vétérans de la tribune, habile à surprendre les impressions de rassemblée, habile par-dessus tout à écarter les raisons dangereuses. Les déclarations du ministre furent en effet remarquables, moins par ce qu'il affirma que par tout ce qu'il sut taire. Dans ses discours on sentait par intervalles monter jusqu'aux lèvres des mots qui s'arrêtaient au moment de se prononcer : de là des silences plus impressionnants que les paroles, des réticences plus dramatiques que ne l'eût été aucune éloquence. Un seul argument, celui des dangers futurs, eût abrégé toutes les objections. Cet argument était le seul qui fût interdit, et le maréchal étoufiait de tout ce qu'il devait retenir.

Jusqu'au dernier moment, il y eut des hésitations, même parmi les députés les plus fidèles. Pour calmer les répugnances, le gouvernement consentit à tous les sacrifices, même à ceux qui atténuaient la loi au point d'en altérer le caractère. Entre les commissaires du Corps législatif et le Conseil d'État, un grave dissentiment subsistait sur la durée des exercices de la garde mobile. Quoique avec tristesse, le ministre de la guerre céda : « Le gouvernement, dit-il, n'ayant pu convaincre les hommes éclairés qui composent la commission, a pensé qu'il valait mieux se ranger à leur avis... Les moyens mis à ma disposition ne sont pas tout à fait suffisants, continua le maréchal, mais nous ferons de notre mieux. »» Et il ajouta, soit en manière de consolation pour lui-même, soit pour réserver l'avenir : a Ce qui aujourd'hui parait excessif me sera offert, je l'espère, un peu plus tard. » En ces paroles conciliantes jusqu'à la modestie, qui eût reconnu le Niel de Sébastopol ou des champs de bataille d'Italie, supérieur impérieux, collègue incommode et personnel, subordonné murmurant? En dépit de ces concessions, les députés demeuraient aux aguets, l'oreille tendue à tous les bruits qui leur arrivaient des provinces ou de leurs

commettants. Dans rentrefaite, deux élections partielles eurent lieu, Tune dans la Somme, l'autre dans rindre-et-Loire, et dans les deux circonscriptions les candidats de Topposition triomphèrent, a C'est la réponse du pays à la loi militaire » , se dit-on aussitôt; et les défiances à demi vaincues se réveillèrent. Parmi les membres du Corps législatif, beaucoup prenaient pour confident M. Rouher lui-même et lui exposaient leurs doutes, leurs doléances. Celui-ci s'efForçait de les ramener tout en se gardant de les contredire ouvertement, o II se peut que vous ayez raison, leur disait-il, mais nous nous sommes trop avancés pour reculer, et nous nous déconsidérerions aux yeux de l'étranger (1). »

Enfin, le 14 janvier 1868, la loi fut votée. Malgré les efforts du gouvernement, quelques-unes des répugnances qui avaient accueilli le projet persistèrent jusqu'à l'heure du scrutin. Ces résistances se traduisirent en une minorité de soixante voix. L'opposition se décomposait en plusieurs éléments : d'abord toute la gauche, puis, en grande partie, le centre gauche, enfin plusieurs des membres de la plus fidèle majorité. M. Thiers, M. Berryer, M. Emile OUivier déposèrent, eux aussi, un suffrage négatif. Il en fut de même de la plupart des militaires de la Chambre : le général Lebreton, le général Gorsse, le colonel Réguisi Ces vieux soldats se refusaient à discuter l'antique organisation qu'avait connue leur jeunesse, et considéraient comme nouveauté inutile ou dangereuse tout emprunt aux peuples étrangers.

