‹ Histoire du Second Empire. Tome sixième (volume 2)Chapitre 5 sur 14 · I. IV · texte numérisé non relu

I. IV

il entreprit une vaste tournée électorale que son âge déjà avancé et les rigueurs de la saison ne laissaient pas que de rendre assez méritoire. Allant du nord au midi et de Test à Touest, il visita, dit-on, plus de soixante villes. L'accueil fut généralement assez froid : à la gare ou au bureau de la diligence, quelques amis venaient à sa rencontre, mais timides et se croyant sous Tœil de la police : au lieu où il était descendu se tenaient de petits conciliabules de gens effrayés, pleins d'objections, plus enclins à se dénoncer mutuellement qu'à agir en commun. Ces républicains, désabusés ou craintifs, doutaient de tout et en particulier de la popularité du messager qui leur était envoyé : plus d'une fois, ils l'engagèrent à ne pas trop se montrer, à ne pas trop parler, car, aux yeux des masses, il représentait l'impôt des quarante-cinq centimes^ cette chose aujourd'hui fort oubliée, mais qui rappelait alors de très déplaisants souvenirs. Garnier-Pagès avait cette magnifique intrépidité des médiocres que rien ne déconcerte. Où tout autre n'eût vu que des sujets d'abattement, il ne vit que des sujets d'espérance. A tous il prêche la conciliation, et avec le chaleureux accent de son incontestable honnêteté, il restaure et rajeunit les vieux restes de la rhétorique de 1848. o Le combat légal et loyal, dit-il en un style plein de métaphores, voilà ce que redoute le plus le gouvernement despotique. Allons! poussonsle avec les tronçons de Tépée légale qui reste dans nos mains et nous le forcerons dans ses derniers retranchements. » 11 offre d'aller partout où il y a des courages à relever, des dissentiments à effacer : a Je me regarde, ajoute-t-il avec une modestie plus encombrante que l'orgueil, comme le xneiix de la vieille qui doit vous léguer les traditions de mon frère Garnier-Pagès, et peu importe que j'arrive, pourvu que vous arriviez. « Quoique un peu désordonnée, cette activité ne fut pas sans fruit. En plusieurs endroits, les républicains qui semblaient irrévocablement désunis se rapprochèrent. Le système de l'abstention, jusque-là établi comme un principe, commença à être combattu ; des candidatures furent discutées, et sans qu'elles fussent proclamées encore, déjà il semblait probable qu'elles se produiraient au moment opportun. Cependant la

tournée était longue, Gamier-Pagès était vieux, Thiver était rigoureux : un peu fatigué de ses courses, mais plein de confiance en son prestige, le représentant de la démocratie voyageuse alla se reposer à Cannes.

Sa quiétude y fut bientôt troublée par de fâcheuses nouvelles. Si la province demeurait trop silencieuse, Paris était trop bruyant. En province, il faudrait exciter les ambitions ; à Paris, il faudrait les contenir. L'année 1863 s'était ouverte au milieu d'un grand bruit de discussions et d'une grande émulation de désirs. Parmi les journalistes ou les membres du barreau, nous dit un contemporain (1), quiconque avait un appartement décent donnait à parler. Les abstentionnistes étaient fort rares, bien que Proudhon vint de leur prêter le secours de sa plume. En revanche, un grand embarras naîtrait peut-être par l'abondance même des candidatures. Il y avait les hommes de 1848 qui invoquaient leurs vieux services ; il y avait les jeunes gens qui répugnaient à une trop longue attente ; il y avait les Cinq qui se jugeaient un droit de possession sur leurs circonscriptions respectives; il y avait k Siècle et V Opinion Nationale qui se prévalaient de leur nombreuse clientèle et entendaient que le journalisme eût sa part dans les honneurs législatifs. Une autre question s'agitait. Convenait-il que les démocrates fissent l'union avec les hommes des autres partis ? Si cette union s'accomplissait, quelles circonscriptions leur seraient abandonnées? Sur ces entrefaites, l'esprit de rivalité, jusque-là contenu, éclata. Picard représentait la cinquième circonscription, Havin la revendiqua. Les Cinq invoquèrent le droit acquis; les partisans de M. Havin Jetèrent dans la balance le puissant patronage du Siècle. La querelle devenue publique s'envenima par d'aigres paroles. « Les Cinq^ qui ne sont que trois, écrivait M. Havin à M. Corbon, font un tas d'intrigues que le grand jour et la publicité vont déjouer. » Les Cinq n'étaient pas en reste de réplique et, très vivement soutenus par la Presse et le Temps^ ne se lassaient pas de dénoncer la despotique influence du Siècle. M. Havin finit par retirer sa

