‹ Histoire du Second Empire. Tome sixième (volume 2)Chapitre 3 sur 14 · DE · texte numérisé non relu

DE

Sommaire : L — Gomment la politique intérieore de l'Empire te complique en même temps que la politique extérieure. — Les contéquencet du décret du 24 novembre et incertitude sur l'état de choses créé par ce décret. — L'Empire et les catholiques en 1861 : lutte tantôt sourde, tantôt ouverte : incidents divers : procès; polémiques; surveillance exercée sur les fonctionnaires. — Comment les catholiques se rapprochent des adversaires de l'Empire : symptômes divers qui marquent ce rapprochement. ^- Comment l'Empire distribue ses rigueurs entre les catholiques et les hommes des anciens partis. — Quelles diversions il essaie : inauguration du boulevard Malesherbes; crédit de 25 millions pour les chemins vicinaux. — Continuation de la lutte religieuse : de quelques incidents; étroite surveillance ministérielle; nomination des instituteurs; l'évèché de Poitiers.

II. — La Société de Saint-Vincent de Paul; ses origines, set développements; son esprit. — Premiers symptômes de la malveillance gouvernementale, et comment ce mauvais vouloir est conjuré. — M. de Persigny ; démarches en faveur de la Société menacée; quels griefs sont rassemblés contre l'association. — Circulaire ministérielle du 16 octobre 1861 et analyse de ce document. — Catholiques et Francs-maçons. — Tristesse et irritation des catholiques : à quoi se réduisent les griefs du gouvernement impérial. — Quelle combinaison surgit : embarras des catholiques : comment ils se décident à repousser toute organisation officielle.

III. — Quels embarras rejettent au second plan les dissentiments religieux : commencement de la crise cotonnière : embarras industriels : mauvaise récolte : éclat apparent et gène réelle. — Article de la Bévue des Deux Mondes et de quelle sévérité administrative il est l'objet. — Comment l'aveu vient du gouvernement lui-même : conseil aux Tuileries : mémoire de M. Fould; critiques qui y sont formulées, remèdes qui y sont proposés. — M. Fould ministre des finances : impression publique. '— Comment l'Empereur s'approprie ie» vues de M. Fould. — Sénatus-consolte du 31 décembre 1861 : caractère

118 HISTOIRE DU SECOND EMPfRE.

de la réforme : comment cette réforme elle-même est appelée k demeurer stérile si les tendances générales de la politique ne se modifient pas.

IV. — L'Italie depuis la mort de M. GaTour : M. Ricasoli; sesimpatien ces; ses dépêches à M. Nigra. — Gomment la situation de la péninsule justifie peu les ambitions italiennes. — Nomination de M. Benedetti à Turin, de M. de la Valette à Rome : projet de M. Ricasoli; comment il est accueilli à Paris. — Ministère Rattazzi : projet français soumis à la cour de Rome et comment il est repoussé. — Victor-Emmanuel à Maples : Rome : canonisation des martyrs japonais. — Attitude de la France. — Quelles agitations révolutionnaires travaillent l'Italie : Garibaldi : affaire d*Aspromonte. — Dépêche du général Durando. — > Gomment Napoléon III, irrité et découragé, se rejette en arrière : motifi et caractère de cette évolution.

y. — Les élections prochaines : 1857 et 1863; quel avait été, depuis six années, le progrès des idées libérales. — Les divers partis. — Le parti démocratique : ses diverses fractions : les abstentionnistes ou radicaux : les hommes de 1848 : le groupe des jeunes. — Le parti légitimiste : quel était, à l'approche des élections, son plus grand embarras. — Les catholiques : comment et Wqu*à quel point ils étaient séparés de TEmpire. — Le parti parlementaire ou libéral : en quoi il se confond avec l'orléanisme : ses personnalités les plus marquantes : son éclat et son impuissance : Prévost-Paradol.

YI. — Quel est l'homme appelé à grouper les forces gouvernementales : M. de Persigny : son caractère; ses tendances : ce qu'on pouvait craindre ou espérer de lui.

VU. — La lutte électorale : les démocrates et républicains à Paris et daqs les départements : voyage de Garnier-Pagès : dissentiments et compétitions : embarras pour la création d'un comité : liste de l'opposition dans le département de la Seine. — Les légitimistes : la question du serment : candidature de Berryer et de quelques-uns de ses amis. — Les catholiques indépendants; leurs candidatures; comment ils dévient vers une opposition assez accentuée : lettre des Sept Évêques. — Les libéraux ou orléanistes : leurs candidats.

VIII. — Circulaire de M. de Persigny (8 mai 1863) :en quoi le langage de M. de Persigny diffère de celui de M. de Morny : la candidature officielle; quelle force elle puise dans les lois, dans la répartition des arrondissements électoraux, dans le concours des fonctionnaires publics. — De quelques incidents de la lutte électorale et de quelques candidats particulièrement combattus.

IX. — Les résultats du scrutin : succès de l'opposition à Paris : son échec dans les départements : les enseignements des élections : comment elle révèlent une séparalion profonde entre l'esprit des villes et celui des campagnes. — Gomment M. de Persigny commente les élections : sa chute. — Comment la nouvelle Chambre, quoique composée à peu près des mêmes éléments, ne sera point la continuation de l'ancienne : M. Thiers : M. Berryer : de quelle fa<^n le gouvernement s'applique à assurer sa défense devant le Corps législatif : décret du 23 juin 1863 : le ministre d'Eut et ses collaborateurs : M. Billault, ministre d'Etat; sa mort. — Avènement de M. Rouher (18 octobre 1863).

X. — Ouverture de la session législative (5 novembre 1863). — Comment l'esprit de la nouvelle Chambre se révèle dans les débats sur la vériHcntion des pouvoirs : incidents divers : les commissaires du gouvernement : M. Thuillier.

— M. Berryer : son intervention en matière financière : M, Thiers : son discours sur les libertés nécessaires,

XI. — L'année 1864 : discoars de TEmpcreur au cardinal de Bonnechose. — Complot contre la vie de l'Empereur : Pasquale Greco et set complices. — De diverses préoccupations publiques : M. Renan et la Vie de Jésus, — Élections complémentaires : M. Garnier-Pagès et M. Carnotsont élas : quelle est la signification de ce vote.

XII. — Quel homme nouveau le décret du 23 juin 1863 a porté aux affaires : M. Duruy, son caractère, ses tendances. — Son œuvre : l'instruction publique à ses divers degrés : comment procède M. Duruy : instruction secondaire : instruction supérieure : instruction primaire. — Rapport sur l'instruction primaire obligatoire : quelle opposition soulève cette thèse. — Comment cette querelle s'absorbe dans une querelle plus grande : M. Duruy et le clergé : de divers incidents de cette lutte.

xIII. — La loi des coalitions, — Etat antérieur de la législation : comment est discrédité peu à peu l'ancien état de choses. — M. de Momy et M. Emile OUivier. — Présentation du projet de loi : le rapport de M. Cornudet, et comment son adhésion résignée répond aux sentiments du Corps législatif : vues diverses dans la Commission. — M. Emile Ollivier; comment il est nommé rapporteur; influence de M. de Momy; de quelle façon M. Ollivier modifie la proposition primitive. — La discussion publique : critiques des conservateurs; critiques venues de la gauche. — Emile Ollivier et ses collègues de la gauche : comment se consomme la scission. — Le vote : vrai senliment du Corps législatif et comment M. Buffet l'exprime. — Comment la loi des coalitions est doublement mémorable au point de vue économique et au point de vue politique.

Nous avons poursuivi, sans l'interrompre, Tétrange aventure qui devait nous conduire jusqu'à Mexico. Si vif qu'ait été le souci de la lointaine entreprise, l'esprit public se portait vers d'autres objets, et avec ardeur. Ce fut le sort du second Empire que toutes choses se compliquèrent en même temps, à l'intérieur aussi bien qu'à l'extérieur.

La première partie du règne s'était déroulée calme, silencieuse, avec cet aspect régulier des Ëtats absolus, où tout procède du maître et où rien ne s'anime qu'à sa voix. La politique, très simple alors, se résumait d'un seul mot : concentration de l'autorité entre les mains de l'Empereur.

Cependant le monarque s'était fatigué de la toute-puissance, avant que le peuple ne se lassât de la sujétion. Au mois de novembre 1860, il lui avait plu, ainsi qu'on Ta déjà rapporté (1), de rétablir à Timproviste quelques-unes des formes qu'il avait naguère abolies. L'initiative impériale avait éveillé encore plus de surprise qu'elle n'avait excité de gratitude. Sur l'acte du souverain, le jugement public avait eu quelque peine à se formuler. Visiblement on touchait au déclin de VEmpire autoritaire. Mais l'heure était-elle venue de saluer VEmpire libéral? On n'osait encore prononcer ce mot, par crainte de désillusion et de désaveu. Au fond, la confusion était extrême, par l'obscurité du présent, par l'obscurité plus grande de l'avenir. Dans son interprétation littérale, le décret du 24 novembre ne s'appliquait qu'au Corps législatif; mais était-il possible que, la Chambre devenant plus libre, les mêmes règles restrictives continuassent à régir l'ensemble des institutions? Dans le motu proprio impérial, fallait-il voir un acte isolé, un passager caprice de la puissance souveraine? Étaitce, au contraire, le premier pas d'une évolution qui, s'accomplissant par degrés, renouvellerait pièce à pièce la Constitution et les Ic^is? A peine public, le décret s'accompagna de toutes sortes de gloses qui épaissirent les ténèbres, loin de les dissiper. Entre toutes les conditions , la plus incertaine était celle des journalistes. A certaines heures, ils se croyaient, feignaient de se croire émancipés et tentaient quelque pointe audacieuse hors du sentierétroitoùils avaient cheminé jusquelà ; que si quelque rude avertissement les ramenait à la réalité, ils se refaisaient petits et humblement rentraient dans le sillon accoutumé ; ils n'y rentraient d'ailleurs que pour peu de temps, car ils ne pouvaient se figurer que, les députés ayant recouvré le droit de parler, ils n'eussent pas, au même degré, recouvré le droit d'écrire. Par intervalles, la longanimité du pouvoir semblait autoriser leurs espérances ; alors ils s'affranchissaient tout à fait et, avec un mélange d'inquiétude et de plaisir, s'égaraient bien loin des frontières jadis sévèrement gardées ; puis

(1) Voir t. III, livre XXII

iU revenaient, repartaient de nouveau et, par toutes sortes de manèges, essayaient de tâter les bornes extrêmes où les hardiesses se devraient arrêter. On eût dit des écoliers qui, ne sentant pas la férule du maître, se demandent si elle est brisée ou simplement au repos. Le plus singulier, c'est que l'Empereur semblait partager Tignorance du public lui-même. Le pays ne savait pas bien ce qu'il avait reçu; le gouvernement savait-il beaucoup mieux ce qu'il avait donné?Dans les régions officielles, c'était comme un mot d'ordre de dédaigner le régime parlementaire, bon, disait-on, pour les Anglais; d'un autre côté, on réprouvait fort le pouvoir absolu; on ne se lassait point de répéter que la Constitution était perfectible; on laissait entendre que le souverain avait entrepris de construire un édifice imposant autant que solide qui ne ressemblerait à rien de ce qu'on avait vu jusque-là, et que cet édifice, destiné à s'élever par assises successives, était loin de son couronnement. L'Empire, loin d'abolir les anciennes lois, les tenait suspendues sur ses adversaires; mais, tout en les gardant comme une menace, il les relâchait par ses pratiques et les discréditait par ses propres déclarations : il aspirait à un avenir nouveau, mais sans oser briser aucjn des liens qui le rattachaient à son origine ; il préconisait la liberté, mais par la bouche des mêmes hommes qui avaient été jadis artisans de compression. Le langage des serviteurs du prince ajoutait à ces incertitudes. Ce que l'Empereur savait à peine, ils ne le savaient plus du tout. L'ambiguïté dans les vues entraînait dans la conduite une ambiguïté pareille : de là le plus extraordinaire contraste de tolérances surprenantes et de brusques sévérités. Pendant les années 1861 et 1862, le pays vécut de cette équivoque. Cependant l'année 1863 devait être celle du renouvellement de la Chambre. Les élections se feraient-elles sous les auspices de la liberté ou sous l'empire des anciennes pratiques? Tous les esprits observateurs suivaient attentivement cette évolution étrange, pleine de retours, d'à-coups, d'obscurités, et ces variations de la politique intérieure allaient parfois jusqu'à distraire des choses du dehors, déjà si inquiétantes pourtant et si troublées.

tu HISTOIBE DU SECOND EMPIIE.

à Hazebroack, furent dissoutes (I). Cependant la presse antireligieuse dénonçait avec grand bruit certains actes de prosélytisme qui cachaient, disait-eile, les plus graves désordres : de jeunes israélites avaient été soustraites à leur famille, mises au secret dans des couvents ou des maisons ecclésiastiques, et amenées, par dol ou violence morale, à embrasser la religion chrétienne. Le 1* mars 1861, un prêtre, le chanoine Mallet, homme de mœurs très suspectes, fut traduit pour détournement de mineure devant la cour d'assises du Nord et condamné à six années de réclusion (2) : à la suite du procès^ un couvent de Douai, le couvent dit de la Sainte-Unîon^ se vit retirer le bénéfice de Fautorisation légale (3). Un peu plustard, une affaire pareille, mais suivie d'acquittement, se déroula devant la cour d'assises du Puy-de-Dôme (4). Ces tristes débats furent remarquables moins par eux-mêmes que par l'attitude du gouvernement, qui, au lieu d'abréger comme en d'autres temps le scandale, s'appliqua comme par représailles à en prolonger le bruit. Bien plus, à quelque temps de là, une circulaire du ministre des Cultes (5) commenta, non sans une certaine amertume, les derniers incidents, et parut faire retomber sur l'ensemble du clergé et des maisons religieuses ce qui n'était que le crime d'un seul et Timprudencede quelques-uns. Plusieurs prélats s'émurent du reproche : tel fut l'évéqued'Arras, qui, en termes d'une vivacité extrême, releva l'imputation. Le ministre répliqua, l'évéque répondit de nouveau ; et le ton même de cette polémique permit de mesurer ce qui restait de l'ancienne alliance. — Parmi les agents du pouvoir le désarroi était grand. On commençait à noterles paroles, les démarches, les relations surtout, et la prudence ne fut jamais plus nécessaire que le lendemain du jour où on avait proclamé la liberté. C'est vers ce temps qu'on se mit à distinguer entre les fonctionnaires cléricaux et ceux qui ne l'étaient point. Le signe le plus

(1) Voir, sur ces incidents, Destomdes, Vie du cardinal Régnier^ 1. 1, p. 45S-

(2) Voir Gazette des Tribunaux, 3 mars 1861 et suiv.

(3) Voir Destomdes, loc, cit., t. II, p. 1-35.

(W) Voir Gazette des Tribunaux, 22 novembre 1861 etsniir.) (5) Voir Moniteur de 1861, p. 1807.

visible du cléricalisme pour un fonctionnaire, c'était de confier réducation de ses enfants au clergé ou aux Congrégations, et il ne manqua pas de préfets ou de chefs de service pour dénoncer chez leurs subordonnés cette indépendance devenue suspecte. C'est une justice à rendre à Napoléon, que le plus souvent il ignoraitces mesquineries et, quand on les lui signalait, s'empressait de les désavouer. Pourtant, dans son langage, dans sa conduite, on pouvait surprendre une vive irritation contre les catholiques. Il s'exagérait fort la portée de ses services et leur reprochait l'oubli de ce qu'il appelait ses bontés. Sous l'empire de son dépity il lui arriva de laisser échapper des paroles amères, d'autoriser des procédés vexatoires, de pratiquer même pour son propre compte ces recherches inquisitoriales qu'il raillait chez ses agents. Un jour, comme il était à Biarritz, il apprit qu'un colonel de cavalerie avait violé la consif^ne qui mettait en interdit la demeure de Mgr Pie, évéque de Poitiers. Aussitôt, toutes affaires cessantes, il saisit de l'infraction le ministre delà Guerre. «J'apprends que le colonel X..., lors du départ de son régiment, s'est rendu avec éclat, à cheval, à la tête de son corps d'officiers, chez l'évéque II mérite une sévère réprimande (1). »

Tous les partis sentent à leur tour le besoin de la liberté, et c'est pourquoi la vraie sagesse est de ne la proscrirejamais. Victimes du pouvoir, les catholiques admiraientde moins en moins ce bel ordre de 1852 qui jadis les avait ravis. Les légitimistes, les orléanistes, les parlementaires leur ouvrirent leurs cadres. Ils y entrèrent d'abord timidement, puis, s'enhardissant, remplirent une bonne portion des places vides. Leur évolution ne s'accomplissait ni sans embarras, ni sans indécisions, ni sans retours. Qu'ils le voulussent ou non, ils se trouvaient entraînes bien loin de l'Empire. — Vers ce temps-là furent autorisées, bien parcimonieusement encore, les premières conférences ou lectures publiques imitées de l'Angleterre : les catholiques formèrent une partie de l'auditoire, et on les vit applaudir aux allusions politiques où se complaisaient la littéra-

(1) Voir Mémoires du maréchal Mandon, t. II, p. 76-77.

ture et le journalisme d'alors. — Les intérêts ayant changé, les doctrines se modifièrent pareillement. Au début du règne, on avait espéré, entrevu un régime de privilèges; on y avait même goûté, quoique à fort petites doses. Cette attente étant évanouie, le mot d'ordre fut de dédaigner ce qu'on n'avait pu obtenir et de vanter le retour au droit commun. Deux années auparavant, Tun des plus notables parmi les catholiques libéraux, le prince Albert de Broglie, avait public les derniers volumes d'une Histoire de t Église au iv» siècle^ c'est-à-dire au temps de Constantin et de JuUen. L'œuvre, conçue sous l'inspiration la plus haute, planait fort au-dessus de la politique courante. Use trouva pourtant que le livre rencontra une sorte d'actualité qu'il n'avait point cherchée. Le public fut frappé de ce qu'avait de capricieux, de despotique, d'intermittent, la protection des princes, fût-ce celle d'un Constantin ; et, entre tous les enseignements de l'ouvrage, ce fut celui-là qu'il retint. — En s'avançant dans cette voie toute nouvelle, les catholiques se montraient très préoccupes d'éviter les mots qui effraieraient. Ils s'ingéniaient à trouver des formules adoucies, à faire leur choix entre les libertés, à vanter seulement les moins compromettantes, à les déguiser sous le nom de franchises : de franchises municipales, de franchises provinciales ; à se dire moins démocrates que libéraux, moins libéraux que décentralisateurs. La perfection eût été que l'initiative vînt de leurs amis et qu'ils dirigeassent le mouvement auquel ils participeraient. En celte même année 1861, dans une ville de province, à Nancy, un groupe d'hommes notables, chrétiens pour la plupart, imagina de fonder, sous le nom de FiariVz, un recueil qui prêcherait la liberté, mais sous la forme d'émancipation locale, de reconstitution provinciale, de guerre au césarisme autoritaire et au despotisme administratif. Ce programme, très rassurant pour l'ordre, semblait fait à point pour rallier le parti religieux, il rencontra d'autres approbations; la plus considérable fut celle de M. Guizot. Plus tard, beaucoup plus tard, toutes sortes d'adhésions suivirent, venues d'hommes de tous les partis : M. Barrot, M. Daru, M. de Larcy, M. de Falloux, M. de Montalembert, M. Jules Simon même et, pour toutcom-

pléter, M. Jules Ferry. C'est ainsi que, toutes choses étant changées, les catholiques prenaient leur place non plus à Tex- Iréme droite du pouvoir, mais àTextréme droite de l'opposition. Le front de bataille, à la vérité, était plus étendu que solide, et plein de vides par où le gouvernement pourrait s'insinuer. Cette ligue avait pour organes habituels la Gazette de France^ le Courrier du dim anche j le Correspondant^ et, pour allié d'occasion, les Débats^ voire même le Temps. En revanche, la coalition s'arrêtait aux bureaux du Siècle. Là se dressait la plus infranchissable des barrières : pour le Siècle^ le cléricalisme était l'ennemi^ et il s'était accoutumé à pratiquer le précepte bien avant que d'autres le formulassent en maxime.

