DE I8C
SoMMAiiiE : I. — Comment la politique intérieure de l'Empire «e complique en même temps que la politique extérieure. — Les conséquences du décret du 24 novembre et incertitude sur l'état de choses créé par ce décret. — L'Empire et les catholiques en 1861 : lutte tantôt sourde, tantôt ouverte : incidents divers : procès; polémiques; surveillance exercée sur les fonctionnaires. — Comment les catholiques se rapprochent des adversaires de l'Empire : symptômes divers qui marquent ce rapprochement. — Gomment l'Empire distribue »es rigueurs entre les catholiques et les hommes des anciens partis, — Quelles diversions il essaie : inauguration du boulevard Malesherbes; crédit de 25 millions pour les chemins vicinaux. — Continuation de la lutte religieuse : de quelques incidents; étroite surveillance ministérielle; nomination des instituteurs; l'évêché de Poitiers.
IL — La Société de Saint-Vincent de Paul; ses origines, ses développements; son esprit. — Premiers symptômes de la malveillance gouvernementale, et comment ce mauvais vouloir est conjuré. — M. de Persigny; démarches en faveur de la Société menacée; quels griefs sont rassemblés contre l'association. — Circulaire ministérielle du 16 octobre 1861 et analyse de ce document. — Catholiques et Francs-maçons. — Tristesse et irritation des catholiques : à quoi se réduisent les griefs du gouvernement impérial. — Quelle combinaison surgit : embarras des catholiques : comment ils se décident à repousser toute organisation officielle.
UI. — Quels embarras rejettent au second plan les dissentiments religieux : commencement de la crise cotonnicre : embarras industriels : mauvaise récolte : éclat apparent et gêne réelle. — Article de la Revue des Deux Mondes et de quelle sévérité administrative il est l'objet. — Comment l'aveu vient du gouvernement lui-même : conseil aux Tuileries : mémoire de M. Fould; critiques qui y sont formulées, remèdes qui y sont proposés. — M. Fould ministre des finances : impression publique. — Comment l'Empereur s'approprie les vues de M. Fould. — Sénatus-consulte du 31 décembre 1861 : caractère
tlS HISTOIRE DU SECOND EMPIRE.
3t U réforme : cominenl celle réforme elle-mcme eil appelée à demeurer «lérile «i lei [endaiicet généralea de la politique ne >e inodtfieni pai.
IV. — L'Italie depuU la morl de M. Caiour : M. Ricatoli; leaimpaliea cei; «et dépfchei à M. Nigra. — Comment la liluatioa de la pénimule juitiGs pen le* ambition* iuliennei. — Nomination de M. Benedelti à Turin, de M. de la Valette à Rome : projet de M. Ricaioli-, comment il eit ac?cueilli à Paria. — Miniitère Rallaui : projet bançaii loumii k la cour de Rome et comment il eat reponisé. — Victoi^Emmanuel à Naple* : Rome : canonïiatïon dei mai^ lyn japonait. — Attitude de l.i France. — Quelle» agilalion» rérolulion- Dairea travaillent l'Italie : Garîbaldi : affaire d'Aapromonte. — Dip£clie du générai Durando. — Comment Napoléon III, irrité et découragé, le rejette CD arrière : molift et caractère de celte éTolution.
V. — Le) élection» prochnines i 1857 et 1863; quel avait été, depuis m annéei, le progrct dei idéei litiéralei. — Lei diveri parli>. — Le parti démocratique : let divcnei fractioni ; les aliateotionnialea on radicaux : lei Aommel de 1848 : le groupe dea jeunei. — Le parti légilimiate : quel était, à l'approcbe de* élection!, ion plua grand emliarraa. — Le> catholique! : comment et 'uaqu'à quel point ila étaient léparés de l'Empire. — Le parti parlementaire ou libéral ; en quoi il ae confond avec l'orléaniame : >e> peraonnaliléa les plui marquante* : aon éclat et aoo itnpuitaaiice : Prévoit-Paradol.
VI. — Quel est l'homme appelé à grouper lea forces gouvernementale* : M. de Peraigny ; «on caractère; le* leudancea : ce qu'on pouvait craindre ou eapérer de lui.
Vil. — La lutte électorale '■ lea démocrates et républicains h Paria et dani let déparlemenla : voyage de Garnier-Pagèi : disientiinenti el compétition* : einbarrai pour la création d'un comité : liale de t'oppoailîon dana le déparlement de la Seine. — Lea légitimiales : la queition du serment : candidature de Berryer et de quelquet-una de sei amit. — Le* catholique* indépcn' danlt; leur* candidaturea ; comment ils dévient ver* une oppoailioo aaiei accentuée : lettre de* Sept Èvéquei. — Le* libcraui ou orléanialei : leura candidat!.
VIII. — CirculairedeM. de Per*igny (SmailSSS) : en quoi lelang.-ige de M. Je Periigny diffère de celui de M. de Moroy : la candidature officielle; quelle force elle pui*e dan* le* loia, dana la lèpartition des arrondiiaeinenlt électoraux, dana le concourt de* fouctionnairea public*. — De quelques incident* Je la lutte électorale el de quelque* candidat* particulièrement coinhaltua.
l^. — I^a résultait du scrutin : auccèa de l'oppuailion à Paria : ma échec daaa lea déparlementa : les enseignement a de* élection* : comment elle révèlent une séparation profonde enlre l'etprit des villei el celui des campsgoei. — Comment M. de Persigny commente let élection* : ta chute. — Comment la nourelle Chambre, quoique composée à peu prèa dea mêmea éléments, ne sera point la conllnuation de l'ancienne ; M. Thiera : M. Berryer : de quelle fi^on le gouvernement t'applique :< aasurer sa défenie devant le Corp* législatif : décret Ju S3 juin 1863 : le miniaire d'État et le* collaborateur* : M. Hillaull, niiniatre d'Éui; >a mort. — Avènement de M. Rouber (18 octobre 1893).
X — Ouverlure de la aeaiion Initiative (5 novembre 1863). — Comment l'eipril de la nouvelle Chambre ae révèle dan* le* débats *ur la vérification Jea pouvoir*; incident* divera : les cominissaîreadu gouvernement : M. Thuillicr.
<— M. Berryer : son ÎQtei*vention en matière financière : M. Thiers : son discours sur les libertés nécessaires.
XI. — L*année 1864 : discours de l'Empereur au cardinal de Bonnechose. — Complot contre la vie de l'Empereur : Pasquale Greco et ses complices. — De diverses préoccupations publiques : M. Renan et la Vie de Jésus. — Elections complémentaires : M. Garnier-Pagès et M. Carnotsont élus : quelle est la signification de ce vote.
XII. •— Quel homme nouveau le décret du 23 juin 1863 a porté aux affaires : M. Duruy, son caractère, ses tendances. — Son œuvre : l'instruction publique à ses divers degrés : comment procède M. Djmruy : instruction secondaire : instruction supérieure : instruction primaire. — Rapport sur l'instruction primaire obligatoire : quelle opposition soulève cette thèse. — Comment cette querelle s'absorbe dans une querelle plus grande : M. Duruy et le clergé : de divers incidents de cette lutte.
XIII. — La loi des coalitions, — Etat antérieur de la législation : comment est discrédité peu à peu l'ancien état de choses. — M. de Morny et M. Emile Oliivier. — Présentation du projet de loi : le rapport de M. Coinudet, et comment son adhésion résignée répond aux sentiments du Corps législatif : vues diverses dans la Commission. — M. Emile Oliivier; comment il est nommé rapporteur; influence de M. de Morny; de quelle façon M. Oliivier modifie la proposition primitive. — La discussion publique : critiques des conservateurs; critiques venues de la gauche. — Emile Oliivier et ses collégués de la gauche : comment se consomme la scission. — Le vote : vrai sentiment du Corps législatif et comment M. Buffet l'exprime. — Comment la loi des coalitions est doublement mémorable au point de vue économique et au point de vue politique.
Nous avons poursuivi, sans Tinterrompre, Tétrange aventure qui devait nous conduire jusqu'à Mexico. Si vif qu'ait été le souci de la lointaine entreprise, Tesprit public se portait vers d'autres objets, et avec ardeur. Ce fut le sort du second Empire que toutes choses se compliquèrent en même temps, à l'intérieur aussi bien qu'à l'extérieur.
La première partie du règne s'était déroulée calme, silencieuse, avec cet aspect régulier des États absolus, où tout procède du maître et où rien ne s'anime qu'à sa voix. La politique, très simple alors, se résumait d'un seul mot : concentration de l'autorité entre les mains de l'Empereur.
lâo liiSTOinE DU SECO^D empire.