A bien juger les choses, l'importance de la réforme se proportionnerait-elle à l'émotion qu'elle avait éveillée? On pouvait en douter. Quand on chemine dans une forêt où se croisent des routes pareilles et où manquent les points de repère, il arrive souvent qu'après beaucoup de fatigues, on se retrouve non loin des lieux d'où l'on est parti. Généraux, conseillers d'État, députés, avaient, eux aussi, longtemps erré, un peu à tâtons, à travers le dédale de la législation militaire; ils avaient fait plus de chemin qu'ils n'avaient avancé. Tout

(1) Dabimor, Histoire d'un parti, 1867-1869, p. 151, 152, 157»

à44 . HISTOIRE DU SECOND EMPIUE.

d'abord avait paru la note du Moniteur , la note du 12 dé» cembre 1866. Elle entendait combiner les rigueurs du système prussien et les rigueurs du système français : le service serait long à la manière française; il serait universel à la manière prussienne, et, de plus, prolongé par l'institution d'une armée de seconde ligne. Le projet était dur, et p'^ut-étre à Texcès- C'est pourquoi tout le travail postérieur fut consacré à l'alléger. A cette tâche s'employa d'abord le conseil d'État, |>ui8 la commission du Corps législatif, enfin le Corps législatif luimême. Quand on se fut appliqué de la sorte pendant dix ou douze mois,< on s'aperçut qu'on avait tourné sur soi-même, qu'on était revenu à la loi de 1832, avec une seule aggravation, un seul adoucissement. L'aggravation, c'était la durée du service portée à neuf années; l'adoucissement, c'était le passage dans la réserve au bout de cinq ans. A la vérité, une conception très neuve subsistait, celle de la garde mobile. Mais les souvenirs de l'ancienne garde nationale, la répugnance, alors très générale, pour les charges militaires, firent prohiber tout ce qui était déplacement, casernement, période d'instruction. Il arriva donc que la même loi qui décrétait l'institution ne négligea rien pour qu'elle ne fût pas viable. Ainsi remaniée et retouchée par toutes sortes de mains, l'oeuvre du Corps législatif se résumait en deux choses : le maintien d'une loi fort ancienne, et celle-là bien française, la loi de 1832; une création toute nouvelle imitée de la Prusse, celle de la garde mobile. Seulement la garde mobile risquait fort de demeurer inorganisée. Quant à la loi de 1832, n'était-il pas à craindre qu'après tant de discussions, elle ne sortît des débats un peu amoindrie dans son prestige, un peu déchue de l'an- Uque légende qui la proclamait la charte de l'armée?

C'est en cette période de transition entre un système nouveau non encore établi et le système ancien déjà fort discuté qu'éclaterait !a guerre où tout sombrerait. Quand, après la défaite, l'amertume des récriminations se fut proportionnée à la grandeur des revers, les partisans de l'Empire déchu tentèrent de se décharger eux-mêmes en imputant aux timidités, aux parcimonies, aux préoccupations électorales du Corps législatif les

lacunes de l'armement national. C'était voir un seul côté des choses, et non le plus grand. Ailleurs réside la principale responsabilité. Le châtiment des pouvoirs qui, dans les jours de force, ont abusé de leur autorité, c'est de ne plus relrouver cette même autorité quand approchent les jours mauvais. En 18G7, en 1868, cette condition était déjà celle de Napoléon III. Pendant quinze années, il avait éparpillé de tous côtés son action, touché à tout, tout entamé, et rien n'avait été résolu qui ne le fût contre la France. Fixés dans leur soumission, les députés avaient tout accordé, les hommes, l'argent; et notre pays, qui a ses crises d'obéissance comme ses crises de révolte, avait fait crédit au Corps législatif comme le Corps législatif au gouvernement. Cependant ia foi en l'infaillibilité impériale s'était ébranlée, peu à peu, par degrés. Les aCFaires italiennes avaient fourni un premier enseignement. L'échec du Mexique avait accru les doutes. Sadowa avait complété la leçon. C'est en cette heure de désillusion que les ministres de l'Empereur apportèrent au Palais-Bourbon le projet militaire. Les députés, en cela d'accord avec leurs électeurs, regardèrent non vers les périls futurs, mais vers les abus passés. Sans aller jusqu'aux reproches, mais avec une opiniâtreté douce, ils se mirent à discuter pied à pied les textes, à marchander un à un les sacrifices, en gens désormais défiants de la sagesse du prince et de l'usage qui serait fait de leurs dons. Dans cet esprit, ils imposèrent leurs amendements, et jusqu'à rendre à demi stériles certaines parties de la loi. Qu'ils aient été. eh cela des contrôleurs fâcheux, tardifs, inopportuns, nul ne le nierait aujourd'hui. Mais la grande faute, n'était-elle pas à la politique im])ériale qui, en gaspillant les plus abondantes ressources, avait excédé ceux qui disposaient des ressources elles-mêmes? Quand un fils de famille a lassé, par les appels de sa prodigalité, la patience paternelle, il peut arriver qu'en une détresse «on feinte, son vrai cri d'alarme demeure inécouté. Le gouvernement subissait cette loi, et ce qu'il avait obtenu sans fnurmures pour des entreprises superflues ou funestes, il ne l'obtiendrait qu'avec parcimonie et défiance quand, tardivement revenu à la sagesse, il ne stipulerait plus que pour le salut.