Habitué à manier des masses dociles, le gouvernement supportait avec une impatience extrême cette petite guerre qui se manifestaitpar des tendances bienplusque par des actes positifs. Une opposition ouverte, il l'eût brisée. Cette hostilité négative, et pourtant tenace autant que gênante, le déconcertait. 11 s'indignait contre les catholiques et bien plus encore contre les hommes des anciens partis. Dans cette disposition rancunière et chagrine, il lui arrivait de reprendre en taquineries de détail ce qu'il avait naguère concédé en liberté. — Au printemps de 1861, il lui avait plu de ressusciter un des procédés les plus dictatoriaux du premier Empire, à savoir la saisie administrative. La théorie n'était point heureuse ; l'application le fut moins encore. Au faubourg Saint-Germain vivait dans une retraite honorée l'un des anciens ministres de Louis-Philippe, le vieux duc de Broglie : nul ne le surpassait par l'élévation de l'esprit, la dignité du caractère, l'austérité de la vie. Sous le titre de Vues sur le gouvernement de la France^ il avait rassemblé le fruit de ses méditations politiques. L'œuvre n'avait point été mise dans le commerce, mais seulement lithographiée à un petit nombre d'exemplaires. A la suite de la lettre du duc d'Aumale, une circulaire de M. de Persigny avait recommandé de surveiller ou de prévenir toute introduction de brochures ou écrits émanes des princes exilés. Au ministère de l'Intérieur, on jugea que la prescription, édictée pour les princes, pourrait avec avantage s'étendre à leurs amis. Une descente de police

fut pratiquée, et les feuilles lithographiées furent saisies. La suite ne laissa pas que d^étre assez curieuse. Une double instance s'engagea : Tune du ministère public contre le duc de Broglie pour infraction aux lois sur la presse, Tautre du duc de Broglic contre le préfet de police pour restitution des exemplaires illégalement saisis. Comme la sollicitude la plus attentive ne pouvait découvrir aucun délit, une ordonnance de non-lieu intervint. Le duc de Broglie, de son côté, se désista de sa demande. Quand il fallut rendre les exemplaires, rembarras fut extrême; car Fécrit factieux avait été partout propagé, et par les soins de ceux-là mêmes qui avaient la charge de l'interdire. On eut grand'peine à rassembler les feuilles dispersées. « Ces messieurs, disait M. Doudan, ont prêté les exemplaires avec une obligeance infinie (I). » — Ces mesquineries ne mériteraient guère d'être rapportées si elles ne peignaient les dispositions des autorités officielles, indécises entre le régime de compression ou celui de liberté et pratiquant maladroitement Tun et Tautre. Dans le temps même où s'organisaient ces petites vexations, ic directeurde la presse mandaitau ministère de l'Intérieur les rédacteurs en chef des journaux, les assurait de sa bienveillance, les invitait à marcher en toute sécurité dans une voie un peu élargie. L'avis était reçu avec plus de déférence apparente que de reconnaissance, et lesjournalistes n'avaient d'autre souci que d'ouvrir toute grande la porte qu'on leur entre-bàillait. Ils soulevaient toutes sortes de questions de détails, puis, d'une allure à la fois osée et craintive, s'attaquaient au décret de 1852, cette arche sainte de l'Empire autoritaire. Gomme on promettait la liberté à la manière de l'Angleterre, pour le jour où les partis auraient désarmé : « Quand donc, répliquait Prévost-Paradol^ la maison de Hanovre se croira-t-elle aGFèrmie (2)? » Ce persiflage dédaigneux, ces hardiesses croissantes e\aspéraientlegouvernement, qui, se croyant payéd'ingratitude, se rejetait brusquement vers les anciennes pratiques. Le retour en arrière se marquait par des noies du Moniteur qui affirmaient

(1) Doudan, Lettres, 1. 111, p. 227.

(2) Journal des Débats, 25 juin ISGl.

la législation existante : il se marquait surtout par un renouveau de communiqués etd'ai;er/t55emen/5 distribués un peu pélc-méle. — Cependant, à toutes les époques du règne, Tun des procédés les plus familiers du gouvernement impérial avait été de s^assurcr contre l'hostilité des classes élevées en se solidarisant avec les classes populaires. A qui parlait trop obstinément de liberté, l'Empereur répondait démocratie ou réformes économiques. La diversion avait jusque-là réussi; n'était-elle pas plus opportune que jamais? Le 14 août 1861, comme Napoléon inaugurait le boulevard Malesberbes, il énuméra, dans un discours en réponse au préfet de la Seine, toutes les mesures projetées ou déjà prises pour améliorer le sort de la classe la plus nombreuse : Teau allait être amenée à Paris et fournie à des prix moins élevés ; les petits loyers étaient exemptés d'Impôts ; le commerce de la boulangerie et de la boucherie était mieux organisé; les écoles, églises, établissements de bienfaisance avaient été multipliés. Une autre promesse suivait, bien plus alléchante que toutes les réformes passées. « Je vous recommande surtout, ajoutait l'Empereur, dans l'examen de votre budget, de réduire, autant que les finances le permettront, les droits qui pèsent sur les matières de première nécessité. C'est par là que vous acquerrez de nouveaux titres à ma reconnaissance. » — Quatre jours plus tard, la même sollicitude bienfaisante, qui s'était portée sur la population parisienne, s'étendait aux populations rurales. Dans une lettre au ministre de l'Intérieur, l'Empereur proclamait a que l'amélioration des campagnes est encore plus utile que la transformation des villes » . En conséquence, il invitait le ministre à présenter au Corps législatif une demande de créditde 25 millions pour l'achèvement par annuités des chemins vicinaux précédemment classés. — Suppression ou allégement des octrois dans les villes, chemins à profusion à travers les campagnes, quelle perspective de bien-être pour les ménages ouvriers, quelle source de prospérité pour les exploitations rurales! Napoléon, quiétaitd'àme excellente, était porte vers le bien par naturelle bonté : on eût dit qu'il ne le faisait que par calcul, tant il le faisait avec profit! Quelle opposition pourrait tenir devant cette abondance de promesses? Combien

pèles paraîtraient auprès de ces heureuses réalités les spéculations des orléanistes, qui prônaient la liberté ; les rêves des légitimistes, qui prêchaient la décentralisation; les maussades doléances des cléricaux, qui plaignaient les disgrâces du pape! Ces incidents rejetaient à Tarrière-plan les luttes religieuses ; mais bientôt elles se ranimaient, comme se reprend, après un intermède, une pièce interrompue. Les catholiques suscitaient autour d^eux toutes sortes de brochures ou de livres, et tantôt se portaient à la défense du Pontife Romain ou de leur propre cle '<;é, tantôt s^enhardissaient jusqu'à faire irruption dans le camp ennemi. Entre toutes les attaques. Tune des plus virulentes fut due à la plume d'un professeur de l'Université, M. de Laprade, qui, en vers indignés, flétrit, sous le nom de Muses d'État, les lâchetés de la presse officieuse, empressée à dénoncer les faibles et à courir sus aux vaincus. M. de Laprade était professeur à la Faculté des lettres de Lyon. Une révocation bruyamment publiée fut le châtiment de son audace. Mais les sévérités aussi bien que Tindulgence étaient impuissantes à ramener la paix. — Dans le gouvernement, trois des ministres avaient charge pour défendre, comme on disait, la société civile contre les empiétements cléricaux : c'était le ministre de l'intérieur, qui exerçait par les préfets une sorte de surveillance générale; c'était le garde des Sceaux, armé du Gode pénal et le tenant suspendu sur les prêtres les plus récalcitrants; c'était le ministre des Cultes, qui contrôlait avec un soin jaloux tout ce qui était gestion des fabriques, dons aux églises ou rc(;Iement8 budgétaires. La politique religieuse en 1861 offrait exactement l'image renversée de la politique de 1852. En 1852, la bienveillance officielle s'était traduite vis-à-vis du clergé par des faveurs au fond assez modestes, mais enveloppées de formules confiantes ou respectueuses qui charmaient. En 1861, la malveillance se résumait en des sévérités pas bien terribles, assez débonnaires même, mais accrues trop souvent par de blessantes paroles et surtout par un perpétuel reproche d'ingratitude. Dans leurs communications aux prêtres ou aux évcques, les représentants du gouvernement ne manquaient jamais d'insister sur le grand intérêt qu'avait

rÉglise à ne pas se séparer de TEmpire. Quel ne serait pas son sort si la main tutélairc de Napoléon se retirait d'elle ! Cette commisération, légèrement insultante, poussait à bout les catholiques, qui s^exaspéraient de paraître protégés, à Theure même où ils étaient tenus en suspicion. — Celait surtout en province qu'éclataient les dissentiments. Un jour, dans une commune du département d'IUe-et-Vilaine, le préfet avait nommé un instituteur laïque contrairement à Tavis du Conseil municipal, qui réclamait des maîtres congréganistes. La décision souleva une véritable tempête. L^archevéque de Rennes s'émut, disciplina autour de lui les fidèles, dénonça comme illégal Tarrété administratif, rédigea en ce sens une pétition au Sénat, la fit couvrir de signatures; et l'affaire, portée quelques mois plus tard à la Haute Assemblée, y remplit deux longues et assez orageuses séances (1). — Entre tous les diocèses, celui de Poitiers était toujours le plus agité. Là, Tévéché et la préfecture se dressaient comme deux maisons ennemies, et quiconque pénétrait dans Tune était dans Tautrc irrévocablement excommunié. Dans cette lutte qui durait depuis deux années, Tévéque avait bien des avantages : l'appui moral de ses diocésains les plus notables, une parfaite connaissance du pays, en outre un esprit très souple, prêt à la fois à toutes les véhémences de la chaire et à toutes les épigrammes des salons. La préfecture eut pourtant son jour de revanche et Tévêché son jour de confusion. Ce jour-là, tout ce qui était fonctionnaire, à Poitiers et dans toute la France, se pâma d'aise en lisant la Gazette des Tribunaux, devenue, sans le savoir, plus malicieuse que le plus ingénieux des pamphlets. Je touche ici à une mystification mémorable. — Au lendemain de Castelfidardo, Mgr Pie avait exalté en chaire les jeunes gens du Poitou morts pour la Papauté, et les avait proclamés martyrs de l'Église et du droit. La cérémonie était achevée, quand on s'avisa qu'un des morts n'avait point eu sa part de louanges : ce n'était pas un gentilhomme, mais un enfant du peuple; il était originaire de Guingamp, mais avait contracté à Poitiers

(i) Voir Moniteur, 1862, p. 666 et sdît.

rengagement qui l'avait lié à Tarmée pontificale. On l'appelait Gicqucl. Il était, à ce qu'on affirmait, tombé glorieusement dans la bataille. Les jeunes et touchantes victimes que Tévéque avait louées appartenaient presque toutes à Taristocratie de la province : louer Gicquel, Gicquel l'ouvrier, parut chose tout à fait opportune. Sans plus amples informations, un service funèbre fut, pour le 30 octobre, préparé à Sainte- Radegonde. Ce jour-là, toute la société poitevine descendît vers la vieille église et, au milieu de toutes les pompes chrétiennes, Mgr Pie prononça le panégyrique. L'éloge fut sans limite. Le prélat exalta dans Gicquel a un enfant de la Bretagne catholique et monarchique » . Il vanta sa droiture, sa pureté de mœurs, son attachement à la religion, sa délicatesse, qui était telle que, pour payer les dettes paternelles, il avait vendu l'héritage de ses parents. Du soldat il parla non moins magnifiquement et, au nom de la ville de Poitiers, lui promit un tombeau. Le monument n'était pas encore commencé, quand se répandit une nouvelle assez déconcertante. Pour mériter une oraison funèbre, la première condition est d'être mort, et Gicquel était parmi les vivants. Non seulement il vivait, mais n'avait point été blessé; bien plus, il n'avait assisté que de fort loin à la bataille. Le reste était d'égale force. L'enfant de u la Bretagne catholique et monarchique » était le fils d'un père méprisable. Lui-même n'était qu'un vagabond. Sa principale industrie était de courir les presbytères : il se disait protestant, mais travaillé de doutes, demandait qu'on l'instruisit, qu'on lui enseignât le catéchisme, et, sous ce prétexte, se faisait héberger. Combien de fois reçut-il le baptême? C'est ce que l'enquête n'avait pu établir. Comme il était à Poitiers, il avait entendu parler d'engagements pour le service du Pape. U avait manifesté le zèle le plus exalté, s'était enrôlé, s'était fait bénir par l'évêque, puis, ayant touché sa prime, l'avait dépensée avec des filles de joie. A Rome, sa conduite avait été si répréhensible qu'on avait songé à le faire passer devant un conseil de guerre. On fut indulgent — à cause de sa bêtise, parait-il — et on se contenta de le chasser. Sa » bêtise » n'était pas telle qu'il n'eût saisi bien vite l'art d'exploiter l'héroïsme des autres.

Apres Castclfidardo, il était revenu en France, où on le croyait mort. Non, il n'était point mort, mais, à Tentendre, peu s'en était fallu. Il ne cessait de parler d'une certaine blessure qu'il plaçait tantôt à la jambe, tantôt au côté, et qui le faisait, disaitil, cruellement souffrir. Il était plein de récits sur Castclfidardo et sur le pieux héroïsme de ses compagnons d'armes. Qui n'eût secouru un tel défenseur de l'Église? Dans ses jours d'ambi* lion, Gicquel parlait fort de Lamoricière et se haussait jusqu'à insinuer qu'il en avait été l'aide de camp. L'odyssée s'acheva où elle devait finir. Le 26 octobre 1861, l'escroc comparut devant le tribunal correctionnel de Laval. Qui fut sur la sellette? Gicquel sans doute, mais plus encore l'évéque. Le procureur impérial, doublement heureux de son succès et de plaire en liaut lieu, lut, sans en rien passer, l'oraison funèbre de l'année précédente et laissa aux juges le soin de comparer le portrait et le modèle (1). L'àpreté de la lutte excusait cette petite vengeance. Ce que la Gazette des Tribunaux avait rapporté, les journaux officieux le reproduisirent tout au long, et avec toutes sortes de commentaires joyeux. — La mésaventure était assez piquante. Â Poitiers cependant, Mgr Pie en fut médiocrement atteint. Il dominait de haut ses diocésains, qui le respectaient beaucoup, l'admiraient plus encore et ne pouvaient se persuader que leur grand évéque eût été léger ou inconsidéré. La rivalité se poursuivit, sans autre avantage pour l'autorité civile qu'un passager succès de gaieté. Le gouvernement ne savait comment réduire ou discréditer le terrible adversaire. Les sévérités administratives étaient inefficaces, et quant aux autres, le prélat était trop avisé pour les encourir. En quête de représailles, le ministère des Cultes songea à couper en deux le diocèse, qui s'étendait sur deux départements, puis le projet fut abandonné comme inutilement vexatoire. « On diminuera le diocèse, disaient les plus sensés; mais n'est-il pas à craindre que nous grandissions encore l'évéque (2)? »

(1) Voir Gazette des Tribunaux, 30 octobre 1861. ^2) Bauraro, Vie du cardinal Pie, t. II, p. 154.

Ces tracasseries de détails prolongeaient la mésintelligence entre les deux pouvoirs. En cette même année 1861, comme Tautomne finissait, le gouvernement prit une mesure beaucoup plus grave, qui fut Tune des plus regrettables, Tune des moÎDS justifiées du règne.

En 1833, huit étudiants du quartier Latin, dans un bel élan de zèle pieux, s*étaient unis pour visiter les pauvres et avaient placé leur association sous le patronage de saint Vincent de Paul. L'un d'eux était Ozanam : il avait animé de son souffle Toeuvre naissante et, s'y étant donné tout entier, Tavait incamée en lui. Les débuts avaient été modestes et même médiocrement encouragés, le clergé se montrant plus surpris qu'empressé. Un homme de bien, M. Baîlly, avait présidé à la première organisation. Une religieuse du quartier, sœur Rosalie, avait fourni les avis de son expérience et indiqué les familles à secourir. Dieu bénit, au delà de toute espérance, cette inspiration de la jeunesse, de la charité et de la foi. La société de Saini'Vincent de Paul, ainsi qu'on prit coutume de l'appeler, se développa dans Paris, puis se propagea en province et enfin s'étendit dans le monde entier. Le nombre des conférences était en 1848 de 339, en 1852 de 878, en 1861 de 3,406. Entre toutes les créations de ce siècle, aucune ne fut plus pure et plus sainte. Sur Tœuvre fondamentale de la visite des pauvres à domicile. toutes sortes d'œuvres connexes se greffèrent : patronages d'apprentis, fourneaux économiques, bibliothèques, mariages d'indigents, assistance médicale, vestiaire, caisse de loyers. Les dévouements s'accrurent dans la proportion de la tâche agrandie, et les ressources se renouvelèrent alors qu^elles semblaient taries. La religion avait fondé la société, elle en demeura la gardienne. L'institution sut éviter à la fois deux dangers : celui de verser dans la simple philanthropie, celui de

pratiquer la charité exclusive. Jamais elle ne dissimula son symbole, jamais non plus elle ne Timposa. La seule prédication fut celle de Texemple; ce fui la seule aussi qui ne manqua jamais. Comme l'œuvre s'étendait, il fallut constituer une hiérarchie qui en maintint les traditions et en assurât la perpétuité. A Paris, un conseil général fut créé qui dirigea la société tout entière ; il se relia à des conseils centraux établis par provinces; au-dessous furent établis des conseils particuliers auxquels se rattachèrent des groupes de conférences. Ainsi se formèrent des liens de subordination, mais volontaires, et qui fortifieraient Tesprit de confraternité générale sans gêner le fonctionnement de chaque confrérie. Qu'une telle organisation cadrât mal avec la rigueur des lois sur les associations, il eût été malaisé de le contester. Très pénétrés de ce danger, les fondateurs s'étaient fort appliqués à le prévenir. Ils jugèrent que la plus grande des habiletés serait une simple franchise qui ne cacherait rien. « Nos œuvres, avaient-ils coutume de dire, doivent être obscures, non pas secrètes; non pas cachées, mais discrètes. » Rien ne fut dissimulé, ni les noms des membres, ni le lieu ou les heures des séances, ni les listes des familles visitées; et Tautorité put tout contrôler à son gré. Les délibérations furent consignées dans des procès- verbaux , les comptes rendus furent imprimés, ainsi qu'il convient à des œuvres qui, ne souhaitant pas la publicité, n'ont aucune raison de la redouter. A l'heure des grandes calamités publiques, les sociétés de Saint-Vincent de Paul offrirent sans marchander le concours de leur dévouement. Au lendemain de l'insurrection de juin, le quartier le plus désolé par l'émeute, le plus éprouvé par le chômage, était le quartier Saint-Marcel. Le maire de l'arrondissement, le docteur Trélat, alla trouver M. de Melun : tt Aux malheureux qui n'ont connu jusqu'ici que les rigueurs de la répression, je voudrais, dit-il, envoyer, au lieu de gendarmes, des hommes de bien qui distribueraient des secours. Vos confrères de Saint- Vincent de Paul accepteraient-ils cette charge? v Non seulement l'offre fut acceptée, mais cette mission pénible, rebutante, périlleuse peut-être vu l'état des esprits, fut recherchée comme ailleurs sont recherchés les

JZê HISTOIRE DU SECOND EyPICE.

honneurs. C'est ainsi que, dans les grandes crises, le devoir charitable se confondait avec le devoir civique . A rordînaire, le rôle des conférences était plus modeste et se bornait à secourir les pauvres, humblement, obscurément, en dehors de toute vue humaine. Entre toutes les choses humaines, la plus redoutée, la seule haïe était la politique. Non seulement elle était proscrite, mais traitée en ennemie. Le règlement, les circulaires, Tusage, s^unissaient pour Finterdire (I). L*association comptait parmi ses membres des catholiques attachés à l'Empire, des hommes appartenant aux anciens partis, en outre un assez grand nombre de fonctionnaires, en sorte que toute infraction à la règle eût été dissolution ou déchirement. L'obligation de la neutralité, tout la prescrivait, tout l'imposait, tout la rappelait, tout, jusqu'à la prière traditionnelle qui terminait chaque séance et qui demandait humblement à Dieu que « toujours les œuvres de l'association fussent dégagées des intérêts de la terre v . Telle avait apparu à son origine^ telle était encore en 1861 la Société de Saîni- Vincent de PauL

M. de Persigny était alors ministre de l'Intérieur. C'était un personnage de probité intègre, dévoué à l'Empereur et capable de le servir sans le flatter. Mais son esprit était fantasque et son jugement peu sûr. Déjà ministre de l'Intérieur de 1852 à 1854, ses soupçons s'étaient portés dès cette époque sur les sociétés de Saint- Vincent de Paul, qu'il croyait hostiles à l'Empire: il ne mettait pas en doute la sagesse du conseil général, mais dans les provinces, les dévots, ainsi qu'il les appelait, étaient exploités par les habiles. Le A mai 1854, à la suite d'une entrevue avec lui, M. de Melun écrivait à M. de Falloux: a Je crois qu'on fera bien de ne placer à la léle des conférences que des hommes sans couleur politique bien tranchée (2). n Diverses démarches tentées auprès de l'Empereur, en particulier par Mgr Parisis et par un député très attaché au parti religieux, M. de la Tour, avaient enrayé ce commencement de malveillance (3). Plu-

[i) Voir Rèjjlemcnt du mois de décembre 1835, circulaires des il juîo, 15 août 1844. {Manuet des Sociétés de Saint-Vincent de Paul, p. 33, 35, 305, 317-318.) (î) Correspondance inédite.