Cependant le monarque s'élait fatigué de la loute-puissaDce, avant que le peuple ne se lassai de la sujétion. Au mois de novembre I8fil>, il lui avait plu, ainsi qu'on l'a déjà rapporté (I), de rétablir à l'improvtste quciqueg-unes des formes qu'il avait naguère abolies. L'initiative impériale avait éveille encore plus de surprise qu'elle n'avait excité de gratitude. Sur l'acte du souverain, le jugement public avait eu quelque peine à se formuler. Visiblement on touchait au déclin de VEmptre autoritaire Mais l'heure élait-elle venue de saluer VEmpire libéral? On n'osait encore prononcer ce mot, par crainte de désillusion et de désaveu. Au fond, la confusion était extrême, par l'obscurité du présent, par l'obscurité plus grande de ''avenir. Dans son interprétation littérale, le décret du 24 novembre ne s'appliquait qu'au Corps législatif; mais était-il possible que, la Chambre devenant plus hbre, les mêmes règles reslrictlvcs continuassent à régir l'ensemble des institutions? Dans le motu proprio impérial, fallait-il voir un acte isolé, un passa|<er caprice de la puissance souveraine? Étaitce, an contraire, le premier pas d'une évolution qui, s' accomplissant par degrés, renouvellerait pièce à pièce la Constitution cl les l»is? A peine public, le décret s'accompagna de toutes sortes de gloses qui épaissirent les ténèbres, loin de les dissiper. Entre toutes les conditions, la plus incertaine était celle des journalistes. A certaines heures, ils se croyaient, feignaient de se croire émancipes et tentaient quelque pointe audacieuse horsdu sentierctroiloùils avaient cheminé jusqucl;i ; que si quelque rude avertissement les ramenait à la réalité, ils se refaisaient petits et humblement rentraient dans le sillon iLi-cautumé ; ils n'y rentraient d'ailleurs que pour peu de temps, i;ir ils ne pouvaient se figurer que, les députés ayant recouvré Ir droit de parler, ils n'eussent pas, au même degré, recouvré le droit d'écrire. Par intervalles, la longanimité du pouvoir semblait autoriser leurs espérances ; alors ils s'affranchissaient loulà fait et, avec un mélange d'inquiétude et de plaisir, s'égarniâQt bien loin des frontières jadis sévèrement gardées; puis
;i) Volrl. III. livre XXII
ils revenaient, repartaient de nouveau et, par toutes sortes de manèges, essayaient de tàter les bornes extrêmes où les hardiesses se devraient arrêter. On eût dit des écoliers qui, ne sentant pas la férule du maître, se demandent si elle est brisée ou simplement au repos. Le plus singulier, c'est que TEmpereur semblait partager l'ignorance du public lui-même. Le pays ne savait pas bien ce qu'il avait reçu; le gouvernement savait*il beaucoup mieux ce qu'il avait donné? Dans les régions officielles, c'était comme un mot d'ordre de dédaigner le régime parlementaire, bon, disait-on, pour les Anglais; d'un autre côté, on réprouvait fort le pouvoir absolu; on ne se lassait point de répéter que la Constitution était perfectible; on laissait entendre que le souverain avait entrepris de construire un édifice imposant autant que solide qui ne ressemblerait à rien de ce qu'on avait vu jusque-là, et que cet édifice, destiné à s'élever par assises successives, était loin de son couronnement. L'Empire, loin d'abolir les anciennes lois, les tenait suspendues sur ses adversaires ; mais, tout en les gardant comme une menace, il les relâchait pai ses pratiques et les discréditait par ses propres déclarati:>!:s : il aspirait à un avenir nouveau, mais sans oser briser auc m des liens qui le rattachaient à son origine ; il préconisait la liberté, mais par la bouche des mêmes hommes qui avaient été jadis artisans de compression. Le langage des serviteurs du prince ajoutait à ces incertitudes. Ce que l'Empereur savait à peine, ils ne le savaient plus du tout. L'ambiguïté dans les vues entraînait dans la conduite une ambiguïté pareille : de là le plus extraordinaire contraste de tolérances surprenantes et de brusques sévérités. Pendant les années 18GI et 1862, le pays vécut de cette équivoque. Cependant Tannée 1863 devait être celle du renouvellement de la Chambre. Les élections se feraient-elles sous les auspices de la liberté ou sous l'empire des anciennes pratiques? Tous les esprits observateurs suivaient attentivement cette évolution étrange, pleine de retours, d'à-coups, d'obscurités, et ces variations de la politique intérieure allaient parfois jusqu'à distraire des choses du dehors, déjà si inquiétantes pourtant et si troublées.
I2f HISTOIRE DU SECOND EMPIHE.
Celte première épreuve de la liberté, le gouvernement allait la tenter en des conjonctures assez bizarres. Pendant neuf années, Napoléon avait tenu tous les hommes d'ordre étroitement serrés autour de lui. Cette unanimité désarmait toute opposition. Les partis conser\-aîent leurs cadres, mais les soldats avaient en masse déserté à l'Empire. Les affaires italiennes venaient de rompre le pacte tacite qui, dès le commencement du règne, avait rattaché les catholiques à la dynastie. Inoffensive jusque-là, la libre discussion pouvait engendrer désormais, non de vrais périls, mais de sérieux embarras. Napoléon ne faisait rien comme personne. H choisit pour lever la consigne du silence le moment même où le silence lui eut été le plus propice. Aveuglement ou singularité, confiance en son prestige ou fatif>uc du pouvoir personnel, il joua, comme à point nommé, le jeu le plus propre à réjouir ses adversaires, et le jour oii il commit ses premières grandes fautes fut précisément celui où il se proclama discutable.
Même à ne considérer que les afbîres intérieures, les révolutions italiennes faussèrent toute la politique impériale. La nouvelle de Casteltidardo avait rempli d'indignation lous les rteurs catholiques. Le temps amortit les colères, mais sans ramener l'harmonie. Dans la bouche de hauts fonctionnaires, on retrouvait encore des paroles pleines de déférence pour l'Église; et certaines harangues épiscopales gardaient les traces (ie l'ancienne adulation. Le plus souvent, ces témoignages n'étaient que de vaincs formules répétées par convenance ou routine. Le gouvernement accusait le clergé d'ingratitude, et le clergé, de son côté, n'était pas loin de se croire trahi. En certaines contrées, on vit le préfet et l'évéque se séparer violemment, l'un ralliant à lui tous les agents du pouvoir, l'autre entraînant ses prêtres & sa suite; et la société tout entière, depuis les rangs les plus élevés jusqu'aux plus humbles, se trouva partagée en deux camps qui mutuellement se Frappaient (l'interdit : ainsi en fut-il dans les diocèses d'Orléans, de Nimes, et plus particulièrement de Poitiers. Ces rivalitésaiguës n'étaient point habiluelles : ce qui élait ordinaire, c'était, entre les auto-
LA POLITIQUE INltRlEURE ET LES ÉLECTIOiNS DE 1863. 123
niés civile et religieuse, une méfiance pleine de soupçons, une politesse pleine de réserve, une perpétuelle surveillance pour saisir ou dénoncer Tempiélement. De part et d^autre une crainte régnait, celle de trop concéder; cette disposition chagrine transformait les moindres incidents en querelles, les moindres querelles en conflits. Des deux côtes, on désavouait toute pensée provocante, mais on pratiquait une sorte de défensive irritante et jalouse qui ressemblait fort à Tagression. — Toute Tannée 1861 fut remplie par cette petite guerre. A la suite des afihires italiennes, certaines chaires de village avaient retenti de protestations véhémentes, plus séantes en un discours de tribune que dans un prône de campagne. Dans une circulaire très âpre de ton, le garde des sceaux, M. Delangle, invita le clergé au respect des lois et rappela les dispositions du Code pénal qui réprimaient les écarts de la chaire ^1). Dans rindre-et-Loire, la Vienne, la Charente-Inférieure, plusieurs desservants furent poursuivis en police correctionnelle, les uns pour discours tenus dans les Eglises, les autres pour harangues prononcées dans les distributions de prix. Â défaut de délit assez caractérisé pour provoquer Taction de la justice, les rigueurs administratives châtiaient sans bruit et discrètement les excès de zèle ou les propos inconsidérés. » Dans mon diocèse, disait au Sénat (2) le cardinal Matthieu, il se trouve des ecclésiastiques qui ne touchent plus de traitement depuis cinq mois et demi, et sans que j^aie pu connaître les motifs d'une semblable mesure. » L'orientation politique étant changée, une des grandes préoccupations du ministère des Cultes fut de rapporter tout ce qui était faveur. Dans le département du Sord ,où le chiffre de la population rendait très lourd le ministère sacerdotal, Tautorité diocésaine avait pris coutume de s'adjoindre des prêtres belges qui secondaient le clergé des paroisses : le gouvernement s'émut de ces auxiliaires et, s'autorisant de quelques abus isolés, les renvoya dans leur pays. La congrégation des Rédemptoristes à Douai, celle des capucins
(1) Circulaire du 8 avril 1861. {Moniteury 1861, p. 499.)
