‹ Histoire du Second Empire. Tome sixième (volume 2)Chapitre 4 sur 14 · T. IF · texte numérisé non relu

T. IF

s^éYanofiirait sous le souffle puissant et brutal du suffrage uni« ▼ersel. Ce qui plaît aux masses, ils rignoraient, et ils ne leur offriraient le plus souvent que ce qu'elles étaient inaptes à comprendre. Ils aimaient les livres plus que les brochures, les brochures plus que les journaux ; parmi les journaux, leurs préférences les portaient vers les plus raffinés, les plus délicats, et leur pensée planerait fort au-dessus de ceux qu*iis voudraient atteindre. Entre toutes les armes de combat, celle de leur choix eût été la plus fine, le stylet qui ressemble si bien à une plume : or dans les luttes du suffrage universel Tarme la meilleure est la plus lourde, la massue. Ils défendaient les causes vaincues: or le peuple n'aime guère les vaincus, à moins que Tinforlune, par sa grandeur touchante ou tragique, ne saisisse les ûmes à la manière d'un poème ou d'une légende. Ils personnifiaient la liberté, mot un peu abstrait, dont le sens se pénètre mal sans un commencement de culture et d'étude. Ils représentaient toutes les aristocraties : aristocratie de l'éducation ou des goûts, du talent ou de la naissance, mauvaise condition pour conquérir les sociétés démocratiques, rebelles à toutes les supériorités, hormis celle de l'or, qui leur apporte la brutale sensation de l'éblouisscment. Le pire pour ces honnêtes gens^ comme on eût dit au XVII* siècle, c'est qu'ils n'avaient aucune force qui, à proprement parler, fût à eux. Il y avait dans l'ouest et dans le midi des légitimistes, des républicains dans les grandes villes, un peu partout des catholiques. Où étaient, au moins à l'état de groupe compact, les orléanistes, les constitutionnels, les libéraux? Il arriverait donc qu'on ne pourrait faire la guerre qu'avec des troupes d'emprunt, en enrôlant ici les démocrates, plus loin les royalistes, ailleurs les catholiques : de là le double danger, ou de n'être pas compris si on demeurait dans les généralités, ou de tenir des langages contradictoires si on s'accommodait à toutes les difTérences de milieux. Ces illustres personnages avaient le juste sentiment de leur faiblesse. Il eût fallu qu'un autre leur conquît leur mandat, et qu'eux-mêmes, par une sorte de subrogation, Texcrçassent De bonne foi et avec une sinccritc spirituelle, plusieurs n'hésitaient pas à confesser tout ce qui leur manquait : • Notre

LA POLITIQUE INTÉRIEURE ET LES ÉLECTIONS Dl 1863. 107

plus grande maladresse, disaient-ils, serait de nous compter. » Les parlementaires avaient pourtant , à leur service Tun des plus admirables journalistes du temps, le premier de tous, dirais-jc volontiers, puisque M. de Sacy vieillissait et puisque Louis Veuillot était alors condamné au repos. En 1863, il était, quoique fort jeune encore, bien près d*atteindre le faite de sa renommée. On ne peut parler des anciens partis sous le Second Empire sans qu'aussitôt son nom vienne aux lèvres. En lui se personnifia la coalition, et très particulièrement TOrléanisme libéral, dont il fut pendant douze ans la vive incarnation.