Le Corps législatif, tandis qu'il discutait la réorganisation de TanViCc, gsrdait à son ordre du jour un projet de loi sur la presse, un projet de loi sur les réunions publiques. Ces projets se rattachaient *à un programme général qui, s'il se réalisait jamais, fondrait ensemble l'Empire et la liberté. La grandeur des événements extérieurs, impossibles à morceler, n'a pas permis de suivre en ses détails cette transformation. II importe maintenant, au risque de remonter un peu en arrière, d'en marquer les principales phases. Autrement on comprendrait mal, et les projets eux-mêmes, et les alternatives de bonne volonté ou de méfiance qui tantôt précipitèrent, tantôt suspendirent l'évolution.

L'Empire libéral avait été inauguré, avec un acte mémorable, le décret du 24 novembre 1860; avec un personnage éminent entre tous, M. de Morny. Prématurément M. de Morny avait disparu. En ce grand vide, l'homme qui avait été Tassocic de ses desseins, le confident de ses dernières vues, M. Emile Ollivier, ne désespéra pas. Quelques jours après ses funérailles, le 27 mars 1865, il invoqua la mémoire de celui qui venait de mourir, et proclama que la vraie sagesse n'était pas de résister au vœu de l'opinion, mais d'y céder à temps; puis, comme on discutait V Adresse, il annonça que, rompant avec l'opposition, il formulerait un vote favorable : ce ne serait pas, dit-il, un vote d'entier assentiment, mais un vote despérance. Sur ces entrefaites, M. Walewski, ayant succédé à M. de Morny dans la présidence du Corps législatif, reprit la tâche de son devaiicier : par malheur, il n'apportait dans la conduite des affaires ni la même autorité, ni le même tact, ni la même expérience; çt sa principale force (force très grande à la vérité) résiderait dans sa droiture. Cependant, en une portion de la Chambre que l'on désignait tantôt sotis le nom de tiers parti, tantôt sôus le nom de centre giauche, la doctrine de TEmpire libéral avait

trouvé faveur. Ce groupe, dont les premiers éléments s'étaient réunis jadis à propos des affaires romaines et qui s'était fort accru par les élections de 1863, comptait parmi ses membres les plus considérables M. Buffet, M. Ancel, le marquis d'Andelarre, le marquis de Talhouët, M. Plichon, M. Lambrecht. Au mois de mars 1866, les débats de V Adresse lui ayant donne Toccasion de s'affirmer, il demanda que a Sa Majesté voulût bien donner à l'acte de 1860 tous les développements qu'il comportait » . La motion fut soutenue par M. Buffet, en un discours qui prit toute l'importance d'un manifeste. L'amendement, qui recueillit au scrutin 63 voix, avait été signé par 42 députés. C'est pourquoi, parmi les contemporains, on l'appela l'amendement des 42, et ce nom lui est demeuré.