. (3) Voir l'abbé Schall, Vie d'Adolphe Baudon, p. 380-38S.

sieurs années s'étaient écoulées sans nouvelle alerte, quand soudain les affaires romaines avaient rendu suspects les catholiques. C'est au milieu de ces complications que M. de Persigny était rentré au ministère. Il y avait rapporté ses anciennes méfiances et croyait puiser dans les incidents récents la justification de ses soupçons. Le Siècle ne cessait de stimuler la vigilance du pouvoir, rappelait les lois sur les associations et demandait qu'elles fussent appliquées sans ménagement. Le symptôme le plus grave, c'était le langage de certaines feuilles officieuses qui, sous une forme un peu plus adoucie, exprimaient un vœu a peu près pareil. Très préoccupé de ces accusations qui répondaient à ses pensées personnelles, le ministre s'ingéniait à rassembler les griefs qui autoriseraient ses rigueurs. Cependant ces griefs étaient bien minces et, même rapprochés les uns des autres, formaient une trame bien peu solide. En compulsant les rapports de police anciens ou récents, tout au plus pouvait-on en extraire deux ou trois faits : un jour, dans une tombola, organisée par les conférences, avait figuré à une place d'honneur le buste du comte de Chambord ; on citait aussi une conférence qui, dans une occasion pareille, s'était refusée à solliciter un lot de l'Impératrice ; enfin certains préfets, subitement pris de sollicitude pour les intérêts ecclésiastiques, se plaignaient que les aumônes des fidèles, au lieu d'aller au clergé paroissial, fussent absorbées par une confrérie purement laïque. Sur ces entrefaites, le 22 septembre 1861, se tint à Lusignan, petite ville du Poitou, une réunion régionale des conférences. Les journaux antireligieux, à l'afFûtd'un prétexte, dénoncèrent aussitôt ce qu'ils appelaient une Vendée renaissante. Tout concourait à ce que la dénonciation fût écoutée : l'assemblée, exceptionnellement nombreuse, avait compté plus de 150 membres, appartenante trente-deux conférences; la réunion avait été présidée par Mgr Cousscau, évéque d'Angouléme, prélat fort attaché aux doctrines ultramontaines; Lusignan enfin relevait du diocèse de Poitiers, gouverné par Mgr Pie. Très inquiets, les catholiques se prirent à redouter que les menaces, vagues jusque-là, ne fussent bien près de s'exécuter. M. de Falloux et M. de Melun, anciens collègues du ministre

à l'Assemblée législative, intervinrent tour à tour auprès de lui et plaidèrent chaleureusement la cause qui leur était chère. M. de Falloux sortit de Tentrevue, tout confiant et se flattant que Torage pourrait être détourné. M., de Melun ao contraire ne se gêna pas pour déclarer qu'il avait été fort mal reçu (l). Quel était le plus clairvoyant? Les catholiques ne tardèrent pas à rapprendre.

Le 18 octobre 1861, une circulaire parut, qui justifiait à la fois l'optimisme de M. de Falloux et les appréhensions de M. de Melun. Toutes les considérations que M. de Falloux avait développées, M. de Persigny les répétait, et avec une telle surabondance d'éloges que les catholiques semblaient n'avoir rien à craindre, sinon pour leur modestie. A entendre le ministre, les conférences de Saint-Vincent de Paul a poursuivaient avec un zèle remarquable un but qui ne saurait être trop loué » . Elles u se recommandaient par leurs vertus au respect public» . Elles u personnifiaient la bienfaisance donnant la main à la religion v . Files a concouraient à entretenir dans les classes ^levées tout lia ordre de sentiments généreux; elles faisaient comprendre aux hommes de fortune et de loisir la mission du riche au milieu de ceux qui soufiFrent ». A ce certificat de dévouement le ministre ajoutait un certificat de civisme, a L'esprit de ces sociétés, continuait-il, paraît, du reste, en lui-même étranger aux préoccupations politiques; car, formées d'hommes religieux appartenant indistinctement à toutes les opinions, elles comptent dans leur sein un grand nombre de fonctionnaires publics et d'amis dévoués du gouvernement. » M. de Falloux, devenu ministre, n'eût rien ajouté à ce langage, peut-être même y eût-il retranché, le jugeant trop ample et chaleureux. — M. de Persigny n'était pas homme à signer une circulaire sans y mettre sa marque. 11 poursuivait par un rapprochement qui était bien de sa façon et qui n'avait pu lui être soufflé. Esprit original et chercheur, il avait découvert que rien ne ressemblait plus à la société de Saint- Vincent de Paul que la Franc-Maçon-

;i) Voir Mémoires de ^f. de Falloux, p. 3SS et tuiv. — Vie de M. Cochiu^ par M. DE Falloux, p. 140 et suiv. — Mémoires de M de Melun.

neric. Un long parallèle se développait, plein de vues ingénieuses et sans qu^on pût savoir où se portaient les préférences officielles. La Franc-Maçonnerie était plus ancienne que la société de Saint-Vincent de Paul, étant née, disait le ministre, devenu tout à fait érudit, en 1725. Elle avait son origine dans la philanthropie comme la société de Saint-Vincent de Paul dans la religion. Ainsi que la société de Saint- Vincent de Paul, elle tt n'avait cessé de maintenir sa réputation de bienfaisance» ; en outre, a tout en accomplissant avec zèle sa mission de charité, elle s'était montrée animée d*un patriotisme qui n'avait jamais fait défaut dans les grandes circonstances. » , « Ses loges, chapitres, collèges, consistoires fonctionnaient avec calme et depuis longtemps n'avaient donné lieu à aucune plainte. » — Jusque-là la circulaire était inoffensive et se contentait d'être étrange. Qui eût cru que cette universelle bienveillance servirait de préface à une universelle sévérité? M. de Persigny accomplissait ce tour de force avec une prestesse singulière et un aplomb sérieux qui désarmait. Franc-maçons et confrères de Saint- Vincent de Paul étaient également admirables à l'état individuel : reliés en société hiérarchique, ils devenaient à titre égal dangereux, suspects, presque factieux. Aussitôt la critique commençait vive et résolue comme l'avait été l'éloge : » Si les conférences locales de Saint- Vincent de Paul ont droit à toute la sympathie du gouvernement, j'ai le regret de dire qu'il n'en est pas de même de ces conseils ou comités provinciaux qui, sous l'apparence d'encourager les efforts particuliers des diverses conférences, viennent chaque jour davantage s'emparer de leur direction, les dépouillent du droit de choisir ellesmêmes leurs présidents et leurs dignitaires, et s'imposent ainsi à toutes les sociétés d'une province, comme pour les faire servir d'instruments à une pensée étrangère à la bienfaisance. . . » Le même reproche, mais plus accentué, s'adressait au Conseil supérieur, accusé de former le centre d'une association occulte, d'étendre ses ramifications à l'étranger et de prélever sur les Conférences un budget dont l'emploi restait inconnu. « Une telle organisation, continuait le ministre, ne peut s'expliquer par l'intérêt seul de la charité... La charité chrétienne a-t-clle

besoin pour s'exercer de se constituer sous la forme de sociétés secrètes? » En ces lignes se marquait la théorie ofBcielle : chaque conférence isolée méritait le prix Montyon, la collectivité n'était digne que de la police correctionnelle. En termes d'une remarquable àpreté, M. de Persigny rappelait les lois sur les associations, a lois qui étaient, disait-il, violées depuis longtemps. » Un ordre formel suivait à l'adresse de tous les préfets, celui d'interdire la réunion de tout conseil supérieur, central ou provincial, et d'en prononcer la dissolution. Ainsi se continuait sur le ton le plus comminatoire cette circulaire fameuse qui avait débuté dans un débordement de louanges. — En terminant, le ministre changeait une seconde fois son langage. Il laissait entendre que, si les conférences tenaient absolument à une organisation hiérarchisée, leur vœu ne serait point d'un accomplissement impossible. Qu'elles se confiassent à l'Empereur, et, sous les auspices du souverain, une représentation centrale pourrait s'établir au siège même du gouvernement. Cette insinuation, cette discrète avance permettait de saisir la vraie pensée impériale. L'idéal eût été, non de dissoudre les conseils, mais de les absorber; non de combattre la bienfaisance, mais d'y présider. Franc-maçons et sociétaires de Saint-Vincent de Paul, M. de Persigny dans sa circulaire n'oubliait personne: il n'oubliait pas même les modestes membres des sociétés de SrùU' François de Salles ou de Saint- Régis ^ ces dit minores de la charité: à tous il montrait nettement la voie à suivre; tous, il les invitait à se ranger autour du trône et à en attendre tout bienfait comme toute inspiration.

Le Siècle fut ravi, et pareillement la Presse ainsi que T Opinion nationale. A Tenvi, ils louèrent le libéralisme éclairé de M. de Persigny, le félicitèrent d'avoir concouru au progrès démocratique, invoquèrent les principes de 1789, parlèrent même de la séparation de l'Église et de TÉlat. Les Débats, le Temps, le Courrier du Dimanche, irritent parti contre le ministre, non par sollicitude pour Tassociation frappée, mais par souci pour la liberté. Parmi les catholiques Témoi fut grand. Tout blessait dans la circulaire ministérielle : les critiques, qui étaient

LA POLITIQUE INTËRIEURË ET LES ELECTIONS DE 1868. Ul

injustes, et plus encore les éloges, qui semblaient dérision. L'assimilation de la société de Saint-Vincent de Paul à la Franc-Maçonnerie provoquait surtout une stupeur mêlée de colère. En termes véhéments et attristés, les pieux chrétiens qui avaient recueilli la tradition d'Ozanam s'ingéniaient à réfuter, point par point, les accusations. — Si les conférences étaient irréprochables, comment les comités directeurs eussenlils été des foyers d'ambition ou d'intrigue? La meilleure réponse était de citer les membres du conseil général, tous d'honneur intact, de vertu éprouvée, et choisis parmi les plus honnêtes gens de leur temps. Loin qu'ils fussent les ennemis du gouvernement, la plupart d'entre eux s'y rattachaient par les fonctions, les traditions ou les souvenirs : dans le conseil siégeaient M. Cornudet, conseiller d'État; M. de Ségur, maître des requêtes; M. Cochin, maire d'un des arrondissements de Paris ; M. Thayer, sénateur; le comte Lemercier, jadis candidat officiel et petit-fils du maréchalJourdan. — On reprochait à la société d'avoir des ramifications à l'étranger : c'était un grand honneur pour la France que, des extrémités du monde, on vint chercher la lumière au lieu même où s'était allumé le foyer. — Les conférences, ajoutait-on, étaient affiliées à Rome. Elles avaient en efiFet un cardinal protecteur : depuis onze ans, on lui avait écrit onze fois, il avait répondu trois fois ; ces lettres n'avaient d'autre objet que des demandes d'indulgences : depuis 1859, cette correspondance même avait cessé. — La circulaire ministérielle parlait d'un budget prélevé sur les recettes des conférences et dont l'emploi était inconnu. Il n'était pas dans les coutumes de la société de publier sesaumônes, et c'était même, à proprement parler, la seule chose qui fût secrète. Puisque la défiance gouvernementale exigeait des comptes, il était aisé de les produire. Oii s'était écoulé ce budget, les pauvres affamés de l'Irlande, les chrétiens maronites de la Syrie, les malheureux de tous les pays le pouvaient dire. — Contre la société on invoquait l'esprit moderne, l'esprit de liberté. Libre au gouvernement de parler comme le Siècle. Mais tous les faits matériels protestaient contre l'accusation. C'était dans les pays les plus libres, en Hollande, en Belgique, en Angleterre, aux

us HISTOIRE DU SECOND EMPIRE.

Etats-Unis, que la société avait poussé ses plus vigoureux rameaux. En un seul pays, elle n^avait pu s'implanter, c^étaît à Naples, sous le règne de Ferdinand. — Ainsi parlaient les catholiques, ardents à se défendre et tentés parfois de prendre Toffensive à leur tour. Jusqu'à la circulaire de M. de Persigny, jamais la politique n'avait franchi le seuil des conférences : au lendemain de la circulaire, il y eut un jour, un seul jour, où le règlement fut oublié.

Le plus malaisé n'était pas de répondre, mais bien de conjurer l'orage. L'acte ministériel ne détruisait pas l'œuvre, mais il en rompait l'unité, et, de plus, il la rangeait parmi les choses suspectes. L'un des membres du conseil général, M. Goehin, proposa la résistance et Tappel aux tribunaux. La majorité repoussa ce parti extrême : les textes de lois étaient formels, et un tel éclat ne ferait que consommer la rupture. Les démarches officieuses se poursuivirent donc auprès du ministre, de Tar^ chevéque de Paris, de l'Empereur lui-même. Tout fut inutile, etle 12 novembre, M. Baudon, président général de la société, reçut un avis du préfet de police qui interdisait toute réunion ultérieure des conseils. — Cependant la même pensée hantait M. de Persigny : il briserait, s'il le fallait, les cadres de la société; mais s'il pouvait les assouplir à sa main et les marquera l'estampille impériale, combien plus grand ne serait pas le succès ! Les intermédiaires officieux ne manquaient pas, qui s'insinuaient dans les groupes et vantaient les avantages de la soumission, ils abordaient un à un les membres du conseil supérieur, les engageaient à s'en remettre à la bienveillance de l'Empereur et à accepter un chef choisi par lui : de la sorte, une crise pénible, funeste peut-être, serait évitée ; le souverain était bon, conciliant et, au milieu de tous les incidents de la lutte religieuse, serait touché du retour de confiance : il saurait ménager les susceptibilités, les scrupules d'hommes honorables qui jouissaient de toute son estime, et, son droit d'intervention une fois reconnu, il se garderait de porter atteinte au libre fonctionnement des conférences. Poussant à fond l'entretien, les mêmes intermédiaires allaient jusqu'à désigner le président futur : ce serait le cardinal Morlot, archevêque de Paria, prélat

pieux entre tous, vieillard doux, humble, ennemi de rintrigue, égayant d*autre souci que de sanctifier sa fin ; avec cela protecteur discret de toutes les œuvres et très spécialement de la société de Saint-Vincent de Paul, que de très longue date il aimait. L'ofiFre était engageante et se formulait sur un ton bienveillant jusqu'à la caresse. Où la menace avait échoué, la séduction réussirait-elle ? Quoique très perplexes, les membres du comité directeur préférèrent une indépendance, même périlleuse, au poidsd*une chaine,méme fortallégée. Ils jugèrent que toute attache officielle dénaturerait le caractère de Tinstitution. Ils gardaient dans leur mémoire le souvenir de la Congrégation au temps de Charles Xet, instruits par Texpérience, avaient à cœur de ne point la copier. Le cardinal Morlot, d'ailleurs, répugnait au fardeau dont on voulait le charger et ne dissimulait pas sa résolution de le décliner. Une considération dominait toutes les autres. L'œuvre de Saint- Vincent de Paul était internationale : or les conférences étrangères briseraient aussitôt leurs liens si le comité central, au lieu de fonctionner en pleine indépendance, relevait de l'Empereur des Français. Cédant aux circonstances, le conseil général vota sa propre dissolution et remit tous les pouvoirs à son président. Celui-ci continua à exercer son action, mais officieusement, secrètement, en sorte que le reproche de clandestinité, jusqu'ici chimérique, fut, à partir de ce jour et de ce jour-là seulement, fondé. — M. de Persigny était obstiné. 11 lui plut d'en appeler du conseil général aux conférences elles-mêmes. Au commencement de 1862, il les fit interroger par les préfets :quc préféraient-elles, ou fonctionner à l'état isolé, ou se relier à un comité de direction, dont le président serait nommé par l'Empereur? Quatre-vingts conférences seulement votèrent pour le patronage officiel : sept cent soixante le repoussèrent. La Société de Saint- Vincent de Paul survécut à l'épreuve, mais en sortit meurtrie. Timidité ou découragement, plusieurs confécences disparurent : en outre, les fonctionnaires s'éloignèrent presque .tous. Du moins le principe de l'indépendance fut maintenu et, peu à peu, les comités eux-mêmes se reformèrent, grâce à la tolérance du pouvoir, absorbé ailleurs par de bien

M. Forcade, n'était responsable ni de la crise cotonnière, fimit de la guerre de Sécession, ni des mauvaises récoltes, imputables seulement à la nature. Toutefois, ces accidents, qui ne relevaient d'aucune responsabilité humaine, mettaient en lumière des erreurs, des fautes déjà anciennes, qui compliquaient les accidents eux-mêmes et les aggravaient. Partant de là, M. Forcade dénonçait avec beaucoup de vigueur les pratiques financières du gouvernement. Ses reproches portaient sur trois points : Texagération des dépenses, l'impulsion imprévoyante donnée aux travaux publics et spécialement aux démolitions et aux reconstructions, enfin l'absence de vues coor> données dans la direction de la politique économique. Cette fois, ajoutait M. Forcade avec une sorte d'indulgence beaucoup plus blessante que l'invective, nous en serons quittes pour la peur. Mais, poursuivait-il sur le même ton dédaigneusement protecteur, il importe que la leçon ne soit point perdue. L'article se terminait par cette affirmation « qu'il n^ a point de bon gouvernement financier en dehors du rigoureux contrôle des assemblées représentatives et des vigilantes polémiques d'une presse libre (1) ».

Dans les régions officielles, la mercuriale car, on ne pouvait guère l'appeler autrement, la mercuriale déplut fort. Elle froissa d'autant plus qu'elle venait, comme à point nommé, pour traduire le sentiment public. Un avertissement fut infligé à la Revue des Deux Mondes et très spécialement à M. Forcade. Les considérants étaient très durs, insultants même, car ib parlaient a d'allégations mensongères » . Très irrité, le publiciste annonça l'intention de déférer au Conseil d'État l'arrêté ministériel, difiFamatoire, disait-il, et calomniateur. La réparation vint, et sans tarder; elle vint, non du Conseil d'État, mais du palais des Tuileries. M. Forcade avait eu un tort, un seul, celui de dérober au maître la primeur de la confession publique que, dans le secret de son âme, celui-ci méditait.

Le 12 novembre, on sut que l'Empereur était venu de Compiégne à Paris et qu'aux Tuileries s'était tenue une assemblée

(i) Jievue des Deux Mondes, 15 octobre 1861, p. 1009-1010.

du Conseil privé et du Conseil des ministres. La Patrie et le Constitutionnel annoncèrent que Tobjet de la réunion avait été Texamen de la situation financière. Suivant la Patrie, on s'était préoccupé d'un projet qui assurerait l'unification de la dette. Quant au Constitutionnel, il laissait prévoir, en termes mystérieux, et comme pour ménager une surprise, une prochaine réforme à laquelle le Sénat et le Corps législatif ne manqueraient pas d'applaudir. Toutes sortes de bruits couraient, en particulier celui d'une crise ministérielle et de l'élévation de M. Fould. Deux jours plus tard, tout s'éclaira. La presse officieuse avait été exactement renseignée, et c'était bien à l'état des finances qu'avait été consacrée la solennelle délibération du 12 novembre. M. Fould avait tenu toute la séance. Il l'avait remplie de ses critiques bien plus que de ses éloges. La critique avait été agréée plus que ne l'eût été la flatterie. M. Fould non seulement n'avait éveillé aucun déplaisir, mais l'Empereur venait de lui témoigner sa satisfaction en une lettre qui constituait le plus solennel brevet de confiance. Bien plus, il était nommé ministre des Finances avec pleins pouvoirs pour rétablir l'équilibre un peu troublé. Ce n'était pas tout. M. Fould avait consigné ses vues en un volumineux Mémoire dont le Conseil avait entendu la lecture. En tout autre temps, le document eût été gardé dans les plus secrètes archives en attendant l'heure de l'histoire. Napoléon dédaigna cette pratique vulgaire. 11 aimait l'extrême lumière aussi bien que l'ombre extrême. Il se plaisait aux confessions publiques, et mettait quelque chose de théâtral jusque dans sa modestie. Le 15 novembre, le Mémoire fut publié dans le Moniteur.

M. Fould débutait par la critique accoutumée de Tancienne législation parlementaire. Il blâmait l'extrême spécialité des crédits, source de tant de débats stériles ou mesquins. Sous la royauté de Juillet, cette perpétuelle et taquine surveillance des Chambres avait été une entrave permanente pour l'administration et un obstacle à l'accomplissement des plus grands desseins. Arrivant au système financier créé en 1852, le nouveau ministre se hâtait d'y rendre hommage : u Les attaques dont ce système a été l'objet ne me paraissent, disait- il, nulle-

us HISTOIBE DU SECOND EMPIRE.

ment fondées. ^ Jusque-là, le rapport n'était que là GOfMe fidèle, presque serrile, de tout ce qui se disait depuis dix ans dans les conseils de l'Empereur. Ces déclarations, un peu banales et louangeuses, étaient comme une préface destinée à fiaire pardonner les hardiesses du lirre. La critique commençait bientôt, vive, acérée même. Un abus frappait surtout M. Fould, c^était la faculté laissée au souverain d'ouvrir par décret, dans l'intervalle des sessions, des crédits extraordinaires et supplémentaires, • La Conslilulion, ajoutait-il, a réservé au Corps législatif le droit de voter Timpôt, mais ce droit serait presque illusoire si les choses demeuraient dans la situation actuelle ; car qu'est-ce qu'un contrôle qui s*exerce sur une dépense dix-huit mois après qu'elle est feite? « Ces crédits supplémentaires et extraordinaires, M. Fould en dressait le compte depuis le commencement de l'Empire. De 1851 à 1858, ils s'étaient élevés à 2 milliards 400 millions, dont 1,350 millions avaient été absorbés par les dépenses de la guerre d'Orient. Ils avaient été en 1859 de 83 millions, en 1860 de 115 millions; pour 1861, ils approchaient de 200 millions, a A moins d'un changement de système, continuait M. Fould, nous nous trouverons bientôt en présence d'embarras très graves. » Soit entraînement d'une conviction profonde, soit désir de bien fixer les charges de la succession qu'il allait accepter, l'auteur du Mémoire s'appliquaità porter partout la lumière, et cela sans aucun souci d'en atténuer l'éclat importun, a Pour satisfaire aux dépenses, disaitil, on a eu recours au crédit sous toutes les formes, et on a utilise, avec l'assentiment des pouvoirs publics, les ressources des établissements spéciaux dont l'État a la direction. Les emprunts en rente négociés en 1854, 1855 et 1859 ne s'élèvent pas à moins de 2 milliards. Lors du renouvellement du priviiè^^e de la Banque, le Trésor a absorbé l'augmentation du capital de 100 millions imposée à cet établissement. La caisse de la dotation de l'armée, qui avait reçu 135 millions, a vu toute son encaisse absorbée par le Trésor, qui lui a remis directement des inscriptions sur le Grand-Livre. Enfin, on a eu recours à un nouveau mode d'emprunt, les obligations treatenaires, dont on a émis cette année 132 millions... Le public,

continuait le Mémoire^ a souscrit ces emprunts avec un grand empressement, mais ce serait se faire de dangereuses illusions que de compter indéfiniment sur le développement du crédit national. » M. Fould insistait sur les inquiétudes des hommes d'affaires, sur les appréhensions du Corps législatif : a Lors de la récente discussion du budget, on calculait que les découverts devraient s'élever à la fin de Tannée à près d'un milliard, et ce chiffre certainement n'était pas exagéré. » Ce qui rendait la crise plus grave, c'était a la situation des déparlements, des ville, des compagnies particulières, qui, à l'exemple de l'État, dans un but d'amélioration et de progrès, s'étaient lancés, peutrétre avec trop de précipitation, dans des dépenses très considérables » .

Ayant prononcé le mot de crise, M. Fould s'arrêtait, et s'attachait à chercher le moyen qui pourrait la conjurer. Le véritable remède était à ses yeux la suppression des crédits supplémentaires et extraordinaires ouverts par décrets en dehors des sessions et sans le vote préalable du Corps législatif. Cette prérogative, jusqu'ici réservée à l'Empereur, paraissait à l'auteur du Mémoire une source d'embarras bien plus que de force. Le Souverain, dépouillé de ce droit excessif, ne serait plus assailli par les demandes des communes ou des particuliers qui, le sachant investi de la faculté de tout accorder, s'étaient jusque-là encouragés à tout lui demander. A l'extérieur, cette diminution des attributions impériales ne permettrait plus d'accréditer ces bruits d'armements extraordinaires, qui se propageaient par intervalles et s'insinuaient partout avec la perfide rapidité de la calomnie. M. Fould poursuivait avec une grande force, une grande justesse d'expression, mais dans lin langage un peu singulier pour un ministre d'hier et de demain, a Votre Majesté, si elle renonçait spontanément à ce pouvoir plus apparent que réel, plus menaçant qu'efficace, ne rendrait pas seulement la confiance à la France, elle calmerait l'inquiétude de l'Europe et ôterait tout prétexte à des menées hostiles. Lorsqu'on verrait les dépenses de l'armée et de la marine soumises au vote régulier du Corps législatif, on ne pourrait plus se croire placé sous le coup d'une attaque

subite et impréTue ; les gouTemements ne se liTreraient plas à ces luttes ruineuses qui les poussent, à Fenvi les uns des autres, dans la Toie des armements et des préparatiGi militaires ; les populations ne verraient plus s'augmenter annuellement les charges qui les excitent contre la France et dont on essaie de faire remonter Todieux jusqu'à FEmpereur. Dès lors tout devient fecile : la sécurité se rétablit, les ressources se développent, les embarras de la situation actuelle se règlent dans des conditions convenables, et, après avoir pourvu aux exigences du passé, on n'a plus à craindre de les voir se reproduire. » On ne pouvait mieux dire, mais en ce langage, quel aveu implicite ! La confiance était donc troublée puisqu^il s'agissait de la ranimer ! L'inquiétude existait puisqu'au plus vite il importait de la calmer! La sécurité n'était plus entière puisque, toute affaire cessante, il fallait travailler à la rétablir! — En supprimant les crédits supplémentaires, M. Fould entendait maintenir le droit de virement tel que l'avait déterminé le sénatus-consulte du 25 décembre 1852. Le droit de virement, en permettant de pourvoir aux besoins imprévus des divers services, assurerait, dans une mesure raisonnable et limitée, les ressources tempo* raires qu'on ne se procurerait plus par une ouverture de crédit ; et cette faculté exercée avec prudence n^ofFriraîl aucun danger. — Le rapport se terminait par l'examen d'une question qui avait été agitée dans les conseils de l'Empereur : convenait-il d'accroître, en ce qui concernait la loi de finances, les attributions de la Chambre et de lui soumettre par grandes divisions le budget qu'elle avait jusque-là vole par ministère? M. Fould ne repoussait pas le projet, y adhérait même puisqu'il avait, disait-il, obtenu l'assentiment de l'Empereur et qu'à cet égard une quasi-promesse avait été faite par M. Magne au Corps législatif (1); mais il raccueiMaît un peu dédaigneusement, le jugeant de médiocre prix : il importait en tout cas que le vote se fît par grandes sections, qu'on se gardât d'en multiplier le nombre et qu'on ne revînt s<>us aucun prétexte à IsLspécialùé. Tel était le fameux Mémoire r|ue tout Paris lut, relut, com-

(i) Séance du IS mars 1861. (Moniteur, 19 mars.)

menta avec une surprise voisine de la slupéfaction. II était remarquable par sa sagesse et aussi par sa hardiesse. Il Tétait plus encore par le cadre où il se produisait. Qui se fût attendu à le rencontrer dans le Moniteur? Qu'avait dit M. Forcade qui ne se trouvât développé par M. Fould avec plus d'ampleur, avec plus d'autorité, avec une plus grande abondance de documents? Seulement la même critique, qui, sous la plume de Tun, avait paru allégation mensongère, devenait vérité louable dans la bouche de l'autre et, brusquement, d'une seule étape, le portait jusqu'au ministère.

M. Fould était en effet ministre, et quel ministre ! Pendant quelques semaines, il fut l'homme sur qui se portèrent tous les regards. On ne se figurait point qu'arrivé au pouvoir après un tel éclat, il pût être réservé à une mission ordinaire. Sans doute, la faveur du souverain lui ménageait une place à part, et l'opinion générale n'était pas loin de saluer en lui le vrai chef du Cabinet. Sur ces entrefaites, un décret parut qui subordonnait à l'avis préalable du ministre des Finances toute mesure qui accroîtrait les charges budgétaires. Ce décret sembla la marque d'une sorte de prépondérance qui ne tarderait pas à s'affirmer. Le public grandissait le rôle de M. Fould dans la proportion des dangers mêmes qu'il supposait. Il ne pouvait se persuader qu'on ne lui cachât rien. Surpris par une révélation si inattendue, il se prenait à redouter que cet aveu ne fût qu'un commencement. Il parlait de nouveaux impôts, de nouveau système financier et, plein de ces préoccupations, ne voulait voir dans le gouvernement qu'un seul homme, celui qui, ayant dénonce les abus et les fautes, saurait sans doute les réparer. Aux alarmes excessives la réponse eût été aisée : la dette publique s'était accrue en d'énormes proportions ; mais les recettes du Trésor s'étaient accrues aussi, et cela moins par l'élévation des impôts que par le mouvement ascendant de la prospérité générale : le chiffre de la dette flottante était fort élevé, mais ce chiffre d'un milliard, jugé alors fantastique, perdait en partie sa signification redoutable si on le décomposait et si on en défalquait l'encaisse des communes et des établissements publics dont l'État était le caissier naturel. On

était acculé à de réels embarras, mais millement jeté en pleine crise : telle était la vérité dépouillée de toute exagération. Cette vérité, le public, ému par la brusque apparition du Mémoire^ fut un peu lent à la saisir, et ce ne fut qu^au bout de quelques jours qu'il recouvra la pleine indépendance de son jugement.

En publiant le mémoire de M. Fould, TEmpereur s^en était approprié les conclusions. Cependant le dernier mot appartenait au Sénat; car Tétat de choses que le gouvernement se proposait de modiSer avait été créé par le sénatus-consulte du 25 décembre 1852. Apres un rapport très développé de M. Troplong, après un débat auquel prirent part les principaux financiers du règne, M. Magne, M. de Forcade la Roquette, M. Fould lui-même, la Haute Assemblée ratifia la réforme. Le nouveau sénatus-consulte, promulgué le 31 décembre 1861, se décomposait en trois dispositions : désormais aucun crédit supplémentaire ou extraordinaire ne pourrait être accordé, sinon en vci'lu d'une loi ; le droit de virement étai^ consacré entre les différents chapitres d'un même ministère, mais ne s'exercerait que moyennant un décret rendu en Conseil d'État; enfin le budget, au lieu d'être voté par ministère, serait voté par sections.

C'est ainsi que le projet impérial devint définitivement loi de l'État. La réforme pouvait se résumer d'un mot : elle était le développement du décret du 24 novembre. Par le décret du 24 novembre 1860, le gouvernement avait élargi les attribiilions parlementaires en matière politique : par le sénatusconsulte du 31 décembre 1861, il les étendait en matière de finances; à un an d'intervalle, les deux actes se complétaient et, pour ainsi dire, se faisaient pendant. En pleine possession d'un pouvoir encore incontesté, dans le plein épanouissement d'un prestige non encore sérieusement altéré, l'Empereur posait lui-même des limites à sa puissance : de sa propre main, il fermait les caisses publiques et, attentif à se défendre contre ses propres entraînements, en remettait les clefs au Corps législatif; puis à ce même Corps législatif il livrait son budget, non plus dans un ensemble difficile à embrasser, mais en portions assez morcelées pour que le contrôle fût moins malaisé. Ce

renoncement spontané avait sa grandeur, et, dans Tacte impérial, tout avait fière apparence, tout, jusqu*à la hardiesse avec laquelle Napoléon, reposé dans sa popularité, publiait ses faux calculs ou ses erreurs. — Quel que fût le mérite de Tinitialivc souveraine, une confiance sans réserve eût été optimisme ou flatterie. Les contemporains furent moins touchés de Toclroi princier qu'effrayés des perspectives qui subitement venaient de se découvrir. Au fond, le changement était dans Tappcllation des choses, plus encore que dans les choses elles-mêmes; et la sécurité de l'avenir dépendrait moins de la réforme que de l'esprit qui l'appliquerait. La religion nous enseigne que la contrition, même la plus touchante, ne vaut rien sans le ferme propos : la maxime, excellente dans la vie chrétienne, l'est au même degré dans la vie politique. A l'heure des premiers embarras, alors que ces embarras mêmes pouvaient, sans trop d'adulation, être imputés au trop-plein de la prospérité; alors que tout était aisément réparable, un premier avertissement venait d'être donné au prince ; et celui-ci avait accueilli la critique, avait paru désavouer les dépenses excessives qui pouvaient être dépenses utiles, mais qui, en se multipliant, deviendraient dépenses folles : bien plus, il avait élevé jusqu'à ses côtés celui par qui lui venaient les avis. C'était à merveille, mais à la condition que le ferme propos durât, à la condition que la prudence qui présiderait désormais à la gestion financière présidât à la direction politique. Si cette prudence manquait, l'Empereur n'était pas tellement lié qu'il ne pût se dégager des entraves que lui-même avait forgées. La faculté de virement, si elle n'était contenue en de sévères limites, équivaudrait presque à la faculté d'ouvrir des crédits supplémentaires. Le Corps législatif était très ferme dans les discussions des bureaux, mais beaucoup moins hardi dans les débats publics et tout à fait timide à l'heure du vote. Le souverain lui-même était investi de telles attributions générales que, s'il ne pouvait plus rien dépenser, il gardait la liberté de tout compromettre. La porte était fermée aux gaspillages, aux prodigalités, mais si peu solidement que la moindre pesée suffirait à la forcer. Que le Prince se repentit de sa sagesse, qu'il se

livrât à la politique des aventures, et, nonobstant toutes les barrières du sénatus-consulte, le pays, bon gré, mal gré, serait contraint d'acquitter ce que la témérité du maître aurait engagé.

Cette politique d'aventures, Napoléon en avait déjà fait, hélas! un premier essai au delà des Alpes. Au milieu des incidents que nous venons de rapporter, la question italienne continuait à pénétrer toutes nos affaires et demeurait, pour le pays comme pour le souverain, un sujet permanent de soucis. Plus on s*y engageait, plus les ténèbres s^épaississaient. Tout avait contribué à l'obscurcir : Terreur, le mensonge, la subtilité, la passion et, par-dessus tout, le conflit des intérêts patriotiques et des intérêts religieux, les uns et les autres se disant sacrés. Il était également malaisé de la résoudre ou d*y échapper. Elle dominait toute notre politique extérieure parles complica» tions qui en pouvaient naître et faussait toute notre politique intérieure en rejetant Napoléon loin des catholiques ses alliés. Dans la période que nous traversons, on voit l'Empereur s^ingéniant à calmer les impatiences des Italiens, poursuivant, avec plus de persévérance que d'espoir, divers plans de transaction entre le Piémont et la Papauté, puis se décourageant de ses propres efforts, laissant tomber de ses mains lassées et débiles tout ce qu'il a imprudemment soulevé, et se contentant d^une halle à défaut d'une solution.

Cavour avait succombé à ce point précis de sa tâche où, toute l'Italie, sauf Rome et Venise, se trouvait réunie sous un même sceptre. En disparaissant de la scène, il avait laissé parmi ses compatriotes un grand vide et en Europe une grande impression de défiance sur l'avenir de son pays. En ces conjonctures, la France, loin de retirer son patronage, avait tenu à l'affirmer par un acte solennel : elle avait reconnu le jeune royaume, et cette haute marque de bienveillance avait paru suprême

hommage à celui qui venait de mourir. A Turin, dans Tenlrcfaite, il avait été pourvu à la succession vacante. Ricasoli élnit devenu premier ministre. Ce choix, qui, à ne considérer que ritalie, avait ses avantages, n'était point celui qu'eût pu souhaiter Napoléon. Ricasoli avait peu de sympathie pour la France et, comme l'attestent de nombreux témoignages, réservait toute son admiration pour T Angleterre. Sa nature, inapte aux ménagements, le rendait peu propre à négocier avec l'Empereur qui voulait, ainsi que le répétaient les plus avisés des Italiens, être compris à demi-mot. Il était rude, dogmatique, froidement obstiné, absolu plus encore que résolu ; et le souvenir récent de Cavour, si habile à masquer ses desseins les plus osés, ferait ressortir ce qui lui manquait de souplesse. Il voudrait aller vite et par la voie droite, Napoléon cheminer lentement à travers mille détours et retours. Il publierait tout ce qu'il faudrait cacher et précipiterait sa marche suivant sa volonté ardente, au lieu de la régler sur celle de son allié. Dès son arrivée au pouvoir, plusieurs parmi ses amis se prirent à redouter ses maladroites impatiences. La suite des événements justifia toutes leurs craintes.