« Connaissez-vous Prévost-Paradol, écrivait de Texil dès 1854 Edgar Quinel? Je viens de lire de lui, dans la Revue de P Instruction publique^ un article extrêmement remarquable (1). » Le jeune homme, dont le nom ignoré se murmurait pour la première fois, aspirait déjà à une autre publicité que celle de la revue modeste où avaient été distingués ses premiers essais. Il sortait de TÉcole normale, cette école qui, selon TexpressiondeM. Weiss, amèneàtout,mémeà renseignement.» U était chargé de cours à la Faculté d'Aix quand, en 1856, on lui avait offert une place de rédacteur au Journal des Débats. « Je me réservai, ëcrivit-il plus tard, le temps de faire trois tours de jardin pour réfléchir, mais je n'avais pas achevé le premier que j'étais décidé (2). » Il quitta Aix, non sans donner un regret à sa petite maison presque rurale, à ses doux loisirs de province, à cette belle lumière méridionale dont il garda le reflet dans les yeux. Aux t)ébats^ il fut chargé du bulletin politique. Sous sa plume, ce compte rendu quotidien, un peu sec par nature, prit couleur et s'anima. Son esprit net autant qu'étendu excellait à discerner les sommets des choses, et ce qu'il avait embrassé d'une vue générale, il le résumait avec une brièveté naturelle qui ne sentait point l'efiFort, avec une clarté élégante qui ne laissait rien d'obscur. 11 condensait ensuite le résumé lui-même et d'un mot austère ou enjoué, ironique ou profond, gravait avec un relief saisissant l'événement principal ou Tim-

(i) Lettres d'EooàR Qdiiiet, t. I, p. 177. {2) Prévost-Paradol, par M. Gréard, p. 50

pression dominante du jour. Ce qu'avait dit Quinet, d'autres plus illustres le répétèrent : a Qui est donc, demandait M. Thiers^ ce Prévost-Paradol?» — La condition des journalistes sous FEmpire, très précaire à beaucoup d'égards, était par certains côtés assez enviable^ car il n'était aucune de leurs servitudes qui n'eût son dédommagement. Dans le péle-méle confus où s'agite la presse libre, les esprits les plus vigoureux ont peine à faire leur trouée et malaisément se dégagent des médiocrités touffues qui les enserrent. Le régime de 1852, en imposant la loi générale du silence, mettait par là même en lumière les rares privilégiés qui avaient licence de parler. Sur le terrain déblayé, le talent n'avait à craindre aucune concurrence et allait droit au public, qui, n'ayant guère la faculté de choisir, lui faisait fête aussitôt. Il arrivait donc, par une assez singulière compensation des choses, que l'autorité individuelle des journalistes croissait dans la mesure même où avait diminué la puissance collective de la presse. Les dures entraves de la législation décourageaient les faibles ou les maladroits : les forts se piquaient au jeu. Le public, d'ailleurs, s'était accoutumé à comprendre à demi-mot ; il complétait les phrases, achevait les idées et, s'émerveillant que les journalistes pussent dire tant de choses malgré la censure, se demandait avec admiration quel ne serait pas leur génie si la censure ne les cmondait pas. Pour les gérants responsables, pour les actionnaires, l'anxiété était perpétuelle ; pour les publicistes, qui ne répondaient que de leurs articles, la sensation de l'écueil toujours côtoyé n'était point sans charme, et ils trouvaient dans leurs disgrâces même la preuve que leurs coups avaient porté. — Cette condition fut celle de Prévost-Paradol , et, n'ayant jamais vécu que sous TEmpire, il n'en connut jamais d'autre. Bientôt le bulletin politique ne lui suffit plus, et sa verve débordante se répandit en de longs articles. Dans le journalisme, il créa un genre nouveau plein de rapprochements imprévus, de sous-entendus malicieux, d'ironies ingénieuses ou méprisantes. Il y a dans la statuaire certaines draperies beaucoup plus osées que ne le serait la nudité. Prévost-Paradol pratiqua un art pareil et se servit de tout« même des voiles dont il était contraint de couvrir

sa pensée. Avec une cruelle et délicate précision il gravait la critique, puis tout à coup il laissait Tidée suspendue, et Tarrét était si brusque, si habilement calculé, qu^aucune parole n'eût égalé Timpertinence de son silence. Il lui arrivait parfois de déplorer ses entraves, a Je suis condamné, écrivait-il un jour, à dire non les choses que je croîs le plus utiles, mais celles que je crois le plus inoffensives (1). n La vérité, c'est que sa plume asservie trouvait des tours ingénieux et hardis que n'eût peutêtre point trouvés sa plume libre. Il l'avouait lui-même en ses heures de sincérité, a Quelle volupté de peser et de compter les coups, d'enfoncer délicatement l'aiguille. Vraiment le plaisir est encore plus grand que l'honneur (2). »

