‹ Histoire du Second Empire. Tome sixième (volume 2)Chapitre 10 sur 14 · T. IT SI · texte numérisé non relu

T. IT SI

scrupules, que la Prusse soit accusée de conduire avec le Daaemark des négociations privées. » Que pouvait souhaiter de plus la Cour de Copenhague? Avec empressement, M. de Quaade mande les bonnes nouvelles. Ce qu'il loue surtout dans M. de Bismarck, c'est son soin à se renfermer dans la question fédérale, à éloigner toutes les autres perspectives, et il n'exprime qu'un regret, celui que le Cabinet de Vienne reste bien en arrière du Cabinet de Berlin (1).

Le dernier rapport de M. de Quaade est du 6 novembre. Le 15 novembre, Frédéric YII mourait. Six semaines plus tard, M. de Bismarck se subrogeant à la Confédération germanique se plaçait au premier rang parmi les ennemis du Danemark. Une si brusque évolution ne peut s'expliquer que par deux causes : l'état d'efiFervescence de l'Allemagne qui obligeait à ne pas se laisser distancer, la coupable inertie de l'Europe qui permettait d'oser beaucoup.

Nous avons dit ailleurs comment les ambitions nationales s'étaient développées en Allemagne depuis le commencement de ce siècle. Enseignements de l'École, recherches ethnologiques, découvertes de l'érudition, fictions de l'art et de la littérature, institutions militaires, associations de toute sorte, tout avait contribué à propager l'idée d'une grande patrie, non plus comme autrefois morcelée ou sujette, mais au contraire dominatrice, et s'étendant partout où la langue germanique résonnerait. Nos voisins d'outre-Rhin excellent à enfanter de ces conceptions, à la fois très vagues et très positives, que les âmes rêveuses caressent et que d'autres âmes très réalistes exploitent. Tandis que les poètes chantaient la patrie allemande^ des esprits très pratiques, très envahissants même, s'appliquaient à en marquer les confins. La question du Sieswig-Holstein n'avait pas eu d'autre origine que cette sollicitude à rechercher des nationaux. Les hostilités de 1848, les négociations qui avaient suivi, les interminables débats de la Diète, les perpétuelles polémiques des journaux, tout avait

(1) Rapports de M. de Quaade à M. Hall, 8, 21-23, 28, 31 octobre et 3 novembre 1863 {Documents relatifs à la question dano-^llemande, communiqués au m$sraadf 1864).

concouru à tenir le public en haleine. Il se trouvait donc qu'en 1863, cette affaire tenait dans les préoccupations générales une place tout à fait dominante. D'un bout à Tautre de TÂllemagne, c'était une croyance populaire qu'il y avait, non seulement au sud, mais au nurd de l'Eider, tout un territoire, germanique par la majorité de ses habitants, et qu'il importait d'arracher à la race Scandinave. Ce courant d'opinion, très puissant quoique artificiellement créé, venait aboutir à Francfort. Dès le 22 octobre, M. de Rosenkrantz, représentant du Danemark auprès de la Confédération, mandait à Copenhague que « tous les plénipotentiaires de la Diète étaient très excités et qu'à tout prix on voulait V exécution fédérale (1) » . Les incidents qui avaient suivi la mort de Frédéric VII avaient encore accru cette agitation. Cette époque fut l'époque brillante de la troisième Allemagne^ ainsi qu'on appelait les États moyens par opposition à la Prusse et à l'Autriche, a M. de Pfordten, le premier ministre de Bavière, est bien belliqueux, écrivait M. de Rosenkrantz. » M. de Beust, chef du cabinet saxon, d'autres encore, ne se donnaient pas moins de mouvement. Pour tous ces personnages, jusque-là resserrés dans les limites étroites de leur petite patrie, quel ne serait pas le succès s'ils menaient à bien Vexécution fédérale et réduisaient le Danemark à capituler ! Le rôle était grand, trop grand même pour leur taille, et c'était ainsi qu'en jugea M. de Bismarck. Jusquelà, il avait parlé avec égard du Danemark, avec déférence du traité de Londres; à Berlin il avait rassuré, presque cajolé M. de Quaade. Mais voici que, le conflit arrivant à l'état aigu, l'état de l'Allemagne, passionnée pour cette question des Duchés, exigeait qu'il manoeuvrât d'autre façon. Puisque cette affaire prenait décidément de grandes proportions aux yeux du patriotisme germanique, il importait que personne ne le devançât, que personne ne l'égalât, que seul il recueillît la popularité du succès. Aux bienveillantes assurances prodiguées à M. de Quaade succède dès lors un langage plus sombre. Il

(1) Rapport à M. Hall (Documents sur ta question dano-^llemande^ commua niques au Rigsraad^ 1864).

jette comme en passant, dans Toreille des diplomates, des confidences inquiétantes. Il parle du sentiment populaire qui est très en éveil, de la pression des petits États, du mouvement démocratique qu'il est nécessaire de contenir. C'est au ministre d'Angleterre, sir André Buchanam, qu'il communique surtout ses appréhensions : il craint tout, même le duc d'Âugustembourg; et c'est ainsi qu'il laisse entrevoir le jour où il prendra toute l'entreprise à son compte, même au mépris de toutes ses précédentes déclarations, même au mépris du Traite de Londres, que jadis la Prusse a signé.

Cette politique, qui se développa d'abord avec circonspection, se sentit bientôt encouragée par l'attitude des grandes puissances. Comme Christian IX avait notifié son avènement aux diverses cours de l'Europe, des envoyés extraordinaires lui furent dépéchés pour le complimenter. Ce furent pour l'Angleterre lord Wodehouse, pour la Russie M. d'Ewers, pour la France le général Fleury. Cette mission apprit peu de chose au malheureux souverain que, par une douloureuse ironie des mots, on venait féliciter : en revanche, elle vint à point nommé pour enseigner à M. de Bismarck le degré de hardiesse qu'il pourrait se permettre impunément.

liOrd Wod(^house, avant de se rendre à Copenhague, passa par Berlin. Le 12 décembre, il vit M. de Bismarck. Celui-ci proclama, en se les appropriant, les vœux de l'Allemagne : le Holstein, le Sleswig, le Lauenbourg, devaient jouir de droits égaux à ceux du royaume : le Sleswig ne devait, sous aucun prétexte, être incorporé au Danemark : enfin la récente loi, votée le 13 novembre, devait être déclarée inapplicable au Sleswig. a Sur ce dernier point, ajouta le ministre prussien, ii n'y aura pas de compromis : il faut que la loi soit rapportée avant le I" janvier, sinon les puissances allemandes se considéreront comme déliées de tous les engagements envers le Danemark, y compris le traité de 1852. « Il n'est pas téméraire de penser qu'en parlant de la sorte, M. de Bismarck haussait à dessein ses exigences, prêt qu'il était à les maintenir ou à les restreindre, suivant la tolérance ou la fermeté de l'Europe. Quelle ne fut pas sa sécurité quand l'envoyé britannique, loin

de manifester sa réprobation, se contenta de formuler quelques critiques et de solliciter des délais! La constitution du 13 novembre, répliqua-t-il, étant un acte législatif, ne pouvait être révoquée que par les Chambres elles-mêmes, et la décision ne pourrait être prise avant la fin de Tannée. « Que le roi congédie son ministère et fasse un coup d'État, répliqua M. de Bismarck, enhardi par cette timidité. » Lord Wodehouse se borna à exprimer doucement ses regrets ; il constata qu'un tel langage équivalait à un programme d'intervention; puis il égara ses hlàmcs sur le duc d'Âugustembourg, qu'il traita assez durement: a Nous nous séparâmes dans les termes les plus courtois, écrit l'ambassadeur anglais en rendant compte de la conversation: au moment de prendre congé, je priai M. de Bismarck de lixer dans un mémorandum les vues de sa cour, ce qu'il me concéda avec beaucoup de bonne grâce (1). » — Sur cette concession, lord Wodehouse partit pour Copenhague. Là il dépensa auprès du faible Danemark toute l'énergie qu'il avait économisée auprès de la puissante Prusse. En plusieurs entretiens avec M. Hall, premier ministre de Christian IX, il le pressa de révoquer au plus vite la fameuse Constitution de novembre : « Je ne puis admettre, répliqua avec gravité M. Hall, que, par la récente Constitution, nous ayons violé nos engagements ; mais sans entrer sur ce point dans un débat inutile, que gagnerions-nous à suivre le conseil de l'Angleterre? Une telle concession désarmerait-elle nos voisins? ne serait-elle pas plutôt le prélude de demandes ultérieures? Le Danemark a besoin d'établir sur des règles bien fixes ses rapports avec l'Allemagne, non de rouvrir de stériles et interminables négociations. » Lord Wodehouse reprit avec quelque aigreur : a II s'agit de savoir, non ce que le Danemark gagnerait à révoquer sa Constitution, mais ce qu'il risquerait en s'obstinant à la maintenir. » « Â repousser vos avis les dangers sont grands, répondit M. Hall, à les suivre ils sont plus grands encore. Le roi est obligé de compter avec les manifestations

(1) Lord Wodehouse à lord John Russell, 12 décembre 1803 {Denmark and •Cermany),

de Tesprit national et avec les susceptibilités de son peuple. • Puis le ministre danois, osant hasarder un reproche, se plaignit avec quelque vivacité que TAngleterre, cette traditionnelle alliée, conseillât des sacrifices qui équivaudraient au suicide. Un peu ému de la riposte, lord Wodehouse protesta de sa bonne volonté, fit valoir les efforts du gouvernement de la reine eii faveur de l'intégrité danoise. Bientôt, revenant à son thème favori, il prêcha de nouveau les concessions. Que le roi Christian IX, par sa docilité, facilite la tâche de ses alliés : qu'il s'abstienne d'une fierté qui ne convient pas aux faibles : qu'il observe la plus extrême prudence en une crise où se joue le sort de son pays (1). Entre le petit Danemark et la grande Allemagne se recommençait Téternelle fable du Loup et de l'Agneau. Seulement, à l'apologue, un trait s'ajoutait qui manquait dans La Fontaine : c'était à V Agneau qu'un ambassadeur était expédié pour le supplier de n'être pas trop provocant.

L'Angleterre était la meilleure amie du Danemark. Qu'attendre des autres puissances ? A son arrivée à Copenhague, lord Wodehouse y avait trouvé l'envoyé moscovite, M^d^E^EfiS?- On ne pouvait espérer que la Russie, encore embarrassée dans les affaires polonaises, liée d'ailleurs au cabinet de Berlin, fût très empressée à s'engager à fond dans la question danoise. M. d'Ewers se montra donc peu sccourable, mais pas plus rogue que ne l'était l'envoyé britannique. En partant de Saint- Pétersbourg, il avait reçu pour instructions de réclamer du cabinet danois le retrait de cette malencontreuse Constitution de novembre qui était jugée la cause de tous les maux. Il s'associa aux conseils de lord Wodehouse, répéta ses remontrances, et plus d'une fois l'accompagna chez les ministres danois. Le 21 décembre, en terminant le récit d'une de ses entrevues avec M. Hall, l'ambassadeur britannique s'exprimait ainsi : u Je ne puis clore cette dépêche sans constater combien je suis reconnaissant de l'appui amical et cordial que j'ai reçu de mon collègue russe, pendant le cours de cet entretien: ses argu-

(1) Dépêches de lord Wodehouse à lord Russell, 19, 21 décembre 1863 {Denmark and Germany, 1864).

mcnU ont coïncidé complètement avec ceux dont je me suis servi moi-même (1). »Pour le pauvre Danemark, cette identité de vues était un médiocre réconfort. Était-il possible que le Czar s'opposât bien énergiquement à ce que souhaiterait la Prusse ? Les Danois à cet égard ne se faisaient point illusion, et, si la froideur de TAngleterre leur était une déception, ils n'avaient jamais compté sur le concours de la Russie.

Si tièdes, si équivoques que fussent ces appuis, rien n'était irrévocablement compromis tant que la France ne s'était pas prononcée. Tandis que lord Wodehouse et M. d'Ewers s'acheminaient vers Copenhague, le général Fleurv: s'apprêtait à quitter Paris. Les instructions qui lui furent remises par le ministre de i Affaires étrangères portaient la trace d'un petit dépit et d'une grande illusion. Voici où résidait le dépit : Napoléon se consolait malaisément que son récent projet de Congrès eût reçu un médiocre accueil. Sous l'empire de ce mécompte, il inclinait à se renfermer dans une abstention boudeuse ou à signaler, d'une humeur chagrine, tout ce que le Congrès eût pu résoudre et tout ce qui, faute de Congrès, demeurait en suspens. Dans cet esprit, une réserve extrême et peut-être excessive était prescrite à l'envoyé impérial. Quant à l'illusion, elle reposait sur une croyance plus fâcheuse que tout le reste, celle que toute intervention directe en faveur du Danemai{> serait une atteinte au principe des nationalités, et cette erreur initiale devait peser jusqu'au bout sur la politique française. La seule recommandation positive qu'emportait l'ambassadeur, c'était celle d'exhorter le cabinet danois à remplir les engagements contractés en 1852 envers l'Allemagne. Avant de partir, Fleury vit l'Empereur, qui lui marqua sa volonté de ne point s'immiscer dans la querelle entre la Confédération et le Danemark, et insista surtout sur Ventétement des conseillers de Christian IX (2). Muni de ces directions aussi vagues qu^inconplètes, le général arriva le 16 décembre à Copenhague. AusaîMt il se trouva fort entouré, à cause du grand pays qu'il représen-

(i) Dépêche de 9rd WodehooM à lord Russell, 21 décembre iM3 (l^en* mark and Germamy, 1804) .

(S) Souvenirs du finéral Fleury ^ t. II» p. S77.

tait, et surtout à* cause de son crédit auprès de Napoléon ; car en lui, pensait-on, le diplomate se doublait d'un favori. Comme lord Wodehouse l'interrogeait, il s'exprima sur l'objet de sa mission avec une franchise presque brutale et en termes qui eussent consterné, s'il eût pu les entendre, le prince qu'il tt venait complimenter ». a Je suis chargé, dit-il, de prêcher ici la politique modérée, la politique de conciliation. Je dois surtout faire savoir, d'une manière explicite, au gouvernement danois, que, s'il est engagé dans une guerre avec l'Allemagne, la France ne lui viendra pas en aide (1). » Dans l'audience qu'il obtint de Christian IX, dans ses entrevues avec les ministres du roi, le général tint-il un langage aussi catégorique ? C'est ce que nous ignorons. S'entretenant avec le chef du cabinet danois, il fit valoir à ses yeux les avantages d'un Congrès qui eût permis de concilier l'idée des nationalités avec les stipulations du traité écrit. Cependant les envoyés de Grande- Bretagne et de Russie, allant à lui, le pressèrent de se joindre à eux pour recommander le rappel de la Constitution de novembre, seul moyen, disaient-ils, d'éviter la rupture. L'ambassadeur français télégraphia à Paris pour solliciter des ordres, puis il se joignit à ses deux collègues. Trois jours plus tard, Fleury quittait Copenhague, n'ayant rien fait d'efficace pour conjurer la crise et laissant toutes choses plus emmêlées que jamais.

/ L'Angleterre se montrait dure conseillère. La Russie était y indifférente. La France parlait congrès ou aspirations natio- I nales et pour le reste se dérobait. Le pire serait que cet abandon où était réduit le Danemark se dévoilât aux yeux de ceux qui convoitaient ses dépouilles. Cet excès de bonheur ne manqua pointa M. de Bismarck. Avant d'aller à Copenhague, lord Wodehouse avait passé par la Prusse et s'était bénévolement confessé à celui-là même qu'il eût dû fuir. En quittant Copenhague, Fleury prit, lui aussi, la yoie de Berlin, en sorte que le conseiller du roi Guillaume put mesurer les pensées de la France aussi bien que celles de la Grande-Bretagne. Que le

(1) Dépêche de lord Wodehouse à lord Russell, 19 décembre 1863.

général ait plaidé la cause de la paix, la chose n'est point douteuse, mais le plaidoyer fut si tiède, entouré de tant de restrictions, si rassurant en un mot pour Tagresseur, que mieux eût valu le silence. Moins intimidé qu'encouragé, M. de Bismarck réclama derechef le retrait de la Constitution de novembre : à ce prix seul, il pourrait modérer la Confédération et prévenir ja guerre. S'étant exprimé de la sorte, le chef du cabinet prussien, suivant une coutume qui lui était déjà familière, égara Tentretien, effleura sans les aborder toutes sortes de questions alléchantes, jeta de tous côtés la sonde, afin de surprendre les convoitises de TEmpereur et de chercher les moyens d'endormir sa vigilance. Qn^arladu projet de congrès, puis de Thégémonie prussienne, à laquelle Napoléon n'était nullement Séfj^Xùxahle : a Seulement, télégraphiait-il à Fleury, il faudra que la Prusse s'entende avec nous. » Entre temps, on médit fort de l'Autriche. Au milieu de toutes ces hautes visées, sur quel arrière-plan lointain n'apparaissait pas la pauvre petite affaire danoise ! L'avocat semblait moins soucieux de défendre son client que de lier partie avec l'adversaire. De plus en plus en veine de confidences, M. de Bismarck parla de l'insurrection polonaise et de ses provinces de la Vistule : « Plutôt mou-^ rir, dit-il, que de laisser discuter nos possessions de Posen. » Puis il ajouta négligemment : a J'aimerais mieux céder nos provinces du Rhin. » — a Quant aux provinces du Rhin, télégraphia aussitôt Fleury, le mot a été prononcé. Faut-il insister? » Napoléon répondit : a Ne parlez pas du Rhin .et tranquillisez sur Posen. » Après quoi, dans la même dépêche, Tempcreur des Français se souvint du Danemark, et, avec une résignation philosophique, il ajouta ces mots : « Nous avons fait pour le Danemark tout ce que nous pouvions faire. » Sur ce télégramme, Fleury quitta Berlin, comblé par M. de Bismarck, non moins comblé par le roi, qui le chargea de u force compliments pour Sa Majesté impériale » . Sur un seul point (mais combien ce point n'était-il pas négligeable à côté de tout le reste!), sur un seul point, le général était sombre : c'était sur l'avenir de la monarchie danoise, a Que le roi Christian IX, écrivait-il, retire ou non sa Constitution, il n'y aura

k'HtSTOIHE DU SECOND EMPlItE.

ioups de fusil. » L^ioroscope n'était pas malaisé ': ce qui eût été sagesse autant qu'équité, c'eût été d'emler qu'il se vérifiât. CepeiidaDt le terrain demeurait libre ' M. de Bismarck, Avec un redoublement d'âpreté, il répéta ultimatum : ou la guerre^ ou le retrait de la Constitution nt le l" janvier (l).

^ Copenhague ces sombres perspectives, d*abord un peu s, se découvraient une à une et tous les coeurs se glaçaient oi- L'exécution fédérale n^avait qu'à demi inquiété, Voicî Prusse, entrant en scène, menait tout le complot. Le du cabinet. M, Hall, résigna ses pouvoirs. Un nouveau nislère fut créé non sans quelque peine, sous la présidence Tévéquc Monrad, La date du 1" janvier approchait : c'était éance fixée par M. de Bismarck pour la capitulation de la ftrchie danoise. En ces conjonctures, M. Monrad^ tout é, allait de sir Augustus Paget, ministre d'Angleterre, à d Wodchouse, qui n'était point encore parti. A certains lOtnents, il tenait un langage presque révolu tionnaîre^ parlait de a lancer le peuple » , traçait tout un programme de résistance : « Si les Danois, disait-il, sont repoussés du Sleswig, ils continueront la lutte dans le Jutland ; s'ils sont forcés d'évacuer le Jutland, ils se battront à outrance dans les Iles, jusqu'à ce que Copenhague tombe aux mains de l'ennemi. » Ces velléités belliqueuses étaient courtes. Le plus souvent, le malheureux ministre se contentait d'énumérer ses concessions et plaçait dans l'Europe son espoir. Mais quelle n'était pas ici la déception ! L'Europe, complaisante pour le fort, parcimonieusement équitable pour le faible, réser^^ait pour Berlin ses prières, pour Copenhague ses sommations.

Au milieu de cette crise, tous les regards des diplomates se tournaient vers les bords du Danube. Le gouvernement de Vienne, selon qu'il modérerait la Prusse ou qu'il s'attacherait à ses pas, pourrait prévenir ou précipiter le conflit. A ne voir que les apparences, il ne semblait pas que l'empereur François*

(i) Voir Souvenirs du général Fieury, t. II, p. Î7S-S8<(. — Voir aussi I>e»» ■uirA mmd G^rmanjr, ]^mssim .

Jo3éph fût Intéressé dans cette querelle lointaine qui s'agitait aux limites des pays Scandinaves. La crainte de troubler la paix européenne, de soulever la question des nationalités, de grandir une ambition rivale sans aucun profit pour soi-même, tout paraissait convier TÂutriche à l'abstention. Longtemps les ministres de TEmpire, pénétrés de ces pensées, avaient affecté de n'émettre dans Taffaire danoise aucun avis personnel. Pendant les derniers mois de 1861, pendant la première partie de Tannée 1862, notre ambassadeur, M. le duc de Gramont, avait transmis à cet égard des informations très nettes. Dès le 30 novembre 1861, il s'exprimait en ces termes : a Depuis Torigine du différend danois, le gouvernement autrichien en a laissé pour ainsi dire la direction à la Prusse. » Il écrivait un mois plus tard : u Le cabinet de Vienne a abdiqué toute initiative dans la question des duchés. Si Ton veut exercer une utile influence, c'est à Berlin qu'il faut agir et parler. » — a L'Autriche, ajoutait-il le 31 janvier 1862, est peu soucieuse d'imposer au Danemark une contrainte péremptoire. En s'associant aux réclamations de la Prusse, elle laisse entendre qu'elle ne les a point inspirées (1). » Pourtant, comme le temps s'avançait, le duc de Gramont, sans se départir de ce langage, avait développé à plusieurs reprises une considération qui tenait fort à cœur aux ministres viennois. Après avoir répété que l'Autriche n'entretenait aucune animosité contre le Danemark, il observait que jamais elle ne laisserait son entreprenante voisine agir seule, parce que jamais elle ne voudrait lui laisser le monopole du mandat fédéral. Abandonner le champ libre à la Prusse dans le nord de l'Allemagne, et très spécialement dans les duchés, c'était grandir a le Piémont septentrional » , comme disait M. de Rechberg, et lui transférer la direction du mouvement national germanique. Cette appréhension d'être distancé en popularité, d'être éclipsé en influence, était devenue beaucoup plus vive lorsque M. de Bismarck, arrivé au pouvoir, avait commencé à dessiner sa politique aventureuse. Il se trouverait donc que les deux puissances se rapprocheraient pour

(1) Correspondance inédite.

se surveiller mutuellement ou se retenir, et que Taction commune aurait pour fondement, non Tamitié, non Tidentité des pensées, mais la jalousie. Durant l'automne de 1863, on avait vu les ministres autrichiens accentuer leur langage vis-à-vis du gouvernement danois, s'approprier même certaines formules hautaines ou amères tout à fait inaccoutumées dans leur bouche. M. de Rechberg proclamait comme par le passé la validité du traité de Londres et sa volonté de respecter Tintégrité de la monarchie danoise; seulement il revenait, avec une insistance marquée, sur les engagements de 1851 et de 1852 et parlait de la non- incorporation du Sleswig comme on eût pu le faire à Francfort ou à Berlin. Sur ces entrefaites, un incident survint qui fit grand bruit dans les cercles viennois. Christian IX ayant envoyé à François-Joseph le contre-amiral d'Irminger pour lui notifier son avènement, celui-ci attendit trois jours que TEmpereur le reçût et dut repartir sans avoir obtenu d'audience. De la part de TAutriche, qui avait signé le traité de Londres et reconnu les droits héréditaires du nouveau roi, le procédé était peu justifiable et sentait déjà l'état de guerre. Sur ce traité même du 8 mai, le langage de M. de Rechberg avait un peu change. Son adhésion n'était plus que conditionnelle : " Le cabinet de Vienne, disait-il, est décidé à rester sur le terrain du traité, mais, ajoutait-il à titre de correctif, pourvu que le Danemark révoque la Constitution de novembre et rempllssclcscngagcmentsde 1851 et de 1852.» S'exprimait-on autrement aux bords de la Sprée, et le gouvernement de Vienne ne rcjoignait-il pas celui de Berlin? Alliance bizarre et fondée, on ne saurait trop le redire, sur la méfiance ! Tout était étrange dans renchaînement des causes qui poussaient le conflit jusqu'à rélat le plus aigu. Jadis l'érudition allemande avait établi que les duchés faisaient de droit partie du patrimoine germanique. La Dicte de Francfort avait recueilli ce vœu, et, de crainte de se laisser distancer par l'opinion publique, se Tclail approprié. La Prusse à son tour, afin que nul ne la dépassât en popularité, s'était subrogée à la Diète de Francfort. Voici que l'Autriche enfin se portait aux côtés de la Prusse, de peur d'être accusée d'indifférence pour la grande

patrie ; et c'est ainsi que de ce malsain mélange de Fambitioa et de la jalousie naissait la coalition contre le malheureu^t Danemark.

Cette entente des deux puissances apparut clairement quand, le 28 décembre, la Prusse et TAutriche, par une motion commune, demandèrent que la Diète sommât le Danemark do révoquer la Constitution de novembre : en cas de refus, le Sicswig serait occupé comme Tétait déjà le Holstein. La Dièto ayant décliné la solidarité d'une mesure qui dépassait fort sa hardiesse, les deux hauts confédérés déclarèrent qu'ils prendraient à leur compte l'agression. Le 16 janvier 1864, un ultimatum parvint à la cour de Danemark. Il était bref autant que menaçant : si les conseillers de Christian IX n'avaient pas, dans les quarante-huit heures, abrogé la Constitution, les deux ambassadeurs quitteraient Copenhague. Ainsi parlaient les deux puissances, mais en colorant leur conduite de toutes sortes d'explications : l'entrée dans le SIeswig ne serait point conquête, mais simple prise de gage : l'intégrité du Danemark serait respectée : si le recours aux armes était nécessaire, la plus grande modération présiderait aux arrangements de la paix. Tel était, à cette heure où les ménagements semblaient encore de mise, le langage de M. de Rechberg à Vienne et, je crois aussi, de M. de Bismarck à Berlin.

Cette dissimulation était inutile, tant l'état de l'Europe ren* dait superflues les excuses. Liée au Danemark par une amitié traditionnelle, une récente alliance de famille, le souvenir des engagements conclus sous ses auspices à Londres, l'Angleterre songeait à une médiation. Mais elle tentait vainement d'émouvoir la Russie, d'entraîner la France. — De Saint-Pétersbourg, lord Napier envoyait des nouvelles décourageantes : il n'y avait guère d'espoir, mandait-il, que le gouvernement du Czar se résignât à adresser des représentations à la Prusse. Gortschako£F contemplait avec une sérénité tranquille le développement de la crise : la seule conduite qu'il conseillait au Danemark, c'était de ne point résister, de considérer l'envahissement comme une occupation ; de la sorte l'excessive patience de la victime ayant prévenu l'effusion du sang, on sauvegarderait jus-

de Christian IX. o Le gouvernement de S. M., écrit le 18 janvier Russell à Sir Âugustus Paget, exhorte sérieusement le gouvernement danois à révoquer sans perdre de temps la Constitution de novembre en tant qu'elle s'applique au Sleswig, et à convoquer immédiatement le Rigsraad à cet efiFet. » Sir Augustus Paget se rend aussitôt auprès de Tévéque Monrad et exprime sa surprise, son désappointement que le Danemark n'ait pas déjà souscrit à sa propre immolation, a Mais, réplique Monrad, à quoi serviront de nouvelles et illusoires négociations î » Puis il ajoute, avec une volonté déjà un peu fléchissante, que sans doute la note du 16 janvier sera suivie d'une autre sommation et qu'il sera temps alors de consommer le sacrifice si vraiment on ne peut l'éviter, a Que gagnerez-vous à attendre une autre sommation ? réplique durement le diplomate anglais ; vous aurez vingt-quatre heures pour vous décider au lieu de quarante-huit, voilà votre seul bénéfice. » La conversation se prolongea quelque temps. Enfin Monrad vaincu tira de son portefeuille un écrit préparé d'avance : c'était une déclaration du gouvernement danois qui s'engageait à convoquer le Rigsraad et à faire voler par lui le retrait de la Constitution. Sir Augustus Paget se fit lire à plusieurs reprises le document, en pesa tous les termes, le jugea « presque satisfaisant » , puis, après avoir indiqué quelques retouches, estima que son client avait assez montré sa docilité, a Si cette dernière concession est rejetée par la Prusse et l'Autriche, écrivait-il à Russell, on ne pourra conclure de ce refus qu'une chose, c'est que les deux puissances allemandes ainsi que la Confédération germanique ne poursuivent rien moins que le démembrement du Danemark (1). »

Le 21 janvier, la résolution du Cabinet danois fut notifiée par le télégraphe à Paris, à Saint-Pétersbourg, à Londres, à Stockholm. Les puissances non allemandes interposèrent leurb bons offices et cette fois en un langage qui ne permettait point de réplique, puisque Christian IX s'engageait dans la voie que lui montraient ses adversaires eux-mêmes. En ces conjonctures

(1) Dépêche de sir Augustus Paget à lord John Russell^ 19 janyier 1864.

éclatèrent les ambitions prussiennes. Â Berlin, tout se préparait pour l'entrée en campagne, et les militaires se réjouissaient d'éprouver leurs forces après une longue période de paix. a Songez, mon cher général, que je suis général de division et que je n'ai pas encore vu le feu. » Ainsi s'était exprimé quelques jours auparavant le général de ManteufFel causant avec le général Fleury (1). « La question, disait le général de Roon, n'est pas une question de droit, mais une question de force, et la force, nous l'avons (2). » M. de Bismarck se refusa à tout nouveau délai, qualifia de fin de non-recevoir les concessions danoises. L'Autriche suivit, mais avec toutes sortes de raisonnements subtils pour masquer l'injustice et avec cette attitude contrainte des honnêtes gens qui participent à une iniquité. Le plus singulier, ce fut que le chef du Cabinet viennois parvint à rassurer M. de Gramont : « Je suis convaincu, écrivait noire ambassadeur, que l'Autriche et la Prusse sont résolues de maintenir, en fin de compte, l'intégrité de la monarchie danoise (•(). » Gomme le mois de janvier s'avançait. Prussiens el Autrichiens remontèrent a travers le Holstein, poussant à droilc cl à gauche les conlingents fédéraux, ainsi que font de puissants malfaiteurs qui en écartent de plus petits. Ceux qui détenaient le grand-duché de Posen, la Hongrie, laVénétie, la Galicie, marchaient à la délivrance des frères allemands opprimés par le Danemark. Le 30 janvier, le feld-maréchal Wrangel, en une brève sommation, notifia au commandant militaire danois qu'il avait ordre d'occuper le Sleswig et, en conséquence, l'invita à l'évacuer. Je me souviens avoir lu quelque chose de pareil. Jadis aux jours de 1860, un aide de camr^ du général Fanti avait porté des paroles à peu près semblables au bivouac de Lamoricière. Le 1" février 1864, les alliés franchirent l'Eider. L'Europe qui avait supporté l'invasion des Marches ne s'émut guère de cette nouvelle invasion. Elle ne devina point l'émule de Gavour ou négligea de l'arrêter à son premier pas. Après tout n'avait-on pas fait assez pour le pauvre

(1) FLEunv, Souvenirs, t. 11, p. 286.

(3t) Tbéodor vo2f Berroardi, Ùer Streii um die Elbherzogihûmer, p. 163.

(3) Dépêche du 26 janvier 1864 (Correspondance inédile),

A Vienne, on invoqua, non sans un certain embarras, des considérations stratégiques (1). Enfin les Allemands, procéduriers autant que soldats, trouvèrent une autre explication : les Danois détenaient encore une partie du Sleswig que les alliés avaient reçu Tordre de saisir à titre de gage : en cette occurrence, l'invasion du Jutland était une compensation pour les territoires sleswigois, que les troupes de Christian IX n'avaient point délaissés : c'était le gage du gage, comme on répéta plaisamment en Europe, et le mot fit fortune, ainsi qu'il le méritait. Si triste que fût la guerre, elle ne le fut pas plus que la politique. On vit alors les premiers signes de la grande confusion où Fancienne Europe s'abîmerait. La France était dominée par une crainte, celle de recommencer les remontrances polonaises, par un dépit, celui que le Congrès eût échoué : que si elle sortait de son mutisme, c'était pour suggérer vaguement, très vaguement, l'idée d'un plébiscite La Russie, qui croyait avoir à se plaindre de tout le monde hormis de la Prusse, suivait, sans trop de souci, des complications dont la Prusse seule bénéficierait. En Autriche, on observait par intervalles un commencement de repentir : seulement, c'était ce repentir sans vertu qui naît non de la faute, mais de la crainte que la faute ne profite point. La Prusse parlait de son amour pour la paix, mais en faisant échouer tout ce qui pouvait y conduire. Dans la Confédération germanique régnait une disposition confuse, pleine de surprises naïves et de mécomptes : les petits États se sentaient distancés par leurs puissants voisins : bientôt ils resteraient les mains vides, avec un seul souvenir, celui de leurs mauvais desseins mal récompensés. En cette situation emmêlée, la Grande-Bretagne multipliait ses dépêches et préparait les éléments du plus volumineux jB/ue-iooA: qui ait jamais été publié. S'étant approprié la demande d'armistice venue du Danemark, que de projets ne formula-t-elle pas : conférence avec armistice, conférence sans armistice, conférence avec bases, conférence sans bases ! Hélas ! on ne sait ce qui doit

(1) Dépêche de M, le duc de Gramont a M, Drouyn de Lhuyt, 25 février iSOV [Correspondance inédité).

le plus surprendre, ou Taisance de lord Russell à varier ses combinaisons, ou la subtile habileté des puissances à trouver des objections. A force de discussions, les mots les plus simples perdaient leur sens naturel, les textes les plus clairs s'obscurcissaient, et le droit le mieux établi se retrouvait avec peine au milieu de tous les commentaires imaginés par Tesprit de dispute, le sophisme ou Tambition.

Tout cela dura deux mois. Pendant ce temps la condition du Danemark empirait chaque jour. En Holstein, les Austro- Prussiens se substituaient progressivement à leurs confédérés. En Sleswig, la conquête se hâtait, afin de se présenter, à rheure des négociations, comme un fait accompli : tous les signes extérieurs de la souveraineté danoise y étaient abattus : la langue allemande y était déclarée obligatoire ; les fonctionnaires douteux étaient révoqués : les ministres du culte et les instituteurs étaient changés. L'invasion du Jutland avait d'abord réveillé à Vienne quelques scrupules. Le général de Manteufifel fut envoyé à la Cour d'Autriche pour y vaincre ces malencontreuses timidités. Il semble qu'il fut fort persuasif; car le 7 mars, lendemain de son départ, M. de Gramont écrivait à M. Drouyn de Lhuys : « La frontière jutlandaise a cessé d'exister pour les Austro-Prussiens. » Le Jutland, en effet, subit bientôt tous les maux de la guerre, et particulièrement des contributions ruineuses. Pourtant le principal effort des alliés se concentrait sur Dùppel. Le siège de cette place était commencé, et nul ne doutait que cette opération ne fût l'acte décisif de la campagne. Là, du moins, la résistance du Danemark était vaillante, opiniâtre, mêlée même de quelques retours heureux, et ce petit reflet de gloire éclairait par intervalles les épaisses ténèbres où se débattait le pauvre peuple vaincu.

Enfin un jour vint où la réunion d'une conférence fut résolue. Elle se tiendrait à Londres; les cinq grands États y seraient représentés, ainsi que le Danemark, la Confédération germanique et la Suède. Dès lors les plus optimistes se prirent à espérer un prochain règlement du conflit. De toutes les attentes, aucune n'était plus vaine; et ceux qui allaient se

IISTOIHE DU SECOND EMPIBE.

^ur prodamcr le droit ne proclameraient que leur

-st en des conditions singulières que les travaux de 1a :ence allaient être inaugurés. Aucun programme n^avait établi fjui pût être le fondement des délibérations. Aucuu QisticUf aucune suspension d'armes , n'avaient été concluST Li sorte que, la lutte se poursuivant, les nouvelles de la erre pourraient hausser d heure en heure les exigences [ victorieux, — Un instant on se flatta que de Tentente de la France et de TAngleterre, sortirait un plan de conduite 11 peut-être s'imposerait . Lord Clarcndon fut envoyé en Krance, et, le 13 avril, quitta Londres. Le messager avait été habilement choisi entre tous pour plaire à Thôte des Tuileries. Le noble lord avait joui naguère du plus haut crédit auprès de poléon. Il rappelait les jours brillants du Congrès de Paris, plus beaux temps de cette alliance britannique qui, suivant une muximc encore peu contredite, était jugée toute-puissante ir assurer la paix du moade. Le langage du Souverain montra bien vite à Thonime d^Etat anglais quelles dippositions prévalaient dans les conseils de FEmpire. Une considération péremptoire dominait le monarque, et aussitôt il Texprima sans détour : « Nous avons reçu, dit-11, un gros soufflet de la Russie à propos de la Pologne : nous ne pourrions, sans le relever, en recevoir un nouveau de l'Allemagne à propos du Danemark ; autrement nous tomberions dans le mépris. Or, ajouta Napoléon en appuyant sur ce mot, je ne suis pas préparé à la guerre. » L'Empereur développa, mais plus brièvement, les autres motifs qui le poussaient à Tabstcntion : le Corps législatif souhaitait la paix : l'honneur et les intérêts français n'étaient pas engagés dans la question danoise : on l'accuserait, en cas d'intervention, de rechercher des avantages pour son pays et de poursuivre la conquête du Rhin : il ne pouvait soutenir la cause des nationalités en Vénétie et la combattre dans les duchés. Lord Clarendon revint donc à Londres sans avoir combiné aucune action commune (1). Pendant ce temps

(i) Voir Spehcer Walpole, Life of lord John Russell, t. II, p. 390, 391.

le chef du Foreign-Office expédiait les lettres d'invitation à la conférence. Elles, étaient brèves, vagues, se bornaient à exprimer Tespoir que les plénipotentiaires, avec Taide du ciel, rendraient au monde les ^ bénédictions de la paix » . Et vraiment lord Russell avait raison de tenir ce pieux langage, car Dieu devrait tout faire, les hommes s'aidant si peu.

Enattendantles bénédictions de lapaix,\es Prussiens poussaient vigoureusement les travaux contre Dûppel. Le 18 avril, ils tentèrent Tassant, s'emparèrent des redoutes, et leurs adversaires, malgré leurcourage,furentcontraintsdechercher un refuge dans Tîle d'Alsen. C'est au bruit de cette nouvelle que la conférence se réunit. Le 20 avril, on vit s'acheminer vers Downing-Slreet les membres de l'assemblée : c'étaient les représentants du Danemark, M. de Quaade, M. Bill, M. Krieger, tout courbés sous le poids de la défaite et «'apprêtant à défendre ce qui restait de leurs foyers ; puis le représentant de la Suède, presque aussi consterné ; car à travers le Danemark, toute la race Scandinave se sentait atteinte. Les ministres des grandes puissances venaient ensuite : M. de la Tour d'Auvergne, ambassadeur de France et destiné à jouer un rôle un peu eCfocé pour un si grand pays; M. de Brunnow, ambassadeur de Russie, l'un des promoteurs du traité de 1852, partagé entre les instructions de sa cour, très froide pour les vaincus, et le respect de l'acte solennel que jadis il avait signé; lord Russell enfin, chef du Foreign-Office, et lord Glarendon. Quand on appela les noms, ils se trouva que les Allemands /aisaienr défaut^ comme on eût dit en termes de procédure : M. de Beust, ministre de la Confédération germanique, n'était point arrivé ; M. de BemstorfiF, ministre de Prusse, ne voulait pas siéger sans lui, et naturellement l'ambassadeur de Vienne imitait celui de Berlin.

Faute de pouvoir se constituer, les plénipotentiaires s'ajour^ aèrent au 25 avril. La Grande-Bretagne, au surplus, leur offrait un spectacle bien propre à occuper leur oisiveté. Qu'importaient les arides travaux de la conférence? En ces jours, la cité de Londres n'avait d'attention que pour un hôte extraordinaire qui venait de débarquer à Southampton : c'était Garibaldi. Pour

être acclamé aux bords de la Tamise , le solitaire de Caprera avait bien des titres, et spécialement celui d'ennemi du papisme. Quand les Anglais font des folies, ils ne les font pas à demi. L'ovation fut plus excentrique que le héros qui en était Tobjet. Rien n'égala le concours du peuple, Taffluence des corporations, Tabondance des harangues, la profusion des banquets. A celui qui était le lion du jour, les jeunes filles les plus qualifiées offrirent leurs bouquets, les hommes d'État les plus éminents leurs hommages. On produisit Garibaldi au théâtre de Coveni- Garden, on le présenta au Parlement, on le promena au palais de cristal. Cependant le a héros » se répandait en toutes sortes de discours, où il revendiquait Rome et Venise pour son pays. En outre, il lui arriva d'échapper à ses admirateurs et de s'égarer jusqu'auprès de Mazzini. A ce point, l'Angleterre jugea que le triomphe, à se prolonger davantage, deviendrait compromettant. Elle persuada à son hôte que sa santé pourrait souffrir de tant d'émotions, que sa blessure d'Aspromonte allait se rouvrir, et doucement le rembarqua. L'éclipsé fut aussi rapide que l'apothéose avait été bruyante. Durant leur chômage, les diplomates purent assister à cette grandeur et aussi à cette décadence. Pendant ce temps, tout autre était le spectacle au pays de Christian IX. Là, les Danois, retirés dans leurs fies, rendaient pieusement les derniers devoirs à leurs morts, et les alliés, libres du coté de Dùppel, s'avançaient en forces à travers le Jutland pour réduire Frédéricia.

Le 25 avril, la conférence se réunit de nouveau sous la présidence de lord John Russell, et cette fois avec l'adjonction des plénipotentiaires allemands. Un objet s'imposait tout d'abord à l'assemblée, c'était une suspension des hostilités. Ici apparurent les exigences des vainqueurs. Les Danois se montraient disposés à lever le blocus des côtes pendant l'armistice, à la condition que leurs adversaires évacueraient le Jutland. Les alliés prétendaient être libres sur mer par la levée du blocus, et, sur terre, ne rien céder du tout. On discuta pendant trois séances. Tandis qu'on délibérait de la sorte, le sang continuait à couler. Le 28 avril, Frédéricia était tombée. Le 9 mai un combat naval s'engagea près d'Heligoland entre les Danois et

les Autrichiens ; cette fois les Danois eurent Tavantage, et la nouvelle, annoncée à la Chambre des communes, y fut saluée par d'unanimes applaudissements. Cependant, d'un bout de FEurope à Tautre, la presse ne tarissait pas en railleries sur rimpuissance des négociateurs : ils sont incapables, disait-on, d'imposer une suspension d^armes, comment présideraient-ils à l'œuvre de la paix? Les plus irrévérencieux ajoutaient : la conférence ne sera rien autre chose qu'un pique-nique diplomatique. Au moment où on avait cessé de l'espérer, l'armistice fut conclu. Il le fut aux conditions les plus défavorables pour les Danois, qui devaient tout à la fois débloquer les côtes et supporter l'occupation dans le Jutland. La trêve ne fut stipulée que pour quatre semaines. C'était le Danemark qui Tavait voulu ainsi, et pour un motif qu'il ne dissimulait point : si les hostilités recommençaient, il avait à cœur de mettre à profit le printemps et Tété, court moment où sa flotte pourrait librement se déployer sur les mers.

Quatre semaines suffisaient, si vraiment ou voulait la paix : que si on était de mauvaise foi, qu'importaient les délais? Le 12 mai, la conférence aborda l'objet principal de ses délibérations. Bien que lord Russell l'eût proposé, nul ne songea à remonter aux origines du différend danois : c'était par excellence la question compliquée, la question ennuyeuse, tedious question, disaient les Anglais. Comme les débats s'ouvraient, le comte de BernstorfiF, plénipotentiaire de Prusse, prit la parole et, au milieu de ses collègues fort attentifs, développa les vues de son gouvernement. Dès le début de son discours, il proclama avec une audace tranquille cette maxime téméraire autant que hasardeuse, à savoir que l'état de guerre anéantissait tous les engagements antérieurs : c'était infirmer tous les Iraités précédents et signifier très clairement au Danemark qu'il n'avait à espérer d'autre condition que celle où Tavaient réduit ses malheurs. A la séance suivante, le diplomate poursuivit sa thèse et, descendant des principes à l'application, exposa que la paix ne pourrait être solide et durable si les duchés, unis par des institutions communes, n'obtenaient une indépendance politique complète. A ces mots M. de Quaade,trè8 ému, inter-

d'abord de leur esprit de conciliation, et ce début quelque espérance. Combien grand ne fut pas le méeoap quand on entendit leur contre-proposition! Ils s^attribamieoLaa le Sleswig méridional, mais le duché tout entier jusqu'à Apenai et Tondern ou tout au moins jusqu'au nord de la baie de Fk» bourg, et ne laissaient au Danemark qu'une bande de tentac limites du Jutland. Longtemps on discuta mais sai d'entente, les Allemands se refusant à baisser leurs ezigeiee et les Danois à consommer leur immolation. Plus radical «p les Prussiens eux-mêmes, M. de Beust s^exprimait en ca termes : a Je considère le Sleswig comme détaché de la chie danoise. « Et il ajoutait que ce qui lui serait laissé ne k serait concédé que par faveur. L'armistice tirait à sa fin. Oi dut le prolonger de quinze jours. L'espoir, de plus en pb faible, d'amener un arrangement suscita encore quelque projets. On imagina d'organiser un plébiscite dans les distridi du Sleswig où étaient mêlées les deux populations danoise d germanique ; l'ambassadeur de France, d'ordinaire assez taciturne, soutint chaleureusement la proposition; au moment oi In conférence allait se clore, il la reprit même pour son propit ' compte en demandant le vote par commune. Cependant ccm des plénipotentiaires qui jadis avaient assisté au Congrès de Paris ne revenaient pas de leur surprise en constatant leur impuissance : a Eh quoi! disaient-ils, il ne s'agit que de la possession de quelques lieues carrées dans une province éloignée : la guerre va-t-elle renaître pour un si mince enjeu? » Pleins de leurs anciens souvenirs, ils rappelaient qu'aux jours brillaott de I85G, les membres du Congrès avaient formule un voeu folcnncl, celui que tout recours aux armes fût précédé d'une tentative de conciliation. Le plus empressé à parler de la sorte était lord Clarendon, très pénétré des maximes jadis proclamées à Paris, très j)énétré aussi des dangers prochains, et qui semblait, suivant l'expression de M. de Beust, u le vrai chef de la conférence (I). » A la séance du 18 juin, les Anglais, dan une dernière tentative pour la paix, proposèrent que les belii

(1) Beust, Mémoires, i. 1", p. 256.

gérants confiassent à une puissance amie le tracé définitif de la frontière. Ce monarque ami qu'on ne nommait point serait sans doute l'empereur des Français, peut-être aussi le roi des Belges. Quatre jours plus tard, cette dernière chance d'arrangement s'évanouit. Les Danois se refusaient à reculer au delà de la Slei. Quant aux Austro-Prussiens, leur adhésion était subordonnée à des réserves plus blessantes qu'un refus : ils récusaient le médiateur s'il devait être choisi parmi les souverains représentés aux conférences : en outre s'ils acceptaient l'arbitrage, c'était à la condition que la sentence ne les obligeât point.

Ainsi se dépensaient, en une activité stérile, les efforts de la diplomatie. Le plus curieux, le plus triste aussi, ce n'étaient pas les séances tenues dans Downing- Street^ mais les relations entre Paris et Londres. C'est là qu'il faut chercher la véritable cause de l'échec définitif. Il y a quelque chose de pire que l'isolement, ce sont les alliances au fond desquelles réside le soupçon. L'alliance franco - anglaise fut alors une de ces alliances-là.

Que de communicatiofts depuis six mois entre le Foreîgn- Office et le quai d'Orsay 1 Que d'entrevues entre lord Cowley et M. Drouyn de Lhuys! Que de messages officieux, que de notes, que de projets! Le plus important de ces négociateurs avait été lord Clarendon, venu à Paris à la veille des conférences. Entre gens résolus et confiants, une heure d'entretien eût suffi pour préciser les vues. Dans l'état réciproque des esprits, plus les conversations se multipliaient, plus s'accumulaient les causes d'ombrages. Quand les Anglais songeaient aux disgrâces de leurs vieux amis les Danois, injustement attaqués et pliant sous le nombre, ils s'émouvaient avec un grand bruit de paroles et étaient bien près d'armer leurs vaisseaux, sinon leurs bataillons; en revanche, quand ils se représentaient que l'adversaire serait la Prusse, cette autre amie de la Grande- Bretagne, ils commençaient à retenir leurs ardeurs; puis« lorsqu'ils réfléchissaient que l'alliée serait la France, que la prochaine campagne pourrait être l'envers de Waterloo, une nouveauté si inouïe achevait de les troubler, et ils se refroidis-

HISTOIRE DIT SECOfiD EMPIRE.

à fait. Lorâque les hommes d'État britanniques t( chircr le Iraile de 1852^ coticlu cheveux et sous

a :qs^ ils avHietit grande envie de s'indigner : mais il

lyatt d autres traités qui leur étaient plus cliers encore, ceux 1815 : s'ils s'unissaient à la France qui affectait de les dester, celle-ci, en cas de succès, n achèverait-elle pas de les liolir? Il arriverait donc que, pour préserver une colonne de rdre européen, on risquerait d'ébranler Tédifice tout entier, pendant, à chaque nouvelle audace de la Frussc, grande ait Texcitation dans les journaux, grandes étaient les claineurs aux Communes. Le V mai, après la deuxième réunion e la conférence, lord Palmerston, chef du cabinet, vit le comte Apponyi, ambassadeur d'Autriche et depuis longtemps ccrédité à Londres : ty Ce n^est pas comme ministre anglais, aïs à litre privé que je veux vous parler, lui dit- il gravement, que je vais vous dire n^est point une menace, mais un amical avertissement. Sur terre nous ne pourrions lutter, mais sur mer nous sommes forts. » S'étant exprimé de la sorte, il ajouta que, si une escadre autrichienne entrait dans la Baltique, une escadre anglaise y entrerait aussitôt à sa suite (I). L'avis était sérieux et sentait les approches de la guerre. Le lendemain, lord Paget, membre de l'amirauté , annonçait à la Chambre des Communes que la flotte était aux Dunes et ajoutait, au milieu des applaudissements, qu'elle était prête à se porter sur n'importe quel point du monde (2). Pourtant Palmerston, qui manda aussitôt sa conversation à Russell, avait écrit naguère à ce même Russell des lettres bien différentes et où il n'exprimait qu'une crainte, celle que la France, en cas de guerre, ne se portât jusqu'au Rhin. Même en ces conjonctures, qui semblèrent, durant quelques jours, un peu critiques, la prudence prévalut, et la flotte des Dunes, qui devait se porter sur n'importe quel point du monde, finit par n'aller nulle part.

Curieuse à observer du côté de l'Angleterre, cette maussade

(i) Lettre à lord John Russell^ 1* mai 1864. (Eveltm AsnLUr, Life of lord Palmerston, t. II, p. 432-433.)

(2) Parliamentary Débutes, t. CLXXIV, p. 1979

alliance n'était pas, de notre côté, moins singulière. Notre diplomatie, comme pour justifier notre inaction, s'appliquait à montrer la différence de nos intérêts et de ceux de la Grande-Bretagne : nous n'avions avec le Danemark ni les mêmes liens de famille ni les mêmes relations commerciales : les risques ne seraient point les mêmes , l'Angleterre hasardant quelques vaisseaux, la France portant tout le poids d'une grande guerre continentale : on ne pouvait troubler la paix générale pour quarante ou cinquante mille âmes à perdre ou à gagner dans le Sleswig (1). — Tandis que l'Angleterre inclinait à ménager la Prusse comme une ancienne alliée , Napoléon la caressait comme une amie nouvelle qu'on pourrait exploiter. A Berlin, on avait discerné cette tendance et on s'appliquait à l'encourager : u Nous ne nous plaignons pas de votre gouvernement, votre attitude est parfaite, avait dit deux mois auparavant M. de Manteuffel à M. de Gramont pendant son séjour à Vienne (2). » En parlant de la sorte, le général prussien était le fidèle interprète de M. de Bismarck qui, en toutes sortes de propos destinés à être rapportés, ne cessait de louer la sagesse, la prudente modération de Napoléon. — De pensées différentes naissaient des conseils qui ne concordaient pas. Le 28 avril , comme lord Russell avait proposé d'assigner comme limite aux États danois la ligne de la Slei, le ministre du Danemark à Paris, M. de Moltke-Hwitfeldt, courut aux Tuileries, supplia l'Empereur d'appuyer la combinaison. Le souverain protesta de sa bonne volonté personnelle pour le Danemark, mais ajouta qu'il ne risquerait point la paix de son pays, a L'Angleterre ne fera rien , poursuivit-il . » Puis , prenant sur une table une carte du Sleswig, il marqua un tracé qui ne différait guère de celui que la Prusse proposait. « Résignez-vous, dit-il, à cette ligne de démarcation, autrement tout vous sera ravi. »» M. de Moltke-Hwitfeldt n'eut plus qu'une ressource, partir pour Londres, y montrer aux représentants danois les vues

(1} Voir Documents diplomatiques , 1864, p. 21-24. (2) Correspondance de M. le duc de Gramont,

divergentes des deux Cours et prêcher à Copenhague la soumission (1). — Les deux puissances di£Féraient par leurs formules autant que par leurs pensées. Tandis que les Anglais s'appliquaient à limiter la conquête, à chercher d'après la nature des lieux ou les intérêts commerciaux une bonne et solide frontière, les Français se bornaient à lancer quelques vagues déclarations : ils insistaient sur la mauvaise répartition des groupes danois et allemands, sur Turgence d'une consultation nationale. De temps en temps, au cours des Conférences, le prince de la Tour d'Auvergne répétait, comme par ordre, quelques-unes de ces maximes, puis, comme par ordre aussi, rentrait dans le silence. La Prusse se gardait de contredire, au besoin même elle appuyait. Quelle bonne fortune pour M. de Bismarck que ces différences de langage, et, les Anglais parlant de tracé positif, les Français de nationalité, combien ne lui serait-il pas aisé de se frayer son chemin entre la géographie des uns et Tethnographie des autres ! — Quelque décourageantes que fussent ces conjonctures, les Danois ne renonçaient point encore à plaider la cause de leur pays. Ils allaient des Français aux Anglais, cherchant des deux côtés aide et réconfort. Si le sujet n'avait été si triste, quel piquant récit n'eussent-ils pas pu faire! Ces prétendus alliés se rejetaient mutuellement les responsabilités et disaient plus de mal Vun de l'autre que d'aucun des belligérants. Parfois cependant, on semblait tenir à Paris un langage plus belliqueux, mais c'était avec une restriction malicieuse qui ne manquait jamais : « A aucun prix nous n'interviendrons, disait M. Drouyn de Lliuys, si l'Angleterre n'envoie une division sur le continent. » Dans les derniers temps de la conférence, M. Rouher disait un jour : a Si nous intervenons, nous aurons souci de la Vcnctie ou du Rhin bien plus que du Danemark. » A ces paroles, les hommes d'État britanniques devenaient tout à coup fort silencieux, et la France s'autorisant de ce que l'Angleterre ne voulait pas s'engager à fond, s'affermissait dans la résolution de ne point s'engager du tout.

(1) IIansem, Quinze ans ci Véttangcr, les couluses de la diplomatie^ p. 22.

En cet état de division, à quoi bon la conférence et n^étaitellc pas d'avance condamnée? Le 25 juin, les plénipotentiaires tinrent leur dernière réunion. L'armistice, prorogé de quinze jours, touchait à sa fin ; vingt-quatre heures encore et les alliés, délivrés de toute crainte, pourraient réduire à merci ce qui restait du Danemark. Avant de se séparer, chacun des plénipotentiaires tinta présenter sa justification. Tous se trouvèrent de conscience très pure, mais surtout les Allemands, et le représentant de TAutriche dénonça du ton le plus improbateur « rinsupportable opiniâtreté du Danemark ». A un jour non éloigné, le même reproche serait avec une égale bonne foi adressé à son pays. La séance ne se termina point sans une petite scène de comédie. Le comte Apponyi, au nom de ses collègues, remercia très gravement Russell de sa bienveillance et répandit sur lui les fleurs accoutumées de la diplomatie. Russell négligea de voir Tironie. La sincérité étant de part et d'autre pareille, il rendit grâce à son tour à ceux qui avaient été les hôtes de TAngleterre, loua leur modération autant que leur courtoisie, parla de son devoir qui avait été fort doux, de sa reconnaissance qui serait tout à fait durable. G*est sur ces témoignages réciproques que les plénipotentiaires quittèrent Downing- Street. Les souverains d'Autriche et de Prusse étaient réunis à Garlsbald avec leurs ministres et leur cour quand ils apprirent la dissolution de la conférence. Le jour même où arriva cette nouvelle, M. de Bismarck, rencontrant le duc de Gramont, alla à lui : a Grâce à la sagesse de votre souverain, lui dit-il, voilà donc la guerre localisée. Nous allons la mener bon train, il nous faut les duchés, nous les aurons... Après cela, ajouta-t-il, comme si déjà il eût entrevu un autre ennemi, vous pouvez être assuré que nous laisserons le roi de Danemark bien tranquille (I). »

(1) Correspondance inédite.

il4 HISTOIRE DU SECOND EMPIfiE.

Les jours suivants, la question danoise fut définitivement enterrée. — A Londres, les funérailles furent très solennelles. Pendant une semaine, soit chez les pairs, soit aux Communes, Topposition exposa fort éloquemment tout ce que les ministres auraient dû faire et n'avaient point fait, a Nous avons menacé TAutriche, disait M. Disraeli, et rAutriche s'est aussi peu inquiétée de nous que du souffle du vent; nous avons menacé la Prusse, et la Prusse nous a bravés; nous avons censuré la Diète, et la Diète nous a traités avec mépris. » Sans s^émouvoir outre mesure de ce débordement d'attaques, les conseillers de la reine, lord Palmerston, lord Russell, s'associèrent à tous les témoignages envers le Danemark, en sorte que, des deux côtés, l'oraison funèbre fut complète (1). — A Paris, le sacrifice s'accomplit sans phrases, se consomma même avec une certaine brutalité, et on eut à cœur de ne point leurrer ceux que décidément on ne secourrait point. Le 6 juillet, le représentant du Danemark, M. de Moltke-Hwitfeldt» se rendit au ministère des Affaires étrangères; il s'y rendit en vaincu, mais en vaincu qui s'obstine à espérer encore. Il trouva M. Drouyn de Lhuys très net en son langage et persuadé a que le Sleswig en totalité était perdu pour le Danemark » . o J'ai perdu mes paroles, mandait tristement M. de Moltke en rendant compte de l'entretien et je ne garde aucune illusion. « Dans une nouvelle entrevue, le diplomate danois insista de nouveau. • Serait-il possible, dit-il timidement et avec toutes sortes de détours, de solliciter l'arbitrage de l'empereur ou d'obtenir qu'il prenne l'initiative d'une demande de suspension d'armes. — L'empereur ne fera rien de pareil, répliqua aussitôt M. Drouyn de

;i) Voir Parliamentary Dcbatts, Third Stries^ U CLXXVI, p. 709 et «ai-

vantes.

Lhuys; il ne voudra point prendre de responsabilité; surtout, ajouta le ministre (et ici se retrouvait le souvenir irritant des affaires de Pologne), surtout il ne voudra pas s'exposer à un refus désobligeant... Dans votre condition, poursuivit-il, toute résistance prolongée serait folie. Mettez de côté tout amourpropre. Adressez- vous directement à Berlin ou à Vienne. Nous appuierons votre demande , mais nous ne ferons rien de plus (1). »

La diplomatie conseillait au malheureux Christian IX de traiter. L'état de son armée le lui disait aussi. L'armistice avait expiré le 2G juin. Pendant la nuit du 28 au 29, les Prussiens avaient abordé dans Tîle d'Âlsen et, après plusieurs engagements très vifs, en avaient chassé leurs adversaires. Dans les jours qui suivirent, ils revinrent sur le continent et s'avancèrent jusqu'aux limites extrêmes du Jutland. Le 13 juillet, ils arrivèrent à Skagen. Le lendemain, il ne restait plus un seul soldat danois en terre ferme. A part les deux îles de Fionie et de Seeland, Christian IX avait perdu tous ses États.

Alors, alors seulement, le roi, désespérant de sa fortune et de l'Europe, sollicita la paix de ses ennemis. Le 18 juillet, une suspension d'armes fut conclue. Aussitôt les négociations commencèrent, si l'on peut appeler négociations ce qui ne fut que la consécration de la conquête. Le 1*' août, les préliminaires furent signés. Christian IX cédait à la Prusse et à l'Autriche indivisément le Lauenbourg,le Holstein, le Sleswig tout entier, et s'interdisait toute intervention dans le sort futur des teriitoires abandonnés. Les Danois se soumirent, mais en frémissant. Les plus désolés furent les Sleswigois du Nord, très attachés à leur dynastie et à leurs institutions nationales. Pleins d'une foi robuste, ils tentèrent d'obtenirpar leurs propres efforts ce que la diplomatie n'avait pu leur assurer. Ils expédièrent une députation à Paris. Elle se composait, à ce qu'on assure, d'un médecin, d'un fondeur en fer, d'un brasseur, de deux propriétaires. Les délégués furent admis auprès do

(i) Dé pichet de M. le comte de Moltke^Hwit/eldt à Vévêque Monrad, 7 et i% juillet 1864 (Documents communiqués au Bigsraad^ 1864).