(2) Séance da 31 mai 1861. (Moniteur, 1861, p. 783.)
à Hazebrouck, furent dissoules (1). Cependant la presse antireligieuse dénonçait avec grand bruit certains actes de prosélytisme qui cachaient, disait-elle, les plus graves désordres : de jeunes israélites avaient été soustraites à leur famille, mises au secret dans des couvents ou des maisons ecclésiastiques, et amenées, par dol ou violence morale, à embrasser la religion chrétienne. Le l"" mars 1861, un prélre, le chanoine Mallet, homme de mœurs très suspectes, fut traduit pour détournement de mineure devant la cour d'assises du Nord et condamné à six années de réclusion (2) : à la suite du procès, un couvent de Douai, le couvent dit de la Sainte- Union^ se vit retirer le bénéfice de l'autorisation légale («)). ('n peu plus tard, une affaire pareille, mais suivie d'acquittement, se déroula devant la cour d'assises du Puy-de-Dôme (4). Ces tristes débats furent remarquables moins par eux-mêmes que par l'attitude du gouvernement, qui, au lieu d'abréger comme en d'autres temps le scandale, s'appliqua comme par représailles à en prolonger le bruit. Bien plus, à quelque temps de là, une circulaire du ministre des Cultes (5) commenta, non sans une certaine amertume, les derniers incidents, et parut faire retomber sur l'ensemble du clergé et des maisons religieuses ce qui n'était que le crime d'un seul et l'imprudence de quelques-uns. Plusieurs prélats s'émurent du reproche : tel fut l'évéqued'Arras, qui, en termes d'une vivacité extrême, releva l'imputation. Le ministre répliqua, l'évêque répondit de nouveau; et le ton même de cette polémique permit de mesurer ce qui restait de l'ancienne alliance. — Parmi les agents du pouvoir le désarroi était grand. On commençait à noter les paroles, les démarches, les relations surtout, et la prudence ne fut jamais plus nécessaire que le lendemain du jour où on avait proclamé la liberté. C'est vers ce temps qu'on se mit à distinguer entre les fonctionnaires cléricaux et ceux qui ne l'étaient point. Le signe le plus
(1) Voir, sur ces incidents, Destobjdes, Vie du cardinal Régnier^ 1. 1, p. 458-
(2) Voir Gazette des Tribunaux, 3 mars 1861 et suiv. (3j Voir Destombes, (oc. cit,, t. II, p. 1-35.
i'4) Voir Gazette des Tribunaux, 22 novembre 1861 et suiv.) (5) Voir Moniteur de 1861, p. 1807.
visible du cléricalisme pour un fonctionnaire, c^était de confier l'éducation de ses enfants au clergé ou aux Congrégations, et il ne manqua pas de préfets ou de chefs de service pour dénoncer chez leurs subordonnés cette indépendance devenue suspecte. C^est une justice à rendre à Napoléon, que le plus souvent il ignorait ces mesquineries et, quand on les lui signalait, s'empressait de les désavouer. Pourtant, dans son langage, dans sa conduite, on pouvait surprendre une vive irritation contre les catholiques. Il s'exagérait fort la portée de ses services et leur reprochait Fou bli dece qu'il appelaitses bontés, SousTempirede son dépit, il lui arriva de laisser échapper des paroles amères, d'autoriser des procédés vexatoires, de pratiquer même pour son propre compte ces recherches inquisitoriales qu'il raillait chez ses agents. Un jour, comme il était à Biarritz, il apprit qu'un colonel de cavalerie avait violé la consi^^ne qui mettait en interdit la demeure de Mgr Pie, évéque de Poitiers. Aussitôt, toutes affaires cessantes, il saisit de l'infraction le ministre delà Guerre, a J'apprends que le colonel X..., lors du départ de son régiment, s'est rendu avec éclat, à cheval, à la télé de son corps d'ofliciers, chez l'évéquc. Il mérite une sévère réprimande (1). »
Tous les partis sentent à leur tour le besoin de la liberté, et c'est pourquoi la vraie sagesse est de ne la proscrircjamais. Victimes du pouvoir, les catholiques admiraient de moins en moins ce bel ordre de 1852 qui jadis les avait ravis. Les légitimistes, les orléanistes, les parlementaires leur ouvrirent leurs cadres. Ils y entrèrent d'abord timidement, puis, s'enhardissant, remplirent une bonne portion des places vides. Leur évolution ne s'accomplissait ni sans embarras, ni sans indécisions, ni sans retours. Qu'ils le voulussent ou non, ils se trouvaient entraînés bien loin de l'Empire. — Vers ce temps-là furent autorisées, bien parcimonieusement encore, les premières conférences ou lectures publiques imitées de l'Angleterre : les catholiques formèrent une partie de l'auditoire, et on les vit applaudir aux allusions politiques où se complaisaient la littéra-
(i) Voir Mémoires du maréchal Handon^ t. II , p. 76-77.
1S8 iiisToine DU silConi) empire.
ture et le journalisme d'alors. — Les mtéréls ayanl changé, les doctrines se modiBèrent pareillement. Au début du règne, on avait espéré, entrevu un régime de privilèges; on y avait même goûté, quoique à fort petites doses. Celle atlenle étant évanouie, le mol d'ordre fui de dédaigner ce qu'on n'avait pu obtenir et de vanter le retour au droit commun. Deux années au))aravant, l'un des plus notables parmi les catholiques libéraux, le prince Albert de Broglîe, avait publié les derniers volumes d'une Histoire de FÈglise au iv* siècle, c'est-à-dire au temps de Constantin et de Julien. L'œuvre, conçue sous l'inspiration la plus haute, planait fort au-dessus de la politique courante. Il se trouva pourtant que le livre rencontra une sorte d'actualité qu'il n'avait point cherchée. Le public fut frappé de ce qu'avait de capricieux, de despotique, d'intermittent, la protection des princes, fût-ce celle d'un Constantin ; et, entre tous les enseignements de l'ouvrage, ce fut celui-là qu'il retint. — En g'avançant dans cette voie toute nouvelle, les catholiquessc montraient très préoccupés d'éviter les mots qui effraieraient. Ils s'ingéniaient à trouver des formules adoucies, à faire leur choix cnlrc les libertés, à vanter seulement les moins compromettantes, à les déguiser sous le nom de franchises : de franchises municipales, de franchises provinciales; à se dire moins démocrates que libéraux, moins libéraux que décentralisateurs. La perfection eût été que l'initiative vint de leurs amis et qu'ils dirigeassent le mouvement auquel ils participeraient. En celte même année I8C1, dans une ville de province, à Nancy, un groupe d'hommes notables, chréliens pour la plupart, imagina de fonder, sous le nom de Varia, un recueil qui prêcherait la liberté, mais sous la forme d'émancipation locale, de reconstilution provinciale, de guerre au césarisme aulorilairc cl au despotisme administratif. Ce programme, 1res rassurant pour l'ordre, semblait fait à point pour rallier le parti religieux. Il rencontra d'autres approbations; la plus considérable fui celle de M. Guizot. Plus tard, beaucoup plus tard, toutes sortes d'adhésions suivirent, venues d'hommes de tous les partis : M. fiarrot. M. Daru, M. de Larcy, M. de Falloux, M. de Montalembcrl, M.Jules Simon même et, pour toutcom-
pléter, M. Jules Ferry. C^est ainsi que, toutes choses étant changées, les catholiques prenaient leur place non plus à Texiréme droite du pouvoir, mais à Textréme droite de l'opposition. Le front de bataille, à la vérité, était plus étendu que solide, et plein de vides par où le gouvernement pourrait s'insinuer. Cette ligue avait pour organes habituels la Gazette de France, le Courrier du dimanche, le Correspondant, et, pour allié d'occasion, les Débats, voire même le Temps. En revanche, la coalition s'arrêtait aux bureaux du Siècle. Là se dressait la plus infranchissable des barrières : pour le Siècle, le cléricalisme était l'ennemi, et il s'était accoutumé à pratiquer le précepte bien avant que d'autres le formulassent en maxime.
Habitué à manier des masses dociles^ le gouvernement supportait avec une impatience extrême cette petite guerre qui se manifestait par des tendances bien plus que par des actes positifs. Une opposition ouverte, il l'eût brisée. Cette hostilité négative, et pourtant tenace autant que gênante, le déconcertait. 11 s'indignait contre les catholiques et bien plus encore contre les hommes des anciens partis. Dans cette disposition rancunière et chagrine, il lui arrivait de reprendre en taquineries de détail ce- qu'il avait naguère concédé en liberté. — Au printemps de 1861, il lui avait plu de ressusciter un des procédés les plus dictatoriaux du premier Empire, à savoir la saisie administrative, La théorie n'était point heureuse ; l'application le fut moins encore. Au faubourg Saint-Germain vivait dans une retraite honorée l'un des anciens ministres de Louis-Philippe, le vieux duc de Broglie : nul ne le surpassait par l'élévation de l'esprit, la dignité du caractère, l'austérité de la vie. Sous le titre de Vues sur le gouvernement de la France, il avait rassemblé le fruit de ses méditations politiques. L'œuvre n'avait point été mise dans le commerce, mais seulement lithographiée à un petit nombre d'exemplaires. A la suite de la lettre du duc d'Anmaie, une circulaire de M. de Persigny avait recommandé de surveiller ou de prévenir toute introduction de brochures ou écrits émanés des princes exilés. Au ministère de l'Intérieur, on jugea que la prescription, édictée pour les princes, pourrait avec avantage s'étendre à leurs amis. Une descente de police
fut pratiquée, et les feuilles lithographiées furent saisies. La suite ne laissa pas que d'être assez curieuse. Une double instance s'engagea : Tune du ministère public contre le duc de Broglie pour infraction au\ lois sur la presse, Tautre du duc de Broglie contre le préfet de police pour restitution des exemplaires illégalement saisis. Comme la sollicitude la plus attenlive ne pouvait découvrir aucun délit, une ordonnance de non-lieu intervint. Le duc de Broglie, de son côté, se désista de sa demande. Quand il fallut rendre les exemplaires, l'embarras fut extrême; car Técrit factieux avait été partout propagé, et par les soins de ceux-là mêmes qui avaient la charge deTinterdirc. On eut grand'peine à rassembler les feuilles dispersées. « Ces messieurs, disait M. Doudan, ont prélé les exemplaires avec une obligeance infinie (I). » — Ces mesquineries ne mériteraient guère d'être rapporlces si elles ne peignaient les dispositions des autorités officielles, indécises entre le régime de compression ou celui de liberté et pratiquant maladroitement l'un et l'autre. Dans le temps même où s'organisaient ces petites vexations, le dircctcurdc la |)rcsse mandait au ministère de l'Intérieur les rédacteurs en chef des journaux, les assurait de sa bienveillance, les invitait à marcher en toute sécurité dans une voie un peu élargie. L'avis était reçu avec plus de déférence apparente que de reconnaissance, et les journalistes n'avaient d'autre souci q uc d'ouvrir toute grande la porte qu'on leur entre-bâillait . Ils soulevaient toutes sortes de questions de détails, puis, d'une allure à la fois osée et craintive, s'attaquaient au décret de 185:2, cette arche sainte de l'Empire autoritaire. Comme on promettait la liberté à la manière de l'Angleterre, pour le jour où les partis auraient désarmé : u Quand donc, répliquait Prévost-Paradol, la maison de Hanovre se croira-t-elle affermie (2)? » Ce persiflage dédaigneux, ces hardiesses croissantes exaspéraientlegouvernement,qui,secroyantpavéd'ingratitude, se rejetait brusquement vers les anciennes pratiques. Le retour en arrière se marquait par des notes du Moniteur qui affirmaient
(1) DouDAW, Lettres, t. III, p. 227.
(2) Journal des Débats, 25 juin 1861.
la législation existante : il se marquait surtout par un renouveau de communiques e\.A' avertissements distribués un peu péle-méle. — Cependant, à toutes les époques du règne, Tun des procédés les plus familiers du gouvernement impérial avait été de s'assurer contre Thostilité des classes élevées en se solidarisant avec les classes populaires. Â qui parlait trop obstinément de liberté, TEmpereur répondait démocratie ou réformes économiques. La diversion avait jusque-là réussi ; n'était-elle pas plus opportune que jamais? Le 14 août 1861, comme Napoléon inaugurait le boulevard Malesherbes, il énuméra, dans un discours en réponse au préfet de la Seine, toutes les mesures projetées ou déjà prises pour améliorer le sort de la classe la plus nombreuse : Teau allait être amenée à Paris et fournie à des prix moins élevés ; les petits loyers étaient exemptes d'impôts ; le commerce de la boulangerie et de la boucherie était mieux organisé; les écoles, églises, établissements de bienfaisance avaient été multipliés. Une autre promesse suivait, bien plus alléchante que toutes les réformes passées. » Je vous recommande surtout, ajoutait TEmpereur, dans Texamen de votre budget, de réduire, autant que les finances le permettront, les droits qui pèsent sur les matières de première nécessité. C'est par là que vous acquerrez de nouveaux titres à ma reconnaissance. » — Quatre jours plus tard, la même sollicitude bienfaisante, qui s^était portée sur la population parisienne, s'étendait aux populations rurales. Dans une lettre au ministre de l'Intérieur, TEmpereur proclamait u que l'amélioration des campagnes est encore plus utile que la transformation des villes » . En conséquence, il invitait le ministre à présenter au Corps législatif une ' demande decréditde 25 millions pour l'achèvement par annuités des chemins vicinaux précédemment classés. — Suppression ou allégement des octrois dans les villes, chemins à profusion à travers les campagnes, quelle perspective de bien-être pour les ménages ouvriers, quelle source tle prospérité pour les exploitations rurales! Napoléon, quiétaitd'àme excellente, était porté Ters le bien par naturelle bonté : on eût dit qu'il ne le faisait que par calcul, tant il le faisait avec profit! Quelle opposition pourrait tenir devant cette abondance de promesses? Combien
laO HISTOIRE DU SKCONÏ) EMPIRE.
pâles paraîtraient auprès de ces heureuses réalités les spéculations des orléanistes, qui prônaient la liberté; les rêves des légitimistes, qui prêchaient la décentralisation; les maussades doléances des cléricaux, qui plaignaient les disgrâces du pape! Ces incidents rejetaient à Tarrière-plan les luttes religieuses ; mais bientôt elles se ranimaient, comme se reprend, après un intermède, une pièce interrompue. Les catholiques suscitaient autour d'eux toutes sortes de brochures ou de livres, et tantôt se portaient à la défense du Pontife Romain ou de leur propre clergé, tantôt s'enhardissaient jusqu'à faire irruption dans le camp ennemi. Entre toutes les attaques. Tune des plus virulentes fut due à la plume d'un professeur de l'Université, M. de Laprade, qui, en vers indignés, flétrit, sous le nom de Muses d'État, les lâchetés de la presse officieuse, empressée à dénoncer les faibles et à courir sus aux vaincus. M. de Laprade était professeur à la Faculté des lettres de Lyon. Une révocation bruyamment publiée fut le châtiment de son audace. Mais les sévérités aussi bien que Finduigence étaient impuissantes à ramener la paix. — Dans le gouvernement, trois des ministres avaient charge pour défendre, comme on disait, la société civile contre les empiétements cléricaux : c'était le ministre de l'Intérieur, qui exerçait par les préfets une sorte de surveillance générale; c'était le garde des Sceaux, armé du Gode pénal et le tenant suspendu sur les prêtres les plus récalcitrants; c'était le ministre des Cultes, qui contrôlait avec un soin jaloux tout ce qui était gestion des fabriques, dons aux églises ou règlements budgétaires. La politique religieuse en 1861 offrait exactement l'image renversée de la politique de 1852. En 1852, la bienveillance officielle s'était traduite vis-à-vis du clergé par des faveurs au fond assez modestes, mais enveloppées de formules confiantes ou respectueuses qui charmaient. Kn 18(>I, la malveillance se résumait en des sévérités pas bien terribles, assez débonnaires même, mais accrues trop souvent par de blessantes paroles et surtout par un perpétuel reproche d'ingratitude. Dans leurs communications aux prêtres ou aux évêques, les représentants du gouvernement ne manquaient jamais d'insister sur le grand intérêt qu'avait
l'Église à ne pas se séparer de TEmpire. Quel ne serait pas son sort si la main tutélaire de Napoléon se retirait d'elle! Cette commisération, légèrement insultante, poussait à bout les catholiques, qui s'exaspéraient de paraître protégés, à Theure même où ils étaient tenus en suspicion. — C'était surtout en proTÎnce qu'éclataient les dissentiments. Un jour, dans une commune du département d'Ille-et-Vilaine, le préfet avait nommé un instituteur laïque contrairement à l'avis du Conseil municipal, qui réclamait des maîtres congréganistes. La décision souleva une véritable tempête. L^archevéque de Rennes s'émut^ disciplina autour de lui les fidèles, dénonça comme illégal l'arrêté administratif, rédigea en ce sens une pétition au Sénat, la fit couvrir de signatures; et l'affaire, portée quelques mois plus tard à la Haute Assemblée, y remplit deux longues et assez orageuses séances (I). — Entre tous les diocèses, celui de Poitiers était toujours le plus' agitée Là, l'évéché et la préfecture se dressaient comme deux maisons ennemies, et quiconque pénétrait dans l'une était dans l'autre irrévocablement excommunié. Dans cette lutte qui durait depuis deux années, l'évéque avait bien des avantages : l'appui moral de SCS diocésains les plus notables, une parfaite connaissance du pavs, en outre un esprit très souple, prêt à la fois à toutes les véhémences de la chaire et à toutes les épigrammes des salons. La préfecture eut pourtant son jour de revanche et Tévéché son jour de confusion. Ce jour-là, tout ce qui était fonctionnaire, à Poitiers et dans toute la France, se pâma d'aise en lisant la Gazette des Tribunaux, devenue, sans le savoir, plus malicieuse que le plus ingénieux des pamphlets. Je touche ici à une mystification mémorable. — Au lendemain de Castelfidardo, Mgr Pie avait exalté en chaire les jeunes gens du Poitou morts pour la Papauté, et les avait proclamés martyrs de l'Église et du droit. La cérémonie était achevée, quand on s'avisa qu'un |des morts n'avait point eu sa part de louanges : ce n'était pas un gentilhomme, mais un enfant du peuple; il était originaire de Guingamp, mais avait contracté à Poitiers
^i; Voir Moniteur, 1862, p. 666 et «iiiv.