Tous, jusqu'aux adversaires, subissaient le charme, ail tirait sur nous, disait un jour Sainte-Beuve, mais il tirait si bien. » Si les ennemis parlaient de la sorte, quel ne devait pas être le ravissement de ceux au profit de qui se livrait la bataille ! « Il a bien de l'agrément dans les manières, écrivait M. Doudan. Il a les instincts élevés qui régnaient il y a quarante ans dans l'élite de la société. Gela est aimable en tout temps, mais surtout avec la gr&ce de la jeunesse (3).» En Prévost-Paradol, les vieux parlementaires revivaient comme un père revit en un fils aimé. Depuis dix années, on leur prédisait que leurs doctrines étaient mortes; et voici qu'un champion avait surgi pour leur cause, non pas usé par les anciennes luttes, mais de plume jeune, souple, alerte, matlre dans l'ironie comme dans l'invective, doublement armé de la force de ses raisons et de la force de son mépris. Par surcroît de bonheur, il se trouvait que ce jeune homme parlait la plus pure langue classique, en sorte que, l'affinité littéraire se joignant à Taffinité politique, son commerce offrirait tous les charmes. Tout plaisait dans le nouveau venu. En lui rien de pédant, rien de plaideresque^ comme eût dit Montaigne, mais un goût très vif de la bonne compagnie, un dédain inné des vulgarités démocratiques ; aucun étalage d'érudition, mais, en revanche, de beaux souvenirs classiques comme s'it

(i) Journal des Debais, 17 janvier 1862.

(2) Prévoxl-Paradol, par M. Grbard, p. 66.

(3) Lettre du 16 novembre 1861. {Correspondance, u III, p. 245.)

MO HISTOIBE DU SEC03ID EMPIBE.

eût vécu dans Athènes^ et en e£Fet nul ne fut plus athénien que lui par le culte du beau, par la sagesse un peu întermitientey par la double aptitude à pénétrer le côté philosophique des choses ou à en saisir Tironie. Dans le monde orléaniste et libéral, l'inclination tourna à Tengouement. « Prévost-Paradol, disaiton dédaigneusement dans les régions officielles, est le secrétaire général des anciens partis, • Le jeune publiciste eut à cœur de ne pas démentir ce titre. A quelque temps de là, par la publication d'une brochure très audacieuse, précisément sur les anciens partis^ il se marqua lui-même sa place et scella Talliance. La brochure fut poursuivie et Tauteur fut condamné à deux mois de prison. Il accomplit sa peine, doucement, dans la maison de santé du docteur Blanche, en convalescent plutôt qu^en captif, et surtout en pécheur moins repentant que jamais.

Cependant le Journal des Débats avait des propriétaires circonspects et représentait des intérêts considérables qui ne se risquaient qu'à bon escient. Prévost-Paradol ne quitta point la rue des Prêtres, mais on le vit moins souvent monter les marches usées de la vieille maison. Dans lesguerres navales, il y adeces petits brûlots qui sont faits pour sauter, mais après avoir tiré de beaux coups et essuyé de rudes bordées. Dans la lutte de la presse opposante contre TEmpire, le Courrier du dimanche, fondé dès 1859, fit Toffice d'une de ces petites embarcations héroïques et sacrifiées, il ne paraissait que le dimanche, ainsi que son nom l'indiquait, mais se rattrapait amplement le septième jour du silence qui lui était imposé pendant les six autres. Il emmagasinait toute la semaine toutes sortes de jolies impertinences, puis les lâchait en une sorte de feu d'artifice qui égayait fort le repos dominical des Parisiens. Connaissant à fond le code de la presse, il portait allègrement le premier avertissement, ne s'émouvait guère du second et bornait son ambition à éviter le troisième, celui qui faisait mourir. Une amnistie survenait-elle? Il acceptait le pardon avec une remarquable ingratitude et reprenait sa marche avec une sécurité joyeuse. Cette sécurité élait courte, car il avait bientôt fait de commettre les deux délits qui rendraient le troisième mortel. Ce petit journal, toujours bataillant, toujours mourant, Prévost-Paradol enfutTâme

et la vie. Ce fut la même manière qu'aux Débats, mais avec plus de hardiesse, de spontanéité, d'enlevée. Un apologue, une comparaison, un souvenir, tout lui était matière à forger ses traits. Tel de ses articles n'était d'un bout à l'autre qu'une allusion, soutenue par des miracles d'esprit, contenue par des miracles de prudence, et où on ne savait ce qu'on devait le plus admirer, ou de l'art exquis qui aiguisait les coups, ou du merveilleux sang-froid qui les arrêtait à temps. Cette méthode causait parfois quelque fatigue, par l'excès même du raffinement : submergé sous le flot des malices, le lecteur demandait grâce et sollicitait quelque chose qui ne fût point saillie. Ce genre plus grave, plus simple, Prévost-Paradol y eût excellé. Par intervalles, il dédaignait de persifler : en ces moments d'accalmie, sa pensée se risquait à sonder les plus troublants problèmes de la philosophie ; d'autres fois il s'exerçait à pénétrer l'avenir de son pays; alors ce railleur devenait tout à coup très sombre et laissait échapper comme au hasard quelquesunes de ces prévisions, lucides jusqu'à la prophétie, qui se développeraient plus tard dans les derniers chapitres de la France nouvelle. Cependant le Courrier du dimanche^ cette pauvre petite barque, faisait eau de toutes parts. Les coups répétés des sévérités administratives étaient comme les boulets qui déchiraient sa coque, et elle semblait toujours sur le point de sombrer. A chaque suspension d'armes, elle se radoubait, mais mal, et, avant d'avoir atteint la haute mer, fléchissait sous quelque nouvelle avarie. Les conducteurs ne s'inquiétaient pas outre mesure. Cen^ëtait pas pour naviguer surdes flots paisibles qu'ils s'étaient éloignés de la sûre et opulente maison des Débats. Ils se flattaient de retarder leur sort bien plus que de le conjurer. L'honneur les touchait plus que ne les émouvait le péril; et à chaque coup qui frappait leur petit navire, la brise leur envoyait du rivage le bruit des applaudissements de leurs amis. Ce penseur délicat, cet admirable ciseleur de style, apporterait-il à son parti autant de force qu'il lui communiquerait d'éclat? Les anciens chefs parlementaires devaient se le demander bien souvent jusqu'à la fin de l'Empire; ils se le demandèrent pour la première fois en 1863 quand l'approche des élections

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leur démontra la nécessité d'un trucheman entre le aoftage unÎTersel et eux. J'ai dit les dons rares de ce brillant esprit. Voici où résiderait sa faiblesse. • Les Ilotes, disait en un jour de dépit PréTost-Paradol, ont vaincu Lacédémone. * Les Ilotes, c'était le suffrage universel; Lacédémone (et il eût dit plus justement Athènes), c'était le groupe où s'agitaient ses nobles et glorieux amis. Ce courant du suffrage universel, Prévost- Paradol était, de tous les hommes, le moins propre à le remonter. Pour cette entreprise il fallait la force, et il avait surtout la finesse ; il fallait quelques idées très simples, et il se complaisait surtout aux idées ingénieuses ; il fallait déployer de vives couleurs, et il faisait miroiter un nombre infini de délicates nuances. Tout le pétillement de son esprit s'évaporerait à la surface des foules, comme une mousse fine et légère glisse sur un bloc de granit. Cet homme de bonne compagnie personnifiait Téclectismc, c'est-à-dire ce que le peuple comprend le moins. 11 était sceptique au point de mettre en doute rame immortelle, et pourtant jamais son langage ne se para d'exprès* sions plus attendries qu'en louant les plus chrétiens de ses contemporains : Lacordaire, Mme Swetchine, quelques autres nos moins saints. Il lui arriva souvent de célébrer le monarchie, mais avec toutes sortes de sous-entendus qui ébranlaient la foi mémo qu'il paraissait affirmer. Dans le monde où il était jeté, il discernait des courants contraires et, suivant les impressioDS de sa nature vibrante, allait de l'un à l'autre, tantôt s'abindonnant à toutes les gaietés de sa verve, tantôt étreint subite» ment par ces poignants soucis d'avenir, par ces anxiétés patriotiques qui avaient torturé Tocqucville en ses derniers jours. A ce fils choyé d'un groupe d'élite tout fut prodigué : les saloai s'ouvraient devant lui et aussi les boudoirs : l'Académie guettait l'heure où son âge permettrait de l'accueillir : ses articles étaient sur toutes les tables, et il n'était pas de cercle poli qui nerépétit ses bons mots. Il rappelait, disait-on, Aristophane par l'audacieuse fantaisie, Swifft par le sarcasme amer, Voltaire par h lumineuse brièveté du trait. Sur la fin du règne, il conquenait l'Empereur lui-même, qui, pour avoir raison d'untel adversaire, n'imaginerait rien de mieux que de l'absorber. Une seule poil-