(1) Hector Pbssaiid, Mes Petits Papiers, p. 74.

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candidature, sous la réserve implicite d*aii dédommagement dans quelque autre circonscription ^I); mais sa retraite n*effiça point le souvenir du pénible incident. • Chacun creuse à la sourdine son petit chemin couvert à la députation, mandait à Gamier-Pagès son gendre, M. Dréo. « Teno joor par jour au courant de ces divisions, Gamier-Pagès, toojours dans le Midi, multipliait ses exhortations à la paix. Dans de longues lettres à Dréo ou à Gorbon, il mettait en relief les services de chaque groupe : • Je vous supplie, disait-il, de faire cesser les divisions des vieux et des jeunes... Les jeunes ne sont-ils pas actifs? Les vieux ne conservent-ils pas la tradition? Lies Cmq n'ont-ils pas fait ce qu'ils ont pu pour se rendre utiles (2)?t Le remède était à ses yeux bien simple : il consistait dans rétablissement d*un grand comité qui saisirait la direction des forces éparses, indécises ou rivales. M. 6amier-Pagès,aTec sa foi robuste, ne doutait pas qu'il n'eût trouvé la panacée souveraine et que tous les groupes, ainsi rattachés par un lien commun, ne se réconciliassent dans un embrassement général.

Le moyen n'était pas nouveau, et bien avant Gamier-Pagés beaucoup y avaient songé. Le difficile serait de former ce comité sauveur. Un certain nombre déjeunes avocats, auteurs d*un Manuel électoral publié Tannée précédente, avaient pris rhabitudc de se réunir et formaient comme une petite association permanente; mais Tobjet demeurait limité, au moins eo apparence, aux questions contentieuses. Hors de là, il n'existait que des groupements partiels et de simples coteries. Au mois de mars, plusieurs conciliabules se tinrent chez M. Carnot, en vue d'assurer au parti cette organisation qui lui manquait. A la suite de conférences assez orageuses, une sorte de scrutin préparatoire s'ouvrit pour la constitution d*un comité central. Les électeurs, choisis parmi ceux qui avaient assisté aux premières réunions, étaient au nombre de 595. Hélas! le vote qui devait rallier les républicains autour de leurs chefs naturels ne fit qu'affirmer leur esprit d'indiscipline. M. Garoot

(1) Voir /<? Siècle, 22 mars 1863.

(2; Lettres des 10 et 28 mars 1863. {Procès des Treize.)

LA POLITIQUE INTÉRIEURE ET LES ÉLECTIONS DE 1863. SlS

avait déclaré qu'il ne consentirait à présider le comité que si la plupart de ses collègues de 1848 étaient appelés à y siéger avec lui. Cette déclaration n'intimida personne. Gamot fut élu en tète de la liste, mais seul : les autres noms furent des noms inconnus ou étrangers au vieux parti républicain. Garnier- Pagès arriva le trente-deuxième avec 1 12 voix; Marie, le trentecinquième avec 97 voix. M. Gamot, isolé, désespéra de dominer les éléments nouveaux qui sans doute échapperaient à sa main ; et, désavoué par celui-là même qui avait pris l'initiative de le fonder, le comité disparut avant d'avoir fonctionné (1). La situation ne laissait pas que d'être embarrassante. On était aux premiers jours de mai. Un mois seulement séparait des élections, et il n'y avait pas une minute à perdre pour étouffer les germes de discorde. G'est à ce moment qu'intervint M. Marie. Le 3 mai, à l'heure même où s'accomplissait le simulacre de vote que nous avons rapporté, il s'exprimait en ces termes dans une lettre à M. Hérold : a Si notre parti veut l'action, qu'iin comité se constitue, se proclame dictatorialement, sans s'entourer, comme on l'a fait, de toutes les formes d'une action représentative ; prenons les noms les plus populaires auprès des diverses classes de la société et puis marchons!... nous irons ainsi plus vite et bien plus sûrement : tout le monde ne peut pas commander, et tout est perdu s'il n'y a parmi nous personne qui puisse et ose prendre le commandement et imposer l'obéissance (2) » . Au milieu de la confusion générale, M.Marie proposait à ses anciens collègues de ressaisir la direction et de ne se confier qu'à eux-mêmes. La solution n'était pas la plus libérale ; peut-être, vu les circonstances, était-elle la plus sage. Garnier-Pagès, depuis quelque temps déjà à Paris; Marie, Gamot, Grémieux, s'adjoignirent Jules Simon, Gorbon, Henri Martin et en outre les jeunes avocats qui naguère avaient rédigé le Manuel, c'est-à-dire Jules Ferry, Floquet, Hérold, Hérisson, quelques autres : tous ensemble, ils se constituèrent en comité. Le but, ainsi que l'annonçait

(1) Voir Procès des Treize, — Béquisitoire de M. Favocat impérial Mahler»

(2) Ibid.

attendait, il attendait toujours un signe qui leyàt rinterdiction, qui marquât du moins une volonté amollie. Lorsque les dernières espérances se furent éranouies, sa tristesse fut extrême et aussi son anxiété. Son patriotisme dominant toot le reste, il conseilla à ses amis : M. de Larcy, M. de Kerdrel, M. de Falloux, de ne s'inspirer que de leur conscience et de rintérét de leur pays. Quant à lui, il hésita longtemps. Cependant, comme il revenait à Paris, il vit chemin faisant quelques-uns des plus considérables parmi ses contemporains : à Nantes Mgr Jacquemet,au Ghillon le général Lamoricière,à Orléans Mgr Dupanloup : tous, au nom de la patrie, de la vraie liberté, désintérêts religieux surtout, le conjurèrent de ne pas refuser son nom à la lutte qui se préparait. Â peine était-il arrivé à Paris que d'autres, non moins illustres, lui portèrent les mêmes avis : c'étaient le duc de Noailles, M. Duchàtel, M. Yitet et aussi le P. Félix, qui invoqua, en des paroles très touchantes, la mémoire vénérée du P. de Ravignan. Sur ces instances, Berryer céda, mais avec la douleur de désobéir au Prince, qn^aisémeni il eût contredit sur le trône, mais qu'il ne se consolait pas d'affliger dans l'exil. Il accepta la candidature à Marseille, où son nom, son éloquence, le souvenir d'anciens services, l'avaient, de vieille date, rendu populaire. Dans le même temps, on annonça les candidatures de M. de Kerdrel dans riUc-et-Vilaine, de M. de Vogué dans le Cher, de M. de Civrac dans le Maine-et-Loire, de M. Frcsneau dans le Morbihan. En quelles conditions défavorables s'engagerait la lutte, il n^était pas malaisé de le comprendre! Même avec la plus étroite union, les succès eussent été rares, très rares et chèrement disputés. Quels ne seraient pas les désavantages quand on lutterait pour le roi malgré le roi lui-même, avec des journaux indécis et sous des chefs divisés! Berryer ne se faisait point illusion, mais attentif à l'intérêt de son pays ne se préoccupait pas trop de l'issue. » Je saurai, disait-il avec une fière tristesse, sacrifier le bonheur de plaire à l'honneur de servir. •

Autant les légitimistes se montraient attentifs à regarder vers Frohsdorf, autant les catholiques purs attendaient avec impatience les décisions* définitives du gouvernement. Quelle

part le ministère ferait-il à la politique de tolérance? Quelle autre à la politique de rancune ? On sut enfin quels seraient, parmi les 91, les députés maintenus dans les faveurs administratives, ou déchus du patronage officiel. L^ostracisme s'étendit à vingt-six candidats, jugés : les uns trop hostiles pour qu'on les appuyât, les autres trop aisés à combattre pour qu'on songeât â les amnistier. Au premier rang parmi les abandonnés figuraient ceux qu'on avait appelés les Cinq de la Droite : M\f. Relier, Plichon, Anatole Lemercier, de Flavigny, Kolb-Bemard : toutefois vis-â-vis de M. Kolb- Bernard, le moins agressif, le moins batailleur des hommes, le mot d'ordre fut non de l'attaquer, mais seulement de ne pas le soutenir. M. de Cuverville, qui s'était signalé l'un des premiers par son zèle pour la cause du Saint-Père ; M. Ancel, qui, par son opportune intervention, n'avait pas peu contribué â amener le vote hostile dont le gouvernement avait gardé mémoire; M. de Pierres, dont les libres propos avaient plus d'une fois touché â l'impertinence ; M. de Jouvenel, naguère rapporteur de la commission qui avait rejeté le projet de récompense en faveur du général de Palikao ; M. Carreau, qui jadis, tout au début de la législature, à propos de la loi de sûreté générale, avait montré plus d'indépendance que ne le voulait la discipline, tels étaient les hommes qui s'ajoutaient à la liste d'exclusion. Il convient de mentionner aussi le marquis d'Andelarre, qui, d'abord â demi agréé, fut vers la fin de la période électorale combattu avec acharnement. La liste se complétait à l'aide d'autres noms plus obscurs, choisis un peu au hasard, et sans qu'on pût toujours savoir quelle cause avait motivé l'indulgence ou déterminé la sévérité. Parmi les députés, ainsi livrés à leurs propres forces, quelques-uns se jugèrent inégaux à la lutte. La plupart, présumant mieux d'eux-mêmes, demandèrent au suffrage universel de les relever de leur disgrâce. A agir de la sorte, ils montraient quelque courage, tant leur condition était singulière ! Verseraient-ils nettement dans l'opposition ? Persisteraient-ils au contraire â se rattacher au gouvernement qui les répudiait? On allait les voir dévier peu â peu, avec toutes sortes d'hésitations, de scru-

pules, de retours, et il ne faudrait rien moins que Tardeur du combat et Tâpreté de leurs anciens protecteurs pour qu'ils poursuivissent révolution qui les transformerait en adversaires. Ils essayèrent d'abord de se tracer leur voie entre la complaisance etThostilité. Dans cet esprit, ils imaginèrent de se proclamer cane/tc/ar^ indépendants. Le gouvernement n^accepta pas l'appellation et leur répliqua très aigrement par la voix du Moniteur (I) que Tindépendance étant le lot de tout le inonde, ce titre ne pouvait être revendiqué par personne. Rebutés de ce côté, ils ne purent se persuader que Tabandon fût complet, et plusieurs d'entre eux s'obstinèrent à laisser entendre qn*ils avaient en haut lieu et peut-être jusqu'aux Tuileries des patrons puissants. Un jour, le Journal des villes et des campagnes rapporta que l'Empereur avait dit à l'un des 91 : a Si vous n'êtes pas le candidat de l'administration, vous serez le mien. ■ Le ministre eût été bien imprudent s'il eût laissé s'accréditer de pareilles rumeurs, et l'imprudente gazette fut aussitôt frappée d'un avertissement. Alors, alors seulement, les malheureux candidats, délaissés sans retour, se portèrent vers Topposition, tout en se défendant encore de lui appartenir tout à fiait. Catholiques, ils dénoncèrent dans leurs circulaires les périls de l'Église : mais il se trouva que leurs yeux étaient devenus fort clairvoyants pour discerner d'autres périls : de là un langage qui ne difiFérait guère de celui des libéraux les plus résolus. Leur programme s'élargit jusqu'à embrasser toutes choses. Ils signalèrent l'exagération des dépenses, demandèrent la diminution des charges militaires, proscrivirent les expéditions lointaines, réclamèrent l'extension des libertés publiques : dans le Nord, ils incarnèrent en eux les griefs industriels nés du traité de commerce. Le gouvernement s*irriia que la défection fût si complète; les candidats, de leur côté, s^indignèrent qu'on prétendît prolonger leur dépendance, même après les avoir abandonnés. Il arriverait donc qu^avant la fin de la lutte les amis d'hier, jadis séparés par de simples nuances, se traiteraient en adversaires, que dis-je, en ennemis

(1) Moniteur, 23 avril 1863.

Dans le temps où les catholiques se préparaient à une lutte qu'ils n'avaient point souhaitée, les hommes du parti constitutionnel ou parlementaire reparaissaient un à un dans Tarène. On connut successivement les candidatures de M . de Rémusat dans la Haute-Garonne, de M. Decazes dans la Gironde, de M. Gasimir- Perier dans Tlsère, de M. Saint-Marc Girardin dans la Haute- Vienne. M. Guizot avait renoncé à la vie publique, mais son gendre, M. Gomélis de Witt, se présenta sous ses auspices dans le Calvados. Tous ces noms rappelaient la monarchie de Juillet, et la presse officieuse ne manqua pas de dénoncer la résurrection de TOrléanisme. Les candidats repoussèrent l'appellation, non qu'ils fussent infidèles à leur souvenirs, mais parce qu'ils se flattaient de rallier, en dehors de toute préférence dynastique, tous ceux qui souhaitaient le développement des institutions représentatives. M. de Montalcmbert, qui se rattachait au groupe catholique bien plus qu'aux anciens partis, posa sa candidature dans deux départements : dans le Doubs et dans les Côtes-du-Nord. Sur ces entrefaites, M. Odilon Barrot, dans une longue lettre au journal le Temps, publia sa profession de foi : au lendemain du 2 Décembre, il avait refusé le serment, car c'eût été une approbation du coup d'État : aujourd'hui le gouvernement étant établi et reconnu, le scrupule eût été excessif, c'est pourquoi il solliciterait les suffrages de ses anciens commettants, les électeurs de Strasbourg. De la Sarthe, on annonça la candidature de M. Gustave de Beaumont, cet intime ami de Tocque ville. Tandis que les directeurs des feuilles démocratiques : M. Havin, M. Guéroult, poursuivaient avec ardeur le mandat législatif, comment les journalistes de l'Orlëanisme eussent-ils contenu leurs ambitions ? Seulement, quelle ne serait pas la différence de fortune, les uns entraînant les masses à leur suite, les autres réduits à manier cette chose légère, insaisissable, qu'on appelle l'Opinion! Prévost-Paradol fut candidat dans la Dordogne, il le fut également dans la sixième circonscription de la Seine. Là, il se trouverait en concurrence avec M. Gochin, le seul de tous les candidats parisiens qui appartint vraiment à la capitale, par le domicile transmis de père en fils, par les libéralités et les ser-

vices héréditaires, par le dévouemeni traditionnel aux intérêts de la grande cité. Cependant les jours s^écoulaient, et, parmi les chefs parlementaires, plusieurs prolongeaient leurs irrésolutions. Le plus perplexe était M. Dufaure, ce personnage aussi flottant dans sa conduite que ferme en son langage. