LIVRE XXVIH
Sommaire : I. — Mort de Frédéric VII, roi de Danemark (15 novembre 1863) t en (jaelles conjonctures il laisse son pays. — Retour en arrière : la question danoise : double complication née de la condition des duchés et de l'obscurité du droit successoral : traité de Londres; comment il règle le droit kér^ ditairc; quel élément de confusion se mêle à ce traité. — Discussions et luttes entre le Danemark et la Confédération germanique : Tordonnance da 30 mars et la Constitution du 13 novembre 1863.
II. — Avènement de Christian IX : quelles compétitions éclatent aussitôt. — Le duc d*Âugustembourg. — La Confédération germanique. — Intervention de la Prusse et de l'Autriche : M. de Bismarck; comment tous les autres acteurs s'effacent devant lui. -— Sentiments de M. de Bismarck sur la question des duchés : ses curieux entretiens avec M. de Quaade. — Son évolution : quel motif parait l'avoir inspirée : comment il est encouragé à la hardiesse par l'attitude des grandes puissances t mission de lord Wodehouse, de M. d'Ewers, do général Fleury; langage sévère k Copenhague, complaisant a Berlin. — Comment la Prusse entraine l'Autriche à sa suite. ^ Comment elles se subrogent toutes deux à la Confédération germanique. — La Russie; l'Angleterre; la France : de quelles causes naît l'impuissance générale. — Ultimatum : incidents divers. — Les armées alliées franchissent TEider.
III. — La guerre : appel de Christian IX k l'Europe : comment les alliés pénètrent dans le Jotland. — Voes confoses des puissances; combinaisons diverses imaginées par l'Angleterre. — Projets de conférence k Londres i lord Clarcndon à Paris : première réunion de la conférence (20 avril 1864) i incidents divers; armistice : comment s'affirme le droit de conquête : proposition anglaise pour le partage du Sleswig; idée d'an plébiscite et comment elle est appuyée par la France : discussions stériles. — Quelle cause générale paralyse l'action de la France et de l'Angleterre. — Echec définitif de, la conférence*
IV. — Abandon du Danemark par la France et l'Angleterre. — Les alliés sont maîtres de tout le Jutland. — Christian IX se décide k traiter : suspension d'armes, préliminaires; derniers efforts tentés k Paris. -^ Négociations à Vienne : traité définitif et quelles en sont les conditions.
y. — Influence des affaires danoises sur les affaires générales de l'Europe : à quel moment la France et l'Angleterre eussent-elles pu exercer une influence décisive. — Gomment toutes choses sont désonnais préparées pour les dessein» de M. de Bismarck.
Le 15 novembre 1863, Frédéric Yll, roi de Danemark, mourut. En temps ordinaire, la seule conséquence eût été un deuil d'étiquette dans les cours de TEurope, une modification ddiasV A Imanach de Gotha. A Theure où le prince s'éteignait^ tout autre était Tévénement. Ge fut la fatalité du Second Empire, que les complications, les questions (comme le public prit riiabitude de les appeler) se succédèrent les unes aux autres sans laisser aux acteurs ou aux spectateurs de la politique un seul instant de trêve ou de repos. A la question cT Orient avait succédé la question italienne; la question italienne avait été remplacée par la question polonaise : l'affaire de Pologne absorbait encore les esprits, et voici que surgissait la question danoise, conflit restreint en apparence, mais où toute l'Allemagne se passionnerait, où toute l'Europe prendrait parti, et où se verrait, dans un cadre moins tragique, l'image rapetissée de toutes les grandes violences qui s'accompliraient plus tard. C'est au début de la crise qui s'annonçait pour son pays que Frédéric VII venait d'expirer. Sur cette question depuis longtemps débattue à grands renforts d'arguties, l'obscurité naturelle du génie germanique avait jeté ses ténèbres; puis étaient venus les intrigants et les ambitieux qui avaient achevé d'embrouiller le droit pour le nier plus aisément. Horace conseillait aux écrivains de son temps de ne point toucher aux sujets qu'ils ne pourraient rendre clairs (1). Quel ne serait pas l'allégement de la tâche si le précepte pouvait ici s'appliquer! Une telle
(1) qux
Desperat tractata nitescere posse relinquat.
{Èpître aux Pisons, v. 150.)