sance lui tint toujours rigueur, le 8u£Frage universel, « ce monstre robuste, violent et fanatique, » comme disait M. Doudan. Ce fils des anciens partis les servirait médiocrement, leur ressemblant trop : il les doublerait au lieu de les compléter.

Cette physionomie singulière achèvera de se révéler vers la fin de TEmpire. Dès à présent, elle apparaît en assez complète lumière pour qu'on puisse la saisir, et je n^ai point résisté à Tattrait de la peindre. Elle séduit et attache, avec quelque chose d'inachevé qui attriste. Ce charmeur exquis cueillit, chemin faisant, toutes les fleurs de la renommée, mais s'arrêta sur le seuil de la gloire. Il demeurera, pou remployer l'expression des contemporains, comme le secrétaire général des anciens partis, et d'anciens partis qui n'ont pas régné. D'une main sûre et agile, il porta à l'Empire des coups brillants, mais non ceux qui ébranlent. Dans l'ordre des choses extérieures, une vive prévoyance lui montra les périls prochains ; il en fut terrifié et avec une admirable éloquence les dénonça. La plus grande singularité désadestinée, ce futqu'il se rallia à Napoléon à la veille de la chute, et mourut de la défaite de celui qu'il avait le plus combattu. Dans la grande catastrophe, sa vie se brisa, en même temps que sa raison, et, quand l'ouragan se fut apaisé, il demeura comme un débris, un débris déjà oublié, au milieu de tout ce que la tempête avait emporté. L'isolement qui s'étendit autour de sa mémoire contraste avec les faveurs qui s'étaient accumulées autour de sa vie. De cet enfant gâté de la fortune, il ne reste plus que des feuilles dispersées, le souvenir d'un suicide tragique, une tombe en terre étrangère ; et dans le cloître, une fille, seul reste d'un foyer éteint, prie silencieusement pour celui qui fut le dernier des Athéniens.

J'ai essayé de décrire l'état des partis, mal armés pour la lutte, inclinant pourtant à s'y mêler. L'homme à qui incombait

le soin de grouper les forces gouyernemeniales et de combattre la coalition était M. de Persigny. Ce personnage, par le mélange de ses théories libérales et de ses procédés arbitraires, avait o£Fert de si singuliers contrastes qu'on ne savait pas bien ce qu'on pouvait attendre en fait de tolérance ou de sévérité.

