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dant en ehef, le général Forey, officier de capacités ordinaires^ mais ayant de beaux états de service, une longue ancienneté de grade, et recommandé par le souvenir du combat de Montebello. Forey fut investi de pleins pouvoirs politiques et militaires. Il aurait, décida TEmpcrcur, la même position que le général Montauban avait eue jadis au début de la campagne de Chine : la plus grande déférence lui était toutefois recommandée visà-vis de M. de Saligny, plus en grâce que jamais aux Tuileries. Le nouveau général en chef, monté sur le Turenne et accompagné d'un bataillon de chasseurs à pied, partit de Cherbourg le 28 juillet. Déjà le colonel Brincourt, embarqué avec ses zouaves, était à la hauteur des Antilles et allait porter le premier secours sur la terre mexicaine. Ce secours, on le savait nécessaire, mais on ne devinait pas, on ne pouvait deviner à quel point il était urgent.
Le 8 mai, Lorencez avait quitté son bivouac devant Puebla. Alors avait commencé une retraite, attristée par le souvenir de Téchec, assombrie par la grandeur des pertes, anxieuse par le voisinage de Tennemi. On cheminait lentement, par crainte de quelque embuscade et aussi pour éviter des secousses douloureuses aux nombreux blessés que Ton emmenait avec soi. Aux haltes, les médecins pansaient les plaies, tandis que les hommes valides se reposaient silencieusement autour des faisceaux, sans aucun des bruits joyeux qui d'ordinaire animent les bivouacs. Par intervalles, Tapproche de quelques cavaliers mexicains conviait à un surcroît de vigilance : ce n'était qu'une alerte, et les éclaireurs disparaissaient sans qu'aucune force importante se montrât, tant demeurait grand, même en notre défaite, le renom de notre valeur ! Celte tristesse était sans découragement, sans murmure surtout : aucune plainte peu virile contre le sort contraire ; aucun énervement de la discipline ; aucune
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récrimination des soldats contre les ch^fs, et, de la part des chefs, un commandement tranquille et ferme qui rassurait. Le soir, à rappel, nul ne manquait, et le principal souci était de ne laisser en arrière ni un homme, ni un canon, ni une arme, rien, en un mot^ qui fût, aux mains de l'adversaire, gage de victoire ou trophée . Oc sang-froid s^affermissait par un sentiment unanime, celui que de la fermeté de tous naîtrait la sécurité de chacun. Quand on commença à descendre du plateau de TÂnahuac, on redoubla de précautions; car la croyance commune étail que Tennemi nous attendrait au passage des Cumbrcs. Sa présence ne se révéla que par quelques coupures en travers de la route et par de nombreux abatis d'arbres, faibles obstacles qu'il fut aisé de combler ou de franchir. La seule attaque que tentèrent les Juaristes fut dirigée contre les contingents de Marquez, qui, à travers les chemins de montagne, essayaient de nous rejoindre. L'intervention du 99* de ligne dégagea les auxiliaires mexicains, et ce combat, connu dans les Bulletins de la guerre sous le nom de combat de la Bar ranca- Seca ^ fut une première revanche après Téchec du 5 mai.
Le 18 mai, le corps expéditionnaire regagna Orizaba, qui, située à égale distance de Puebla et de la Vera-Cruz et pourvue d'hôpitaux et de magasins, deviendrait notre seconde base d'opérations. Ici s'acheva la retraite, la retraite des six milles ainsi qu'on l'appela plus tard. C'était le terme de la marche, non celui des difficultés ou des périls. — La petite armée rentrait diminuée par la lutte, et elle ne cesserait de s'amoindrir, soit par les maladies, soit par toutes les causes diverses qui fondent peu à peu les effectifs, même des meilleures troupes. Quand viendraient les secours de France ? On l'ignorait. Kn attendant, la seule assistance, ce serait celle des contingents indigènes, qui, formés pour la plupart avec d'anciens déserteurs de l'armée libérale, ne chercheraient à la première alerte qu'une occasion de déserter de nouveau. Sûrement, les Juaristes allaient s'approcher : en rase campagne on ne les craignait point, mais par une guerre d'escarmouches ils pourraient nous incommoder fort. — Un grand embarras s'annonçait déjà, celui des approvisionnements : du plateau de
l'Anahuac on ne pourrait rien tirer, les Mexicains faisant bonne garde ; du coté de la Yera-Cruz, les difficultés seraient extrêmes, nos convois ayant à redouter tout ensemble les pluies qui défonceraient les chemins, les fièvres qui enlèveraient les hommes, les guérillas qui, à Timproviste, assailleraient les chariots en marche, tueraient les conducteurs, pilleraient les provisions. A quelques jours delà, le 10 juin, une caravane de vingt voitures, escortée par une trentaine de cavaliers, fut attaquée près de Tarroyo Seco, à quelques lieties de la Yera* Gruz. Un officier du train et un soldat purent seuls s'échapper : tout le reste périt. — A toutes ces causes de soucis s'ajoutaient de pénibles dissentiments, non de Tordre militaire (car jamais Tarmée ne fut plus unie), mais de Tordre politique. A la suite de Téchec du 5 mai, le général en chef s'était subitement séparé de M. de Saligny, dont les faux rapports, disait-il, Tavaient induit en de fatales erreurs. Poussant son revirement à Tex* tréme, il avait rompu toutes relations avec lui et, dans ses conversations privées, dans ses ordres du jour même, tentait de rejeter sur la légation de France la responsabilité de notre insuccès. Almonte était enveloppé (et celui-là fort injustement) dans la même défaveur. L'armée, moitié par esprit de corps, moitié par estime pour le caractère du général, épousa avec beaucoup de chaleur la querelle de son chef. Parmi les officiers, ce fut à qui éviterait M. de Saligny ou réduirait au strict nécessaire les relations avec lui. En revanche, par ces accusations, Lorencez s'aliénerait, et d'une façon définitive, les bonnes grâces de l'Empereur, disposé à pardonner la défaite, mais non les mauvais procédés envers le ministre de France, jusque-là fidèle interprète de ses pensées.
Le lOjuin, on vit arrivera Orizaba le général Douay, désigné pour commander en second le corps expéditionnaire. Il arriva avec une escorte de 150 hommes environ et après avoir vu mourir par les fièvres, dans la traversée des terres chaudes^ son officier d ordonnance et son aide de camp. De la France, il n'apportait que des nouvelles déjà un peu vieillies. En revanche, il put parler longuement de la Vera-Cruz, qu'il venait de quitter. L'état de la malheureuse ville était lamentable. La
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garnison se composait de cinq cents hommes à peine, appartenant à des corps divers et, par suite, sans grande cohésion. Les chefs des guérillas mexicaines, renseignés par des amis sûrs, s^enhardissaient au point de pousser leurs hommes jusqu'aux abords de la place. Un jour, ceux-ci avaient déchargé leurs armes sur les sentinelles, puis, se dérobant avec prestesse, avaient échappé au châtiment. Ces témérités n'étaient point ordinaires; ce qui était habituel, c'étaient les incursions qui arrêtaient les convois, interceptaient les dépêches, surprenaient les détachements, massacraient les soldats isolés. Une conrr^-^ti^rt7/a était en voie de formation, sous les ordres d*un ingénieur suisse, M. Stœcklin, mais il faudrait quelque temps pour qu'elle pût fonctionner. Le grand mal était le t;omfVo^ qui sévissait cruellement sur les troupes de terre et n'épargnait pas davantage les équipages de la flotte : près de cent quatre-vingts soldats, gendarmes ou matelots, avaient déjà succombé. A toutes oes causes de découragement, se joignait l'hostilité de la population civile, qui attribuait tous ses maux à l'intervention. Les négociants achetaient, disait-on, la protection des guérillas, afin de faire parvenir jusque dans l'intérieur quelque chose de leur commerce. Ce sentiment de malveillance vis-à-vis de nous était général, même parmi les résidents français, plus effrayés que réjouis de nous voir et calculant déjà quelles représailles viendraient les atteindre si jamais notre entreprise aboutissait à un insuccès. A Orizaba, on avait trop de ses propres soucis pour s'attarder longtemps aux souffrances de la Yera-Cruz. Les chefs ennemis n'ignoraient rien de nos embarras. Comme ils avaient été informés de la rupture entre Lorencez et M. de Saligny, ils résolurent d'en profiter et invitèrent le général à négocier directement avec eux. Cette tentative ayant échoué, ils se rapprochèrent de la ville, comme pour la bloquer. Sentant la nécessité de concentrer toutes ses forces dans Orizaba, Lorencez rappela à lui le 99* de ligne, qui bivouaquait à deux lieues à l'ouest, à Ingenio ; puis, en prévision d'une attaque, il se hâta d'achever certains travaux de barricades déjà commencés. Les Mexicains avançaient, mais avec timidité. Leur tactique était d'éviter un engagement général où ils succomberaient : en
revanche, confiants dans leur parfaite connaissance du pays, ils tenteraient quelque surprise qui forcerait les Français à une nouvelle retraite. Leur attente devait se changer en déception cruelle, car Tune de ces tentatives amena, comme on va le dire, un des plus glorieux combats de la campagne.
La route qui de Puebla conduit vers Orizaba s^engage, avant d'entrer dans cette dernière ville, en un étroit défilé resserré entre deux hautes collines : c'est, à droite, le Cerro San-Crtstobal; c'est, à gauche, le Cerro Borrego^ montagne rocheuse, couverte de broussailles et de lentisques et qui, s'élevant de 350 mètres au-dessus d'Orizaba, la domine entièrement. Le général de Lorencez avait fait établir au débouché de la chaussée, près du bureau d'octroi, divers ouvrages en terre garnis d'artillerie. Dès lors, il s'était cru garanti contre toute agression ; car cette voie était, pensait-il, la seule par laquelle pût arriver l'ennemi venant de Puebla. Quant au Cerro Borrego, il s'était abstenu de le faire occuper, le jugeant tout à fait inaccessible à une armée. En cela il se trompait, au moins en partie ; car le mont, presque à pic sur son versant méridional , descend par une pente assez douce sur son versant septentrional, que, par malheur, on n'avait exploré qu'imparfaitement ou pas du tout. Le 13 juin, l'ennemi, mieux instruit que nous de l'état des lieux et se dissimulant sous les fourrés, tourna la montagne par le côté nord, puis, à la faveur de la nuit qui commençait, il parvint à occuper les crêtes du Cerro et y hissa même trois obusiers. De cette position dominante, on aurait la ville à discrétion et, en la rendant intenable, on forcerait les Français à se replier vers Cordova, peut-être même à redescendre jusque dans les terres chaudes. Tel était l'espoir des Mexicains. Cependant, un détachement du 99' de ligne bivouaquait près de la barrière de l'octroi, mais les avant-postes se contentaient de surveiller les abords de la route, toute autre vigilance paraissant superflue. Il était près de minuit quand une pauvre femme crut entendre une rumeur singulière et comme un bruit d'armes qui descendait de la montagne. Elle donna l'éveil à l'un des officiers, et celui-ci se hâta d'avertir le colonel L'hériller, malade en ce moment. L'avis était grave. Si vraiment le mont
était occupé, le salut de Tarmée pouvait être compromis. Il n'y avait pas une minute à perdre^ et il fallait mettre à profit les trois ou quatre heures de nuit qui restaient, pour assaillir Icnnemi à Timproviste et le précipiter du haut du mont. L'hériller avait sous la main une compagnie commandée {>ar un jeune capitaine, récemment promu, et d'une vigueur inébranlable, le capitaine Detrie. C'est à lui qu'il réserva la tâche. De ce côté, la pente était si rapide qu'à certains endroits on pouvait à peine s'y tenir. S'accrochant aux touffes d'herbes, aux buissons, aux anfractuosités rocheuses, les soldats parviennent au prix d'efforts inouïs jusqu'à un terre-plein élevé de 150 mètres et qui forme comme le premier étage de la montagne. Là on fait halte un instant, mais dans un profond silence, le succès dépendant de la surprise. Dans le même temps, L'hériller fait avancer, sous la conduite du capitaine Leclère, une seconde compagnie qui marchera dans les traces de la première et au besoin l'appuiera. Après un court repos, les soldats de Detrie s'encouragent à un nouvel effort ; ils grimpent au milieu des ténèbres, que ne perce encore aucune blancheur, et vont enfin atteindre le sommet. A ce moment, ils sont découverts, et une décharge des Mexicains, peu meurtrière à cause de l'obscurité, inaugure la lutte. Les nôtres, qui n'ont point encore achevé l'ascension, tâchent de se grouper, puis s'élancent à la baïonnette. Durant près d'une heure, ils avancent de la sorte, conquérant le terrain pied à pied. Les trois obusiers sont enlevés et précipités au bas du ravin. Pourtant l'ennemi grossit toujours en nombre, et Detrie, craignant d'être enveloppé, embusque ses hommes et attend le secours. Sur le flanc de la montagne, on entend monter la seconde compagnie, faible renfort, mais suffisant pour ranimer le combat. La lutte, un instant ralentie, reprend avec acharnement. Cependant les Mexicains, surpris dans leur sommeil, stupéfaits de cette apparition fantastique, fusillés à bout portant ou atteints parles baïonnettes, se figurent avoir devant eux une partie de Tarmée. Après avoir repoussé plusieurs attaques, ils se troublent, fléchissent et, lâchant pied, se débandent. Aux premières lueurs de l'aube, on les voyait descendant
en désordre le long des escarpements. Bientôt, le jour éclairant toute la montagne, on put mesurer à la fois et la grandeur du danger qu'on venait de courir et Taudacieuse énergie qui Tavait conjuré. 250 Mexicains, morts ou blessés, étaient couchés sur le champ de bataille ; 200 prisonniers étaient entre nos mains. De notre côté, nous avions une trentaine d'hommes hors de combat. 140 soldats, triomphant des obstacles naturels aussi bien que du nombre, avaient surpris et mis en déroute près de 2,000 hommes. Detrie revint au camp légèrement blessé, les vêtements criblés de balles et portant encore en ses mains son revolver qui s'était broyé dans le combat. Quoique capitaine depuis quinze jours à peine, il fut aussitôt nommé chef de bataillon ; et ce fait d'armes, que peu d'autres surpassent, est, aujourd'hui encore, conservé pieusement dans les annales du 99* de ligne, comme dans la mémoire de tous les survivants.
La victoire élargissait le cercle autour de nous; mais elle ne nous apportait qu'une courte et précaire sécurité. Tous les embarras du général en chef subsistaient, toujours pressants et cruels. De toutes les difficultés, la plus grande était le maintien des communications avec la Vera-Cruz. La faiblesse des effectifs et l'insalubrité des terres chaudes ne permettaient pas de multiplier sur le chemin les garnisons ou les postes permanents. Quant aux auxiliaires mexicains. Marquez déclarait que ses soldats déserteraient en masse si on essayait de les maintenir dans les régions qu'infestait le vomiio. Faute de protection suffisante, les convois d'approvisionnements ou de munitions étaient arrêtés par les guérillas ou n'atteignaient le but qu'au prix d'efforts inouïs. La conséquence fut, pour le corps expéditionnaire enfermé à Orizaba, une véritable pénurie de vivres. Du côté de TAnabuac, les Mexicains interceptaient tout arrivage; si du côté de l'ouest ils obtenaient le même résultat, nous serions réduits à combattre non pour vaincre, mais pour ne pas mourir de faim. Cette crainte obsédante hantait Lorencez. Dès le 25 juin, la ration de pain fut réduite à 500 grammes. L'orge et l'avoine manquaient également pour les chevaux, que bientôt on dut nourrir avec des cannes à sucre vertes.
Le 21 juillet, un convoi de farines arriva, mais les besoins de Tescorte avaient absorbé une partie de Tapprovisionnement, en sorte que la subsistance serait assurée pour vingt jours à peine. Heureusement le moral des troupes était au niveau de ces contretemps et de ces épreuves. Le courage qui les avait fortifiées dans la périlleuse retraite de Puebla les soutint dans Ténervante halte d*Orizaba : ce fut la même patience, le même sang-froid, la même fécondité de ressources pour suppléer à tout ce qui manquait; ce fut surtout la même attente confiante dans le secours de la France. Enfin, vers le commencement d'août, un Indien, qui avait échappé aux guérillas, arriva à notre camp : il était porteur d\ine dépêche chiffrée qui annonçait le prochain débarquement des renforts.
Quelques jours plus tard, en effet, CEylau, l'Impérial, le Finistère, abordant à la Vera-Cruz, y déposaient deux bataillons du 1" zouaves et un escadron de chasseurs d'Afrique, sous le commandement du colonel Brincourt. C'était Tavantgarde du général Forey. Dès la première heure, les nouveaux débarqués furent jetés comme de plain-pied dans toutes les épreuves de la vie en campagne. A peine avaient-ils quitté leurs vaisseaux que la fièvre jaune, alors dans toute sa violence, s'abattit sur eux, et plusieurs ne touchèrent au rivage que pour y mourir. Puis, pendant la traversée des terres chaudes, ils eurent à braver, outre les fièvres qui ne les quittaient point, les embarras des chemins défoncés, les pluies torrentielles, les énervantes chaleurs des régions tropicales. Les guérillas mexicaines observaient les colonnes, mais à distance et n'osant les attaquer; elles se contentaient d'épier les voitures laissées en arrière, et leur seul butin se réduisit à une vingtaine de mules. Rassurés sur eux-mêmes à cause de leur nombre et de leur attitude martiale, nos soldats retrouvaient, chemin faisant, les traces des déprédations et des pillages dont avaient été victimes les convois précédents. Plusieurs fois, le long de la route, ils aperçurent des corps déjà décomposés et qui se balançaient aux arbres : c'étaient de malheureux Indiens qui, sous Tappàt d'une forte récompense, avaient consenti à porter, de la Vera-Cruz au quartier général de Lorencez, des
dépêches qui se roulaient dans rintérieur des cigarettes : les Mexicains les avaient surpris et avaient puni par ce châtiment sommaire ce qu'ils considéraient comme une trahison. A ces premières images qu'offrait le Mexique, les coeurs se serraient, et il fallait toute Tinsouciance habituelle aux soldats pour que, le soir, la gaieté revînt dans les bivouacs. Comme les tètes de colonnes arrivaient aux bords d'un cours d'eau qu'on appelait le Jamapa, elles trouvèrent le pont incendié et la rivière tellement grossie par les pluies qu'elle était infranchissable. Par un hasard assez singulier, du côté opposé de la rivière, bivoua* quait un autre détachement de zouaves, mais du 2* régiment, qui, marchant en sens inverse et allant chercher un convoi à la Vera-Cruz, avait été également arrêté par les eaux. D'une rive à l'autre, soldats et officiers se reconnurent et, tout heureux de cette rencontre si loin de la patrie, échangèrent entre eux quelques propos joyeux, quelques souvenirs des garnisons d'Oran et de Goléah. Par intervalles, le bruit du torrent qui coulait à pleins bords dominait cet étrange entretien. Cependant le plus urgent était de surmonter l'obstacle. On eut la bonne fortune de découvrir une vieille pirogue. Au mépris du péril, un soldat du !•' zouaves s'y confia et, à la suite d'efforts inouïs, parvint à amener une amarre d'un bord à l'autre : de cette façon, on établit une sorte de bac qui permit le passage. Puis les deux colonnes se séparèrent, l'une descendant vers la Vera-Cruz, l'autre s'acheminant vers les plateaux. On était au milieu de septembre, quand le 2* zouaves rallia le corps de Lorencez. Il avait acquis à un prix cruel le droit d'atteindre le, champ de bataille, car sur un effectif de 1,500 hommes il avait 350 malades. Avec une joie bien naturelle, les défenseurs d'Orizaba acclamèrent ceux qui leur apportaient le salut, qui leur présageaient même la reprise des opérations offensives. Lorencez, ainsi renforcé, put s'étendre un peu, réoccupa ïngenio, puis, vers l'est, fortifia ses postes que la décroissance du vomito rendrait prochainement moins dangereux. Un mois plus tard, Forey arriva, et dès lors toutes les pensées se tournèrent vers la revanche prochaine.
Le petit corps expéditionnaire des premiers jours allait se
fondre dans Tarmce désormais agrandie. Un seul disparaîtrait, celui qui avait eu le malheur de se tromper et d*étre vaincu. Après Féchec de Puebla, Lorencez avait reçu de TEmpereur une dépêche officielle pleine de bienveillance pour lui-même comme pour ses soldats. Mais à ce témoignage ostensible était jointe une lettre du ministre de la Guerre, écrite par ordre de Napoléon, et qui exprimait des sentiments bien différents. Le souverain blâmait les dispositions prises pour Tattaque; il se plaignait de la rupture avec Saligny et avec Almonte; il prescrivait une attitude toute passive jusqu'à l'arrivée des renforts. Persuadé qu'il avait perdu la confiance de l'Empereur, Lorencez avait sollicité son rappel. Dès que Forey arriva, il eut hâte de quitter l'armée. Il y laissa plus de regrets qu'il n'avait d'abord excité de sympathies. Avec le temps on s'était attaché à ce chef si froid, si peu communicatif, mais qui, même aux heures les plus sombres, avait su maintenir dans tous les rangs la discipline et l'obéissance. Les plus sévères pour les talents du général ne pouvaient se défendre d'honorer hautement le soldat. Puis, les marques de déférence pour Lorencez étaient une protestation contre M. de Saligny, que tout le monde accu* sait d'avoir trompé l'Empereur. Dans cet esprit, officiers et soldats s'appliquèrent à adoucir par toutes sortes de démonstrations la disgrâce du chef qui partait. Le 10 novembre, l'ancien commandant du corps expéditionnaire s'embarqua pour la France. Son sort était pareil à celui de Jurien de la Gravière, que jadis, aux jours de la crédulité et de Tinfatuation, il avait jugé trop timide, trop prompt à s'effrayer. Lorencez, après le vice-amiral Jurien, était la seconde victime du Mexique.
A la fin de novembre 1862, l'armée de Forey se composait de deux grosses divisions; la première était commandée par le
général Bazaîne, la seconde, qui avait absorbé en elle Tancienne brigade Lorencez, était confiée au général Douay. A ces corps s'ajoutait une brigade de cavalerie légère sous les ordres du général de Mirandol. De plus, un régiment d'infanterie de marine et un bataillon de marins fusiliers avaient été laissés à la disposition du général en chef. L'effectif total des troupes venues d'Europe, soit avec l'amiral Jurien ou le général Lorencez, soit depuis l'échec de Puebla, s'élevait à près de 31,000 hommes. De ce chiffre il convenait de déduire les pertes causées par le feu ou par les maladies; en outre, un assez grand nombre de soldats, bien qu'ayant résisté à la fièvre jaune ou aux autres affections, se trouvaient trop débilités pour tout service de guerre et devraient être rapatriés. Ces défalcations opérées, on pouvait évaluer à 27,000 hommes le corps expéditionnaire.
Avec de telles forces, il eût semblé naturel que, sans plus attendre, on marchât sur Puebla. Temporiser, c'était prolonger le discrédit moral de notre échec, refroidir nos partisans et surtout laisser à l'ennemi le loisir de fortifier la place. Pourtant, des causes diverses devaient retarder pendant plusieurs mois encore la reprise des opérations offensives.
Entre tous les motifs d'ajournement, l'un des principaux résidait dans la situation même du général en chef. Forey, déjà un peu alourdi par les années, étranger jusque-là à la politique, bon militaire plutôt qu'esprit fécond en ressources, se trouvait jeté tout à coup dans une entreprise bien peu sortable pour son âge comme pour ses aptitudes. Dès son débar* qucment, il avait eu comme une première vision, un peu confuse mais effrayante, de tous les embarras que lui réservait le Mexique. Puis, dans le trajet de la Vera-Cruz vers les plateaux, il avait vu tomber autour de lui, frappés par le. vomito ou par d'autres fièvres, la plupart des chasseurs à pied qui lui servaient d'escorte. Sur un effectif de 515 hommes, il avait dû laisser 175 malades à l'ambulance de la Soledad; à l'arrivée à Orizaba, le , bataillon ne comptait que 10 hommes entièrement valides; 112 se traînaient avec peine, 70 étaient portés sur les chariots et sur les mules; le reste était mort ou
aux hôpitaux (1). Quels ne seraient pas les mécomptes après un pareil début! A Orizaba, M. de Saligny lui-même, Thomme de confiance de TEmpereur, celui que par-dessus tout on devait écouter, tenait par intervalles un langage moins optimiste et, dans ses heures d'intime épanchement, convenait que Tentreprise serait longue, difficile, que l'occupation française devrait durer pendant cinq ans au moins : ainsi parlait-il un jour à Tun de nos officiers d'état-major (2). Il y avait loin de cet aveu aux assurances présomptueuses qui se colportaient à Paris. Cependant le principal souci de Forey était de ne point imiter Lorencez. Lorencez s'était trop hâté, avait marché trop vite, avait négligé de s'éclairer, avait attaqué Puebla de trop loin : c'est pourquoi il avait été blâmé par l'Empereur. Forey s^était pénétré de ces enseignements, mais jusqu'à les exagérer. Il était donc à craindre que l'expédition, compromise tout d'abord par témérité, ne le fût une seconde fois par temporisation.
Les instructions mêmes du général en chef étaient moins propres à le guider qu'à prolonger ses incertitudes. Conçues sous l'empire des illusions persistantes qui régnaient aux Tuileries, elles prétendaient concilier toutes sortes de choses inconciliables. Forey était autorisé à marquer les prédilections de la France pour le régime monarchique et même à indiquer le monarque, mais il se garderait de rien imposer à la nation mexicaine. Il n'épouserait aucune querelle de parti, mais il aurait soin d'accueillir avec la plus grande bienveillance Almonte et ses amis. Il ne manquerait aucune occasion de témoigner sa déférence envers le clergé, mais serait attentif au même degré pour rassurer les détenteurs des biens ecclésiastiques. S'il y avait des combats à livrer, l'Empereur recommandait que le premier rôle fut laissé aux auxiliaires mexicains : ce qui eût été le plus souvent compromettre le succès. Sur les opérations militaires proprement dites, le souverain se contentait de rééditer les critiques déjà adressées au géné-
(i) Voir Niox, Expédition du Mexique, p. 209-210.
(2) Lettre du chef trescadron R*** au général de Martimprey, 27 décembre 1862. {Correspondance inédite.)
rai de Lorencez; puis îl invitait le nouveau général en chef u à procéder avec un habile mélange d'audace et de prudence » . Muni d'instructions à deux fins, rédigées pour la paix aussi bien que pour la guerre, Forey imita naturellement les commissaires alliés qui avaient débarqué jadis à la Vera- Cruz et, comme eux, inaugura son commandement par une adresse aux Mexicains. Puis, mis en goût de harangues, il publia une seconde proclamation qui répétait la première, mais en termes maladroits. A Paris, cette prolixité déplut : on avait approuvé la première proclamation, on blâma la seconde, on recommanda surtout qu'on s'abstînt d'en faire une troisième. Cependant Saragoza, qui venait de mourir, avait été remplacé dans le commandement de l'armée libérale par Ortega. De même que Saragoza avait essayé de séduire Lorencez, de même Forey se flatta d'attirer à lui Ortega. En termes courtois mais formels, l'insinuation fut repoussée. C'est ainsi que s'acheva l'année 1862.
Le nouveau commandant en chef puisait dans des considérations d'ordre administratif ou militaire des motifs plus sérieux pour ajourner l'action décisive. Les moyens de transport et les bêtes de somme manquaient : des fonctionnaires de l'intendance avaient dû être envoyés d'urgence à la Nouvelle- Orléans, à New- York, à Cuba, pour acheter des voitures et des mulets. Un grand nombre de chevaux étaient morts pendant la traversée, et il importait de les remplacer au plus vite. En outre, le service des approvisionnements demeurait difficile Avant d'aller plus loin, il y avait lieu de pacifier toute la région de la Vera-Ciuz et d'assurer les communications entre la Vera- Cruz elle-même et Orizaba : de là, diverses expéditions qui donnèrent lieu à quelques petits combats. Cependant il était à craindre que les guérillas ne reparussent quand nos colonnes se seraient enfoncées dans l'intérieur. Déjà une contre-guérilla avait été créée sous les ordres de M. Stœcklin. Forey résolut de refondre ce corps et de l'accroître : dans ce but, il en donna le commandement à un colonel de l'armée française, le colonel Dupin, officier entreprenant, mais de moralité déplorable et qui, pour combattre plus efficacement ce qu'il appelait le bri-
gandage, emprunterait à ses adversaires eux-mêmes leurs plus détestables pratiques.
Pendant que le général en chef s'attardait en tous ces soins, Tarmée, tantôt inactive, tantôt employée à des opérations secondaires, s'énervait un peu dans la longue attente. Parmi les nouveaux arrivants régnait une disposition mécontente et déçue. Ils étaient partis de France avec Tespoir d'un chaleureux accueil, et décidément les acclamations étaient rares. Ils s'étaient flattés d'aborder en un des plus beaux pays du monde, et de cet admirable Mexique ils n'avaient vu d'abord que les terres chaudes. L'aspect des soldats de Marquez, d'assez minable apparence quoique les meilleurs de l'armée réactionnaire, avait achevé la désillusion. «Nous sommes passablement englués ici, écrivait l'un. » u II me faudrait, mandait l'autre, des volumes pour dire tout le mal que je pense de ce pays. » Volontiers on rejetait sur M. de Saligny la responsabilité de tous les embarras, et les compagnons de Forey, parlant comme ceux de Lorencez, l'accusaient d'avoir trompé l'Empereur. Par ordre du général en chef, les officiers firent des visites au ministre de France, mais d'un accord commun ils choisissaient l'heure où ils étaient assurés de ne pas le rencontrer. Parmi les soldats, les symptômes étaient un peu plus graves : les Mexicains glissaient jusque dans nos bivouacs des proclamations, des brochures; ces excitations ne furent pas toujours repoussées, et quelques sous-officiers désertèrent. La marche en avant, la vie en campagne, le succès surtout, dissiperaient aisément cette humeur un peu chagrine, cette légère inclination à la critique ou à la désobéissance. Une croyance assez générale, c'était que Forey voudrait faire coïncider la prise de Puebla avec l'ouverture des Chambres ; puis on se persuada que ce serait le bouquet de fête qui arriverait à Paris pour l'anniversaire de la naissance du Prince Impérial. Gomme le temps s'écoulait, la surprise s'accrut. Que faisait le général en chef à Orizaba? Pourquoi s'y immobilisait-il, ne visitant même pas les troupes? La circonspection, ajoutait-on, quand elle est poussée à ce point, cesse d'être sagesse et devient elle-même imprudence. La vérité, c'est que cinq mois s'étaient écoulés
depuis le débarquement des renforts. Enfin, dans les derniers jours de février, une proclamation de Forey annonça l'heure des opérations offensives. A cette nouvelle, toutes les âmes se relevèrent, et joyeusement chacun se prépara à Taction. Le 9 mars, nos tètes de colonnes débouchaient à Amozoc. Encore une étape, et on atteindrait Puebla.
Puebla, que les soldats de Lorencez n'avaient fait qu'entrevoir l'année précédente, avait grandement accru ses moyens de défense (1). Outre Loreto et le couvent de Guadalupe si tristement célèbres, elle était protégée par plusieurs autres ouvrages, les uns de création nouvelle, les autres restaurés. Les plus importants étaient au nord le fort Santa-Anita, à l'ouest le fort San-Xavier, au sud le fort Carmen. La difficulté de l'attaque résulterait moins de ces défenses extérieures que de la configuration intérieure de la place. Du nord au sud, de l'est à l'ouest, Puebla était sillonnée par des rues taillées toutes à angle droit. Entre ces rues s'élevaient des pâtés de maisons, isolés les uns des autres, et formant comme autant de villes dans la ville elle-même. Ces bâtiments, faits en grosse maçonnerie, pouvaient s'utiliser presque tous pour la résistance. En outre, certaines de ces constructions, d'une solidité exceptionnelle, constituaient de véritables forteresses : tels étaient les couvents, avec les rues qui les entouraient comme d'un fossé, avec leurs épaisses murailles presque sans jour au dehors et semblables à des remparts, avec leurs tours ou leurs chapelles d'où Ton dominerait l'assaillant, avec leurs cours et leurs cloîtres prêts à recevoir et à abriter les défenseurs. Que ces îlots, ces cadres ainsi qu'on les appelait, fussent reliés par des barricades, et l'assiégeant, même ayant surmonté tous les
(i) Voir, à l'appendice, la carte u* 2, annexe.
obslaclcs extérieurs, ne serait qu'au début de sa tâche. Il lui resterait à conquérir une à une chacune de ces petites cita* délies, épuisant labeur qui découragerait la constance la plus robuste et détruirait en détail Tennemi le mieux armé. La garnison avait été proportionnée à l'appareil de la défense. Elle se composait d'une vingtaine de mille hommes, sous les ordres d'Ortega : de plus, quelques troupes, commandées par Comonfort, bivouaquaient hors de la place et formeraient le noyau d'une armée de secours. L'état de siège avait été pro* clamé ; les bouches inutiles avaient été renvoyées ; les couvents, les églises, les maisons particulières avaient été adaptés à leur destination nouvelle : tout^ en un mot, avait été subordonne aux nécessités de la guerre, et cela avec un zèle d'autant plus âpre que Puebla, ville cléricale, n'était nullement à ménager et fournirait un excellent champ d'expériences pour le patrio* tismc mexicain. Rien d'ailleurs n'était négligé pour exalter ou raffermir les courages. Les chefs ne cessaient de rappeler la victoire du 5 mai, et des médailles avaient été frappées en mémoire du grand succès. Les Français, disait-on, étaient disposés à faire défection, et, pour accréditer cette rumeur, ou propageait à un très grand nombre d'exemplaires les discours de Jules Favre et de Picard au Corps législatif. Comme l'ennemi était signalé, Juarez arriva, passa en revue les troupes, les exhorta à la vaillance, leur distribua de l'argent ; puis il rentra à Mexico pour y attendre l'événement qui consoliderait la République ou pourrait la ruiner à jamais.
Le 17 mars, à l'aube du jour, l'armée, concentrée à droite et à gauche de la route d'Amozoc, s'ébranla dans la direction de Puebla. A sept ou huit kilomètres de la ville, en un lieu qu'on appelait Amalucan, les deux divisions se séparèrent : l'une, la division Douay, inclina vers la droite, décrivit un vaste mouvement circulaire autour des forts de Guadalupe et de Loreto et enveloppa la place du côté du nord et du nord-ouest ; l'autre, la division Bazaine, se porta vers la gauche et, se dirigeant vers l'hacienda San-Bartolo, s'établit au sud et au sudouest de la cité. Cette double marche s'accomplit sans résistance sérieuse de l'ennemi, et le plus grand obstacle fut le passage
des ravins ou barrancas qui sillonnent la plaine et retardèrent longtemps les voitures et Tartillerie. On réalisa de cette manière une sorte d^investissement, mais ni très rigoureux ni très complet, tant à cause de l'effectif insuffisant des troupes que de la grande étendue du périmètre à garder. Le 19 mars, Forey établit son quartier général à Touest de Puebla sur le Cerro San-Juan : c'était une colline surmontée d'un couvent, située à deux kilomètres des barrières et qui fut occupée après un court combat. De là le commandant en chef pourrait tout à la fois observer la ville, surveiller ses bivouacs, suivre même les mouvements des troupes de Gomonfort, dont la cavalerie se montrait à deux lieues plus loin. Cet examen ne se poursuivrait ni sans trouble ni sans danger, car plus d'une fois les projectiles ennemis vinrent atteindre le Cerro : l'un des obus éclata même dans la chapelle du couvent.
L'Empereur avait recommandé que l'attaque ne se fit ni par le fort Loreto ni par celui de Guadalupe ; il avait conseillé de la diriger de préférence vers le sud, c'est-à-dire contre le fort Carmen. Cependant, à l'ouest de la ville, le fort San-Xavier, appelé aussi le Pénitenciery s'avançait hors de la place par une saillie très prononcée qui permettrait des attaques convergentes (1). On se persuada avec raison que cette disposition des lieux faciliterait le succès : l'ouvrage une fois entre nos mains, on aurait un pied dans Puebla,' dont on ne soupçonnait pas les défenses intérieures. Donc, dans la nuit du 23 au 24 mars, la tranchée fut ouverte de ce côté, à 600 mètres du saillant. Les jours suivants, les travaux furent continués. Le 26, les batteries, ouvrant leur feu, bouleversèrent les parapets. Bientôt l'assaut fut jugé possible, et le 29 mars, dans la soirée, après une lutte très acharnée, notre drapeau fut arboré sur le fort conquis.
Deux choses attristèrent la victoire : d'abord l'étendue des pertes, qui dépassaient 200 hommes tués ou blessés; en second lieu, la triste certitude que cette opération qu'on croyait décisive ne déciderait rien du tout.