LE DANEMARK, L'ALLEMAGNE ET L'EUROPE. 4rîO
licence, hélas! serait hors de propos. Dans la suite des événements contemporains, le Danemark a, comme la Pologne, sa place, et il semble que ce soient deux anneaux de la mémo chaîne. L'affaire polonaise a bouleversé toutes les alliances T la longue et énervante question du Danemark va peu ù pou affaiblir dans les consciences la notion du droit, en sorte que TEurope s'offrira sans défense à qui aura Taudace d'y étnl)lir un ordre nouveau.
Si l'on jette les regards sur une carte de l'ancien Danemark, l'œil est frappé par une rivière assez importante qui prend sa source non loin de Kiel, se rapproche d'abord de la Baltique et semble vouloir s'y jeter, puis se dirige vers l'Ouest, baigne la ville de Rendsbourg et, après de nombreux circuits, déverse par un large estuaire ses eaux dans la mer du Nord. Cette rivière, qui coupe en deux parties fort inégales la presqu'île danoise à peu de distance de sa base, cette rivière s'appelle TKider. L'Eider n'était pas seulement le fleuve le plus important du royaume, mais il avait été regardé de tous temps, il était regardé encore au commencement de ce siècle, comme formant la limite entre les deux races distinctes que les monar- ^ques danois abritaient sous leur domination. Au Sud étaient le Holstein et le petit duché de Lauenbourg, pays de population allemande, et quoique gouvernés par les rois de Danemark, rattachés à la Confédération germanique. Au Nord s'étendaient les terres Scandinaves, à savoir le Sleswig, puis le Julland, enfin les Iles, dont l'une portait Copenhague, capitale de tout le royaume. Cette démarcation avait été consacrée par les siècles : Eidora Romani terminus imperii, disait-on an moyen âge, pour marquer où finissait le Saint-Empire romaifi.
Ce que la nature avait fait, ce que le temps avait érigé en maxime, l'érudition allemande entreprit de le contester. Entre le Jutland uniquement danois, et le Holstein uniquement germanique, elle découvrit que le Sleswig formait une zone intermédiaire, ou pour mieux dire, une terre à part qui, sans se confondre tout à fait avec l'Allemagne, différait profondément du reste du Danemark. Par l'étude de vieux titres dont les pluf
anciens remontaient au XV* siècle, elle entreprit de persuader aux autres et de se persuader à elle-même, que les habitants de cette province, sous peine de répudier leur origine, devaient chercher leur point d'appui, non à Copenhague, mais en Holstein. C'est à la même époque, disaient les savants de la nouvelle école, que les deux duchés de SIeswig et de Holstcîn ont été réunis à la couronne danoise : ils Tout été à la condition qu'ils auraient le même sort, ne seraient jamais distraits Tun de l'autre, et jamais ne seraient incorporés au Danemark. Ils étaient liés par un nextis socîaUs, un lien de solidarité, etTEider qui coulait entre eux n'avait pu effacer ou détruire cette fraternité antique. Ainsi parlaient les docteurs des Universités, au nom de ce prétendu droit historique qui, souvent, n'est ni le droit, ni l'histoire. La langue allemande excelle à composer des mots : elle réunit les deux duchés dans la même appellation, et le Sleswig-Holstein fut inventé. On ne revendiquait pas encore le SIeswig au nom de la grande patrie germanique, mais au nom du Holstein. Seulement le Holstein étant terre allemande, le reste irait par voie de conséquence, et bientôt on attirerait le tout à soi. La théorie une fois fixée, des gens très pratiques se rencontrèrent, à point nommé, pour la répandre. Les journaux la propagèrent, l'enseignement public la mit en relief. Il se trouva aussi que tous les arguments tirés des vieilles chartes s'accordaient à merveille avec des convoitises très positives et d'un goût très moderne. Studieux en toutes choses, les Allemands s'étaient appliqués à la géographie aussi bien qu'à l'histoire. Ils savaient de longue date que la côte orientale des duchés, avec ses baies* en grand nombre et profondément découpées, se prêterait à la création des établissements maritimes qui leur avaient manqué jusque-là.' Pour comble de bonheur, la revendication, formulée au nom des précédents historiques, empruntait à la réalité même des choses un certain aspect de vraisemblance. En SIeswig, l'élément danois s'était, de temps immémorial, mêlé d'éléments germaniques. Le mouvement d'immigration, loin de diminuer, s'était accentue, et le sol appartenait en partie à des gens venus de l'autre rive de TEider : ces colons allemands, accueil-
lis en hôtes, ne pourraient-ils pas se proclamer les maîtres ou du moins se transformer, à Toccasion, en frères à délivrer? C'est ainsi qu'une opinion s^accrédita, celle qu'entre le Holstcin et le Jutland s'étendait une terre litigieuse^ le Sleswig, terre qui serait d'abord réclamée par la voie du droit, puis, si le droit était trop obscur ou insoutenable, par la force.
Une circonstance spéciale rendait particulièrement menaçante pour l'avenir cette théorie née de l'érudition, et peu à peu vulgarisée jusque dans le peuple. Il se trouvait que l'hérédité royale était régie d'après des lois différentes dans les diverses parties de la monarchie. Dans le Holstein, ou, pour parler comme les Allemands, dans les duchés, la couronne n'était transmissible qu'en ligne masculine ; dans le Jutland et dans les Iles, au contraire, la postérité féminine était apte à la recueillir. Que la dynastie régnante fût privée de descendance directe, et l'on risquait de voir surgir des compétiteurs armés de titres divers, cherchant leur point d'appui, les uns à Copenhague, les autres à Francfort ou à Berlin, et revendiquant, soit pour partie, soit en totalité, la succession vacante. Ce serait la guerre civile, et peut-être la dissolution de l'antique royaume.
Longtemps, ce sourd travail de désagrégation avait paru échapper aux souverains danois. Leur vigilance étant enfin en éveil, des lettres patentes du 8 juillet 1846 proclamèrent le lien direct qui unissait le Sleswig au Danemark. Les protestations furent grandes dans les pays germaniques, et ces clameurs eussent, à elles seules, montré combien l'érudition avait déjà tracé les voies à la conquête. L'année 1848 vint, année propice aux révolutions. Le Holstein se souleva contre la domination danoise : l'Allemagne intervint ; les bataillons prussiens campèrent jusque dans le Jutland, et il fallut les remontrances réitérées de l'Europe pour ramener la paix sur les deux rives de l'Eider.
Cette première manifestation du conflit danois en montrait la gravité. Les puissances jugèrent que leur tâche serait bien incomplète si, rétablissant l'ordre dans le présent, elles ne le consolidaient pour l'avenir L'essentiel serait de décourager
toute tentative tendant à restreindre, au Nord de TEider, la souveraineté danoise, puis de fixer par des règles péremptoires le droit héréditaire incertain ou méconnu. A la suite de longs pourparlers, un acte en forme très solennelle fut signé le 8 mai 1852 à Londres. Il se résumait en deux points principaux. Tout d*abord, un principe était proclamé, celui de Tintégrité de la monarchie, sous la seule réserve du lien fédéral, qui, depuis 1815, unissait le Holstein et le Lauenbourg à la Confédération germanique. En second lieu, la question de Tordre successoral en Danemark se trouvait résolue, et en termes assez clairs pour que toute compétition future parût ccarlce. Frédéric VII, n'ayant pas d'enfants, avait, entre les divers prétendants, choisi, pour lui succéder dans tous ses États, le prince Christian de Glûksbourg, et, après lui, ses descendants de môle en mâle. C'est ce choix que les plénipotentiaires sanctionnèrent : par là ils faisaient du roi régnant et de son héritier présomptif les clients de TEurope. Le traité fut sîgoé par les représentants des cinq grandes puissances. Puis les États de second et de troisième ordre y accédèrent, y compris bon nombre de principautés de la Confédération germanique. Cependant Tempcreur de Russie, comme chef de la maison de Holstein-Gottorp, et en outre plusieurs princes allemands, puisaient, en des généalogies plus ou moins obscures, des titres éventuels à la succession danoise : tous y renoncèrent en faveur du prince de Glûksbourg. Le moins aisé à convaincre fut le duc d'Augustembourg, qui s'attribuait des droits sur les duchés et avait participé aux derniers troubles. A la première nouvelle qu'il lui faudrait se dépouiller, il entra dans une grande colère, puis il s'adoucit, se fit offrir de l'argent, s'en fit même offrir beaucoup : enfin il se laissa séduire par la double perspective du payement de ses dettes et d'une grosse indemnité; à ces conditions il abandonna, en son nom et au nom de ses descendants, toutes ses prétentions héréditaires.
La sage intervention des puissances semblait avoir non seulement ramené la paix, mais prévenu les causes ultérieures de troubles. Le traité du 8 mai assurait au Danemark la garantie de l'Europe et le plaçait en apparence dans une condition ana-
logue à celle qui, depuis vingt ans, valait à la Belgique des jours si prospères. Gomment Tacte qui devait consolider la paix n'inaugura-t-il qu'une trêve précaire? Peu avant le traite du 8 mai, le gouvernement danois, à peine remis des calamités de la guerre, avait, dans ses dépêches aux puissances allemandes, laissé échapper, sous forme d'éclaircissements ou d'explications, des formules imprudentes ; et ces paroles, soigneusement recueillies, agiraient à la manière de ces contrelettres qui vicient les actes les plus solennels et les empêchent de porter leurs fruits.
Ces déclarations, interprétées plus tard comme de véritables engagements, avaient surtout trait au Holstein et au Lauenbourg, mais, par une funeste extension, touchaient aussi au Sleswig et semblaient reconnaître à cette dernière province une condition toute spéciale. Il était parlé de Diète pour ce duché, de mesures destinées à satisfaire à la fois les deux nationalités danoise et allemande : en outre. Tune des dépêches venues de Copenhague contenait l'assurance que le Sleswig ne serait pas incorporé. Ces malencontreuses concessions fournissaient à TAllemagne un prétexte pour intervenir, et rouvraient le débat au moment où la Conférence de Londres le déclarait clos. Après une assez courte accalmie, une guerre de plume commença entre la Diète, où venaient affluer toutes les prétentions germaniques, et le roi Frédéric VII, jaloux de préserver rindépendance de sa couronne. On s'épuiserait à compter les notes, les circulaires, les mémorandums échangés entre les ministres danois et la Confédération. Plus d'une fois Thoslilitc fut poussée si loin que, de Francfort, partirent des menaces d'exécution fédérale. Ce fut une lutte à la fois exaspérante et mesquine, poursuivie à l'aide d'arguments obscurs, de textes plus obscurs encore, et où l'étalage de la plus pédanicsque érudition masquait mal l'appareil de la force qui, en fin de compte^ trancherait le conflit. Que si on les dégageait des •tcnèbres où elles s'enveloppaient^ les deux politiques suivies ù Copenhague et en Allemagne pouvaient se résumer en deux mots. Frédéric VII n'avait qu'une pensée, celle d'assurer à ses sujets holsteinois une autonomie complète, d'ôter de la sorte
fondom nt aux ingérences de la Confédération germae, puis, ayant aingi fait la part du feu» de resserrer autour ti par de« liens indissolubles les autres provinces de la irchie. Tout à rinverse, les Allemands se souciaient fort de concessions qui ne riaeraient que Tun des duchés : Le leur habileté se dépensait à entretenir Tagîtation dnns k^ ■etein, à la propager de le dans le Sleswig, à affirmer ridée [ïlîdarité entre les deux provinces^ dans Tespoir de les jfber pareillement. Frédéric VII eût été bien naïf s il n'eût être cette conduite plus raffinée que loyale, Lon^^tempsil nta, prêt à tous les sacrifices, pourvu qu'au Nord de TEison indépendance souveraine fût reconnue. Dans rentrées il essayait, en prévision des prochains orages^ de nouer intelligenccî; en Europe et de pousser sa propre famille : Is du duc Christian de Gluksbourg fut appelé au trône de se ; une fille du même prince épousa Théritier du trône tngleterrcT et cette glorieuse alliance voila uu instant les erils qui menaçaient le tronc. Enfin le gouvernementdanois se décida à deux actes décisifs : par une patente du 30 mars 1863| il essaya de désintéresser le Hoistein en le dotant d'institutionsl indépendantes : puis, huit mois plus tard, par la loi constitu-1 tionnelle du 13 novembre 1863, il fixa la condition du Sleswig, t et, sans l'incorporer, sans lui refuser ses franchises provin- i ciales, le rattacha fortement à la monarchie. De ces deux ) actes, le premier avait éveillé les protestations de TAUe- \ magne, attentive surtout à ne point séparer les deux duchés; le second, en dérobant le Sleswig aux influences germaniques, était bien propre à précipiter la rupture. Ce fut le sort du Danemark que, deux fois en quinze ans, les crises de sa politique coïncidèrent avec un changement de règne. C'est au milieu des troubles de 1848 que Christian VIII avait rendu le dernier soupir. jUne destinée pareille attendait Frédéric VII. La loi qui réglait l'État du Sleswig avait été adoptée le 13 novembre. Deux jours plus tard, le roi mourut. C'est cette nouvelle qui, transmise dans les chancelleries, venait d'y éveiller, non l'intérêt banal qui s'attache à un monarque de troisième ordre, mais un sentiment d'émotion, presque
d'anxiété. Le prince disparaissait à Theure des périls suprêmes, laissant son peuple en armes, ses États divisés, un successeur choisi entre plusieurs prétendants ; et il avait pu voir, avant de fermer les yeux, ses puissants voisins prêts à fondre sur son pays.