rengagement qui Favait lié à l'armée ponlificale. On l'appelait Gicquel. Il était, à ce qu'on affirmait, tombé glorieusement dans la bataille. Les jeunes et touchantes victimes que l'évéque avait louées appartenaient presque toutes à l'aristocratie de la province : louer Gicquel, Gicquel l'ouvrier, parut chose tout à fait opportune. Sans plus amples informations, un service funèbre fut, pour le 30 octobre, préparé à Sainte- Radegonde. Ce jour-là, toute la société poitevine descendit vers la vieille église et, au milieu de toutes les pompes chrétiennes, Mgr Pie prononça le panégyrique. L'éloge fut sans limite. Le prélat exalta dans Gicquel » un enfant de la Bretagne catholique et monarchique » . 11 vanta sa droiture, sa pureté de mœurs, son attachement à la religion, sa délicatesse, qui était telle que, pour payer les dettes paternelles, il avait vendu l'héritage de ses parents. Du soldat il parla non moins magnifiquement et, au nom de la ville de Poitiers, lui promit un tombeau. Le monument n'était pas encore commencé, quand se répandit une nouvelle assez déconcertante. Pour mériter une oraison funèbre, la première condition est d'être mort, et Gicquel était parmi les vivants. Non seulement il vivait, mais n'avait point été blessé; bien plus, il n'avait assisté que de fort loin à la bataille. Le reste était d'égale force. L'enfant de « la Bretagne catholique et monarchique » était le fils d'un père méprisable. Lui-même n'était qu'un vagabond. Sa principale industrie était de courir les presbytères : il se disait protestant, mais travaillé de doutes, demandait qu'on l'instruisit, qu'on lui enseignât le catéchisme, et, sous ce prétexte, se faisait héberger. Combien de fois reçut-il le baptême? C'est ce que l'enquête n'avait pu établir. Comme il était à Poitiers, il avait entendu parler d'engagements pour le service du Pape. Il avait manifesté le zèle le plus exalté, s'était enrôlé, s'était fait bénir par l'évéque, puis, ayant touché sa prime, l'avait dépensée avec des filles de joie. A Rome, sa conduite avait été si répréhensible qu'on avait songé à le faire passer devant un conseil de guerre. On fut indulgent — à cause de sa bêtise, parait-il — et on se contenta de le chasser. Sa n bêtise » n'était pas telle qu'il n'eût saisi bien vite l'art d'exploiter l'héroïsme des autres.
Après Caslclfidardo, il était revenu en France, où on le croyait mort. Non, il n'était point mort, mais, à l'entendre, peu s'en claît fallu. Il ne cessait de parler d'une certaine blessure qu'il plaçait tantôt à la jambe, tantôt au côté, et qui le faisait, disaitil, cruellement souffrir. Il était plein de récits sur Castelfidardo et sur le pieux héroïsme de ses compagnons d'armes. Qui n'eût secouru un tel défenseur de l'Église ? Dans ses jours d'ambition, Gicquel parlait fort de Lamoricière et se haussait jusqu'à insinuer qu'il en avait été l'aide de camp. L'odyssée s'acheva où elle devait finir. Le 2G octobre 1861, l'escroc comparut devant le tribunal correctionnel de Laval. Qui fut sur la sellette? Gicquel sans doute, mais plus encore l'évéque. Le procureur impérial, doublement heureux de son succès et de plaire en haut lieu, lut, sans en rien passer, l'oraison funèbre de l'année précédente et laissa aux juges le soin de comparer le portrait et le modèle (I). L'âpreté de la lutte excusait cette petite venl^eance. Ce que la Gazette des Tribunaux avait rapporté, les journaux officieux le reproduisirent tout au long, et avec toutes sortes de commentaires joyeux. — La mésaventure était assez piquante. A Poitiers cependant, Mgr Pie en fut médiocrement atteint. Il dominait de haut ses diocésains, qui le respectaient beaucoup, l'admiraient plus encore et ne pouvaient se persuader que leur grand évéque eût été léger ou inconsidéré. La rivalité se poursuivit, sans autre avantage pour Tautorité civile qu'un passager succès de gaieté. Le gouvernement ne savait comment réduire ou discréditer le terrible adversaire. Les sévérités administratives étaient inefficaces, et quant aux autres, le prélat était trop avisé pour les encourir. En quête de représailles, le ministère des Cultes songea à couper en deux le diocèse, qui s'étendait sur deux départements, puis le projet fut abandonné comme inutilement vexatoire. « On diminuera le diocèse, disaient les plus sensés ; mais n'est-il pas à craindre que nous grandissions encore l'évéque (2)? »
(1) Voir Gazette des Tribunaux, 30 octobre 1861.
(2) Bau^aro, Vie du cardinal Pie, t. Il, p. 154.
Ces tracasseries de détails prolongeaient la mésintelligence entre les deux pouvoirs. En cette même année 186J, comme l'automne finissait, le gouvernement prit une mesure beaucoup plus grave, qui fut Tune des plus regrettables, Tune des moins justifiées du règne.
En 1833, huit étudiants du quartier Latin, dans un bel élan de zèle pieux, s'étaient unis pour visiter les pauvres et avaient placé leur association sous le patronage de saint Vincent de Paul. L'un d'eux était Ozanara : il avait animé de son souffle l'œuvre naissante et, s'y étant donné tout entier, l'avait incarnée en lui. Les débuts avaient été modestes et même médiocrement encouragés, le clergé se montrant plus surpris qu'empressé. Un homme de bien, M. Bailly, avait présidé à la première organisation. Une religieuse du quartier, sœur Rosalie^ avait fourni les avis de son expérience et indiqué les familles à secourir. Dieu bénit, au delà de toute espérance, cette inspiration de la jeunesse, de la charité et de la foi. La société de Saint- Vincent de Paul, ainsi qu'on prit coutume de l'appeler, se développa dans Paris, puis se propagea en province et enfin s'étendit dans le monde entier. Le nombre des conférences était en 1848 de 339, en 1852 de 878, en 1861 de 3,406. Entre toutes les créations de ce siècle, aucune ne fut plus pure et plus sainte. Sur l'œuvre fondamentale de la visite des pauvres à domicile, toutes sortes d'œuvres connexes se greffèrent : patronages d'apprentis, fourneaux économiques, bibliothèques, mariages d'indigents, assistance médicale, vestiaire, caisse de loyers. Les dévouements s'accrurent dans la proportion de la tâche agrandie, et les ressources se renouvelèrent alors qu'elles semblaient taries. La religion avait fondé la société, elle en demeura la gardienne. L'institution sut éviter à la fois deux dangers : celui de verser dans la simple philanthropie, celui de
pratiquer la charité exclusive. Jamais elle ne dissimula son symbole, jamais non plus elle ne Timposa. La seule prédication fut celle de l'exemple; ce fut la seule aussi qui ne manqua jamais. Gomme Tœuvre s'étendait, il fallut constituer une hiérarchie qui en maintînt les traditions et en assurât la perpétuité. A Paris, un conseil général fut créé qui dirigea la société tout entière ; il se relia à des conseils centraux établis par provinces ; au-dessous furent établis des conseils particuliers auxquels se rattachèrent des groupes de conférences. Ainsi se formèrent des liens de subordination, mais volontaires, et qui fortifieraient Tesprit de confraternité générale sans gêner le fonctionnement de chaque confrérie. Qu'une telle organisation cadrât mal avec la rigueur des lois sur les associations, il eût été malaisé de le contester. Très pénétrés de ce danger, les fondateurs s'étaient fort appliqués à le prévenir. Ils jugèrent que la plus grande des habiletés serait une simple franchise qui ne cacherait rien. « Nos œuvres, avaient-ils coutume de dire, doivent être obscures, non pas secrètes; non pas cachées, mais discrètes. » Rien ne fut dissimulé, ni, les noms des membres, ni le lieu ou les heures des séances, ni les listes des familles visitées; et l'autorité put tout contrôler à son gré. Les délibérations furent consignées dans des procès-verbaux, les comptes rendus furent imprimés, ainsi qu'il convient à des œuvres qui, ne souhaitant pas la publicité, n'ont aucune raison de la redouter. A l'heure des grandes calamités publiques, les sociétés de Saint-Vincent de Paul offrirent sans marchander le concours de leur dévouement. Au lendemain de l'insurrection de juin, le quartier le plus désolé par l'émeute, le plus éprouvé par le chômage, était le quartier Saint- Marcel. Le maire de l'arrondissement, le docteur Trélat, alla trouver M. de Melun : tt Aux malheureux qui n'ont connu jusqu'ici que les rigueurs de la répression, je voudrais, dit-il, envoyer, au lieu de gendarmes, des hommes de bien qui distribueraient des secours. Vos confrères de Saint- Vin.cent de Paul accepteraient-ils cette charge? 1» Non seulement l'offre fut acceptée, mais cette mission pénible, rebutante, périlleuse peut-être vu l'état des esprits, fut recherchée comme ailleurs sont recherchés les
honneurs. C'est ainsi que, dans les grandes crises, le devoir charitable se confondait avec le devoir civique. A l'ordinaire, le rôle des conférences était plus modeste et se bornait à secourir les pauvres, humblement, obscurément, en dehors de toute vue humaine. Entre toutes les choses humaines, la plus redoutée, la seule haïe était la politique. Non seulement elle était proscrite, mais traitée en ennemie. Le règlement, les circulaires, l'usage, s'unissaient pour Tinterdire (1). L'association comptait parmi ses membres des catholiques attachés à l'Empire, des hommes appartenant aux anciens partis, en outre ua assez grand nombre de fonctionnaires, en sorte que toute infraction à la règle eût été dissolution ou déchirement. L'obligation de la neutralité, tout la prescrivait, tout l'imposait, tout la rappelait, tout, jusqu'à la prière traditionnelle qui terminait chaque séance et qui demandait humblement à Dieu que « toujours le.s œuvres de l'association fussent dégagées des intérêts de la terre w . Telle avait apparu à son origine, telle était encore en 1861 la Société de Saint- Vincent de Paul.
M. de Persigny était alors ministre de l'Intérieur, C'était un personnage de probité intègre, dévoué à l'Empereur et capable de le servir sans le flatter. Mais son esprit était fantasque et son jugement peu sûr. Déjà ministre de l'Intérieur de 1852 à 1854, ses soupçons s'étaient portés dès cette époque sur les sociétés de Saint-Vincent de Paul, qu'il croyait hostiles à l'Empire: il ne mettait pas en doute la sagesse du conseil général, mais dans les provinces, les dévots^ ainsi qu'il les appelait, étaient exploités par les habiles. Le i mai 1854, à la suite d'une entrevue avec lui, M. de Melun écrivait à M. de Falloux: «Je crois qu'on fera bien de ne placera la tête des conférences que des hommes sans couleur politique bien tranchée (2). » Diverses démarches tentées auprès de l'Empereur, en particulier par Mgr Parisis et par un député très attaché au parti religieux, M. de la Tour, avaient enrayé ce commencement de malveillance (3). Plu-
(i^ Voir Urylement ilii mois dctléccnibcc 1835, circulaires des 11 juin, 15 août 18U. [Manuel des Soci tés de Saint-Vincent de Paul, p. 33, 35, 305, 317-318.) (2) Correspondance inédite, ;3) Voir l'abbé ScinuL, Vie d'Adolphe Baudon, p. 380-382.
sieurs années s'claient écoulées sans nouvelle alerte, quand soudain les affaires romaines avaient rendu suspects les catholiques. C'est au milieu de ces complications que M. de Per« signy était rentré au ministère. Il y avait rapporté ses anciennes méfiances et croyait puiser dans les incidents récents la justification de ses soupçons. Le Siècle ne cessait de stimuler la vigilance du pouvoir, rappelait les lois sur les associations et demandait qu'elles fussent appliquées sans ménagement. Le symptôme le plus grave, c'était le langage de certaines feuilles officieuses qui, sous une forme un peu plus adoucie, exprimaient un vœu a peu près pareil. Très préoccupé de ces accusations qui répondaient à ses pensées personnelles, le ministre s'ingéniait à rassembler les griefs qui autoriseraient ses rigueurs. Cependant ces griefs étaient bien minces et, même rapprochés les uns des autres, formaient une trame bien peu solide. En compulsant les rapports de police anciens ou récents, tout au ^ plus pouvait-on en extraire deux ou trois faits ; un jour, dans une tombola organisée par les conférences, avait figuré à une place d'honneur le buste du comte de Ghambord; on citait aussi une conférence qui, dans une occasion pareille, s'était refusée à solliciter un lot de l'Impératrice ; enfin certains préfets, subitement pris de sollicitude pour les intérêts ecclésiastiques, se plaignaient que les aumônes des fidèles, au lieu d'aller au clergé paroissial, fussent absorbées par une confrérie purement laïque. Sur ces entrefaites, le 22 septembre 1861, se tint à Lusignan, petite ville du Poitou, une réunion régionale des conférences. Les journaux antireligieux, à l'affût d'un prétexte, dénoncèrent aussitôt ce qu'ils appelaient une Vendée renaissante. Tout concourait à ce que la dénonciation fût écoutée : rassemblée, exceptionnellement nombreuse, avait compté plus de 150 membres, appartenant à trente-deux conférences; la réunion avait été présidée par Mgr Cousseau, évéque d'Angouléme, prélat fort attaché aux doctrines ullramontaines ; Lusignan enfin relevait du diocèse de Poitiers, gouverné par Mgr Pie. Très inquiets, les catholiques se prirent à redouter que les menaces, vagues jusque-là, ne fussent bien près de s'exécuter. M. de Falloux et M. de Melun, anciens collègues du ministre
à l'AsseDiblce législalive, intervinrent tour à tour auprès de lui et plaidèrent chaleureusement la cause qui leur éuit chère. M. de Falloux sortit de l'entrevue, tout confiant et se flattant que l'orage pourrait être détourné. M. de Melua au contraire ne se gêna pas pour déclarer qu'il avait été fort mal reçu (I), Quel était le plus clairvoyant? Les catholiques ne tardèrent pas à l'apprendre.
Le IB octobre I8C1, une circulaire parut, qui justifiait à la fois l'optimisme de M, de Fallou.\ et les appréhensions de M. de Mclun. Toutes les lonsi dé rations que M. de Falloux avait développées, M. de Persigny les répétait, et avec une telle surabondance d'éloges que les catholiques semblaient n'avoir rien à craindre, sinon pour leur modestie. A entendre le ministre, les conféren<-es de Saint-Vincent de Paul u poursuivaient avec un zélé remarquable un but qui ne saurait être trop loué * . Elles <i se recommandaient par leurs vertus au respect public » . Elles u personnifiaient la bienfaisance donnant la main à la religionn . Elles u concouraient à entretenir dans les classes élevées tout un ordre de sentiments généreux; elles faisaient comprendre aux hommes de fortune et de loisir la mission du riche au milieu de ceux qui souffrent ». A ce certificat de^dévouement le ministre ajoutait un certificat de civisme. « L'esprit de ces sociétés, continuait-il, parait, du reste, en lui-même étranger aux préoccupations politiques; car, formées d'hommes religieux appartenant indistinctement à toutes les opinions, elles comptent dans leur sein un grand nombre de fonctionnaires publics et d'amis dévoues du gouvernement. « M. de Falloux, devenu ministre, n'eût rien ajouté à ce langage, peut-être même y eût-il retranché, le jugeant trop ample et chaleureux. — M. de Persigny n'était pas homme à signer une circulaire sans y mettre sa marque. II poursuivait par un rapprochement qui était bien de sa façon et qui n'avait pu lui être soufflé. Esprit original et chercheur, il avait découvert que rien ne ressemblait plus à la société de Saint-Vinccnl de Paul que la Franc-Maçon-
(i) Voir Me'moirei <fe M. df Folloux. p. 388 et «uiv. ~ VU rfe M. Cechîn. ■nr M. DE F.IIOUK, p. 140 el .ulv. — Me-noiVet Jr M. </e Meluii.
nerie. Un long parallèle se développait, plein de vues ingénieuses et sans qu*on pût savoir où se portaient les préférences officielles. La Franc-Maçonnerie était plus ancienne que la société de Saint-Vincent de Paul, étant née, disait le ministre, devenu tout à fait érudit, en 1725. Elle avait son origine dans la philanthropie comme la société de Saint-Vincent de Paul dans la religion. Ainsi que la société de Saint-Vincent de Paul, elle a n^avait cessé de maintenir sa réputation de bienfaisance ^^ ; en outre, M tout en accomplissant avec zèle sa mission de charité, elle s'était montrée animée d'un patriotisme qui n'avait jamais fait défaut dans les grandes circonstances, v , a Ses loges, chapitres, collèges, consistoires fonctionnaient avec calme et depuis longtemps n'avaient donné lieu à aucune plainte. » — Jusque-là la circulaire était inoffensive et se contentait d'être étrange. Qui eût cru que cette universelle bienveillance servirait de préface à une universelle sévérité? M. de Persigny accomplissait ce tour de force avec une prestesse singulière et un aplomb sérieux qui désarmait. Franc-maçons et confrères de Saint-Yincent de Paul étaient également admirables à l'état individuel : reliés en société hiérarchique, ils devenaient à titre égal dangereux, suspects, presque factieux. Aussitôt la critique commençait vive et résolue comme l'avait été l'éloge : « Si les conférences locales de Saint-Vincent de Paul ont droit [à toute la sympathie du gouvernement, j'ai le regret de dire qu'il n'en est pas de même de ces conseils ou comités provinciaux qui, sous l'apparence d'encourager les efforts particuliers des diverses conférences, viennent chaque jour davantage s'emparer de leur direction, les dépouillent du droit de choisir ellesmêmes leurs présidents et leurs dignitaires, et s'imposent ainsi à toutes les sociétés d'une province, comme pour les faire servir d'instruments à une pensée étrangère à la bienfaisance. . . » Le même reproche, mais plus accentué, s'adressait au Conseil supérieur, accusé de former le centre d'une association occulte, d'étendre ses ramifications à l'étranger et de prélever sur les Conférences un budget dont l'emploi restait inconnu, u Une telle organisation, continuait le ministre, ne peut s'expliquer par l'intérêt seul de la charité... La charité chrétienne a-t-elle
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besoin pour s'exercer de se constituer sous la forme de sociétés secrètes? » En ces lignes se marquait la théorie officielle : chaque conférence isolée méritait le prix Montyon, la collectivité n'était digne que de la police correctionnelle. En termes d'une remarquable âpreté, M. de Persigny rappe* lait les lois sur les associations, u lois qui étaient, disait-il, violées depuis longtemps, w Un ordre formel suivait à l'adresse de tous les préfets, celui d'interdire la réunion de tout conseil supérieur, central ou provincial, et d'en prononcer la dissolution. Ainsi se continuait sur le ton le plus comminatoire cette circulaire fameuse qui avait débuté dans un débordement de louanges. — En terminant, le ministre changeait une seconde fois son langage. Il laissait entendre que, si les conférences tenaient absolument à une organisation hiérar* chisée, leur voeu ne serait point d'un accomplissement impos* sible. Qu'elles se confiassent à l'Empereur, et, sous les auspices du souverain , une représentation centrale pourrait s'établir au siège même du gouvernement. Cette insinuation, cette discrète avance permettait de saisir la vraie pensée impériale. L'idéal eût été, non de dissoudre les conseils, mais de les absorber; non de combattre la bienfaisance, mais d'y présider. Franc-maçons et sociétaires de Saint- Vincent de Paul, M. de Persigny dans sa circulaire n'oubliait personne : il n'oubliait pas même les modestes membres des sociétés de Saint' François de Salles ou de Saint- Begis^ ces dit minores de la charité : à tous il montrait nettement la voie à suivre; tous, il les invitait à se ranger autour du trône et à en attendre tout bienfait comme toute inspiration.
Le Siècle fut ravi, et pareillement la Presse ainsi que F Opinion nationale. A l'envi, ils louèrent le libéralisme éclairé de M. de Persigny, le félicitèrent d'avoir concouru au progrès démocratique, invoquèrent les principes de 1789, parlèrent même de la séparation de l'Église et de l'État. Les Débats, le Temps, le Courrier du Z)/mancAe, prirent parti contre le ministre, non par sollicitude pour l'association frappée, mais par souci pour la liberté. Parmi les catholiques l'émoi fut grand. Tout blessait dans la circulaire ministérielle : les critiques, qui étaient
injustes, et plus encore les éloges, qui semblaient dérision. L'assimilation de la société de Saint-Vincent de Paul à la Franc-Maçonnerie provoquait surtout une stupeur mêlée de colère. En termes véhéments et attristés, les pieux chrétiens qui avaient recueilli la tradition d^Ozanam s^ingéniaient à réfuter, point par point, les accusations. — Si les conférences étaient irréprochables, comment les comités directeurs eussentils été des foyers d'ambition ou d'intrigue? La meilleure réponse était 'de citer les membres du conseil général, tous d'honneur intact, de vertu éprouvée, et choisis parmi les plus honnêtes gens de leur temps. Loin qu'ils fussent les ennemis du gouvernement, la plupart d'entre eux s'y rattachaient par les fonctions, les traditions ou les souvenirs : dans le conseil siégeaient M. Cornudet, conseiller d'État; M. de Ségur, maître des requêtes; M. Gocbin, maire d'un des arrondissements de Paris ; M. Thayer, sénateur; le comte Lemercier, jadis candidat officiel et petit-fils du maréchal Jourdan. — On reprochait à la société d'avoir des ramifications à l'étranger : c'était un grand honneur pour la France que, des extrémités du monde, on vînt chercher la lumière au lieu même où s'était allumé le foyer. — Les conférences, ajoutait-on, étaient affiliées à Rome. Elles avaient en effet un cardinal protecteur : depuis onze ans, on lui avait écrit onze fois, il avait répondu trois fois ; ces lettres n'avaient d'autre objet que des demandes d'indulgences : depuis 1859, cette correspondance même avait cessé. — La circulaire ministérielle parlait d'un budget prélevé sur les recettes des conférences et dont l'emploi était inconnu. Il n'était pas dans les coutumes de la société de publier sesaumônes, et c'était même, à proprement parler, la seule chose qui fût secrète. Puisque la défiance gouvernementale exigeait des comptes, il était aisé de les produire. Où s'était écoulé ce budget, les pauvres affamés de l'Irlande, les chrétiens maronites de la Syrie, les malheureux de tous les pays le pouvaient dire. — Contre la société on invoquait l'esprit moderne, l'esprit de liberté. Libre au gouvernement de parler comme le Siècle, Mais tous les faits matériels protestaient contre l'accusation. C'était dans les pays les plus libres, en Hollande, en Belgique, en Angleterre, aux
Etats-Unis, que la société avait pousse ses plus vigoureux rameaux. Kn un seul pays, elle n'avait pu s'implanter, c'était à Naples, sous le règne de Ferdinand. — Ainsi parlaient les catholiques, ai'dents à se défendre et tentés parfoisde prendre l'offensive à leur tour. Jusqu'à la circulaire de M, de Persigny, jamais la politique n'avait Franchi le seuil des conférences : au lendemain de la circulaire, il y eut un jour, un seul jour, où le règlement fui oublié.
Le plus malaisé n'était pas de répondre, mais bien de conjurer l'orage. L'acte ministériel ne détruisait pas l'œuvre, mais il en rompait l'unité, cl, de plus, il la rangeait parmi les choses suspectes. L'un des membres du conseil général, M. Cochin, proposa la résistance et l'appel aux tribunaux. La majorité repoussa ce parti extrême : les textes de lois étaient formels, et un tel éclat ne ferait que consommer la rupture. Les démarches officieuses se poursuivirent donc auprès du ministre, de l'archevêque de Paris, de l'Empereur lui-même. Tout fut inutile, elle là novembre, M. Baudon, président général de la société, reçut un avis du préfet de police qui interdisait toute réunion ultérieure des conseils. — - Cependant la même pensée hantait M. de Persigny : il briserait, s'il le fallait, les cadres de la société; mais s'il pouvait les assouplir à sa main et les marquera l'eslampille impériale, combien plus grand ne serait pas le succès! Les intermédiaires officieux ne manquaient pas, qui s'insinuaient dans les groupes et vantaient les avantages de la soumission. Ils abordaient un à un les membres du conseil supérieur, les engageaient à s'en remettre à la bienveillance de i'Ivmjiereur et à accepter un chef choisi par lui : delà sorte, une crise pénible, funeste peut-être, serait évitée ; le souverain était bon, conciliant et, au milieu de tous les incidents de la lutte riïligitiuse, serait touché du retour de conliance : it saurait méaa{;er les suEcej)ttbilItés,les scrupulesd'hommes honorables qui jouissaient de toute son estime, et, son droit d'intervention une fuis reconnu, il se garderait de porter atteinte au libre foDCLlonnement des conférences. Poussant à fond l'entretien, les mi-nics intermédiaires allaient jusqu'à designer le président futur : ce serait le cardinal Morlot, archevêque de Paris, prélat
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pieux entre tous, vieillard doux, humble, ennemi de Tintrigue, n'ayant d'autre souci que de sanctifier sa fin ; avec cela protecteur discret de toutes les œuvres et très spécialement de la société de Saint- Vincent de Paul, que de très longue date il aimait. L'ofFre était engageante et se formulait sur un ton bienveillant jusqu'à la caresse. Où la menace avait échoué, la séduction réussirait-elle ? Quoique très perplexes, les membres du comité directeur préférèrent une indépendance, même périlleuse, au poids d'une chaîne, même fortallégée. Ils jugèrent que toute attache officielle dénaturerait le caractère de l'institution. Ils gardaient dans leur mémoire le souvenir de la Congrégation au temps de Charles X et, instruits par l'expérience, avaient à cœur de ne point la copier. Le cardinal Morlot, d'ailleurs, répugnait au fardeau dont on voulait le charger et ne dissimulait passa résolution de le décliner. Une considéralion dominait toutes les autres. L'œuvre de Saint- Vincent de Paul était internationale : or les conférences étrangères briseraient aussitôt leurs liens si le comité central, au lieu de fonctionner en pleine indépendance, relevait de l'Empereur des Français. Cédant aux circonstances, le conseil général vota sa propre dissolution et remit tous les pouvoirs à son président. Celui-ci continua à exercer son action, mais officieusement, secrètement, en sorte que le reproche de clandestinité, jusqu'ici chimérique, fut, à partir de ce jour et de ce jour-là seulement, fondé. — M. de Perslgny était obstiné. 11 lui plut d'en appeler du conseil général aux conférences elles-mêmes. Au commencement de 1862, il les fit interroger par les préfets : que préféraient-elles, ou fonctionner à l'état isolé, ou se relier à un comité de direction, dpnt le président serait nommé par l'Empereur? Quatre-vingts conférences seulement volèrent pour le patronage officiel : sept cent soixante le repoussèrent. La Société de Saint-Vincent de Paul survécut à l'épreuve, mais en sortit meurtrie. Timidité ou découragement, plusieurs confécences disparurent : en outre, les fonctionnaires s'éloignèrent presque tous. Du moins le principe de l'indépendance fut maintenu et, peu à peu, les comités eux-mêmes se reformèrent, grâce à la tolérance du pouvoir, absorbé ailleurs par de bien
aulres embarras. Au milieu de tous ces incidents, on avait un peu oublié les francs-maçons, ces émules des sociétaires de Saint-Vincent de Paul. On sut bientôt qu'ils avaient été plus dociles, car sur ces entrefaites un décret impérial leur désigna un grand-maître qui n'était autre que le maréchal Magnan (I) Ce n'était pour le gouvernement qu'un demi-succès. Pour que la victoire fût complète, il eùl fallu qu'aux jours de fêtes officielles on put voir, gravissant d'un même pas l'escalier des Tuileries : d'un côté, le maréchal Magnan à la tête des libres penseurs; de l'autre, le cardinal Morlot à la tête des croyants. C'eût clé le triomphe du bel ordre symétrique ; c'eût été la perfection de la régularité administrative, qui, contrôlant tout, contenant tout, émondant tout, eut doucement plié sous le même niveau étouffant et protecteur la philanthropie et la cliaritc, l'incrédulité et la foi.
L'un des contemporains écrivait dans son journal à la date <Iu i-2 otlobre IK(>I : u Le gouvernement est tellement occupe des Sociftés de Saiat-Vincent de Paul qu'il oublie de regarder ailleurs. ) Le public, plus perspicace, ne pouvait se persuader que tous les mau\ vinssent des cléricaux ou des hommes des anciens partis. II «. regardait ailleurs > , et avec une sollicitude non pas inquiète, mais un peu soucieuse. Dans l'ordre des inté* rets mali-riels, il entrevoyait non des dangers, mais des complications de diverses sortes. Le blocus des États du Sud, fruit de la guerre de Sécession, entravait l'arrivage des cotons ; de là un ralentissement notable dans une de nos principales industries : on n'était encore qu'à la gène; mais la gêne deviendrait dclrcSBe le jour où l'épuisement de la matière première, en arriMitiil la fabrication, priverait des milliers d'ouvriers de leur
,1 L1....1 du II j«n^i,■r I8flt ^B„Urli., dr, lois, 1882, p. hS.)
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salaire quotidien. La date du !•' octobre 18GI élait celle où entrerait en pleine vigueur le traité de commerce de 1860. Le nouveau régime était très redouté par les manufacturiers, qui, poussant jusqu'à l'exagération la crainte de la concurrence étrangère, avaient par avance limité leur production. Ces embarras industriels eussent été en partie conjurés si Tabondajoce des produits agricoles et en particulier des céréales eût assuré la vie à bon marché. Par malheur, la dernière récolte n'avait donné que des résultats fort médiocres : on évaluait à plus de 10 millions d'hectolitres l'insuffisance du rendement en hié, en sorte que les achats au dehors exigeraient un déboursé de 250 à 300 millions. Ces conditions étaient d'autant plus fâcheuses que les capitaux français se trouvaient engagés au delà de nos frontières en d'importantes spéculations : une partie notable du dernier emprunt italien avait été souscrite à Paris, et les époques des versements étaient fi.xées à des dates très prochaines; en outre, d'importantes entreprises étrangères, vigoureusement patronnées par nos établissements de crédit, avaient de plus en plus éparpillé au dehors la fortune nationale. Avec l'automne de 1861, on vit se manifester certains symptômes de gène qui contrastaient avec l'aspect extérieur des choses, toujours brillant et animé. L'argent se faisait rare, le crédit se resserrait. Le l" octobre, la Banque de France éleva à 6 pour 100 le taux de son escompte. Par cette mesure d'administration, prudente peut-être, elle constatait, pour ainsi dire officiellement, l'embarras général, et il était à craindre qu'en le publiant elle ne l'aggravât.
Cet état de malaise disposait les esprits à accueillir des critiques qui, en d'autres temps, eussent paru téméraires ou inopportunes. En cette occurrence, la Revue des Deux Mondes se chargea de préciser les griefs jusque-là laissés dans l'ombre ou inaperçus. Dans le numéro du 15 octobre, le chroniqueur de la Revue, M. Forcade, prit très vivement à partie la Banque de France. Le but était moins de frapper la grande institution financière, que d'atteindre à travers elle le go uvernement lui* même. Le blâme se resserrait en peu de mots, mais assez acerbes, quoique de forme modérée. Le gouvernement, disait