(1) Voir, à Tappendice, la carte n® %, annexe.
On vit alors ce qu'on n'avait entrevu jusque-là qu'à travers les derniers mirages de l'illusion. Nous n'avions d'autre terrain que celui que venait d'arroser le sang de nos soldats. En arrière, se dressaient les ilôts de maisons, les cadres ainsi qu'on disait) vastes constructions à l'espagnole, solides, massives, bien armées, abondamment pourvues de défenseurs. Ceux-ci n'eussent point soutenu notre choc en rase campagne ; mais, protégés sous ces abris, ils n'étaient point des adversaires méprisables. Quand, soit par des pétards, soit à coups de canon, on aurait forcé Tentrée d'un Ilot, la conquête, loin d'être achevée, serait à peine commencée : on se trouverait dans une cour intérieure où on subirait à découvert le feu d'ennemis invisibles, et il faudrait emporter pièce par pièce ces pâtés de maisons. Les jours suivants, quelques cadres furent enlevés ; mais il y en avait, disait-on, 158. « Nous voilà solidement établis en ville, écrivait Forey à la date du 2 avril. » Sans doute, mais qu'importait si toute la ville n'était que forteresse ? Il y a des mots qui font fortune. Jadis, dans les longues attentes du siège de Sébastopol, que de fois n'avait-on point rappelé le siège de Troie! Ici, devant cette ville espagnole transportée de l'autre côté de l'Atlantique, on se rappela l'Espagne elle-même, les guerres impériales, un autre siège fameux. Tout ce qui restait d'illusion tomba, et sur toutes les lèvres en même temps se retrouva le nom de Saragosse.
Ce qui suivit parut justifier l'évocation de ce souvenir. Du Carmen à Santa-Anita, l'ennemi, privé du fort San-Xavier, établit une seconde ligne de défense. En rétrogradant, il semblait que, loin de s'affaiblir, les assiégés se fussent fortifiés , car ils rétrécissaient du même coup le périmètre qu'ils avaient à couvrir. Nous continuâmes nos cheminements, mais les progrès étaient lents, difficiles, tous achetés au prix du sang. Chaque cadre exigeait un siège, et plusieurs furent infructueux ; le seul résultat était de mettre en lumière l'héroïsme de quelques officiers, le commandant Carterct-Trécourt, le lieutenant Galland, d'autres encore, dont les noms devinrent tout à coup populaires. On essaya de pratiquer des galeries de mines, mais on rencontra le roc. Cependant les munitions s'épuisaient. En
outre, ccUc lutlo acharnée creusait dans Tarmée des vides qui, à cette distance de la patrie, ne se pourraient combler : les pertes, dès le commencement d'avril, s'élevaient, depuis le début du siège, à 000 hommes hors de combat.
Le 7 avril, un conseil de guerre se tint au Cerro San-Juan. Si nous en croyons Tun de ceux qui y assistaient (1), le général en chef, après avoir proposé d'abord de porter vers le fort Carmen la principale attaque, développa tout à coup une opinion toute contraire et fort inattendue, celle de lever le siège et de marcher flroit sur Mexico. Entre toutes les résolutions, nulle n'eût été plus extraordinaire. On se serait enfoncé dans l'intérieur en laissant sur ses derrières des forces invaincues : en outre, n'était-il pas à craindre que Mexico, encouragée par l'heureuse résistance de la grande cité voisine, ne devînt elle-même une seconde Puebla ? Ce plan offrait à la fois tous les périls de la faiblesse et tous ceux de la témérité ; on commencerait par un recul timide, puis on continuerait par la plus hasardée des marches offensives. Si peu judicieux que fût l'avis, il ne manqua pas d'approbateurs. Les plus considérables furent, dit-on, les deux divisionnaires, les généraux Douay et Bazaine. L'un et l'autre firent valoir l'étendue des pertes, le découragement des troupes. « Nos soldats, répétérent-ils plusieurs fois, ne veulent plus de la guerre des cadres, m Trois voix seulement, assure-t-on, s'élevèrent contre celte conduite. Cependant la séance était à peine levée que plusieurs des membres du conseil ressentirent le regret, presque le repentir de leur vote. Le général Douay se ravisa le premier, puis le commandant en chef lui-même. Il fut décidé qu'on ne lèverait pas le siège, mais seulement qu'on ralentirait les opérations jusqu'à l'arrivée de nouveaux convois de poudre et de nouveaux engins d'artillerie. Les jours suivants furent surtout consacrés à améliorer les ouvrages commences, à resserrer la ligne d'in» veslissement, à assurer l'approvisionnement de l'armée. Ces travaux se poursuivirent sans beaucoup d'entrain. Du dehors
(l) Voir Souvenirs militaires, par l'intendant {'l'ncral NVolff, p. 323 el 8uiv. "— Voir aussi général du BiRâiL, Mémoires, t. H, p. 416-WO.
î/eXPKDITIOX du MEXIQUK. 101
heureusement, des nouvelles favorables survinrent. Déjà, au début du siège, les chasseurs du colonel du Barail avaient dispersé à Cholula la cavalerie mexicaine. Ce petit combat fut suivi. d'un engagement plus important. Le 14 avril, à Atlixco, le colonel Brincourt, avec un de ses bataillons de zouaves, deux escadrons de chasseurs, un détachement indigène, battit les troupes de Gomonfort ; et ce beau fait d'armes, outre qu'il diminuait pour les assiégés Tespoir du secours extérieur, ranima parmi les assiégeants la confiance dans le succès final.
Forey, dans le conseil du. 7 avril, avant de proposer la levée du ^ège, avait développé un plan de conduite qui consistait à porter Tattaquc de la place non seulement vers Touest, mais vers le sud. Du côté de l'ouest, on poursuivrait les cheminements en avant du fort Xavier et à travers les cadres; du côté du sud, on commencerait des travaux d'approche vis-à-vis du fort Carmen. A l'arrivée des nouveaux convois d'artillerie, ce fut donc sur ces deux points à la fois que se dirigea l'effort des assaillants. Les cheminements furent d'abord assez heureux : on conquit quelques ilôts de maisons et on pénétra fort avant dans la ville. L'espoir du général en chef élait même qu'une portion de nos troupes, venant par l'ouest et pénétrant jusqu'au cœur de la cité, pourrait prendre à revers le fort Carmen, tandis qu'au sud l'autre portion l'aborderait par la plaine. La plus grande partie de la ville tomberait de la sorte entre nos mains.
Cependant, pour atteindre ce résultat, uti ouvrage restait à emporter, c'était le couvent de Saint-Inés. Nulle part l'ennemi n'avait accumulé de plus formidables moyens de défense. Le couvent était protégé par un mur d'enceinte; puis se dressait une forte grille en fer; enfin quatre retranchements s'étageaient, qu^on avait en partie consolidés avec les matériaux des constructions voisines. Des abatis et des filets obstruaient tous les espaces restés libres. En arrière, se montrait le couvent luimême avec ses murailles et ses terrasses garnies de tirailleurs. Dans une des ailes avait été amenée une pièce de canon qui flanquait les retranchements. Le général en chef ordonna l'attaque pour le 25 avril. A l'aide de la mine, le mur d'enceinte
fut renversé, puis, à six heures du matin, notre artillerie ouvrit son feu et pendant trois heures s'efforça de battre les ouvrages. A neuf heures et demie, bien que les défenses intérieures n'eus* sent été que faiblement entamées, l'assaut fut ordonné. Au signal d'attaque, huit compagnies du l*** zouaves, divisées en deux colonnes, s'élancent contre lecouvent. Tout ce quepeuvent faire le sang-froid, l'agilité, la valeur, les zouaves l'accomplirent ce jour-là. Mais sur l'étroit espace où ils doivent déboucher, les Mexicains, embusqués derrière les créneaux ou sur les ter« rasses, concentrent leur tir. Les nôtres s'embarrassent au milieu des piquets, des abatis, des cordes, et, pendant que leur marche se ralentit, l'ennemi multiplie parmi eux les victimes. L'artillerie a à peine ébranlé la grille et bien peu parviennent à la franchir. Quelques-uns cependant surmontent tous les obstacles, atteignent les retranchements, se glissent jusqu'aux murailles du couvent. La plupart paient de leur vie leur audace ou, s'égarant dans le dédale des constructions, tombent aux mains de l'adversaire. Quand vint l'ordre de la retraite, ces braves gens n'étaient plus qu^une poignée. Ils regagnèrent leurs lignes au milieu de l'admiration de lexirs camarades et furent suivis jusque dans leurs bivouacs par les hommages même de l'ennemi, u Les zouaves se sont battus comme des lions, disait dans son rapport Ortega. »
Cette heure fut la plus critique du siège. Les soldats, quoique toujours solides et vaillants, commençaient à se troubler de cette guerre de rues, de cette lutte traîtresse où les coups partaient d'un ennemi invisible qu'on ne pouvait atteindre ni frapper. Parmi les officiers, plusieurs murmuraient à voix presque haute contre la politique aveuglée ou coupable qui, sans aucun intérêt national, sacrifiait un sang si précieux. Quant au commandant en chef, il se montrait peu, cherchait à relever les espérances par des proclamations dont il était fort prodigue, s'impatientait contre Pucbla, « Puebla l'arrogante, » ainsi qu'il la nommait. On dit que, sous l'influence des désillusions, il lui arriva de s'exprimer sur le compte de M. de Saligny en termes assez sévères et comme l'avait fait, après l'échec du
5 mai, Lorcncez lui-même (l). Ainsi qu^il arrive dans toute fortune médiocre ou douteuse, Tarmée se prenait à souhaiter vaguement un nouveau chef, et les regards se portaient sur les lieutenants de Forey, sur Bazaine en particulier, dont on vantait rhabileté, Texpérlence, la fécondité de ressources. Pourtant, au milieu de cette énervante attente, un souci dominait. Que penserait-on à Pari8?QuediraitrEmpereur? A Paris, aux Tuileriessurtout, toutes les illusions subsistaient encore, et dans ce tempslà même on en eut la preuve. Le jour de Téchec de Saint-Inès, tandis que les zouaves blessés passaient devant les bivouacs, une dépêche arriva au quartier général, qui émanait, à ce qu*on assure, de Napoléon lui-même. Le souverain annonçait au commandant en chef une bonne, une excellente nouvelle, une chose qu'il savait de source certaine par le ministre des États- Unis : cette chose certaine, c'était que nous ne rencontrerions aucune résistance ni à Puebla ni à Mexico.
Quelle eût été Tissue du siège s'il eût fallu pousser jusqu'au bout la conquête de chaque cadre? Sans doute, Puebla eût succombé, mais au prix de Tarmée, anéantie par ses propres efforts et aussi ruinée que la ville elle-même. Heureusement, le résultat de toutes nos opérations extérieures permettait d'espérer un dénouement moins sanglant. Contrel'armée de secours pas un combat n'avait été livré qui ne fût un succès. Ainsi en avait-il été à Cholula et plus récemment à Atlixco. Le principal souci de Gomonfort était de rétablir ses communications avec la place, d'y jeter des munitions et des vivres. Que s'il réussissait, aucun terme précis ne pourrait être assigné à la résistance. Mais s'il échouait, s'il était refoulé au loin, Puebla aurait le sort des villes investies. Un avantage décisif en rase campagne compenserait donc ce que nos attaques avaient eu jusque-là d'incomplet ou d'indécis.
La fortune de la guerre nous réserva ce grand bonheur. Depuis plusieurs jours, Gomonfort tâtait nos lignes, avec le dessein visible de forcer l'investissement. Le 5 mai, il fut repoussé près de Pablo del Monte; le 6, il fut de nouveau con-
(1) Voir Mémoires du général du Barail, t. II, p. 149.
traint de rétrograder. Il se retira alors à dix kilomètres au nord de la place, en un lieu qu'onappelaitSan-Lorenzo, et s'y fortifia. Bazaine, ayant reçu Tordre de l'en déloger, combina un vigoureux mouvement ofFensif qui écarterait à tout jamais cet adversaire importun. Il rassembla quatre bataillons d'infanterie, deux escadrons de chasseurs, quelques auxiliaires indigènes et une force assez importante en artillerie. De 8 mai, il quitta son bivouac à une heure du matin, chemina toute la nuit et, malgré Timportance de sa colonne, dissimula si bien sa marche qu'il arriva à deux kilomètres de San-Lorenzo sans que son apparition fût signalée. A Taube dujour, la lutte s'engagea. L'ennemi avait le double avantage d'une assez grande supériorité numérique et d'nne position très propre à la défense. Mais la vigueur de l'attaque déconcerta la résistance. Après un combat assez court quoique très opiniâtre, les Mexicains se dispersèrent, laissant sur le terrain six ou sept cents tués ou blessés et entre nos mains mille prisonniers. <« Ce fut une belle petite bataille, a écrit l'un des acteurs de la journée (1). » Belle, elle le fut pour les victorieux, ravis de leur triomphe. Elle le fut surtout pour Bazaine, quç l'armée proclama non seulement officier distingué, mais véritable homme de guerre^ et qu'elle salua dès lors comme son chef futur.
Le grand résultat du combat de San-Lorenzo, ce fut de décourager les défenseurs de Puebla. Le dénouement se précipita, alors que les plus optimistes le croyaient encore lointain. Comonfort tenu à distance, il était clair que la place ne pourrait •e ravitailler. Les jours suivants, les travaux d'approche au sud de la ville furent poursuivis avec une activité de mauvais augure pour les assiégés; puis l'artillerie ouvrit son feu et bouleversa si bien les ouvrages que l'assaut serait à bref délai possible. Ayant satisfait et au delà à toutes les exigences de l'honneur, Ortegane crut pas que le patriotisme exigeât de lui des sacrifices désormais inutiles. Secrètement il demanda au général Forey d'abord un armistice, puis le droit pour la gar-
^1) Lettre du lieutenant colonel Marj^ueritte, 10 mai. (Fie du général Mar^ gueritte), par le général Pjiilebert, p. 288.
LEXPEDITION DU MEXIQUE. 105
nison de se retirer avec armes et bagages sur Mexico. L'une et Tautre proposition ayant été déclinées, il se résigna à livrer la place. Pendant la nuit du 16 au 17 mai, il fit briser les armes, enclouer les canons, détruire les poudres. A Taube, un messager parti de la ville vint annoncer au camp français la fin de la résistance. Pour colorer sa décision, Ortega invoquait la pénu« rie des vivres (ce qui était vrai) et Tépuisement des munitions (ce qui n'était pas tout à fait exact) ; il ajoutait avec une fierté qui n'était pas sans grandeur : « Je ne puis me défendre plus longtemps; sans cela Votre Excellence ne peut douter que je ne l'eusse fait, n
Ainsi tomba, après soixante et un jours de siège, la Pueblade los Angeles. Le 19 mai, Forcy fit son entrée dans la ville, et la cathédrale, naguère aménagée pour les nécessités de la défense, se para pour célébrer la victoire. Même en cette heure de triomphe, la joie se mêla de tristesse. Nous cheminions à travers les ruines, et, sur celte terre que nous devions régénérer, il n'y avait jusqu'ici de certain que l'âpre résistance de nos adversaires et la grandeur de nos propres sacrifices. Plus de 1,100 officiers ou soldats, les uns tues, les autres blessés, avaient payé de leur sang la possession de ces murailles. Quel que fut l'éclat du succès, certains incidents, certains signes marquaient la fragilité de notre conquête. Le jour même où se rendait Puebla, on apprit que le 1*' mai, à Camaron, village situé à la limite des terres chaudes, une compagnie de la légion étrangère commandée par le capitaine Danjou avait été assaillie par un corps de l,500à 1,800 Mexicains. Sur 65hommes, 43 avaient été tués ou blessés; les autres, après une résistance héroïque, avaient été faits prisoivpicrs ; un seul avait pu s'échapper et avait porté la nouvelle de la catastrophe. Combien n'était point précaire notre établissement, puisque le chemin vers la mer demcuraitinfesté de nos ennemis ! C'est au milieu de ces impressions un peu sombres que Forey s'établit dans Puebla. Il fit inventorier le matériel de guerre laissé dans la place, réorganisa les administrations locales, puis rendit divers décrets de l'ordre militaire et politique. Cependant, dès la première heure, le principal souci avait été la garde et le traitement des prison-
lOd HISTOIRE DU SECOND EMPIRE.
niers. Parmi les défenseurs de la ville, un grand nombre étaient parvenus à s'enfuir dès le licenciement et avant que nos troupes occupassent les barrières. Des soldats qui restaient, on fit deux parts : les uns furent employés à détruire les barricades, les autres furent incorporés dans les bataillons de Marquez, où ils guettèrent naturellement la première occasion de déserter. Quant aux généraux et officiers, il fut décidé qu*on les dirigerait vers la France ; mais, comme on ne leur demanda pas d'engagement et comme d'ailleurs la surveillance fut assez relâchée, la plupart s'évadèrent avant l'arrivée à la Vera- Cruz. On devait les retrouver plus tard dans les rangs de nos ennemis.
A la nouvelle de la chute de Puebla, Juarez affirma tout d'abord sa volonté de défendre Mexico. La ville fut mise en état de siège : un décret ordonna l'expulsion de tous les Français valides ; enfin une proclamation du ton le plus emphatique exhorta à la lutte contre l'envahisseur. Devant la réalité, cet appareil belliqueux s'évanouit : peut-être au fond n'était-il qu'une apparence pour masquer une retraite déjà résolue. Le siège de Puebla avait absorbé toutes les ressources de la République. Ni de l'armée ni de la nation on ne pouvait attendre un nouvel effort. Le président lui-même, magistrat civil et non chef militaire, était plus propre à incarner en lui la résistance passive qu'à dominer les suprêmes périls de la guerre. Gomme les Français approchaient, Juarez fit, avec une résignation obstinée et tranquille, ses apprêts de départ. Son principal souci fut que sa retraite n'eût rien d'une abdication. Le 31 mai, il clôtura la session du Congrès ; puis, emmenant avec lui ses ministres, ses principaux conseillers, les papiers d'État, les caisses publiques, il sortit de la ville par la route du nord et s'achemina vers San-Luisde Potosi. Ce jour-là commençale long
exode de ce gouvernement singulier, toujours fugitif, jamais prisonnier, toujours mourant, jamais abattu.
Rien n'arrêterait désormais les vainqueurs. Le 1*' juin, la division Bazaine franchit la chaîne de montagnes qui sépare le bassin de Puebla de celui de Mexico. Le 2, elle établit son bivouac à Buena-Vista. De là apparut, avec ses lacs, ses villages, ses plantations, ses haciendas, la haute vallée où la capitale est assise ; bientôt on distingua, quoique dans Téloignement, la ville elle-même, avec ses dômes et ses clochers. Dès le 7, Bazaine occupa Mexico. Le 10, Forey y fit son entrée solennelle.
Ce jour-là, ce jour-là enfin, ce qu'annonçait depuis si long« temps M. de Saligny put sembler vérité. Rien n'est contagieux comme le succès : or notre succès, quoique lent, quoique obscurci jadis par un échec, était trop décisif pour ne pas frapper les âmes. Ce n'était point une illusion que de croire à Texistence d'un parti réactionnaire, monarchique même. La seule illusion était de s'imaginer que ce parti pourrait nous frayer la voie, se développer hors du rayon de notre tutelle ou survivre à notre occupation. Juarez, en évacuant la capitale, l'avait laissée à qui voudrait la prendre, et elle n'avait guère d'autre alternative que de nous subir ou de se livrer aux factions. Toutes ces causes contribuèrent à créer autour de nous un courant d'adhésion assez vif, et très sincère quoique passager. C'est au bruit du canon, au son des cloches, que le commandant en chef français s'avança dans la ville ; à ces manifestations officielles s'ajoutèrent les arcs de triomphe, les bouquets, les acclamations, en un motles témoignages habituelsde la joie publique ; et, oublieux des scènes sanglantes de Puebla, que les Mexicains eux-mêmes semblaientavoiroubliées, nous pûmes, sans trop de complaisance pour nous-mêmes, nous croire non seulement des vainqueurs, mais des hôtes désirés. Les jours suivants, les réjouissances se prolongèrent. L'octave de la Fête-Dieu fournit le prétexte d'une de ces processions solennelles, si chères aux peuples de race espagnole. Puis vinrent les banquetSjles bals, les jeux de toutes sortes. Le parti réactionnaire conduisait toutes ces pompes. Quant aux masses, elles ne
se lassaient pas d'admirer le bel ordre de Tarmée française, elles s'extasiaient devant Téclat des uniformes , elles se rappelaient les anfjoisses des récentes guerres civiles, et moitié entraînées, moitié éblouies, s'abandonnaient, avec un commencement de confiance, à Tespoir de jours meilleurs. Forev jouissait de son succès avec une joie naïve, et une vanité qui ne se dissimulait point assez. Vraiment, il se croit Fernand Cortez, disaient tout bas ses officiers. « Je viens d'entrer à Mexico, mandait le commandant en chef à l'Empereur... La population de cette capitale, tout entière, a accueilli l'armée avec un enthousiasme qui tenait du délire. Les soldats de la France ont été littéralement écrasés sous les couronnes et les bouquets. La rentrée des troupes à Paris après la campagne d'Italie peut seule donner l'idée d'un pareil triomphe. » Toutes les épithctes louangeuses de la langue française étaient mises à contribution pour dépeindre la foule, qui était a immense» ; nos régiments, qui étaient u admirables » ; la cathédrale, qui était a magnifique » . Se portant garant pour la nation mexicaine, Forey lui donnait généreusement un brevet de sagesse. Elle était, disait-il, « ayide d'ordre, de justice, de liberté vraie. » « Je lui ai promis tout cela, ajoutait-il, au nom de l'Empereur. » Enfin, tout à fait grisé de ses propres paroles et jaloux de résumer ses pensées en une seule, le général proclamait tout uniment que » la réception était sans égale dans l'histoire (l) » .
A cette population « avide d'ordre» , Forey pensa que l'heure était venue d'assurer un gouvernement. Jusque-là, le seul essai d'organisation avait été le plan de Cordova. 11 était temps de créer un établissement plus solide. Mais ici l'embarras ne laissait pas que d'être grand. Les instructions du commandant en chef lui prescrivaient de consulter la nation mexicaine et de ne rien faire que d'après ses vœux. Or il se trouvait que Juarez, e.xilé de la capitale, détenait encore la plupart des provinces, ce qui rendrait impossible tout appel au suffrage populaire, hormis sur les territoires assez restreints occupés par nos armes.
(1) Voir Moniteur 19 juillet 1863
1/EXPÉDlTION DU MtiXIQUE. 10^
Faute de plébiscite, voici la combinaison qirimaginërent les autorités françaises. Trente-cinq citoyens mexicains furent choisis pour former une junte. Cette junte désigna un pouvoir exécutif composé de trois membres. Ce furent Almonte, Monseigneur Labastida, archevêque de Mexico; enfin le général SalaSf personnage très obscur et destiné à remplir ce rôle sacrifié qu'on retrouve au fond de tous les triumvirats. Âpres avoir constitué cette sorte de gouvernement, les membres de la junte s'adjoignirent deux cent quinze collègues. Ainsi fut formée une assemblée de deux cent cinquante notables qui s'érigea en Assemblée constituante. Le 10 juillet, elle proclama le rétablissement de la monarchie, décida que la couronne serait offerte à Tarchiduc Maximilien et ajouta qu'en cas de refus de ce prince^ la nation s'en rapporterait à Napoléon III pour le choix d'un souverain. Quel que fut le mérite intrinsèque de la résolution, il était malaise d'y trouver la marque, même incomplète ou indirecte, de la volonté populaire ; et, sauf la garantie de la sagesse et de la probité françaises, ce nouveau pronunciamento ressemblait fort à tous ceux qu'on avait vus jadis. Forey se contenta de cette apparence, et peut-être dans le présent ne pouvait-il faire mieux. Le décret fut public, le gouvernement provisoire prit le nom Aq Régence de PEmpîj'e^ei de nouveau les réjouissances éclatèrent, comme si le Mexique fût au bout de tous ses maux.
Forey, en proclamant la monarchie, n'avait-il pas été trop loin ? N'avait-il pas devancé ou dépasse les intentions de l'Empereur? L'une des nombreuses malcha.nces de l'entreprisie mexicaine, ce fut la lenteur des communications, qui permit rarement que les ordres du souverain s'adaptassent à la réalité des choses. Les instructions transmises de Paris avaient cessé d'être opportunes quand elles arrivaient au Mexique; les rapports expédiés du Mexique avaient cessé d'être vrais quand ils parvenaient à Paris ; de là un perpétuel quiproquo qui pesa sur toute l'expédition. Tandis que Forey, tout enivré de son triomphe, allait sans hésiter jusqu'à la limite extrême de ses instructions et croyait par là consolider sa faveur, à Paris, dans les conseils de l'Empire, apparaissaient quelques signes de regret,
presque de repentir. Pendanttout Thiver de 1862 à 1863, on avait attendu le dénouement, et chaque courrier avait été une déception. Puis,ropiniàtre résistance de Puebla9en trompant de nouveau les espérances, avait provoqué un pénible étonnement. Où donc était le parti monarchique ? Les obstacles qu'on rencontrait devant Puebla, ne les rencontrerait-on pas devant Mexico? Les ministres de Napoléon, assez hostiles en général à Tentreprise, n^avaient pas manqué d^exploiter ces mécomptes. L^un des plus ardents à limiter Texpéditlon était le ministre de la Guerre. Dès le 3 juin, sous Timpression des nouvelles peu favorables venues de Puebla, il exhortait l'Empereur à éviter une troisième campagne, il jugeait difficile un plus grand développement des opérations actives; il proposait discrètement Tenvoî au Mexique d'un aide de camp chargé de tout voir et de tout rapporter : » Jusqu'à ce jour, ajoutait-il avec une légère nuance de blâme et de désappointement, j'ai dû bien plutôt prévoir ce qui pouvait manquer au corps expéditionnaire que je n'ai été prévenu en temps utile de ce qui pouvait lui faire défaut (1). » — Deux jours plus tard, le 5 juin, une dépêche de M. Drouyn de Lhuys au général Forey vint marquer mieux encore la tendance à abréger ou à restreindre notre intervention. M. Drouyn de Lhuys rejetait toute idée de compromission avec le gouvernement de Juarez ; mais, après avoir formulé assez fièrement cette réserve, il poursuivait en des termes qui contrastaient fort avec l'âpre langage tenu jusque-là par M. de Saligny, et approuvé par l'Empereur. « Nous n'aurions, disait-il, pas d'objection à entrer en relations avec un pouvoir nouveau, ayant l'assentiment du pays et prêt à traiter sur la base des indemnités et des garanties d'intérêt général que noussommes fondés à revendiquer. A nos demandes antérieures nous ne voulons joindre la stipulation d'aucun avantage exclusif en dehors des frais de guerre, que l'étendue de nos sacrifices nous oblige à réclamer. » Quel serait le dépositaire de ce u pouvoir nouveau » ? Ici le ministre s'appliquait à mettre en relief son esprit de tolérance : « Une société, poursuivait-il, dont les
(l) Voir Mémoires du maréchal Randon, t. II, p. 82.
malheurs viennent principalement de ses divisions, aurait surtout besoin de voir à sa tête un nom capable de rallier les partis opposés... Notre désir serait donc que Thomme avec lequel vous essayeriezde vous mettre en rapport fût apte autant que possible à entreprendre cette œuvre de conciliation et eût reçu au préalable de la nation elle-même, sous une forme quelconque, même provisoire, le pouvoir de traiter avec vous... Il se pourrait, continuait M. Drouyn de Lhuys, avec un redoublement de concessions, qu'il fallût le chercher parmi les chefs mêmes qui, trompés par leur patriotisme, croient servir la cause nationale en portant les armes contre nous. Vous ne vous refuseriez point à sonder ses dispositions parce qu'il serait aujourd'hui dans les rangs de nos adversaires. Notre politique a été, dès le principe, de faire appel à tous ceux dont le concours nous serait utile, et c^est la même pensée qui doit vous guider dans les ouvertures dont il vous paraîtrait opportun de prendre l'initiative, v Quelle opposition entre ces paroles etle langage des émigrés mexicains ! La dépêche était remarquable par tout ce qu'elle affirmait ; elle l'était plus encore par tout ce qu'elle laissait dans l'ombre : pas un mot de la monarchie, pas un mot de l'archiduc Maximilien.
Cette importante communication parvint à Mexico au moment où Forey venait de convoquer l'Assemblée des notables qui avait, au moins en principe, proclamé la monarchie. On devine son émoi. Il venait de compromettre à fond la politique impériale, et voici que cette politique à large envergure semblait n'avoir plus d'autre souci que de se couper les ailes. Avaitil été un interprète peu clairvoyant, maladroit ou infidèle? Un espoir restait au commandant en chef, celui que la nouvelle encore ignorée à Paris de l'entrée à Mexico raffermirait dans les sphères officielles la confiance un peu ébranlée.
Autant qu'on peut en juger par les documents que nous pos* sédons, l'impression de doute, née de la longueur de la guerre et de l'opiniâtre résistance de Puébla, ne se dissipa point^méme à l'annonce du succès décisif qui nous avait portés jusque dans la capitale. «Au train dont vont les choses, écrivait le maréchal Randon, nous allons être obligés de faire occuper à peu près
tous les points importants. " Et il ajoutait d'un ton découragé : a II est permis de se demander jusqu'à quand nous serons entraînés à envoyer de nouvelles troupes au Mexique (1). » Dans le même temps, une mesure bien significative vint marquer mieux encore la répugnance du gouvernement impérial à s'engager sans retour. L'homme en qui s'incarnait Tintervention, riiommeàqui Ton attribuait la convocation de l'Assemblée des notables et la proclamation imprudente ou prématurée du régime monarchique, M. de Saligny, fut relevé de sa charge et rappelé en France. Il le fut durement, moins en diplomate qu'on veut honorer qu'en serviteur qu'on congédie. Comme il ajournait son départ du Mexique, où le retenaient divers intérêts, des dépêches réitérées lui enjoignirent de hâter son retour. De ces dépêches la dernière, adressée par le maréchal Randon au commandant en chef, est conçue en des termes comminatoires qui surprennent : u M. le ministre des Affaires étrangères a adressé par trois fois différentes à M. de Saligny l'ordre de rentrer en France, même sans attendre l'arrivée de son successeur, M. de Montholon. Je suis chargé de vous faire connaître que l'intention formelle de l'Empereur est que l'ordre concernant M. de Saligny soit exécuté au reçu de cette lettre, dans le cas où il serait encore au Mexique. » Et le maréchal ajoutait en post-scriptum : « Alors même que M. de Saligny donnerait sa démission, il ne devait pas moins quitter le Mexique san3 aucun retard [2). v Ainsi était traité l'homme que jadis l'Empereur proposait pour modèle à tous ses agents, et qui avait été le mentor de Jurien de la Gravière, de Lorencez, de Forey lui-même. La rigueur de ce langage est telle qu'on y pourrait voir non seulement un désaveu politique, mais la punition de quelque intrigue, de quelque faute jusqu'ici ignorée. Quelque éclatante que fût la disgrâce, le repentir était tardif , en tout cas il fut passager. Il était aisé de destituer M. de Saligny, il le serait moins de se dégager de la politique téméraire qu'il avait inaugurée. Le châtiment de certaines imprudences initiales, c'est d'empêcher
(1) Voir Mémoires du maréchal Bu ud ou ^ t. II, p. 85.
(2) Voir Mémoires du maréchal Randon, t. H, p. 85-86.
pour Tavenir le retour à la prudence. Le point de départ de notre entreprise était une erreur fondamentale surTétat du Mexique, ses ressources, les forces respectives des parties qui y régnaient. Toute la conduite ultérieure devait se ressentir de ce faux jugement, et en disgraciant M. de Saligny, on retiendrait malgré soi une bonne part des informations qu'il aurait propagées. Par une singulière fatalité, les agents de TEmpcreui venaientd'engager presque irrévocablement la France, et cela à l'heure où le souverain, éclairé par la première lueur des événements, cherchait peut-être à modérer sa marche, à limiter ses sacrifices, ù trouver pour sa politique un point d'arrêt. Tout le reste de l'expédition reflétera la même incohérence : à Paris, à Mexico, |a vérité apparaîtra, mais incomplète, par échappées, altérée aussitôt par toutes les erreurs primitives, qu'on n'aura qu'imparfaitement dépouillées; et la dernière illusion ne s'évanouira que quand toute voie de retraite honorable sera déjà fermée.
Forey ne devait pas as.sister au développement de l'entreprise mexicaine, et la grave dépêche que nous venons" de citer fut ouverte par son successeur. Vers le milieu d'août, le courrier de France lui avait apporté tout ensemble une grande joie et une assez vive déception. La grande joie, c'était son élévation à la dignité de maréchal; la déception, c'était la fin de son commandement. Il était invité à remettre au général Bazaine l'autorité suprême. A travers les témoignages de la satisfaction officielle, à travers l'éclat de la plus haute distinction, le nouveau maréchal put discerner un blâme discret et eut comme la sensation d'une défaveur. Au fond, on lui reprochait à Paris ses lenteurs devant Puebla, son succès trop chèrement acquis, et, en récompensant sa victoire, on doutait de son habileté. Au point de vue politique, on critiquait plusieurs de ses décrets, entachés, disait-on, d^esprit réactionnaire et plus dignes d'un conquérant que d'un libérateur. Comme M. de Saligny, Forey hésita tout d'abord à partir, espéra un contre-ordre, cl on le vit demeurer quelque temps au milieu des troupes, se complaisant dans Tappareil fastueux d'un fondateur d'empire. £nfin, sur de nouvelles dépêches, il quitta Mexico le 1*^ octobre 18G3,et, le 21, s'embarqua à la Vera-Cruz.
Sur cette terre brûlante du Mexique, les hommes s^usaient vite. A Jurien de la Gravîère désavoué avait succédé Lorencez; à Lorencez disgracié avait succédé Forcy; voici que Forey luimême s'éloignait, grandi plutôt en dignité qu'en renommée. Avec les chefs militaires disparaissait le chef politique, M. de Saligny, plus rudement frappé qu'aucun de ceux qu'il avait accusés. L'armée vit partir le maréchal sans le regretter beaucoup : elle le jugeait un peu vieilli et peu apte aux fatigues de la guerre; en outre, il était d'accueil assez rude et, bien qu'excellent ofBcier, très droit, très intègre, n'avait point conquis le prestige qui fait pardonner les rudesses. En revanche, toutes les pensées se tour^ naient vers Bazaine. Jamais général n'inaugura le pouvoir suprême en éveillant plus d'espérances. Devant Puebla, les soldats, mécontents de la lenteur des opérations, s'étaient plu à mettre en relief ses talents, son sang-froid, sa bravoure. Le combat de San-Lorenzo avait fait de lui le favori de l'armée. Bazaine avaitsaisi ces symptômes et n'avait rien négligé pou^r les aviver. On l'avait vu, pendant le siège, parcourant les tranchées, abordant les officiers inférieurs, causant familièrement avec eux, insinuant ce qu'on eût dû faire et ce qu'on ne fkisait point, édifiant de la sorte une popularité qui relèverait au niveau de son chef et bientôt au-dessus de lui. Ce furent les témoignages de cette faveur qui saluèrent le nouveau général en chef. De vrai, il avait des qualités de surface très propres à faire illusion: un savoir-faire qui passerait pour habileté, un goût d'intrigue qui semblerait esprit politique, une certaine vulgarité d'allures qui paraîtrait dédain du faste ou modestie. Ses amis ajoutaient qu'il savait l'espagnol à merveille, ce qui le rendrait, disait-on, très apte aux négociations avec les indigènes. Forey, dans les intervalles de ses brusqueries, était un peu solennel : Bazaine serait d'accès facile ; Forey gardait avec un soin jaloux, excessif peut-être, toutes les rigueurs de rancieniie discipline : Bazaine les laisserait se relâcher un peu ; Forey ne se montrait guère : Bazaine, au moins dans les premiers temps, affecterait de vivre au milieu des soldats comme l'homme fait pour partager leurs périls et les conduire à la victoire. On se souvient de ces pages où Sallusle, décrivant la guerre de Jugurtha, montre le grave et sévère
Métellus supplanté par Marlus, Marîus le populaire, Marlus actif, remuant, prompt à toutes lesrntrigues commeà tous les travaux. Les légionnaires se pressaient autour de leur nouveau général, tandis que son prédécesseur s^embarquait tristement pourTlta* lie. L^arenir étantcachéàtous les yeux, on vit au Mexique quelque chose de pareil. A Bazaine, destiné à un si sombre avenir, on eût alors appliqué volontiers le jugement que Salluste porte sur Marius, réservé à tant de victoires : Omnes speset opes in illositœ.