Ce qui suivit fut plein d'obscurités, d'âpres convoitises, de mensonges, et plus encore de fourberies. Toutes sortes de menées s'entremêlent, fastidieuses autant que compliquées, en sorte que le récit devient inintelligible s'il pénètre les détails et cesse d'être vrai s'il les néglige. Cependant, quand on perce ces épaisses et malsaines ténèbres, il semble que l'affaire danoise (l'affaire des duchés de l'Elbe, comme l'appelèrent les contemporains) peut tenir tout entière en trois choses : une misérable intrigue tramée par un prince subalterne; — un petit complot collectif, ambitieux et débile, ourdi à la Diète de Francfort; — enfin une grande audace qui rejette dans l'ombre toutes les timides impostures et, ne laissant aux malfaiteurs de second ordre que le discrédit ou la confusion, s'attribue sans partage tous les profits.
La petite intrigue princière fut la première à se dévoiler. Le 16 novembre, le prince Christian de Glûksbourg, doublement légitime par le choix de son prédécesseur et l'adoption de l'Europe, fut proclamé roi sous le nom de Christian IX. Deux jours plus tard, jaloux de témoigner ses sentiments nationaux, il sanctionna la Constitution du 13 novembre que Frédéric VII avait proposée, que le parlement avait votée et qui rattachait fortement le Sleswig au Danemark. Cet acte n'était point encore connu, la dépouille du monarque défunt n'était point encore confiée à la terre, et déjà la compétition éclatait. On se souvient de ce duc Christian-Frédéric d'Augustembourg, sujet félon de Christian VIII comme de Frédéric VII, qui, au milieu
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des troubli S de 1848, avait revendiqué pour lui là souveraineté des duchés. Quel que fût lo fondement de cette prétention, i! y tivaiL renoncé, et à la suite de louf^s pourparlers qui excluaient toute erreur comme toute surprise. La négociation nvait été laborieuse, par les exigences du prétendant, fort habile à monnayer ses droits. Une rente annuelle de 2,000 L St. ayant d*abord été proposée, la réponse avait été un dédaigneux refus. La somme est vraiment trop pauvre, avait fait observer M. de Bismarck^ alors ministre de Prusse à Francfort et intcrmé* diaire en tout ce marché (1). Quand on avait parié de 70 à 80,000 dollars prussiens, le prince était devenu plus attentif (2) En fin de compte, 1 indemnité avait été fixée à 1,500,000 doubles rixdales danoises. La somme avait paru bien forte : mais, comme IVjhservait M, de Mantcuffel, Tavantagc de la transaction serait de prévenir à tout jamais tout débat successoral f3) L acte de renonciation avait été rédigé avec une grande redondance de termes, comme si on eut d'avance soupçonné le par* jure. Le duc renont;ait pour Iw-même et pour ses hérithrs. Outre l'indemnité, on lui payait ses dettes, mais il quitterait le royaume, et s'engagerait à n'en plus troubler la tranquillité. Le prétendant promit tout cela a sur sa parole et son honneur de prince » . Sur cette assurance, les fonds furent versés, et on crut avoir acheté à ce prix la paix de l'avenir. Or, le lendemain de la mort de Frédéric VII, une déclaration du duc parut : il était devenu vieux, et, riche de l'indemnité, peu soucieux de nouvelles aventures, ne songeait plus, disait-il, qu'à passer le reste de sa vie dans le calme et le contentement en son château de IVimlenau. Seulement, il léguait à son fils tous les droits que jadis il avait vendus. A cette même date du 16 novembre, celui-ci, en une proclamation datée du château de Dolzig, se présenta à ses a sujets « du Holsteîn, du Sleswig, du Lauenbourg. Il rappelait Tancien ordre de succession, se prévalait spécialement de la récente abdication paternelle, invoquait M la sainteté d'anciens et de nouveaux serments » et, avouant
(1) Corrcspondence respccting the affairs of Denmaik, 1850-1853, p. 102.