Cavour, dans les derniers temps de sa vie, tenait les yeux fixés sur Rome. Son intelligence s'usait à chercher une solution, acceptable pour ses compatriotes, point trop offensante pour la France, assez voilée de formules respectueuses, assez entourée de garanties spirituelles pour que les catholiques s'en accommodassent sans trop de clameurs et pour que la Papauté elle-même, surtout avec un autre pontife, s'y résignât. Ricasoli reprit le dessein; mais, n'ayant ni le même esprit de ressources ni la même autorité, il imagina de compenser par l'ardeur de ses instances ce qui lui manquait du côté du prestige et du génie. La reconnaissance du royaume d'Italie lui parut le signe d'une bonne volonté qu'il faudrait, toutes affaires cessantes, exploiter. Dans cette hâte, trois semaines à peine après la mor^ de Cavour, il manda le comte Arese, ce précieux ami de l'Empereur, et, lui remettant une lettre pour M. Thouvenel, lui confia la mission de se rendre à Paris. Le chef du Cabinet italien, dédaignant les précautions de langage que son illustre

1S4 BîflOIiZ h-r S£<:09lr CVPIBEL

tc^a^-tstêem uM-nâi yjiwéi ja^é »ij>crfioef . demaBdaîft q«e h ?rui^e fii4t co terme pr^diain à î'occafatioo de BcMne et . H>kt i de meitre oLfiacle aux aspiraboxa oatîooalcs « . Le .y'i ;:iîa 1*^1. le nég'x.ialeQr fut reçu an qoaî d'Onar. A la ."bclzre d^ la lellre de RicafoU. M. TbooTenel ne cacha ni sa i^rp'fïjse oi ta déiappro}>atÂon. & Traiment, dh-il, le baroo ËioaK/h eut Ljec pressé. Il le précFCcope bien pen de nos dîffitri\\m intérieurei. J'ai déjà ea beaacoop de peine à obtenir la recoonaluance da rojanme d'Italie; quant à Borne, je n'ai aucun espoir de réussir pour le momenL Sans doote, FEmpet^:%^t «oohaite l'évacuation: mais il doit compter avec les résistances de ses minlElref. avec Topposition dn Corps législatif, ZT^: les objections du Sénat. « Puis, s'adondssant an pen, il ajouta : • An moins, que les Italiens attendent la mort de Pie IX : avec le [ia[>e actuel, l'Empereur se considère comme engagé d'honneur: celui-ci une fois disparu, la solution sera moins malaisée. Si le nouveau pape est conciliant, il s*entendra arec vous; s'il persiste dans les anciens errements, noos [courrons l'abandonner à son sort. > Interprète des impatiences de Kicasoli, Arese goûta médiocrement cet espoir. « Pic IX peut vivre bien longtemps, dit-il avec quelque dépit. — Non, non, reprit Thouvenel, la vacance est prochaine... 2(ons sommes prêts, poursuivit-il, à nous entendre avec toos sur le choix du nouveau pape. Santucci nous conviendrait; il t a ausJti d*Andrea, mais il n'est pas papabile. « Aces perspectives, Ar^i^e se ranima, u On pourrait, insinua-t-il avec un mélange d'ingénuité et de cynisme, on pourrait, le conclave à peine réuni, faire voter Tanncxion par le suffrage universel. — Ah! non, reprit Thouvenel en souriant de Texpédicnt; le moven ';».t irifjénieux, mais il ressemblerait trop à un tour de passepa%ht:, Tt Hebuté dc ce côté, Arese agita diverses combinai- >,huh ; l'une déciles, qui n'avait point le mérite de la nouve^juti', consistait â reléj^ucr le pape dans la cité Léonine avec tou« les attributs de la souveraineté. L'entretien se prolongea lon^jt/^mpsdc la sorte, mais sans résultat, Tltalien jetant de tous 4Ji\iz% la sonde pour découvrir les pensées de FEmpercur, le miniitre franr;ais appliquant tout son art à formuler des objec-

tiens (1). — Cependant, comme Arese regagnait son hôtel après cette entrevue stérile, il y trouva une dépêche de Napoléon qui rinvitait à venir le lendemain a dîner et coucher à Fontainebleau 0 . Quelle occasion que ce long téte-à-téte, quelle occasion pour plaider, avec tous les privilèges de Tamitié, la cause de Tltalie! Ricasoli, ce téméraire serviteur de son pays, se chargea de tout gâter. Tandis que Tenvoyé était à Fontainebleau, le télégraphe y apporta le résumé d*un discours que le chef du Cabinet italien venait de prononcer à la Chambre des députés. Les déclarations du ministre étaient singulièrement osées. Sans détour, sans ménagements d*aucune sorte, il proclamait le droit de Tltalie sur Rome ; il ajoutait, avec un surcroît de maladresse, et en faisant allusion à certains bruits de cession de la Sardaigne, que jamais son gouvernement ne consentirait ik aucun sacrifice de territoire (2). « Mais nous n'avons rien demandé, dit TEmpereur très froissé. » Cette hautaine revendication de Rome, encore occupée par les troupes françaises, ne causa point au monarque un moindre déplaisir. Tout Tentretien du Prince et de son ami se ressentit de celte impression. Toujours prévenant, toujours plein d'affection pour le compagnon des anciens jours, Napoléon n'autorisa aucune espérance, au moins prochaine. Il répéta, presque mot pour mot, les paroles de M. Thouvenel : M. Ricasoli était bien agité; l'Italie était bien exigeante; à force d'importunités, elle risquait de lasser ses protecteurs; et après avoir tant obtenu, la vraie sagesse pour elle était de se faire oublier (3).

Se faire oublier! Le conseil était plus aisé à formuler qu'ù suivre. Jamais Tltalie, qu'on conviait au silence, n'avait plus fait parler d'elle. Le plus fâcheux, c'est que tous les récits qui arrivaient d'au delà des Alpes accréditaient alors une opinion peu favorable à la solidité du nouvel État. Le jeune royaume,

(1) Voir Itapport de M, le comte Arese à M, Jticasoii, 1*' juillet 1801. {Lettere e documenti del Barone Dettino Ricasoli, t. VI, p. 36-39.)

(2) Parlamento italiano, 1861, p. 915.

(3) Voir Lettere et documenti del Barone Ricasoli, t. VI, p. 39, 44-45, et passim, — Voir auifi BoasàOiRi, Vita di Francesco ÀresCf passim.

IM HISTOme DV SiXOSiD EMPllE.

M \ii:ïu^ fottdéy traversait aoe crUe redootable. Une grande Ij^fie HiiSkuciert comioeuçait à se réréler. Le sort des compaj^fiofis de Garibaldi était malaisé à fixer, et, à côté de Tarméc rcjfuliere, subsistait toute une année îrrégulière, issue de la H«;voIutiofi, lui survivant et qu'on ne savait <x>mment satisfaire on dissoudre. L'ascendant de Cavour avait longtemps contenu Uiutes les compétitions : celui-ci disparu, c^était à qui se pousscTaiit au premier rang, et, jusque dans ses collègues, Ricasoli trouvait des adversaires. Toutes ces difficultés semblaient de minces embarras si Ton songeait à la condition de Tltalie méridiouale. Là se débattait contre la domination piémontaise un parti nombreux qui ne se laissait ni absorber ni conquérir. Dans Tancien royaume de Naples, on avait vu, en moins d'un an, se succéder, sous des noms divers, toutes sortes de gouverneurs : Farini, le prince Eugène de Carignan, M. Ponza de S<iii-Martino, enfin Cialdini. Tous s'étaient lassés de cette tàcbe in{}rate et s'y étaient amoindris. L'antipathie du Nord et du Midi, la maladresse des agents sardes, les lois antireligieuses qui avaient indisposé le clergé, la popularité assez réelle de la <lyn«'i8lic bourbonienne dans les classes inférieures, les actes multiples du régime nouveau qui s'était signalé moins par des bienfaits que par des aggravations de charges, tout avait fortîBé la résistance. Jusque dans le voisinage des villes, d'audacieux parhHaiis interceptaient les communications, pillaient les codvois ou les caisses publiques, harcelaient la troupe. La complicité des paysans, généralement favorables, assurait leur sub- KiKtaiice et protégeait leur retraite : que s'ils étaient serrés de trop près, en liAte ils cachaient leurs armes, changeaient leurs habits, et quand survenait la force publique, retardée le plus souvent pur l'ignorance des lieux ou les mauvais chemins, elle les trouvait déjà tout déguises, les uns courbés sur les vignes, U'H autres fa<;onuant le bois dans la montagne. Ces révoltes i (*lataient même dans les lieux où le plébiscite avait donné naguère les résultats les plus triomphants. Les Italiens api)ehiioiit dédaigneusement brigands ceux qu'ils eussent répugné à nommer insurges. De Turin, le gouvernement, impatient de luicilioation, stimulait le zèle de ses fonctionnaires; mais il

LA POLITIQUE INTÉRIEURE ET LES ÉLECTIONS DE l863. 150

8*altîrail parfois de dures répliques. Un jour, Gialdini, irrité des critiques du premier ministre, lui répondit avec hauteur : « Sachez bien que nous n^avons ici d'autre force que celle des bataillons dont je dispose. » Les agents officieux, dépéchés dans le Midi, ne transmettaient pas des informations plus rassurantes, a Un seul parti est fort ici, écrivait Tun d'eux à Ricasoli, c*est le parti Bourbonien clérical. » Il ajoutait que les officiers isolés, les fonctionnaires administratifs devaient être transportés par mer à leur poste si Ton voulait qu'ils y arrivassent sans encombre (I). Certains aveux, empruntés à des documents officiels, montrent bien Tétat précaire de ces régions. Â quelque temps de là, on vit, à Tune des séances de la Chambre, M. Ricasoli montera la tribune et y publier de bonnes, d'excellentes nouvelles : depuis six mois, disait-il, les courriers de la poste n*avaient été arrêtés que quarante-deux fois. A celte statistique, les députés applaudirent fort, tout émerveillés de ce progrès de la sécurité générale. Cependant tous les rapports arrivés de Naples se terminaient par ces mots : a II nous faut des troupes, des bersagliers surtout et des gendarmes, t» Donc, les bersagliers débarquaient, les gendarmes aussi ; et les âmes s'exaspérant par la longueur de la lutte, les répressions se faisaient implacables. D'abord on se contenta de fusiller les brigands pris les armes à la main, puis on fusilla leurs complices, et on en vint à comprendre sous le nom de complices ceux qui, dans les campagnes, leur offraient un asile ou du pain. Ces mesures extrêmes ne rétablissaient point la paix; en revanche, elles soulevaient au dehors d'énergiques réprobations. De toutes les protestations, la plus notable fut celle de Napoléon, qui, de Vichy, s'éleva avec beaucoup de force contre ces excès. Faisant allusion aux arrêtés piémontais : « Les Bourbons, disait-il, n'ont jamais rendu de plus sanglants décrets, n Vers la même époque, recevant le général Fanti, qui était venu le saluer au camp de Chàlons, l'Empereur évita avec soin toute conversation sur Rome, mais au contraire ramena avec une insistance marquée Tentretien sur Naples : a Les affaires de

(1) Leitere e documenti del Barone Ricasoli, t. YI, p. 34-36.

Napics vont mal, vont très mal, rcpéta-t-îl plusieurs fois (1). * En Italie même, ces durs procédés de conquête indignaient les âmes généreuses. Le plus empressé à flélrir ces cruautés fut Maxime d'Azeglio. L'une de ses lettres fut publiée (2) et fit f^rand bruit par le renom de Tauteur, honnête entre tous et Tun des plus chauds amis de Tindépendance italienne. « La lettre de Maxime d'Azeglio nous a été funeste, écrivait le chevalier Nigra au baron Ricasoli (3). »

Cette impuissance à pacifier les provinces conquises encourageait peu la France et l'Europe à tolérer de nouvelles annexions. En dépit de tous les signes contraires, Ricasoli ne se troublait point. Il écrivait le 19 juillet 1861 : a II est aussi impossible au pape de jouer le rôle de roi, qu^au roi de jouer le rôle de pape, v Parlant de là, il poursuivait avec une incroyable obstination le dessein qui, à bref délai, conduirait son maftre jusqu'au Capitole. Son âme, froidement passionnée, s'absorbait dans cette entreprise au point de ne répudier aucune arme, même les moins loyales. On voit ce gentilhomme florentin, probe jusqu'à l'austérité dans la vie privée, entamer contre le gouvernement papal une véritable campagne de dénonciations et de calomnies. Il avait signalé les complaisances du commandant en chef du corps d'occupation, le général de Goyon, favorable, disait-on, au parti réactionnaire; le général étant en différend avec Mgr de Mérode, voici que le langage change : Goyon devient tout à coup un instrument utile, et tout l'art est désormais d'envenimer le desaccord, de le transformer en conflit. Le chef du Cabinet italien entretient jusqu'au Vatican des agents toujours aux écoules. Un jour, il flétrit l'intolérance romaine : n'a-t-on pas osé censurer le prêtre qui a assisté Cavour à ses derniers moments? Un autre jour, il transmet à Paris certains propos du pape, qui a, dit-on, mal parlé de l'Empereur. Contre Rome tout sert, même les embarras des Deux-Siciles. Si les provinces napolitaines ne se

(1) Lettere e documenti del Barone Ricasoli^ t. VI, p. 102.

(2) Voir (a Pairie, 9 août 1861.

^3) Dapport du IGaoât 1801. {^LeUere e documenti del Barone Ricasoli, c. Vl, p. 07.)

pacifient pas, la faute n^est ni à Tespril des populations, ni aux maladresses piémontaiscs, mais à Pie IX, qui donne asile au foi déchu : Rome est un véritable Cobleniz ; c*est là que François II rassemble ses partisans, les soudoie, les munit d^armes; c'est de là qu'il les lance sur son ancien royaume; le Saint- Père connaît ces menées, les favorise et les bénit. Tel est Tacte d'accusation, formulé en règle et assez souvent renouvelé pour que nul ne le puisse ignorer. Parfois le réquisitoire se poursuit avec une curieuse variante. Si le pape est si agressif, si François II est si osé, c'est qu'ils se sentent appuyés par une grande puissance : les bataillons français n'occupent pas seulement Rome, mais s'étendent, par quelques-uns de leurs détachements, jusqu'aux limites de l'état pontifical ; or, sur les frontières, certains officiers, faisant le jeu de la réaction, ont d'étranges indulgences pour les Bourboniens, d'étranges sévérités pour leurs adversaires; à coup sûr, l'Empereur ignore cette conduite; autrement il la réprouverait. Puis les rapports, se continuant, aboutissent tous à la même conclusion. Que les Français se retirent et combien ne sera pas meilleure la condition des Piémontais! Combien ne sera pas plus aisée la pacification de Naples elle-même! Voilà ce qu'insinuent doucement les diplomates, voilà ce que proclame brutalement Ricasoli (1).

C'est à la légation d'Italie que venaient aboutir ces plaintes, et le chevalier Nigra était chargé de les exposer au ministre, de les propager dans la presse, de les porter jusqu'aux Tuileries. Quelque désireux qu'il fût d'une solution, les impatiences de son chef ne laissaient pas que de l'embarrasser. Très habile à sonder l'opinion publique française, très en éveil pour saisir toutes les rumeurs de la cour, il craignait les dangers de la précipitation et redoutait surtout que trop d'instances ne parussent importunité. Quand il signalait à M. Thouvenel les menées de François II à Rome, quand il dénonçait tantôt des dépôts d'armes, tantôt des bureaux d'enrôlements pour la cause bourbonienne, notre ministre des Affaires étrangères se bornait

(1) Voir Lettere e documenti dtl Batone Aicatoli, t. VI, passim,

les HISTOIRE DU SECOND EMPIRE.

ù répondre évasîvement sur un ton très bienveillant mais un peu lassé, et, ayant assuré qu*il contrôlerait les griefis, se taisait surtout le reste. Les dépêches de M. Nigra, durant cette période, ne sont guère que le récit de ses démarches inutiles. Il sent qu*on ne veut ni Tencourager, ni le combattre et que, dans cet embarras, on est plus attentif à le fuir qu'à le rencoairer. a Thouvenel, dit-il, est presque toujours à la campagne, et j^ai (];rand*peine à le saisir. » a J'ai vu aujourd'hui TEmpcreur, écrit -il le 8 août, et il a été très gracieux; mais c^était en audience publique, et je n'ai rien pu lui dire. Il va partir poui Ghâlons, pour Biarritz, pour Gompiègne, et pendant deux mois je ne pourrai guère l'approcher. » Le a hasard » , ainsi qu*il le dit lui-même, lui permet de rencontrer encore Napoléon à Saint-Gratien chez la princesse Mathilde; a mais, ajoute-t-il avec un peu de dépit, une seconde fois il a éludé la question italienne. « Il ne veut pas cependant qu'on le croie inactif on qu'on doute de son zèle, a Tous ces jours-ci, mande-t-il à son chef, j'ai vu Persigny, Rouher, le garde des sceaux, en un mot tous ceux des conseillers de l'Empereur qui nous sont favorables. Tous nous engagent à attendre, disant que, quand le fruit sera mûr, il se détachera tout seul. » a L'essentiel, c'est Naples, poursuit M. Nigra, en envoyant à Turin, au lieu des espérances qu'on lui demande, des conseils qu'on ne lui demande point... La question romaine est dans nos mains, conclut-il, autant que dans celles de TEmpereur. Armons-nous et pacifions les provinces méridionales (1). « Ces avis ne conviennent guère à Thumeur impétueuse de Ricasoli. « AUerà Rome, répète-t-il, m'occupe et me préoccupe toute la journée (2). » Gomment y aller? Son esprit, plus opiniâtre qu'inventif, s'use en cette recherche. Le moyen, il le demande à tous : il le demande à Paris, il le demande à ses amis d'Italie, il le demande à ses compatriotes toscans, qu'il sait gens d'esprit et fertiles en ressources. Écrivant à Salvagnoli, il lui reproche de lui parler des affaires générales, des difHcultés financières, des

(1) Rapports de M. Sigra, 7, 8, 16 août 1861.

(2) Lettere e documenti, t. VI, p. 02.

brigandsy en un mot de toutes les choses importunes. » Donnemoi plutôt, dit-il, une recette, une bonne recette, una ricetta di tuo coniOy pour aller à Rome, pour y aller bien vite (1). »

Sur ces entre Faites, une nouvelle très réconfortante arriva à Turin. M. Benedetti venait d'être accrédité auprès du roi Victor-Emmanuel en remplacement de M. de Talleyrand; à quelque temps de là, M. de la Valette recueillit à Rome la succession de M. de Gramont. De Paris, Tagent piémontais Vimercati manda ces nominations en les accompagnant d'un commentaire joyeusement cynique : « Voilà La Valette ambassadeur à Rome ; si, avec Benedetti à Turin, La Valette à Rome, on ne réussit pas à envoyer au diable le temporel, toute la faute sera de notre côté (2). » Mérimée écrivait dans le même temps à son ami M. Panizzi : a Ces deux bons catholiques sont, à mon avis, très propres à persuader à Notre Saint-Père le Pape que son royaume n'est pas de ce monde (3). » Ricasoli n'avait pas besoin d'être encouragé. Toujours enclin à s'exagérer les motifs d*espérance, il jugea l'occasion tout à fait favorable pour précipiter le dénouement de la question romaine. Aux vagues ouvertures, aux considérations générales, il substitua un projet précis. Ce projet était à la fois très simple et très raffiné. Il était très simple, car il pouvait se résumer en une seule phrase : on demandait au Saint-Père qu'il renonçât à son pouvoir temporel, et cela « au nom du droit incontestable qu'avait la nation italienne sur Rome ^ ; en retour, toutes sortes de compensations pécuniaires, d'immunités, de garanties spirituelles seraient assurées au Saint-Siège. « Si vous voulez être le plus puissant des souverains de la terre, dépouillez-vous des misères du trône, w Ainsi parlait Ricasoli à Pic IX. Voici en quoi ce plan très simple révélait un remarquable raffinement. La vcrilablc habileté des Italiens consistait à faire endosser le projet par la France, à la compromettre, à la rendre solidaire de leurs ambitions. Ce serait le gouvernement français qui serait le corn-

(1) Lettere e documenti, t. VI, p. 127.

(2) Rapport da 30 août {Carteggio Politico di Michel- Angelo Gastblli, t. I, p. 389.)

(3) MiRiMBEy Lettres à Panitzi, tettre du 3 septembre 1861.

missionnaire de Tltalie et se chargerait de porter à destination l'adresse au Sainl-Père, YindirizzOy comme disait Ricasoli. De la sorte, si la proposition était repoussce (et, de bonne foi, on ne pouvait croire qu'elle fût accueillie), Téchec retomberait moins sur Tltalie, qui resterait dans Fombre, que sur la France, directement mise en cause .ToutFespoir était que Napoléon, indisposé du refus, serait amené à retirer ses troupes; dès lors, le drapeau françaisdisparaissant, la révolution, à bref délai, ferait le reste.

Les pièces du projet furent confiées à M. Benedetti, qui, après avoir touché barre à Turin, revenait à Paris. Celui-ci les remit le 12 septembre 1861 à M. Thouvenel. Quoique très froid pour le Saint-Siège, quoique très favorable à Tltalie, notre ministre des Affaires étrangères était de jugement trop sûr pour ne pas comprendre Tincorreclion de la démarche qu*on sollicitait de son gouvernement. Il ne doutait pas que la souveraineté pontificale ne dût quelque jour disparaître ; mais que la France, jusque-là prolectrice, prit à son compte les sommations do Piémont, c'était une conduite peu conforme aux bienséances diplomatiques, dangereuse en outre par Tirritation qu*en ressentirait tout le parti religieux. Il faudrait au moins qu*à ce projet positif, presque brutal, fût substituée une respectueuse prière ; on verrait alors, suivant la réponse, ce qu^on pourrait obtenir de Pie IX, ce qu'on pourrait concéder à Victor-Emmanuel. Dans cet esprit, M. Thouvenel accueillit avec réserve les suggestions venues de Turin. «Je partirai demain pour la campagne, écrivit-il au chevalier Nigra; c'est à l'ombre de mes arbres que je préparerai mon rapport à l'Empereur. Je ne pourrai probablement pas l'achever pour le prochain conseil; puis il faudra à Sa Majesté le temps de me répondre, si même Elle ne m'appelle à Biarritz. . . Les choses,vousle voyez, ne peuvent aller aussi vite que le suppose le baron Bicasoli. « Quand, quelques jours plus tard, le 17 septembre, le ministre revit M. Nigra, il lui tint un langage qui révélait 'a même circonspection a La combinaison de M. Ricasoli, dit-il, est un beao sujet de développement pour un article de journal, pour un discours dans les Chambres; mais, à parler franc, il est malaisé

de la soumettre au pape. Tout ce que nous pourrions faire, ce serait d*inviter M. de La Valette à sonder le terrain à Rome. Eilsuite, ajouta-t-il en laissant de plus en plus flotter sa pensée, on aviserait, et, s*il y avait lieu, nous pourrions recommander le projet de votre gouvernement. » Nigra, qui connaissait la Gourdes Tuileries etlescourants contradictoires qui y régnaient, ne s'attendait guère à une autre réponse. Tout autre fut l'impression à Turin. Il n'y a rien de plus ardent que les calmes quand une fois ils se sont échauffés. Consumé par ses impatiences intérieures, Tœil constamment fixé vers son but, Ricasoli comptait les jours et volontiers gourmandait son agent. Nigra s'ingéniait à tempérer ses emportements ; Paris, lui mandait-il, était désert au mois de septembre ; les meilleures amis de l'Italie étaient absents. « J'ai fait tout ce que j'ai pu, ajou- «tait-il, j'ai répété phrase par phrase toutes vos instructions. Je n'ai rien pu obtenir de décisif... Ce sont nos ennemis, poursuivait-il, qui entourent l'Empereur à Biarritz. Tout ce qui rappelle la question romaine est mal venu et importun (1). » Ricasoli n'était pas homme à se payer de ces explications. Les jours s'écoulant, il se ronge de plus en plus dans l'attente. Le 8 octobre, il se plaint en termes amers : a Je n'ai pas encore eu l'honneur d'une réponse quelconque du gouvernement de l'Empereur (2). » Dans son ardeur obstinée, il s'adresse à tout le monde : au prince Napoléon, à M. Benedetti, qui vient de rentrera Turin; aux ministres anglais. Hélas! toutes les réponses se résument dans les mêmes exhortations à la patience. Le prince Napoléon affirme très chaleureusement ses sympathies, se porte garant des sentiments personnels de l'Empereur, mais ajoute qu'aux Tuileries on ne suit aucun plan net, que le sou, verain doit compter avec son entourage, surtout avec l'impératrice. M. Benedetti parle comme le prince Napoléon et, lui aussi, répète qu'il faut attendre. Quant aux Anglais, leurs pronostics sont très favorables pour Tavenir, plus réservés pour le présent. Leurs encouragements se mêlent d'une légère

(1) BapporU de M. Kigra, 13, 24 icptcmbre 1861.

(2) Lettere e docwnenli (tel Barone liicasoU, t. VI, p. 191.

nuance complimenteuse et ironique : a Vraiment, disent-ils à RicasoH, les pièces de votre projet feront merveille dans un Blue-Book; n et ayant parlé de la sorte, ils gardent le silencfc sur le reste (1).

Enfin TEmpereur revint de Biarritz et, traversant Paris, alla s*înstaller à Compiègne. Aux interrogations qui lui furent adressées, il répondit avec une impartialité fatiguée, en homme qui éprouverait un égal embarras à soutenir le pouvoir pontifical ou à Tabandonner. «J^aifaitjadis l'expédition de Rome, disait-il aux Italiens. Ai-je bien fait? Ai-je mal fait? Je Tignore... Peutêtre me suis-je trompé . En tout cas , je ne puis me dégager vis-à-vis de Pie IX... après... oh! après... on verra... A tout prix, ajoutait-il, pacifiez Naples. » Puis il finissait par un conseil assez perfide : « Agissez sur la presse et tâchez, si tous le pouvez, de mettre le pape dans son tort. » Pour un protecteur du Saint-Siège, le langage était singulier. Quelle que fût Tincorrection, on était loin de cette complicité immédiate qu'eût souhaitée Ricasoli. Décidément, Tobstiné Florentin n'obtenait rien par ses impatiences : déjà, en France, en Italie même, Topinion s'accréditait qu'un autre devrait prendre sa place et poursuivre par étapes successives ce qui ne pouvait se réaliser par brusqueries ou emportements. Sur ces entrefaites, Rattazzi, président de la chambre des députés, vint en France, fut reçu à Compiègne avec beaucoup d'honneur, fit de nombreuses visites dans le monde officiel, s'entretint longuement avec l'Empereur. Dès lors ce personnage parut tout désigné pour une prochaine élévation. Depuis longtemps il jouissait de la faveur du roi ; si en outre Napoléon le prenait en gré, quelles ne seraient pas ses chances ! A voir les prévenances qui l'entouraient, à noter l'empressement des journaux, qui n*omet' taicnt aucune de ses démarches, on eût dit qu'il était venu en France pour y chercher l'investiture de son pouvoir, poury régler le programme de son ministère. Cette rumeur grandissante ne laissait pas que d'embarrasser M. Nigra, placé entre son chef d'hier et son chef de demain, partagé entre les instructions offi-

(1) Lettere e documenti dei Barone liicasolij t. VI, passim.

délies (le Turin, qui prêchaient une politique intransigeanle, et d'autres directions officieuses, qui déjà poussaient aux ménagements ; cruellement perplexe surtout entre les volontés du roi qui prescrivait d'accueillir M. Rattazzi avec toutes sortes d'égards, con ogni gentilexza^ et les susceptibilités de M. Ricasoli, qui, dans Fhôte de Compiègne, devinait déjà son remplaçant.

L'horoscope se réalisa, mais trois mois plus tard. Au commencement de mars 1862, Rattazzi devint premier ministre. Tout naturellement il se revêtait de souplesse comme Ricasoli; tout naturellement aussi, se revêtait de brusquerie, et il lui eût été aussi malaise de laisser éclater ses pensées qu'à son prédécesseur de nuancer les siennes. Quoique non incapable de déguisement, Ricasoli était le moins délié des Italiens : Rattazzi eût pratiqué la finesse par art s'il ne l'eût fait par politique. Le hautain baron Toscan^ grandi dans la solitude et habitué à s'entourer de protégés , avait toujours dédaigné de plaire : d'humble origine, Rattazzi s'était élevé en d'autres conditions, et l'exercice de la vie avait affiné les facultés insinuantes qu'il portait en lui. Son programme serait de plaire à tout le monde : au roi, au parlement, aux révolutionnaires eux-mêmes et surtout à la France. Ricasoli n'avait ménagé personne ; de là sa chute : si Rattazzi échouait, ce serait pour avoir prodigué aux partis les plus opposés ses sourires ou ses avances, pour avoir été bifronte^ comme disait Garibaldi, en sorte que dans leur élévation, dans leurs procédés de gouvernement ou dans leur disgrâce, ces deux personnages seraient en tout le contraire l'un de l'autre.

£n son premier discours, le 7 mars 1862, M. Rattazzi proclama, comme l'eût fait son prédécesseur, que la question de Rome devait être résolue conformément au vœu du parlement; puis il ajouta aussitôt, par une transparente concession à la France : tt Elle doit l'être par les moyens moraux et par la diplomatie (1). » Aux Tuileries, on jugea qu'il importait de mettre à profit ces dispositions plus conciliantes, et d'essayer de nouveau un rapprochement entre les deux pouvoirs. A vrai dire, les

(i) Parlamento italiano, iSOS, p 1981

168 HISTOIBE DU SECOND EMPIBB.

démarches tentées au Vatican avaient abouti jusque-là aux plot décourageants échecs. Tout récemment encore, au mois de janvier, M. de La Valette ayant sondé les vues de la Curie Romaine; le cardinal Antonellî avait répliqué d'un ton très modéré mais très ferme que toute transaction était impossible entre le Saint-Siège et ses spoliateurs. Quel qu'eût été Tinsuccès, Napoléon résolut de reprendre les pourparlers. Dans cet esprit, il élabora tout un plan de conciliation. Le gouvernement italien reconnaîtrait les États de TÉglise dans leurs délimitations actuelles ; le Saint-Père, deson côté; accepterait le statu quo territorial ; les grandes puissances adhéreraient à rarrangcment et s'en porteraient garantes; une liste civile serait constituée au profit du pape et le dédommagerait de ses revenus perdus; Pie IX enfin accorderait à ses sujets des libertés provinciales et municipales assezlargespoursatisfairetouslcurs vœux légitimes. Tel fut le programme tracé à grands traits le 20 mai 1862 dans une lettre de TEmperciir à M. Thouvenel et précisé dix jours [>lus tard dans une dépêche de notre ministre des Affaires étrangères à M. de La Valette (1). — Au fond, il y avait une singulière naïveté à croire que le Saint-Siège fournirait lui-même à l'Italie le titre qui légitimerait sa conquête. Que si, contre toute apparence, le pape ne rejetait point l'accord, l'Italie, sous le gouvernement d'un Uicasoli, le repousserait durement et, sous le rDuvcmemcnt d'un Baltazzi, ne l'accepterait qu'à titre provisoire, en attendant de meilleures chances, et avec l'arrière-pensée d'en tolérer la violation. On n*eut point l'embarras de porter l'arrangement à Turin, ni surtout de le soumettre à l'aréopage c1c8 grandes puissances. Quatre fois, M. de La Valette vit Antonelli : il lui représenta tous les avantages d'une transaction, fit valoir l'impossibilité de restaurer le passé, laissa entendre sans I)caucoupdc ménagements que l'assistance française ne se prolongerait point toujours, qu'en cas de refus l'Empereur pourrait se lasser de sa protection, retirer ses troupes, abandonner le pontife à lui-même. Le cardinal écouta, sans interrompre, tous ces arguments. Puis il développa toutes les considérations quijusti-

(1) Voir Documents diplomatiques, 1863, p. 1 et suiv.

fiaient la politique pontificale : le Saint- Père, en consentant qu'on lui garantit une portion de son territoire, ferait par là même implicitement Tabandon des provinces ravies ; les puissances signataires du traité de Vienne avaient jadis tracé les limites des l'tats de rÉglise ; ce titre de possession suffisait, on n'en ambitionnait pas d'autre; quant à l'offre d'une liste civile, le secrétaire d'État en témoignait une grande reconnaissance et convenaitqu'une telle ressource aiderait grandement la détresse de son souverain ; mais il se hâtait d'ajouter que l'acceptation d'une indemnité équivaudrait à la reconnaissance de la spoliation. Venant enfin à la question des réformes, le conseiller du Saint- Père répliqua, avec une légère, très légère, nuance de persiflage, que bien souvent déjà l'Europe avait invité le gouvernement pontifical à s'amender ; Pie IX, poursuivit-il, goûtait fort ces avis et était, plus qu'aucun prince, soucieux du bien de ses sujets : seulement ces améliorations administratives, ces innovations libérales exigeaient un avenir assuré ; les Édits seront publiés, concluait le cardinal avec une ironie tranquille, ils le seront certainement... le jour où le Saint-Père sera redevenu le maître paisible de tous ses États. — Ainsi parla Antonelli, de ce ton calme qui lui était habituel, avec cette froideur péremptoire et polie qui prévenait tout éclat, avec cette courtoisie caressante et hautaine qui charmait beaucoup et déconcerlait un peu. C'est en ces occasions qu'il était pour Pie IX un inappréciable interprète. Inhabile à l'action, nul n'excellait comme lui à éconduire une demande importune, à couper à temps un entretien embarrassant, à décorer si bien la faiblesse que la faiblesse intimiderait la force ; et c'est par cet art, non exempt d'artifices, qu'il écarta les demandes de M. de La Valette, jugé à bon droit un adversaire, presque un ennemi.

L'aspect extérieur des choses non moins que les entretiens de la diplomatie montraient les vues divergentes des deux pouvoirs. En ce printemps de 1862, Victor-Emmanuel et Pie IX tinrent l'un et l'autre leurs solennelles assises, et l'on put mesurer à cette occasion quelle infranchissable distance les séparait.

Gomme l'Italie méridionale demeurait toujours agitée, on s'était persuadé que la présence du roi raffermirait les amis du

Piémont, achèverait de déconcerter le parti bourbonien. Le 28 avril, le prince débarqua à Naples. Dans Tancienne capitale de François II, il déploya toutes les pompes officielles qui, dans le train ordinaire de la vie, lui inspiraient une extrême répugnance, mais que ses conseillers lui imposaient parfois. Rien ne manqua au voyage, ni Téclat du cortège, ni la splendeur des fêtes, ni la prodigalité des faveurs; rien ne manqua, pas même les acclamations du peuple napolitain, Tun des plus bruyants de la terre ; et la presse put, sans mensonge au moins pour ce jourlà, répandre, d'un bouta Tautre de TEurope, la bonne nouvelle que le monarque était à Naples non seulement accepté, mais populaire. La solennité des conjonctures haussait le prix des paroles du roi. Or, en chacun de ses discours publics, en chacun de ses entretiens privés, il marqua la volonté de n^arréter ses ambitions que le jour où Tltalie serait tout entière réunie sous son sceptre. Que devenaient dès lors les projets français de conciliation? Par crainte de perdre la protection impériale, Victor-Emmanuel pourrait ralentir sa marche, varier ses conseillers, substituer à l'impétueux Ricasoli l'insinuant Rattazzi ; mais, dùt-il piétiner quelque temps sur place, dùt-il même reculer un peu, toujours ses yeux demeureraient fixés sur le but.

Le jeune royaume avait célébré ses fêtes. Dans le même temps, l'antique Rome des pontifes préparait les siennes. L'objet ne serait point de consacrer une conquête matérielle : c'est vers le ciel que le chef de l'Église portait ses regards. Jadis, au temps des persécutions japonaises, de vaillants chrétiens avaient, en ces contrées lointaines, subi la mort pour leur foi. Pie IX voulut que la proclamation de leur martyre fût, pour tout l'univers catholique, une solennité mémorable, et que ces humbles fussent honorés comme jamais ne l'avalent été les superbes. Avec un empressement extraordinaire, les fidèles répondirent à l'appel du Saint-Père, ses disgrâces le rendant doublement sacré. Grande était aussi la curiosité, grand était le désir de contempler ces cérémonies d'un autre âge et que sans doute on ne reverrait plus. Dès le commencent de mai, ou vit se rassembler sur le port de Marseille toutes sortes de voya-

gcurs : dévots pèlerins qui, au moment de s^embarquer, entonnaient VAve maris Stella^ évéques réunis en si grand nombre qu'on eût dit Tapproche d'un concile, touristes de tout rang et de toute nation, jaloux de fixer dans leurs regards les pompes suprêmes d'un pouvoir qui allait mourir. Tout grandit ces fêtes dernières de la Rome pontificale et, plus que tout le reste, les périls de l'Église qui prêtaient aux démonstrations des catholiques quelque chose de passionné. Ce qui était cérémonie pieuse devint pour eux manifestation. De leurs acclamations émues ils saluaient Pie IX pontife et, non moins chaleureusement, Pie IX roi. Quelle confiante assurance le Saint-Père n'eût-il pas puisée dans ces ardents témoignages! A ISapIes, le roi d'Italie avait publié ses ambitions nationales; à Rome, Pie TX publia ses droits traditionnels. En ses allocutions, il rappela avec une insistance marquée les malheurs de l'Église d'Italie, la condition lamentable des évéques qui n'avaient pu aller jusqu'à lui. u Les circonstances sont graves, ajouta-t-il : des temps peuvent venir où je ne pourrai plus comme aujourd'hui vous réunir autour de moi et vous faire entendre ma parole, où même il ne me sera plus possible de vous faire parvenir à tous mes instructions et mes enseignements. » Ainsi s'exprimait Pie IX, attristé plutôt qu'efFrayé, attentif à défendre l'héritage de ses prédécesseurs, et aussi résigné à tout subir que résolu à ne rien abandonner (I).

Entre ces deux pouvoirs qui s'éloignaient loin de se rapprocher, que ferait Napoléon ? Vraiment on n'eût pu discerner où le portaient ses préférences, tant étaient contradictoires les signes de sa politique ! Il avait envoyé sa flotte à Naples pour faire honneur à Victor-Emmanuel ; mais fallait-il tirer trop de conséquences de cet acte de courtoisie, et, après tout, cette même flotte n'avait-elle pas, l'année précédente, sur ces mêmes rivages, assisté et honoré François II vaincu ? M. Benedetti, avec tout le personnel de sa légation, avait accompagné le roi dans son voyage, et de plus le prince Napoléon était

(1) Voir Alloctitions pontificales du S4 mai et du 9 juin 1862. {Le Monde^ £0 mai et 16 juin 1862.)

accouru de France pour saluer le monarque. Quelles que fussent ces complaisances, eût-il été raisonnable d'en prendre ombrage ? Le Moniteur lui-même prenait soin de rassurer les catholiques : c'était à titre privé, disait-il, que le prince faisait une visite à son beau-père, et il n'était chargé d'aucune mission politique (1). L'Empereur avait nommé à Rome un ambassa* deur très défavorable au Saint-Siège ; mais le désagrément était fort atténué pour Pie IX, M. de La Valette étant généralement en congé. Quand, aux Tuileries, le courant italien l'emportait, on annonçait que l'ambassadeur allait regagner son poste et que le général de Goyon, commandant en chef du corps d'oc* cupation,très dévoué au Saint-Père, plus dévoué même qu'intelligent, allait être rappelé ; que si le lendemain les catholiques ressaisissaient l'influence, M. de La Valette semblait fixé à Paris ot M. de Goyon à Rome. Lorsque le gouvernement avait vu tant de prélats répondre à l'appel de Pie IX, il s'était ému de toutes ces ardeurs épiscopales, avait craint que les martyrs japonais ne fussent qu'un prétexte , avait songé à ressusciter les anciennes lois gallicanes ; bientôt il s'était ravisé et, revenant à des pensées fort sages, avait montré plus de tolérance que ne l'eût peut-être fait la monarchie. On se souvient que, Tannée précédente, les demeures de certains évêques avaient été mises en interdit. Que fallait-il penser de ces mesures de rigueur? Gomme Mgr Dupanloup avait tenu à Rome un langage très patriotique, le ministre des Cultes, M. Rouland, lui écrivit en termes pleins de gratitude, de félicitations, d'aban* don ; et, à quelque temps de là, Tinterdit fut levé (2). Le parti religieux se plaignait du gouvernement impérial ; mais quoi ! Les agents piémontais répandus a Paris s'en plaignaient encore davantage : u II est de mode ici d'être très catholique, « répétaient-ils à l'envi les uns des autres. Par intervalles, la presse officieuse tenait un langage menaçant pour le Saint-Père ; mais déjà on s'entretenait d'un journal nouveau qui aurait des rédacteurs considéra l>les, des patrons puissants et se proposerait

(1) Moniteur, IL mai 1862.

(2) Voir Vie de Mgr Dupanloup, par l'abbé LiCiiiliCB, t. II, p. 8GU.

pour objet la défense de la politique conscrvalrice et de la papauté. Au commencement d'août, le journal parut sous le nom de la France^ et bon nombre de catboliqucs proclamèrent qu'un grand avocat venait de naître pour la cause pontificale. A qui se confier pourtant? Bientôt Tavocat sembla suspccl, plus emphatique que zélé, obscur surtout ; et, de vrai, parmi toutes les feuilles de ce temps, nulle n'excella au même degré à professer le contradictoire avec des airs entendus. Ainsi se partageaient, à doses presque égales, les symptômes défavorables ou propices. Si quelque circonstance née de la politique extérieure permettait un remaniement des territoires, si Pic IX mourait, si le bon ordre du nouveau royaume encourageait se& protecteurs à le soutenir, peut-être alors Napoléon serait-il amené à hâter du côté de Venise, du côté de Rome, Tachèvement de Tunité italienne. Tout autre serait sa conduite si les persistantes résistances des catholiques français Tobligeaient à des ménagements, si les longs jours de Pie IX déconcertaient ses calculs, et surtout si les agitations de Tltalie lassaient pour un temps sa bienveillance. Sur ces entrefaites, une grande tentative révolutionnaire vint, à point nommé, pour désabuser l'Empereur de sa cliente et assurer au Saint-Père un répit.

Tandis que Victor-Emmanuel tenait cour plénière à Naples. tandis que les évéques s'acheminaient vers Rome, un autre personnage rentrait bruyamment en scène. Dès le mois de mars^ Garibaldi, s'arrachant à sa retraite, avait parcouru le nord de ritalie, soulevant autour de lui un immense concours de peuple. Le but apparent était d'inaugurer dans tout le royaume des sociétés de tir national. L'objet réel était de préparer un mouvement révolutionnaire aux frontières autrichiennes. La police avait surpris les traces de l'entreprise, et des précautions vigilantes l'avaient déjouée. Il arriva même que Garibaldi regagna son île, et l'on put croire que toute menace de troubles était conjurée. Cette sécurité fut courte. Vers le milieu de l'été» l'audacieux partisan parut en Sicile, et cette fois à la tête d'un corps de volontaires. Ses proclamations publiaient ses desseins : « Rome ou la mort, disait-il, « et il se répandait en injures contre Napoléon, en imprécations contre le ministre Rattazzi»

170 HISTOIBE DU SCCOND EMPIRE.

résolue à hâter Inachèvement de runitc. « La loi l*a emporté, dis<iit-jl ; mais le mot d'ordre des volontaires a été cette fois, il faut le reconnaître, l'expression d'un besoin plus impérieux r|u<; jamais. La nation tout entière réclame sa capitale; elle n'a résisté naguère à l'élan inconsidéré de Garibaldi que parce qu'elle est convaincue que le gouvernement du roi saura remplir le mandat qu'il a reçu du parlementa l'égard de Rome. Le problème a pu changer de face, mais la solution n'a fait que devenir plus urgente. « Partant de là, le général Durando s'adressait à toutes les puissances et très spécialement aux États catholiques : « Tous reconnaîtront le danger de maintenir plus longtemps entre l'Italie et la papauté un antagonisme dont la seule clause réside dans le pouvoir temporel. • La conclusion étailque l'KuropCflque la France surtout, autorisassent au plus tôt l'Italie à accomplir, en la colorant de formes légales, Tœuvre que (yoribaldi, cet ami inconsidéré, avait maladroitement tentée par violence.

ICn sa modération étudiée, ce langage était osé, trop osé mcNnio. Le résultat alla à l'encontre des vœux de l'Italie. Le âr> septembre, le Moniteur publia toutes les pièces des négociations tontécs à Rome, au printemps précédent, par M. de La Valette. On eût dit que Napoléon voulût par là prendre TEuropc :\ témoin do ses infructueux efforts et clore des pourparlers déciilêment illusoires. Si, en se désintéressant des afiFaires du nouveau royaume, TEmporeur se fût désintéressé pareillement des affaires romaines, le cabinet de Turin n'eût point perdu au ehangement, peut-être mémo y eût-il gagné. L'incertitude fui courte. Le 17 octobre, un véritable coup d'État diplomatique marqua elairemont Toriontation du gouvernement impérial. M. Henodottià Turin, M. do La Valette à Rome, fuirent relevés de leurs fonctions : c*etaiout les deux pri:icipaux parmi les lialùintsshttes. comme les appelaient ironiquement leurs adversaires ; M. l houvonoK cet autre ami do l'Italie, ami moins cbaiil d'uilleiir:> et beaucoup plus attentif aux nécessités de la politique (;enctaK\ M. Thouveuel fut, dans le même temps, remplace au ijuai d'Orsay. Le chol\ de loiirs successeurs acheva de prcviser l'evoluiu'::. Le nouvel a:ii'. a<<aJour à Rome fut M. de La

Tour d*Auvergne, frère d'un cardinal et personnellement très attaché à la politique conservatrice. Le nouveau ministre des Affaires étrangères était M. Drouyn de Lhuys, tiré de la retraite profonde où il vivait depuis sept années et dont le nom signifiait rapprochement vis-à-vis de TAutriche, maintien du statu quo territorial, stricte observation des traités.

a Nous sommes désitalianisés pour longtemps, » écrivait Tun des contemporains en lisant les décrets du 17 octobre (1). Le mot était excessif. Les disputes de Napoléon avec Tltalie furent toujours pareilles à ces querelles de ménage invariablement suivies de réconciliation. Cette fois pourtant, le refroidissement fut un peu plus marqué, un peu moins passager que de coutume. Le langage de M. Drouyn de Lhuys, à son entrée en charge, fut plein de déférence pour le Saint-Père^ assez dur en revanche pour les conseillers de Victor-Emmanuel, pour le général Durando.surtout, qui, dans sa dépêche du 10 septembre, • s'était approprié, disait-on, le programme de Garibaldi (2). « M. de La Tour d'Auvergne étant arrivé à Rome, le Saint-Père l'accueillit avec la plus aCFectueuse confiance, témoigna une grande joie de le voir, parla de la France avec gratitude, de ses propres malheurs sans amertume. Les formules de langage variant un peu dans les sphères officielles, on insista beaucoup moins sur l'obstination du pape, beaucoup plus sur la témérité de l'Italie. Un autre signe de revirement, ce fut la fin de nonrecevoir assez sèche opposée par M. Drouyn de Lhuys aux demandes des ministres anglais, qui, par haine du papisme^ ne cessaient de pousser à l'évacuation de Rome (3). C'est sous ces auspices que s'ouvrit l'année 1863. — A Turin, on observait avec dépit et aussi avec une légère anxiété cette évolution. En cette occurrence, le secourablc Arese fut, suivant la coutume, dépéché auprès de l'Empereur. La mission du diplomate officieux fut artificieusement déguisée sous une offre de concours : les affaires de Grèce, de Pologne, d'autres encore, présageaient bien des complications ; que si Napoléon tirait l'épée, l'assistance de

(1) Vieil-Gastel, Mémoires^ t. VI, p. 195.

(2) Dépêche de Aï. Drouyn de Lhuys, 26 octobre 18C2.

(3) Voir Documents diplomatitfueSf 1863, p. 15-37.

178 HISTOIRE DU SECOND EMPiaE.

ritalic ne lui manquerait point, et elle combattrait à ses côtés comme en 1855, comme en 1859. « Je suis arrivé à Thôtel de Douvres, écrivait le 16 mars 1863 Ârese au comte Pasolini, devenu, dans Tentrefaite, ministre des Affaires étrangères. A peine étais-je installé, que je reçus de la part de TEmpereur une invitation à loger aux Tuileries. Après une résistance modérée, je me rendis. Je fus comblé de tant de prévenances, en parti» culier par Tlmpératrice, que j'en tirai mauvais augure: je craignis qu'on ne me voulût payer de cette monnaie et je me tins sur mes gardes. « Sur la Vénétie, TEmpereur tint un langage très encourageant, a Tous mes efforts, dit-il, tendent à ce que vous l'obteniez. — Et le Tyrol italien? hasarda Arese tout alléché. — Ah! je ne puis mettre ainsi les points sur les t» reprit l'Empereur avec un léger sourire, et réprimant doucement cette avidité. » Quand les deux amis vinrent à parler de Rome, le souverain fut beaucoup plus réservé* « Rien ne peut se faire aujourd'hui, dit-il d'un ton assez résolu ;deux fois déjà j'ai pris les dispositions nécessaires pour rappeler mes troupes, et deux fois les expéditions de Garibaldi ont changé mes desseins... Vous êtes tous à crier sur tous les tons : Nous voulons Rome, nous avons le droit... Mais, dites-moi, si, à propos de la question polonaise, M. Billault allait dire au Sénat : Le Rhin est à nous, nous le voulons, ne répéterait-on pas dans toute l'Europe : l'Empereur et M. Billault sont fous. ■ Ayant parlé de la sorte, l'Empereur, moitié bonté, moitié complaisance, se fût reproché d'afHiger jusqu'au bout son ami. 11 poursuivit d'un ton plus conciliant : a Groyez*moi, tenez^vom tranquilles, rassurez le pape. » Puis, avec plus de duplicité que de franchise, il jeta ces mots comme au hasard : a Laissa le Saint-Pcre avoir la conviction que vous ne l'attaquerez pis, alors je ne demande pas mieux que de retirer mea troupeSiSt après, vous ferez ce que vous voudrez. »

Malgré ce mot final, Arese quitta Paris assez découragé. m Le vent qu'on respire ici, écrivait-il, n'est fevorable m peu ni beaucoup. « « L'Empereur, poursuivait-il avec un pei d'ironie, est très occupe par la Vie de César, d Puis il ajoutail, en appuyant fort sur l'observation : a La proximité deséko*

lions fait qu'on veut tenir grand compte du clergé (1). » Cette phrase mérite d'être retenue. En mettant en relief cette dernière considération, Fenvoyé italien montrait sa clairvoyance. L'année qui commençait était celle où le Corps législatif se renouvellerait. Vis-à-vis des chefs du parti religieux, le gouvernement impérial était peu disposé à désarmer, et, dans ce temps-là même, en une pièce fameuse (2), il les laissait bafouer ; mais, plein de rancune vis-à-vis de ceux qui lui apparaissaient comme des ennemis, il se flattait de retenir sous ses drapeaux le gros de cette armée docile qui avait fait TEmpire et depuis douze ans le soutenait. Cette politique exigeait que les bruyantes disputes des années précédentes s'oubliassent un peu et que la question romaine pût être présentée aux masses catholiques comme une question, non résolue sans doute, mais en voie d'apaisement. Là était le principal motif de l'évolution que nous venons de raconter. C'est en quoi cet épisode des affaires italiennes se rattache à nos affaires intérieures, s'y rattache même si étroitement que nous avons pu le placer ici.

Une fois déjà, en 1857, le Corps législatif avait été renouvelé. Les élections qui se préparaient auraient une bien autre importance. En 1857, le pays n'avait vu dans les élections qu'un nouvel enregistrement du plébiscite : en 1863, il n'aspirait point encore à diriger ses afihires, mais déjà il manifestait quelque empressement à les connaître. En 1857, le mot de liberté n'eût frappé que des oreilles indifférentes : en 1863, il évoquait toute espèce de souvenirs qui, les uns après les autres, se réveillaient comme la mémoire se ranime après une longue léthargie. En 1857, tout ce qui n'avait pas reçu l'estampille de l'Empire

(i) Lettres d'Àrese à Pasolini. (PiSOLini, Memorie raccoùe da suo figlio, \ p. 3U-352.) ^ (jQ UJils de Giboyer.

semblait suspect ou vieilli : en 1863, rindépendance, qui n*était point encore un titre à la popularité, n'entraînait plus de droit I ostracisme. En 1857, les hommes des anciens partis eussent effrayé comme des revenants : en 1863, les revenants ne faisaient plus peur; on s'approchait d*eux avec curiosité, on les revoyait même avec un vague plaisir; et, sans que le plus souvent la faveur dût aller jusqu'au vote, on se hasardait à rappeler avec un léger, très léger retour de bienveillance, ce que jadis ils avaient fait. En 1857, le silence semblait la première des habiletés comme des vertus : en 1863, réloquence avait reconquis son prestige, ainsi qu'il arrive d'une mode ancienne qui se reprend. Aussi bien que le corps électoral, les dispoiîtions des candidats avaient changé. Le mandat législatif, naguère dédaigné comme puéril honneur ou fonction senrile, allait être brigué par les plus illustres. Toul avait grandi, e( très particulièrement le cercle des choses à défendre. En 1857, l'Empereur protégeait de si haut tous les intérêts moraux ai matériels que les hommes d'ordre ne pouvaient se frayer leur chemin qu'en s'absorbaut en lui : en 1863, les intérêts religieui, abandonnés ou mollement défendus par Napoléon, appelaient à leur aide tous ceux qui volontiers eussent prolongé leur repoi. Un instinct mal défini, une sorte de prescience, attirait ven les choses publiques les moins ambitieux. En 1857, le paji, qui avait livré au maître un blanc-seing, ne se figurait pas que jamais le prince y pût inscrire des engagements téméraireside là une sécurité reposée, fort semblable à Tabdication ; en 1863, l'esprit public se sentait déconcerté par tout ce que rEin|M^ reur embrassait, b Nos soldats, disait un jour le souveniD, ont élé victorieux en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique. T) Cet éparpillement de nos forces, cette compromiision de notre politique poussant partout ses pointes capiicieuses, tout cela éveillait moins de fierté que de soucieoiei ' réHoxions; de là la pensée d'assister, de contenir, de co» Itattre, s*il le fallait, celui en qui on n*osait plus se confier. A propos des élections qui se préparaient, l'un des contemp rains écrivait : u Le vent qui souffle a une certaine violence» mais est-ce une bourrasque ou le commencement d*une les*

péte (1)? » Non, ce n'était point la tempête, et Touragan était loin. Mais on touchait à la première protestation notable contre le grand effacement de 1852. La vérité, c'est que tous les partis s'agitaient, bien faibles encore, bien mal armés et chétifs vis-à-vis du suffrage universel, divisés en outre en euxmêmes, mais désormais impatients de se ressaisir : pour la première fois depuis l'établissement du règne, on peut suivre nettement leur trace et les dépeindre.

Entre tous les partis, le parti démocratique ou républicain était, non pas le plus incommode pour le gouvernement, mais celui qui, par son influence dans les grandes villes, réunirait le plus de suffrages. De l'ensemble de ce parti, trois groupes se détachaient : les démagogues et radicaux exclusifs, — les hommes de 1848, — et enfin un groupe plus jeune qui se croyait, qui se disait le parti de l'avenir et l'était en effet.

C'est vers la terre étrangère que les démagogues et radicaux exclusifs portaient le plus souvent leurs regards. Yiclor Hugo, prisonnier volontaire dans l'ile de Jersey ; Ledru-Rollin, Louis Blanc, Schœlcher, fixés à Londres; Barbes, établi en Hollande; Quinet, Charras, réfugiés en Suisse, tels étaient ceux dont les noms revenaient sans cesse sur leurs lèvres. Malgré la fréquente expression de ces sympathies, il eût été inexact de dire qu'ils subissaient un mot d'ordre. Séparés les uns des autres par les distances, par les amours-propres, par tous les froisse* ments nés d'un long exil, les chefs exotiques de la démocratie eussent été fort embarrassés de dresser un plan commun d'action : l'eussent-ils formulé que l'indiscipline de leurs amis de France eût amendé leurs combinaisons au point de les détruire. A défaut de programme général universellement accepté, le Parti', ainsi qu'il s'appelait lui-même à l'exclusion de tous autres, puisait toute sa force de cohésion dans la vivace énergie de ses haines. De toutes les haines, la plus implacable, la plus irréductible était celle de l'Empereur et de l'Empire. Quand du choc des amours-propres ou des intérêts avait jailli quelque débat violent, l'invective contre Napoléon était comme

(1) DouoiH, Leltret, t. III, p. Î9l.

le dérivatif qui détournait toutes les colères intestines en les concentrant sur le personnage exécré. La haine de FEmpereur, sentiment inflexible à la manière d'un dogme, faisait taire toute justice, toute raison aussi, et les rumeurs les plus ridicules ou les plus folles, les calomnies les plus niaisement perverses semblaient toutes naturelles dès qu'elles attaquaient, en son honneur, le souverain, sa femme ou son fils. Dans ce groupe, la disposition habituelle était un dédain plein de hauteur pour les démocrates moins fanatisés qui se contentaient de combattre TEmpire et ne poussaient point raversion méprisante jusqu'à paraître Tifjnorer. A rétrangcr, les proscrits qui, malgré Tnmnistie, avaient prolongé leur exil dénonçaient non sans amertume la tiédeur de ceux qu'ils appelaient les républicains politiques : ils se plaignaient que les décisions fussent prises sans eux, qu'on \int en Angleterre, en Belgique, en Suisse, sans songer même à les visiter ; que leur volontaire bannissement, loin de les ranger parmi les martyrs de la cause, fût un motif d'indifférence ou d'oubli. Sur notre sol, leurs coreligionnaires de France, peu nombreux, mais très ardents, faisaient écho à leur voix. Ceux-ci vivaient dans leur patrie, aussi isolés qu'ils l'eussent fait en exil. Leur existence était singulière entre toutes. Rentrés dans leur pays après l'amnistie ou ne l'ayant jamais quittée, ils s'y cantonnaient dans une volontaire ignorance de tout ce qui se passait autoor d'eux. Ils ne voulaient rien recevoir que de la terre étrangère, la seule libre, disaient-ils; de là leur arrivaient les rêves, les inspirations des exilés, et ils s'accoutumaient à considérer comme l'opinion de l'Europe et du monde ce qui n^était que la répétition ou le prolongement de leur propre pensée. Ils s'agitaient dans un cercle étroit et sombre, et, de peur que la lumière ne leur montrât quelque objet ofiFusquant, s'appliquaient à fermer les yeux. Une de leurs grandes joie» était de mettre la main sur les petits livres publiés à Londres, à Genève, à Bruxelles : en cachette et au prix d'un petit péril qui doublait le plaisir, ils goûtaient au fruit défendu et le faisaient savourer autour d'eux. Ils apprirent par cœur fcf Châtiments; plus tard, d'autres brochures devaient les ch•^

mer : tels seraient les Propos de Labiénus et le Dialogue entre Machiavel et Montesquieu, Pour tromper Tennui de leur bouderie farouche, ils grossissaient à plaisir les petites nouvelles. Un jour, au concours général des lycées, l'éloge du roi Jérôme qui venait de mourir avait été proposé aux candidats comme sujet d'amplification. L'un d'eux, qui s'appelait, je crois, Richard, au lieu de chanter le héros officiel, célébra Garibaldi,Mazzini, la résistance au coup d'État, en un mot tout ce qui était interdit. Ce qui n'était que malice d'écolier osé parut acte héroïque : la pièce de vers se propagea par copies, et, sur cette seule espérance, on déclara très sérieusement qu'un nouveau Juvénal était né. Juvénal, en e£Fet, était fort à la mode, ainsi que tous les Romains qui avaient flétri la tyrannie. Le plus goûté était Tacite : on le détaillait par citations le plus souvent tronquées, et les mêmes traits qui avaient peint Néron ou Tibère paraissaient faits à souhait pour Napoléon. Les plus lettrés se rappelaient divers sénateurs condamnés jadis au poison ou à s'ouvrir les veines, et, tous ces badauds fanatiques s'exaltant mutuellement, ces vieux récits prenaient un air d'actualité. Ces crédules et farouches démocrates se persuadaient de bonne foi qu'ils inspiraient au tyran une haine égale à celle qu'euxmêmes ils lui portaient. Ils se croyaient tous l'objet d'une surveillance spéciale. Ils ne doutaient point qu'un des principaux soucis de la poste ne fût de décacheter leurs lettres ; ils se jugeaient toujours sous le coup de perquisitions et laissaient entendre qu'ils avaient à l'étranger quelque abri sûr où reposaient leur correspondance, leurs notes, leurs papiers, en un mot, toutes sortes de témoignages qui seraient un jour l'éclatante condamnation du régime détesté. Ils ne terminaient jamais aucun de leurs entretiens sans un retour sur Napoléon,, ses fourberies, ses débauches ou ses crimes. Quelques-uns, assagis par l'expérience ou calmés parla vieillesse, se sont rappelé plus tard avec une certaine confusion leur débordement de paroles. Nous les avons vus, avec un sourire moitié sceptique, moitié repentant, excuser leur monomanie. « Que voulezvous? disaient-ils; à Badinguet (c'est ainsi que nous appelions^ l'Empereur), nous attribuions non seulement les malheura

publics, mais les plus vulgaires mécomptes. Â peine nos enfants savaient-ils parler que nous leur apprenions à maudire cet homme. Il était responsable de toutes choses : du temps qui était mauvais, des fruits qui ne mûrissaient point, de la cheminée qui fumait. Ce nom devenait comme un juron, comme une imprécation familière, et Thabitude continuait ce que la haine avait commencé. « — Gomme les élections de 1863 approchaient, ces républicains irréductibles durent se concerter sur la conduite à tenir. Une opinion assez vivement soutenue était que le serment ne devait point arrêter : il n'obligeait pas, V homme étant hors la loi : volontiers on répétait Tadage romain : Adversus hostem aeterna auctoritas, Gependantd'autres jugèrent que la formule, même corrigée par cette restriction mentale, avait un parfum de soumission. La réserve, conseillée parla logique du fanatisme. Tétait aussi par des considérations plus pratiques : si, dans les programmes électoraux, les revendications s'adoucissaient, ne serait-ce pas un commencement de réconciliation? Si au contraire elles se présentaient sous leur aspect farouche, quel ne serait pas Teffroi des électeurs? Tout annonçait donc qu'en 1863, comme en 1852, comme en 1857, il y aurait un petit groupe, un groupe restreint, celui des i/tsermentés^ qui se refuserait à la lutte, qui s'y refuserait, non par indifiFérence, découragement ou inclination vers l'obéissance, mais au contraire par surabondance de haine et parce qu'il aimerait mieux ne manier aucune arme que d'en manier une qui fût au-dessous de ses ressentiments.

Quand un parti a régné, fût-ce peu de temps, il conserve, même après sa chute, un état-major qui s'arroge volontiers un droit de direction et se flatte de dominer les débris dispersés. A travers l'empire triomphant, les hommes de 1848 avaient conservé cette illusion. On appelait ainsi les membres du gouverne» ment provisoire ou de la commission executive, et tous ceux qui, par Texercice des grandes fonctions publiques, s'étaient rattachés à eux. Les plus notables de ces personnages étaient M. Marie, avocat très réputé au Palais, et doublement honoré pour la scrupuleuse droiture de son caractère et pour l'élévation de son talent ; M. Crémieux, autre avocat, à l'intelligence

souple, féconde en ressources, pleine de saillies, et aussi brillant que M. Marie était grave; M. Carnot, d'intelligence assez médiocre, mais d'honnêteté non suspecte, et portant un nom cher aux républicains; Garnicr-Pagès, paré du reflet de son frère comme Carnot de Tilluslration paternelle, homme d'ailleurs verbeux, solennel, d'une activité encombrante, en revanche, de probité intacte et d'un cœur excellent. Il y a des aristocraties partout, et très spécialement dans les démocraties. Les républicains que je viens de citer formaient l'aristocratie de la république. Leur défaite ne les avait nullement déconcertés. Ils l'attribuaient à la mobilité des événements, à Tinconstance du peuple, à la perBdie de Louis-Napoléon. Descendus du pouvoir, les mains nettes et la conscience pure (ce qui était bien quelque chose), ils ne doutaient point qu'ils ne fussent hommes d'État tout autant qu'honnêtes gens. Dans cette disposition, ils jugeaient tout naturel que leur dictature se prolongeât et eussent considéré comme usurpation tout ce qui se fût fait sans eux. Leur crédit réel, leurs aptitudes étaient fort audessous de cette prétention. Plusieurs causes contribueraient à inBrmer leur autorité. D'abord une certaine indécision régnait dans leurs vues : en 1852, leur disgrâce récente, leur impopularité, la grandeur des obstacles, tout les avait poussés à conseiller presque partout l'abstention : en 1857, ils n'avaient guère engagé la lutte qu'à Paris, et encore leur répugnance à prêter serment avait-elle arrêté les deux plus notables d'entre eux sur le seuil du Corps législatif : à la veille des élections de 1863, ils se sentaient gagnés par la lassitude du repos; mais leurs avis seraient-ils suivis? Quelle serait l'issue de la bataille? Dans les départements, les républicains, engourdis par une longue torpeur, pourraient-ils se rejoindre et se ressaisir? En outre, d'ardentes rivalités personnelles entravaient l'unité d'action. L'année 1848 avait vu passer trois gouvernements : la commission executive ne s'était élevée qu'en éliminant une portion du gouvernement provisoire; puis Cavaignac n'avait grandi qu'aux dépens de la commission executive eWc-même : toutes ces transformations ne s'étaient point accomplies sans de pénibles amoindrissements de situation, sans de cruels froissements

d*amour-propre; il arrivait donc que ces vaincus de Bonaparte avaient souvent à régler entre eux quelque vieux compte de rancune : tous ces mauvais souvenirs qui avaient survécu au coup d'État, à TEmpire, à la mort de Gavaignac lui-même, ajouteraient leurs difficultés propres à toutes les difficultés de la lutte. Enfin les hommes de 1848 subissaient leur parti plutôt qu'ils ne le dominaient. De condition aisée, ils avaient à se débattre contre les réclamations ou les menaces de toutes sortes de faméliques, vieux compagnons de révolution ou électeurs d'autrefois. Gens instruits et ayant le sens des choses réelles, ils étaient contraints d'entendre tout ce que le fanatisme ou l'ignorance inspirait de divagations aux plus exaltés de leurs alliés. Respectueux, au fond, de l'ordre, il leur fallait couvrir de leur approbation apparente les ridicules essais de rébellion, les chimériques projets de sociétés secrètes, en un mot, toutes les misérables ébauches révolutionnaires que la police laissait se développer, qu'elle surprenait au point voulu, et qui venaient tristement échouer devant les tribunaux. En ces jours d*audience, ils revêtaient leur toge et, s'exaltant à froid, prononçaient quelque plaidoirie violente qui ne trompait ni les juges, ni le public, ni les clients, et les laissait eux-mêmes las autant qu'écœurés. Quel art disciplinerait tous ces éléments divers et les ferait concourir à un but commun ! Quel ne serait pas surtout l'embarras de rapprocher les uns des autres pour la lutte électorale ceux que, dans le train ordinaire de la vie, on s'appliquaitsurtoutà contenir et à éviter! Ces conditions peu favorables laissaient pressentir que, si l'opposition démocra* tique l'emportait à Paris et dans les grandes villes, ce serait moins par l'influence personnelle de ses chefs que par une vigoureuse poussée du peuple et même delà bourgeoisie. Tan et l'autre lassés de leur quiétude, et jaloux de donner une leçon au pouvoir. — Aux hommes de 1848 se rattachaient les Cfiif, comme eux bourgeois, comme eux hommes de parole, comme eux républicains quoique ennemis de tout excès. Mais la communauté de situation n'entraînait ni intimité, ni même grandes sympathies. Jules Favre, le seul des Cinq qui eût participé au gouvernement de 1848, était accusé d'avoir dénoncé, trahi

même la commission executive, et Tambiguïté de sa conduite en ce8 conjonctures avait soulevé contre lui des colères non apaisées. Ollivier, qui commençait à grandir, portait ombrage par son éloquence, par sa modération aussi, et semblait se tracer une voie à part, au-dessus de tout patronage comme en dehors de toute coterie. Picard, esprit gouailleur quoique au fond triste, avait plus d'une fois raille les solennels pontifes du gouvernement provisoire. Contre les Cinq, les dictateurs de 1848 avaient d'ailleurs, à la veille des élections, un grief commun. Ils se sentaient distancés par ces nouveaux venus qui s'étaient plies les premiers à Pobligation du serment, qui avaient pris pied dans les circonscriptions les plus favorables à la cause; et, leurs propres désirs se réveillant après un long dédain, ils voyaient en eux des rivaux presque autant que des alliés.

Dans le parti républicain, un autre groupe existait, le groupe des jeunes. On ne peut guère le définir qu'en le décrivant.

« En ce temps-là, nous dit une correspondance contemporaine, plusieurs jeunes gens, à peine échappés de l'école de droit et inscrits au stage, étaient venus à Paris avec l'intention arrêtée d'accomplir plusieurs choses notables et en particulier de renverser le gouvernement. Il Ces jeunes gens audacieux, qui voyaient de si loin l'avenir et s'y préparaient, se reliaient aux hommes de 1848, dont ils étaient les auxiliaires et les lieutenants naturels ; mais volontiers ils eussent agi moins en subordonnés qu'en coadjuteurs, et en coadjuteurs que séduit surtout la future succession. Ils étaient plus riches en ambitions qu'en vertus ; entre toutes les vertus, celle qui leur manquait le plus, c'était le respect de la vieillesse. Ils avaient quelque peine à se convaincre que le fait d'avoir gouverné la République, et même de l'avoir laissé choir, fût un titre à une dictature perpétuée sur lesdébrisdu parti vaincu. Aussi, tout en recherchant un patronage dont ils profitaient, ils ne contenaient point toujours leurs irrévérences, et ceux que, dans les discours publics, on appelait les vénérables vétérans de la démocratie étaient, dans l'intimité, qualifiés de vieilles barbes, de vieux bonzes et même de vieilles ganaches. Parmi ces jeunes gens, quelques-

190 HISTOIBE DU SECOND EMPIEB.

jeooes arocaU (car presque tous appartenaîent aa barreao), Tun surtout, quoique encore stagiaire, attirail déjà r«ltmlioo par son aspect étrange et inculte, par ses enleTées éloqneotes, {lar un je ne sais quoi d'arisé et de passionné toai ensemble. On eût dit qu'il arait emprunté à notre Midi sa force ezpusive, à ritalie sa finesse. On l'appelait Lféon Gambetla.

Tel était, en ses nuances direrses (et sans parler des groupes ouTriers ou socialistes qui ne s^organisèrent fortement que plus tard^, tel était le parti républicain. ToutàTopposé, le parti légitimiste arait, par le retour des catholiques, regagné dans les derniers temps de précieuses recrues. Malgré ce renforcement, sa condition était précaire. Au moment où s^annonçait la lutte électorale, un grand embarras naîtrait pour lui, non de ses adrersaires, mais de son chef lui-même.

Dès la proclamation de TEmpire, les circulaires dn comte de Cbambord avaient recommandé Tabstention. Même an débat du règne, le conseil. Tordre plutôt (car le prince procédait par ordres) arait paru à plusieurs excessif. Comme les événements se déreloppaîent, la sagesse de ces directions arait semblé de plus en plus douteuse. Quand les attributions de la Cbambre s'étaient accrues, les légitimistes s'obstineraientrils à vivre en émigrés dans leur propre pays? Dans les périb de la papauté et de rÉglise, le prince assumerait-il la responsabilité de refuser au clergé et aux catholiques le concours de ses amis? Les orléanistes avaient annoncé leur dessein de tenter la fortune des élections : leur laisserait-on tout Thonneur de la défense religieuse, tous les bénéfices de l'opposition indépendante ? N'était-il pas à craindre qu'une conduite si étroite ne ramen&t une seconde fois vers l'Empire les catholiques désabusés, et ne ralliât à la monarchie de 1830 tous ceux qui avaient souci des institutions représentatives ? L'un des plus ardents à tenir ce langage avait été M. de Falloux. Dès 1861, il avait adressé au duc de Lévis, mandataire général du prince, des rcprcsenlations très pressantes; puis, comme ses avis demeuraient vains, il avait fait parvenir jusqu'à Frobsdorf l'expression de ses doléances et de ses vœux : il ne se faisait pas illusion sur les succès électoraux qu'on pourrait remporter;

mais il jugeait qu*aucun échec ne serait dommageable à Tëgal de Tinaction : en conséquence, il priait, il suppliait son maître de lever la défense, de transformer, du moins, en simple conseil ce qui avait été jusque-là prescription (1).

Cependant M. de Falloux comptait beaucoup d'ennemis dans la petite cour de Frohsdorf. Ce personnage, de Tesprit le plus délié comme le plus ferme, avait contre lui ses lumières mêmes : son grand malheur était de se montrer trop politique au milieu de gens qui ne Tétaient pas assez : puis il avait le tort de ne point dissimuler, d'exagérer même parfois Tinsuffisancc de ses amis. Parmi les royalistes, un homme existait à qui toutes les hardiesses semblaient permises. Berryer était Thonneur, la décoration de son parti et, depuis trente années, projetait sur lui son reflet. Au mois de juin 1862, comme le prince recevait ses fidèles à Lucerne, les plus avisés d'entre les courtisans de Texil adressèrent message sur message au glorieux vieillard, pour qu'au plus tôt il vint les rejoindre. « Nous sommes ici, lui écrivait M. Benoist d'Âzy, une foule très nombreuse ; mais il y manque une personne que tout le monde demande, et c'est vous. Au nom de tous, je suis chargé de vous le dire. Chacun de nous fait son possible pour faire comprendre la situation réelle du pays. Sans affirmer le succès de ces efforts, je crois voir qu'ils font une impression utile et favorable. Les vôtres seraient plus puissants que les nôtres. . . » « Cher Berryer, mandait de son côté M. Laurentie, je suis d'avis que vous veniez brusquement... Il dépend de vous de dissiper des doutes et des penchants dangereux. Croyez-moi, vous n'avez jamais eu occasion meilleure de rendre sa force à la politique que vous avez toujours suivie; au nom du ciel, ne la perdez pas (2). » Docile à l'appel, le grand orateur partit pour Lucerne. Ainsi que l'avait annoncé M. Benoist d'Azy, u la foule était très nombreuse » : on comptait 3,400 visiteurs ; c'était peu pour la France entière, c'était énorme pour une cour d'exilé. Le comle de Chambord élait l'un des hommes les plus séduisants de son

(i) Voir Mémoires de M. de Falloox, t. II, p. 345 et toiv. (2) Lettres des 21 et 23 juin 1862. (Voir Vie de Berryer, par M. GbarUt de LAGoyaE, t. III, p. 384 et 385.)

temps : Berryer, de son côté, était d'àme yibrante, et son cœur, comme il l'avouait lui-même, battait à se rompre quand il approchait celui qu'il appelait son roi. Au plus illustre de ses amis, le prince prodigua les marques de sa cordialité, de sa gratitude, de son affection ; et Berryer, au contact royal, se sentit renaître et rajeunir. « Non, la cause n'est pas morte, écrivait-il dans un vrai débordement d'allégresse et d'enthousiasme, n Aux effusions du dévouement devaient succéder les négociations de la politique. Le prince autorisa, parut autoriser certains rapprochements, certaine entente entre les chefs parlementaires : il approuvait que les hommes des anciens partis se concertassent et s'unissent. Berryer, prompt à Tespoir, ne douta pas que cette entente n'impliquât une action commune sur le terrain électoral. Hélas! quand le dernier bruit des fêtes de Lucerne se fut évanoui, il fallut bien reconnaître qu'on n'avait rien gagné, et le prince, qui avait prodigué les bonnes paroles, se retrouva aussi inflexible que par le passé.

Dans les pourparlers, il y eut une interruption et comme ud moment de silence découragé. Pourtant les mois s'écoulaieot. Du fond de leurs provinces, les plus actifs des royalistes : M. de Kerdrel, M. de Larcy, M. Léopold de Gaillard, adressaient aux chefs du parti, à Berryer surtout, des appels désespérés : ils ne comprenaient point l'abstention, cette manière de mourir : aucun combat, quelle que fût la défaite, ne serait préjudiciable à l'égal de l'inertie. Entre toutes ces lettres, les plus hardies, les plus puissantes par la force des raisons étaient celles de M. de Kerdrel : « C'est une bien funeste idée, écrivait-il le 19 mars 1863, que cette exclusion des royalistes; on fait d'eux des hommes à part, ayant des devoirs plus étroits, une conscience plus pure que leurs concitoyens de toute nuance. Avec ce système, plus de rapprochements, plus de fusion possible; le roi demeure le roi de ses amis et devient de moins en moins celui des Français (1). n On ne pouvait mieux dire ni avec un patriotisme plus clairvoyant. Berryer prit la lettre, y joignit une copie de sa réponse et envoya le dossier à Frohsdorf comme

(1) Voir Vie de Berryer, par M. Charles de LàCOMDE, t. III, p. 39G«

une dernière supplication. Le suprême appel demeura, comme lout Iç reste, inécouté. G*est ainsi qu'on atteignit Tépoque des élections.

 côté des légitimistes s'agitaient les catholiques purs. Pouvait-on dire d'eux qu'ils formaient un parti? Un changement de la politique gouvernementale les avait rejetés loin de l'Empire : un changement contraire suffirait, non à ramener l'ancienne intimité, mais à rétablir un état de paix décent. On se rappelle comment s'était affirmée, sur le terrain parlementaire, l'opposition de droite. Le 22 mars 1861, comme on discutait le paragraphe de l'adresse relatif aux affaires romaines, 91 députés, résistant à toutes les objurgations comme à toutes les prières, avaient formulé un blâme très modéré, mais très net, contre la conduite adoptée vis-à-vis du Saint- Siège et de l'Italie. Dans l'entourage du souverain et jusqu'aux Tuileries, cet échec, le premier depuis la fondation de l'Empire, avait éveillé un grand courroux. M. de Persigny avait publié aussitôt son intention de se venger : les députés réfractaires seraient, au renouvellement de la Chambre, privés du patronage officiel et traités en ennemis. Les élections approchant, on put 8*assurer que la menace n'avait point été oubliée, mais que les représailles s'exerceraient partiellement. Parmi les 91, beaucoup trouveraient grâce, soit qu'ils eussent donné, postérieurement à leur vote, des preuves de docilité, soit que de hautes influences eussent rafiFermi leur crédit, soit enfin que leur popularité rendît malaisé de les combattre. Sur qui se porteraient les rigueurs de l'administration? On ne le savait pas bien encore; mais déjà on désignait M. de Flavigny, M. Lemercier, M. Plichon, M. Keller. Ces noms personnifiaient l'opposition religieuse proprement dite, celle qui eût été incompréhensible en 1857, celle qui était née des complications romaines.

Entre tous les partis, j'ai réservé pour la fin celui que j'éprouve le plus d'embarras à décrire. Ce parti résidait partout sans être fixé nulle part; il empiétait sur tous les groupes sans qu'aucun lui appartint entièrement; il avait noué en tous lieux des intelligences, mais sans que les sympathies allassent jamais jusqu'à l'inviolable fidélité. Tout ce qui avait gardé le culte des lettres

Page 1