M. Drouyn de Lhuys, qui leur exprima ses sympathies, « ses sympathies profondes, » ajouta que l'avenir leur réservait peutêtre des chances, puis, comme si ces banalités eussent été compromettantes, recommanda par-dessus tout que les Journaux se tussentsurTentrevue. Infatigables dans leurs démarches, les envoyés imaginèrent de plaider devant leurs ennemis la cause perdue devant leurs protecteurs. M. de Bismarck était à Biarritz. Un agent danois, M. Hansen, alla Ty trouver. Le ministre prussien le reçut, se plaignit de l'attitude du Danemark pendant les conférences de Londres, prétendit avec peu de vraisemblance qu'il aurait accepté la ligne de la SIei, ajouta avec plus de vérité qu'il préférait une conquête partielle, mais au profit de la Prusse, à une absorption totale qui ne profiterait qu'à Augustembourg. Parlant d'Augustembourg : a J'ai des doutes, dit-il, sur les droits de ce prétendant » Puis, en une autre entrevue qui eut lieu plus tard, il laissa entendre que si la Prusse avait les duchés, elle pourrait en rétrocéder la partie septentrionale, mais, poursuivit-il (et ce dernier trait achève de le peindre), «ce ne seraitque moyennant compensation (1).» Pendant ces allées et venues, les pourparlers se poursuivaient à Vienne en vue de transformer en traité définitif les préliminaires du i*' août. Il eût été étrange que l'Europe, impuissante quand ses prières se nuançaient de menaces, fût tout à coup devenue une protectrice efficace alors qu'elle s'était désarmée. Le 24 septembre, le duc de Gramont mandait à Paris : a Si les plénipotentiaires allemands montrent quelque condescendance dans la discussion des détails administratifs, j'ai lieu de croire que pour les limites territoriales ils maintiennent toute la rigidité de leurs premières exigences. Dès qu'il s'agit de frontière, ce sont des vainqueurs qui imposent aux vaincus leurs conditions draconiennes et menacent à chaque observation de dénoncer l'armistice. » « L'histoire, ajoutait notre représentant à Vienne, offre peu d'exemples d'une torture morale aussi complète que celle à laquelle sont soumis les

(Ij IlAifSEif, Quinte ans à iétranger^ Us coulisses de la diplomatie^ p. 3de& suivantes.

malheureux négociateurs. » Et il concluait tristement : n Je n'attends rien de nos efForts ni de nos conseils. » L'ambassadeur d'Angleterre ne fut pas plus heureux que son collègue de France. Le chargé d'affaires de Russie ajouta lui-même inutilement quelques avis. Sur ces entrefaites, lord Clarendon, qui se rendait à Venise, passa par Vienne, et on crut qu'il venait pour plaider m extremis la cause des vaincus. A tous ceux qui l'interrogeaient, il déclara que son voyage était étranger à la politique et n'avait d'autre [objet que ses affaires privées. Le 30 octobre, le traité définitif fut signé : il le fut entre le Danemark d'une part, la Prusse et l'Autriche de l'autre, et sans que la Confédération germanique, déjà reléguée à l'arricrc-plan, intervint ou fût consultée. Il reproduisait les dures conditions des préliminaires. Les Danois courbèrent la tète sous la mauvaise fortune. Dans cet amoindrissement de leur puissance, une seule consolation leur restait: du moins dans leur petit royaume ils seraient vraiment chez eux : ils n'auraient plus devant les yeux l'obsédant cauchemar de la Diète de Francfort, des exécutions fédérales, des textes obscurs à interpréter, des districts mixtes à satisfaire ; et après toutes les angoisses des dernières années, cet aspect simplifié des choses, cette perspective reposante tempérait un peu le regret de tout ce qu'ils avaient perdu.

J'ai raconté en détail cette affaire du Danemark, non pour le Danemark lui-même, mais parce qu'elle contient en germe toutes les perturbations futures. Relégués désormais en terre Scandinave, les vaincus rentrèrent dans le repos, sans autre protestation qu'un faible murmure contre ceux qui les avaient abandonnés. Leur vengeance serait le trouble où leur disgrâce jetterait TEurope. Des rivages du Jutland, du littoral de leurs Iles, ils verraient se répéter, au centre de TEuropei toute la poli-

tique qui s'était essayée contre eux. Ce sera pour l'avenir un immense sujet de regret, que Napoléon, si empressé à éparpiller partout ses conseils, son influence, ses armes, n'ait jeté qu'un regard morne et froidement sympathique sur le lieu du monde où le droit subissait ses plus cruelles déchirures. L'Angleterre manqua à la France, la France à l'Angleterre, l'une et l'autre à l'Europe. L'intervention eût été prématurée jusqu'à la fin de 1863, alors que, le Holstein étant surtout en cause, le différend pouvait sembler purement germanique. Peut-être eût-elle été tardive ou dangereuse à la fin de la conférence de Londres : car alors les trois puissances du Nord tendaient à relier fortement leur action : la Russie était débarrassée de la Pologne ; l'Autriche était trop compromise pour reculer, la Prusse trop enorgueillie pour s'arrêter, le Danemark trop abattu pour apporter quelque force à ses alliés. L'opinion publique enfin, ne voyant que l'objet matériel du débat, eût mal compris qu'une bande de terre slesvigoise fût un enjeu sufGsant pour risquer la paix générale. Entre ces deux époques, il y eut un moment décisif, ce fut celui où les agresseurs franchirent l'Eidcr, cette ancienne limite delà Germanie ou, mieux encore, se répandirent dans le Jutland, cette vieille terre danoise. Ce jour-là, l'abus de la force apparut si nettement que la modestie des intérêts en litige s'absorbait dans la grandeur de l'injustice. Au milieu de toutes les subtilités germaniques, que n'eût pas pu^ cette heure une parole modérée, brève, claire, ne s'abaissant point à discuter le droit et se contentant de le proclamer? A cette période du conflit, la Prusse n'avait pas encore développé tout son armement : l'Autriche, mal pliéeàson rôle, balbutiait des excuses, et il fallut même, on s'en souvient, envoyer à Vienne M. de Manteuffel pour calmer ses scrupules, lui fournir des arguments, prévenir toute déviation de l'alliance : la Russie avait encore à compter avec les restes de l'insurrection polonaise : le Danemark n^avait pas encore épuisé ses ressources, et la Suède, à la condition qu'elle fût soutenue, était prête à le secourir. Quelle apparence que , dans cette distribution des forces, la France et l'Angleterre, solidement unies, eussent été impuissantes à imposer leur arbitrage ! Du

même coup, ic petit Danemark eût été préservé : bien mieux, le droit eût été replacé si haut que de longtemps la main des ambitieux n'eût pu y atteindre, et en assurant pour le présent le salut des faibles, on eût garanti pour Tavenir la sécurité des forts eux-mêmes.

Dieu ne donna point à notre souverain cette prévoyance. Il épaissit au contraire devant ses yeux toutes les vagues images qui obscurcissaient sa vue. Le nom du Danemark était mo* deste, et Napoléon aimait les choses retentissantes. Ayant péché par excès de paroles dans l'affaire polonaise, TEmpereur pécha, dans Ta^hire danoise, par excès de réserve. Ayant entrepris, en Europe et hors d'Europe, toutes sortes de tâches inutiles, il se sentait mal soutenu, même pour les entreprises nécessaires, par l'opinion publique devenue méfiante de sa sagesse. Une idée fatale le hantait, celle de lier partie avec ceux qu*il eût fallu maîtriser. Dans cet esprit, il se fixa d'abord en une sorte d'impartialité affectée, comme s'il eût été à la recherche du droit : puis, à la Conférence de Londres, il se contenta de faire bégayer par son ambassadeur quelque projet de consultation nationale. Les envahisseurs ne marchandèrent point leurs remerciements. A la fin de juin, comme M. de Gramont s'était rendu à Carlsbad, où s'étaient rassemblés le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche, l'accueil fut plein de grâce et de caresses : « Je ne dois point passer sous silence, écrivait le 3 juillet 1864 notre ambassadeur, les protestations de reconnaissance que j'ai recueillies pour la politique suivie par l'Empereur dans la question danoise. » — « Ensemble et séparément, ajoute-t-il. Leurs Majestés m'ont témoigné leur gratitude (1). » Ces flatteries ont quelque chose de navrant. A la fin de 1864, l'Europe apparaît tranquille encore, mais désorientée : c'est la paix, mais cette paix instable qui n'a rien de commun avec l'ordre. Un seul triomphe, M. de Bismarck. Il a posé la main sur le cœur de la France et en a compté les battements ralentis. Il a mesuré l'inertie de l'Angleterre, inactive autant que murmurante. Il tient la Russie par les

(i) Correspondance inédite.

souvenirs de la Pologne. Il traîne à sa suite la pauvre Autriche, inique avec scrupule et commençant perpétuellement des actes de contrition qu'elle n'achève pas. Il met sous ses pîcds la Diète et, vers ce temps-là, se substituant à la Confédération dans le Holstein, il occupe Rendsbourg comme plus tard Hanovre, Cassel ou Francfort. Il a créé, dans les duchés de TElbe, par une artificieuse copossession, un territoire litigieux d'où sortira à volonté la guerre. Il n'a encore rien fait de grand, mais déjà il a tout préparé : n Une fois les duchés pris, disait-il, nous laisserons le Danemark bien tranquille. » Que lui importe en effet Christian IX? Le Danemark n'a été poui lui qu'un champ d'expérience. Dès à présent il peutbeaucoup. Qu'un allié lui survienne, et, à moins d'un vigoureux réveil du droit, il pourra tout. C'est à ce moment qu'il se souvient de la patrie de Cavouretque o le Piémont du Nord » , comme Rechberg appelait la Prusse, tend la main au Piémont du Midi

Page 1