On connait déjà ce serviteur des premiers jours qui, dans Louis Bonaparte proscrit, avait deviné le souverain futur et quiy sans peur comme sans défaillance, Tavait suivi depuis Arenenberg jusqu'au Palais des Tuileries. Je sers, telle était sa devise. Il s'y était montré invariablement fidèle : « Vous êtes à votre manière un Vendéen, lui disait un jour à Londres M. de Falloux, émerveillé de cette foi robuste. » Le dévouement a ses exigences. Celles de M. de Persigny ne connurent point de bornes. Son objectif n'était point l'argent, au moins celui qui s'acquiert mal. Quant aux dignités, il en avait été comblé : dès les premiers temps du règne, il était devenu sénateur, grand-croix de la Légion d'honneur, membre du Conseil privé; puis il avait été ambassadeur à Londres : en 1863, il dirigeait pour la seconde fois le ministère de l'Intérieur, qu'il occupait depuis trois années. Fort au-dessus de l'or, au-dessus même des honneurs, qui pourtant le touchaient beaucoup, cet ami de Texil eût souhaité un autre prix de son attachement : comme ses services étaient les plus anciens, il n'imaginait pas qu'aucun crédit pût égaler le sien ; et il lui eût plu d'être non seulement Tun des grands dignitaires de l'Empire, mais l'inspirateur et le conseiller de la politique. La nature de son esprit répondait mal à ses ambitions. Un trait dominait chez M. de Persigny, à savoir, l'horreur de ce qui était simple. 11 n'était ni homme ordinaire ni homme supérieur, mais ingénieusement complique. Dans sa jeunesse, le premier travail sorti de sa plume avait été une dissertation sur les pyramides d'Egypte, qui, disait-il, n'étaient point du tout des sépultures ainsi qu'on le croyait communément, mais des digues contre ^cnvahi^ sèment des sables. Cette thèse singulière, développée non sans force ni sans agrément, le peint tout entier. Kn toute! choses, il saisissait le côte paradoxal, et, même lorsque ses

conclusions étaient banales, il y arrivait par des chemins que nul autre n'eût imaginés. Avec le pouvoir, les flatteurs étaient venus, avaient jugé neuf et original ce qui n'était qu'excentrique, profond ce qui n'était qu'obscur, et le ministre avait laissé dire avec complaisance ce que lui-même croyait depuis longtemps. La vérité, c'est qu'au milieu de théories confuses apparaissait de loin en loin quelque clarté assez vive et qui, par le contraste des ténèbres environnantes, apparaissait tout à fait lumineuse. Dans l'obscurité d'une épaisse forêt, le moindre falot brille à l'égal d'un phare ; ainsi en était-il des traits de lumière que semait sur sa route M. de Persigny. — De ce personnage, on ne pouvait dire qu'il fût libéral ou autoritaire, tant il mêlait les deux rôles ! Son éducation politique s'était faite à Londres, où il avait vécu sous des conditions très diverses, en exilé et en ambassadeur. Il y a quelque chose de pire que d'ignorer les institutions anglaises, c'est de les avoir étudiées sans les comprendre. D'Angleterre, M. de Persigny avait rapporté toute une provision d'idées, assemblées le plus étrangement du monde. Il goûtait fort le principe aristocratique, qui, disait-il, eût consolidé l'Empire : en revanche, il n'avait pénétré aucune des conditions qui fondent et conservent les aristocraties : son humeur ombrageuse et fantasque eût malaisément respecté les supériorités naturelles; et, de fait, durant son ministère, on le vit s'effrayer de tout ce qui faisait ombre au trône, même des inoffensives sociétés de Saint-Vincent de Paul. Il se disait décentralisateur : mais, ainsi que le prouvent ses décrets, ainsi que le prouvent les mémoires qu'il devait présenter plus tard à l'Empereur (1), sa conception n'allait guère au delà d'un déplacement d'attributions, et il se figurait que, pour rendre le pays plus libre, il suffisait de transférer aux préfets, devenus plus puissants, la dépouille des bureaux ministériels. Il haïssait le parlementarisme, réprouvait également le despotisme et traçait entre l'un et l'autre un chemin obscur où ses amis s'épuisaient à le suivre et où lui-même s'égarait. De tout le bagage ramené de Londres, le plus curieux était la

(1) Voir Mémoires de M. ob PiBSiOHTy p. 302-318.

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collection des Bills, édictés, aux premiers temps de la maison de Hanovre, contre les partisans des Stuarts et les papistes. De Tétude de ces lois, M. de Persigny tirait une conclusioa ingénieuse autant qu'inattendue. Il remarquait que les minis* très de la reine Anne ou des Georges s'étaient bien gardés de se désarmer tant qu'il avait existé dans le Royaume-Uni un seul catholique rebelle, un seul stuartiste insoumis. Qui eût blâmé l'Empire d'observer la même réserve ? Ainsi naquit la théorie qui proclamait une liberté intégrale, mais seulement après l'extinction complète des anciens partis. Par là M. de Persigny créait une sorte de libéralisme à part, le libéralisme à terme ou sous condition^ coihme on eût dit en droit civil. « ^t a terme ne doit rien, dit une vieille maxime juridique. • Et en effet, M. de Persigny, ne devant rien, ne donnait rien du tout. De plus en plus en goût d'importation, M. de Persigny avait tiré d'Angleterre d'autres enseignements. Il avait découvert qu'au delà de la Manche la défense de la dynastie de Hanovre avait inspiré jadis contre les journalistes des lois draconiennes : ils pouvaient être condamnés à l'amende, à la prison, au pilori, au fouet, à la déportation et même à mort. Charme de la trouvaille, le ministre jugea qu'il y aurait dommage à la tenir secrète. Dans une circulaire aux préfets (1), il compara le sort des infortunés publicistes anglais à celui de nos heureux compatriotes, qu'on se contentait de morigéner, d'avertir, de suspendre, que rarement on condamnait à l'amende, plus rarement à Temprisonnement, et qui vraiment n'avaient qu'à remercier. C'est sous cet aspect original que M. de Persigny avait vu l'Angleterre. Il appelait cela les lumières de la philosophie et de l'histoire. L'histoire, il l'avait étudiée, mais en systématique, et avec le désir préconçu d'y trouver tout ce que d'avance son esprit y gravait. Il se piquait d'être une âme méditative et Tétait en effet ; mais la méditation égare ceux qu'elle ne grandit pas, et il méditait trop pour son intelligence. — Qu'un tel personnage fût rebelle aux détails de l'administration, il n'y avait pas lieu de s'en étonner. Ses

(i)Circakttndv«

amis se hâtaient d^ajouter qu'il compensait cette inhabileté aux petites choses par une remarquable aptitude à s'élever jusqu'aux grandes : il révélait, disait-on, dans les afihires importantes un véritable don d'intuition et comme de seconde vue. L'éloge, fort excessif, renfermait une portion de réalité. Ce qu'il ne voyait pas avec les lumières de sa raison, il le pénétrait par intervalles avec l'instinct de son dévouement : de là des avis très lucides qui perçaient çà et là les ténèbres ; de là même de très prévoyants cris d'alarme : c'était le cri de la fidélité, qui a, elle aussi, sa prescience. — En ce personnage, le caractère était aussi étrange que l'esprit. Ses qualités, qui étaient grandes, semblaient parfois aussi incommodes que l'eussent été des vices. Son désintéressement était orgueilleux : comme il voyait autour de lui la cupidité qui exploitait l'àme généreuse du Prince ou la spéculation qui monnayait les secrets d'État, sa probité lui semblait, par comparaison, héroïsme : tantôt il supputait dans une disposition chagrine le prix de sa vertu ; tantôt il dénonçait les scandales, mais avec de tels éclats quAlceste faisait regretter PhtUnte. Au milieu de la Cour, il professait la plus entière, la plus méritoire indépendance : par malheur, il était un joug auquel il n'échappait pas, celui de son propre esprit, tendu et violent, absolu et passionné. — Une humeur si batailleuse, un tempérament si dominateur, avaient valu à M. de Persigny de nombreuses inimitiés dans l'entourage impérial. Parmi les serviteurs de l'Empire, celui dont la nature contrastait le plus avec la sienne était M. de Morny, et, à l'approche des élections de 1863, le patronage du président de la Chambre serait un titre fort équivoque à la bienveillance du ministre. L'Empereur lui-même commençait à se lasser de cet ami rude, exigeant, ne voulant d'autre rang que le premier. Il l'avait expérimenté comme ambassadeur à Londres, où lord Malmesbury, chef du Foreign Office, l'avait jugé l'homme le moins propre à la diplomatie. Il l'avait appelé deux fois au ministère de l'Intérieur, et de fréquents rapports avaient rignalé ses intempérances de paroles et d'actes, ses capricieoaes alternatives de brusquerie et de faiblesse. Déci-

dément, ce loyal et incommode serviteur ne portait en lui ni la volonté réfléchie qui fait Thomme d'État, ni la régularité correcte qui fait le fonctionnaire, ni rinsinuantc souplesse qui fait le favori : ses sages avis eux-mêmes, enveloppés en toutes sortes de théories indigestes ou de reproches grondeurs, s'achetaient à trop haut prix. Tandis que Napoléon déplorait à voix basse les boutades de son vieux compagnon, le vieux compagnon dénonçait de plus en plus bruyamment les incroyables indulgences du maître, qui ne savait, disait-il, ni écarter Tîncapacité, ni démasquer Tégoïsme, ni découvrir la corruption : u Persigny, comment donc étesvous si colère, demandait un jour Napoléon à son ministre? — Et vous, Sire, comment Tétes-vous si peu? » Très desservi par les courtisans, combattu par Timpératrice, M. de Persigny allait bientôt tomber dans une sorte de demi disgrAce, et il se confinerait, durant le reste du règne, dans une retraite murmurante et chagrine, quoique avec un cœur invariablement fidèle.

Tel était Thomme qui, bien qu'au déclin de sa faveur, allait présider aux élections. Quel esprit y apporterait-il ? Les saisies administratives après la brochure du duc d'Âumale, les mesures prises vis-à-vis des sociétés de Saint-Vincent de Paul, les avertissements infligés à la presse, Tintention déjà proclamée de combattre les plus compromis des 91, tout cela révélait la volonté de ne faire Tunion qu'entre ceux qui professeraient les plus pures doctrines impériales. Jadis cependant, en entrant au ministère, M. de Persigny avait prononcé de nobles paroles dont le souvenir ne s'était point perdu. « Je vous recommande, disait-il, de ne rien négliger pour achever l'œuvre de réconciliation entre les partis. Beaucoup d'hommes honorables et distingués des anciens gouvernements, tout en rendant hommage à l'Empereur pour les grandes choses qu'il a accomplies, se tiennent encore à l'écart par un sentiment de dignité personnelle. Témoignez-leur les égards qu'ils méritent ; ne négligez aucune occasion de les engager à faire profiter le pays de leurs lumières et de leur expérience, et rappelez-leur que, s'il est noble de conserver le culte des souvenirs, il est encore plus

noble d'être utile à son pays (1). » A l'heure la plus solennelle, la dernière peut-être de son ministère, M. de Persigny ne se rappellerait-il point ce large programme qui avait été comme son don de joyeux avènement ?

Le parti républicain entra le premier en campagne. A Paris, il avait ses chefs, son personnel et, malgré tous les embarras que nous avons décrits, ses moyens d'action. Les succès partiels de 1^57 étaient un sujet d'espoir. L'administration, si puissante dans les cantons ruraux, se sentait désarmée dans la grande ville, où se perdraient les prières, les avertissements, les menaces. Le plus grand danger, ce serait que la discorde éclatât entre les di£Férents groupes démocratiques. Tout autre était la province. Là subsistait le souvenir des rigueurs passées. Les uns par peur se refusaient à la lutte ; les autres par fanatisme se repliaient dans l'abstention. Les plus résolus se décourageaient : que pouvaient-ils sur les masses rurales doublement acquises à l'Empire par l'espoir des récompenses et par la crainte des châtiments? Dans leur dépit, il leur arrivait d'accuser le suffrage universel, cette conquête tant célébrée de 1848. Ces regrets, ces doléances, Jules Favre les traduisait, en ce temps-lâ même, au Corps législatif : a Ne serait-il pas à désirer, disait-il, que le droit de vote ne fût conféré qu'à ceux qui savent lire et écrire (2). »

Il fallait raffermir ces volontés inertes. Parmi les hommes de 1848, Gamier-Pagès était alors le plus remuant. C'était un homme excellent, très dévoué à ses amis, agité plus encore qu'actif, aimant le mouvement par zèle pour son parti et par désir d'importance. Dans les derniers jours de l'année 18G2,

(i) Circulaire du 5 décembre 1860.

(S) Corps législatif» séance du 11 février 1863. {Moniteur, 1803» p. 215.)

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