Les 42 auraient-ils le souverain pour adversaire ou pour complice? Comme l'année 1867 commençait, ils purent se persuader qu'ils n'avaient fait que prévenir les vœux de Napoléon. Le 19 janvier, en une lettre au ministre d'État, le monarque annonça plusieurs remaniements dans les institutions. Ces changements étaient au nombre de quatre. Tout d'abord, l'Empereur restituait au Corps législatif et au Sénat le droit d'interpellation en leur retirant, à la vérité, le droit d'Adresse que, d'une façon un peu sommaire, il jugeait « stérile » . En second lieu, il décidait que les divers ministres (et non plus seulement le ministre d'État et ses auxiliaires) pourraient être entendus dans les débats des Chambres, sous la seule réser\'e qu'ils auraient reçu à cet effet une délégation spéciale. Les deux dernières réformes se référaient à la législation politique : d'une part, le chef de l'État promettait une loi sur la presse qui mettrait fin au régime administratif établi en 1852; d'autre part, ii s'engageait à reconnaître, en le réglementant, le droit de réunion.

On rapporte que, le lendemain de la lettre impériale, le prince Napoléon s'écria : « Si l'Empereur veut être conséquent avec lui-même, il n'a qu'à former un nouveau cabinet avec Emile OUivier. » Si extraordinaire, si prématurée qu'eût paru à cette heure la solution, la stricte, la rigoureuse logique l'eût expliquée. Par-dessus toutes choses, M. Rouher, qui avait

:U8 IIISTOinE DU SECOND EMPIIIE.

combattu l'amendement des 42, qui avait été surpris autant que personne par Tinilialive souveraine, ne pouvait être Texécuteur d'une politique inaugurée en dehors de lui et presque contre lui. Sa place ne pouvait plus être que dans l'opposition, à moins que la retraite ne lui agréât mieux. Entre ses doctrines et celles du nouveau ministère, la Chambre se fût prononcée. En cas de tiraillement ou de partage, la dissolution se fût imposée à TEmpereur, et le pays eût, par les élections, montré au prince la voie à suivre.

Cette conduite eût relevé du plus pur parlementarisme, la chose que Napoléon, même en ses velléités les plus libérales, voulait surtout proscrire. D'ailleurs, un tel dénouement eût été trop net pour son caractère irrésolu, trop simple pour sa nature compliquée. Ce n'était point qu'il n'eût songé à M. Emile Ollivier. Déjà il lui avait fait offrir, par l'intermédiaire de M. Walevvski, non la présidence du conseil, non un portefeuille dans un cabinet nouveau, mais le ministère de l'Instruction publique, avec une sorte de délégation générale pour porter la parole devant les Chambres (1). Non content de cette offre, il voulut le voir, conféra avec lui, et même assez longuement. M. Ollivier déclina des propositions qui le transformeraient, selon toute apparence, en lieutenant de M. Rouher. L'Empereur prit acte du refus, et pour l'heure tous pourparlers demeurèrent suspendus.

Cependant l'Empire autoritaire avait gardé ses partisans. L'acte du 19 janvier les avait d'abord déconcertés. Aux premiers signes d'hésitation, ils rentrèrent en scène. Sous un régime qui s'était flatté de détruire toutes les coteries parlementaires, on vit se nouer au Palais-Bourbon une vaste intrigue qui rappelait les plus fameuses coalitions des temps passés. Les comparses furent les amis du ministre d'État, membres de la droite pure, et systématiquement défiants de toute innovation. Le chef fut M. Rouher, combattant, non pour des doctrines (car aucune né lui tenait bien à cœur), mais pour sa primauté. Le but serait de protéger l'Empereur contre ses propres fai-

(1) Voir Emile Ollivisr, Le 19 janvier^ p. 297

blesses, de le préserver de ses nouveaux amis, de sauver, en ses parties principales, rédiKcc de 1852 ou du moins d'en réparer les brèches. Lre plus curieux fut le choix des moyens. L'Empereur était de nature tenace autant que douce. En contrecarrant ses désirs, on était assuré de les aiguiser. Mais si on feignait de s'associer à ses vues, si on déguisait les menues critiques sous les apparences d'un assentiment général, on aurait grande chance de retenir sa confiance. Moitié bonté ou faiblesse, moitié ennui de nouveaux visages, le souverain se résignerait à ne pas changer les hommes, les voyant si dociles. Les instruments étant les mêmes, il serait aisé de dégrader Us pensées impériales, sous prétexte de les traduire. Avec son inexpérience des affaires, son inaptitude aux détails, le monarque ne discernerait pas le piège. On reprendrait ainsi par le menu ce qu'on aurait concédé en gros, et, dans le programme fastueusement proclamé de l'Empire libéral, on ramènerait doucement, sans effraction, les pratiques de l'Empire autoritaire. Dans les groupes les plus irréductibles de la majorité, le mot d'ordre fut celui-ci : Passons à l'Empereur ses fantaisies libérales, puisqu'il y tient absolument, mais passons-leslui au meilleur compte possible; cédons-lui, mais en le paralysant, et surtout gardons-le contre ceux qui le perdraient

Pour le succès de cette politique, pas un jour ne fut perdu. Dn cercle fut créé rue de l'Arcade où se rassembleraient les membres de la droite. En cette réunion, ils aviseraient aux moyens de maintenir l'ancien personnel impérial et de barrer la route aux libéraux. Entre tous les libéraux, le plus attaqué fut Emile Ollivier. Gomme on ne pouvait nier ses facultés oratoires, on dénonça ses ambitions. Il s'était efforcé, disait-on, de se hausser jusqu'à saisir un portefeuille; mais le pouvoir échapperait bien des fois encore à ce « Tantale parlementaire », et longtemps, sinon toujours, il resterait fixé à son a banc de patience » . D'autres, pour mieux assurer leurs traits, les cachaient sous les apparences de la louange, a Emile Ollivier, répétaient-ils, a du talent, beaucoup de talent; c'est vraiment bien dommage qu'il soit impopulaire comme tous les transfuges, qu'il manque d'autorité, qu'il en manque au point

de compromettre toutes les causes qu'il prétend servir, n Ainsi parlait-on rue de TArcade, et, après avoir créé cette impopularité à force de la publier, on s'en autoriserait pour détourner le souverain d'un ami si nouveau, si peu désirable, déjà si discrédité. — L'Empire libéral avait de pires adversaires : c'étaient ceux que leur rang plaçait tout près du maître. Loin de suspecter ou de défendre avec mollesse les réforme^, M. Rouher, demeuré au pouvoir, se les assimila comme s'il en eût été l'initiateur. A la fin de février 1867, une interpellation sur les afiaires intérieures lui fournit l'occasion de commenter la récente lettre impériale. Il en parla de façon à défier toute concurrence dans l'éloge. En cela, l'habileté fut grande, quoique avec une légère nuance de rouerie. Après cette harangue, que pouvait Emile OUivier, sinon répéter le propre discours du ' ministre d'État? Ainsi fit-il en une déclaration embarrassée, au milieu de la majorité murmurante ou railleuse. M. Rouher venait de remporter sur TEmpire libéral sa première revanche, et, chose singulière! en vantant l'excellence de ces mêmes libertés que ses amis et lui aspiraient à rendre vaines ou à limiter. La droite se pâma d'aise, et non sans raison. Le ministre avait forcé celui déjà que l'on nommait son successeur, ou à garder piteusement le silence, ou à marcher servilement dans ses traces.

Tant d'habiles influences ne s'exercèrent point inutilement sur l'âme du souverain. En cette année 1867, on put démêler dans l'esprit de l'Empereur, sinon le repentir de son initiative, au moins un certain doute sur l'opportunité de son expérience. Plus d'une fois ses faveurs se portèrent avec une remarquable préférence vers ses anciens amis. Gomme le prince avait à nommer l'un des vice-présidents delà Chambre, son choix se porta sur l'un des membres les plus influents du cercle de la j'ue de l'Arcade. M. Walewski, président du Corps législatif, qui avait fort secondé le mouvement libéral, fut amené à résigner ses fonctions. Quand il descendit du fauteuil, on vit un singulier spectacle. La majorité demeura immobile; de la gauche et du centre gauche, au contraire, toutes les mains se tendirent vers celui qui partait. M. Emile Ollivier eût été bien

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