(2) Corresponilcncc, p. 107.
<3) JOid., p. 101.
d'ailleurs Tinsuffisance de ses moyens d'action, se confiait pieusement à Dieu. Les jours suivants, il s'adressa à l'empereur des Français au nom du principe des nationalités, et à l'empereur de Russie au nom du principe d'hérédité léf];itime. Alexandre, à ce qu'assura GortschakofF, ne répondit point : moins avare de ses lettres, Napoléon honora le duc d'une épître où il l'appelait son tt cousin » , se disait le champion des nations opprimées, convenait que a le Danemark avait pu avoir des torts envers l'Allemagne » . De plus en plus en goût de souveraineté, le prétendant forma un ministère, décréta un emprunt dont on ne connaît point le résultat, annonça même la prochaine formation d'une armée. Le 10 décembre, il adressa une seconde proclamation à ses peuples et, tout à fait oublieux de l'argent qu'avait reçu son père, parla avec un dédain superbe des traités de 1852 a qui n'avaient pu, disait-il, ni infirmer les droits anciens, ni créer des droits nouveaux » . Pourtant, en dépit de toute son assurance, Frédéric d'Augustembourg risquait fort de demeurer à l'état de prince m partibus. C'est de Gotha qu'il datait ses actes. Sans soldats, sans ressources, sans crédit, il était réduit à contempler de loin ses États et à regarder vers Kiel comme vers la terre promise. Un secours lui était nécessaire pour qu'il pût soutenir quelque temps son rôle sans verser dans le ridicule.
Ce secours lui vint de la Diète. C'est alors qu'à l'intrigue isolée du duc d'Augustembourg se substitue l'action collective de la Confédération germanique, qui prend en main la cause de l'Allemagne et, sans l'avouer tout à fait, choisit le duc pour son instrument. Depuis de longues années, le sort des duchés de l'Elbe était l'objet habituel des délibérations de Francfort. Soutenir les prétendus droits du Holstein et, par extension, du Sleswig, c'était s'ériger en champion de la « grande patrie » , et la Diète, déjà fort discréditée, n'eût eu garde de négliger cette occasion de popularité. A la nouvelle de la mort de Frédéric Vil, l'émoi avait été extrême, et tous les représentants des petits États, tous les DU minores du Corps germanique s'étaient rassemblés en mille conciliabules agités. Que ferait le nouveau roi ? Continuerait-il la politique danoise de son prédé-
Aie aîSTOlRE DU 5EGOKD EMPIRE.
cesseur? Céderatt-il au contraire à l'inHueuce allemande ? ces enlrefaUes> oa avait appris que Christian IX maintenait là constitution du 13 novembre et, par làj marquait sa place à côté de Frédéric VIL Aussitôt les protestations avaient éclaté Jans Francfort. Que de fois les rois de Danemark, en tant que membres de la Confédération, n^avaîent-ils pas été menaces d'exécution fédérale ! La menace s'était même renouvelée si souvent qu'elle avait cessé d'effrayer. Cette fois, la rcalisalion suivit de près. Le 7 déce.rql^E£i Yexécuiion fut pronoacée^ct^les gouvernements saxon et banovrien. reçurent Tordre d'occuj^er milita ire ment le Holstein, jusqu'à ce que Christian IX eut rempli ce qu'on appelait, ce qu'on voulait appeler ses devoirs de confédéré. Quelle que fut la gravité du vote, il ne dépassait pas les attributions de la Diète. Ce qui dépasserait sa compétence^ ce serait tout voeu, toute manifestation impliquant un changement dans Tordre de souveraineté. Déjà le gouvernement de Bade et celui de la Saxe ducale avaient invité la Dicte  évoquer à elle la question de succession, u Beaucoup de gouvernements allemands ont reconnu mon bon droit, u écrivait le 10 décembre le duc d'Augustembourg, prompt à noter tous les témoignages de bonne volonté et à les amplifier. Entre tous les protecteurs du prétendant, le gouvernement bavarois était le plus puissant. Tandis que s'ourdissaient ces petites machinations, on recevait à Copenhague Tavis de Vexécution prochaine. Le chef du Cabinet danois, M. Hall, ne perdit pas un instant pour protester. Il fit observer que, si le roi son maître avait sanctionné la constitution du 13 novembre, il venait d'abroger Tordonnance du 30 mars relative au Holstein, et se déclarait prêta toutes les concessions raisonnables. Il se retrancha derrière les puissances de TEurope, derrière T Angleterre surtout qui offrait ses bons offices. Il ajouta enfin, avec une logique fort embarrassante, que toute réclamation adressée au roi Christian IX en tant que duc de Holstein ne pouvait avoir de valeur que si les droits de ce prince sur ce même duché étaient préalablement reconnus. Quelque sensée que fût la réponse, toute cette sagesse se dépensa en pure perte. A quelque temps de là les contingents saxons et hanovriens, com-
mandés parle général saxon de Hacke, franchirent la frontière et se répandirent dans le Holstein. Jaloux d'éviter tout conflit, Christian IX avait évacué la province et ramené ses troupes derrière TEider. D'après les statuts de la Confédération, Vexécution n'était qu'une mesure provisoire, ne préjugeant en rien l'issue du différend qui l'avait rendue nécessaire. En dépit de cette règle, les commissaires, dès leurs premiers décrets, tinrent à marquer où les portaient leurs préférences. Ils défendirent aux autorités du duché de prendre la qualité de a royales» , ils proscrivirent la cocarde danoise, ils abattirent tous les insignes qui rappelaient la souveraineté de Christian IX. Ces mesures furent suivies d'un acte de tolérance plus significatif encore. Le 30 décembre, le duc d'Augustembourg arriva à Kiel et il put, sans menace d'expulsion, haranguer ceux qu'il appelait ses sujets, provoquer même sur ses pas des manifestations. Le lendemain, il adressa aux gens du Holstein et aussi à ceux du Sleswig (car ses regards se portaient au delà de l'Eider) une proclamation pleine d'espoir qui se terminait par ces mots : u Remerciez avec moi le Dieu tout-puissant qui mous a conduits jusqu'ici. Il nous conduira plus loin. »
Dans ce manifeste, la dernière phrase était de trop. Le pauvre duc d'Augustembourg était au bout de sa bonne fortune et la Confédération au bout de son crédit. Pour accomplir une entreprise injuste, les mauvaises intentions ne suffisent pas, il faut en outre la force qui les transforme en acte et la persévérante audace qui ne s'arrête point en chemin. Or, le duc était faible : quant aux États secondaires, ils n'étaient guère moins débiles, et de plus mêleraient des scrupules à leurs velléités iniques. Nous avons dit les petites intrigues princières, les petites menées fédérales. Voici l'heure où entrent en scène les grands acteurs. Au premier plan apparaît la Prusse, puis, derrière elle et à long intervalle, l'Autriche, un peu honteuse et troublée. La Prusse elle-même se personnifie en un seul homme, M. de Bismarck. Devant lui s'efibcent tous les agents secondaires, et le malheureux Augustembourg qu'il ressuscitera de temps à autre pour les besoins de ses ambitions, et les États moyens qu'il laissera s'épuiser en vaincs
paroles en attendant qu'il les bafoue, et rAutriche, complice dans riniquité autant qu'oubliée dans le profit. Dès qu'il pénètre dans cette obscure affaire du Danemark, il la domine, Tincarne en lui et, suivant les nécessités de sa politique, en dissipe ou en épaissit les ténèbres. C'est pourquoi, à distance, toutes les autres images s'absorbent dans le puissant relief de la sienne.
A ne considérer que le passé, il ne semblait pas que le conseiller du roi Guillaume dût être pour la monarchie danoise un ennemi. Au début de sa vie parlementaire, en 1849, il s'était élevé avec une extrême vigueur contre l'invasion des duchés de l'Elbe et avait jugé l'entreprise inique autant que révolutionnaire. Trois ans plus tard, le cours de sa carrière diplomatique l'ayant amené à Francfort, il s'y était appliqué à apaiser, non à aigrir l'irritant débat : c'est sur ses conseils que le duc d'Augustembourg avait renoncé à ses droits successoraux, a M. de Bismarck, écrivait lord Cowley. alors représen* tant de l'Angleterre auprès de la Diète, tient le langage le meilleur, le plus conciliant. II ne cesse d'affirmer la bonne volonté de son roi, désireux, dit-il, d'une prompte et équitable solution. Il ajoute que l'intérêt de son pays est bien plutôt de soutenir le trône d« Frédéric Vil que de voir le Holstein séparé du Danemark (l). » En montant aux honneurs, l'homme d'État prussien n'avait point abandonné ces maximes, et, devenu premier ministre, il n'avait pas hésité à les proclamer. Ses entretiens avec l'ambassadeur danois en Prusse, M. de Quaade, fournissent un curieux témoignage de ses dispositions. A l'approche de la crise qui menace le Danemark^ toutes sortes de dépêches efiarées et inquiètes parviennent à Copenhague : or d'un seul point arrivent des informations fevorables, c'est de Berlin. Au commencement d'octobre 1863, six semaines avant la mort de Frédéric Vil, M. de Bismarck, sur le point de partir pour Bade, reçoit l'envoyé danois. Avec (fuel soin ne s'applique-t-il pas à le rassurer! Parlant de l'cxéc ution fédérale déjà proposée, il répète à plusieurs reprises
(1^ Correspondence respecting the af/airs of Denmark^ 1850-1853» p 98
que les plus grands ménagements présideront à la mesure et que le droit d'intervention de la Diète s'arrêtera aux limites du Holstein. Puis il ajoute sur un ton de plus en plus amical et comme en glissant un conseil : a Les procédés de la Diète ne sont pas éloignés des désirs de votre gouvernement qui a souhaité la séparation du Holstein. La Diète se chargeant de consommer cette séparation, les projets de Danisation dans le Slcswig ne seront que plus faciles à réaliser. » La suggestion repond si bien aux vues du Cabinet de Copenhague que M. de Quaade se défie de cet excès de sollicitude et tient à écarter ce qui pourrait être un piège. « Âh ! réplique-t-il aussitôt en protestant, notre gouvernement n'a pas l'intention A'' incorporer le Sleswig. » La conversation s'égare un peu : enfin M. de Bismarck, concluant l'entretien, le résume en dégageant sa responsabilité : a Soyez tranquille, la Prusse ne paraîtra dans toute cette afiFaire que le moins possible. » Au retour de Bade, le 21 octobre, M. de Quaade est reçu de nouveau. Il trouve le premier ministre fort irrité, mais (chose très rassurante I) contre les ennemis du Danemark. Au cours de son voyage, il a découvert, au nord comme au sud du Mein, des États, des ministres qui voudraient, fût-ce au risque d'une guerre générale, pousser jusqu'à la dernière extrémité les mesures contre la monarchie danoise, et cela, ajoute-t-il du ton le plus scandalisé, tt dans le but d'assurer l'unité et la centralisation de l'Allemagne, u En écoutant ce langage, M. de Quaade ne peut se défendre d'un espoir, celui que son maître, en sa détresse, a trouvé un véritable ami. Pénétré de ces pensées, il exhorte sa Cour à se montrer conciliante, se porte garant de M. de Bismarck qui désire cordialement un arrangement. « Je puis déclarer en toute confiance, poursuit-il, que le gouvernement prussien souhaite que V exécution n'ait pas lieu. » Le 27 octobre le 3 novembre, nouvelles entrevues. De plus en plus, M. de Bismarck s'érige en conseiller : il engage le roi Frédéric VU à se montrer large quant au Holstein, puis, ayant satisfait aux exigences fédérales, à réserver le reste du différend. Plus d'une fois il s'arrête au milieu de ses avis, en homme qui craint de trop s'avancer : a II ne faut pas, dit-il comme pris de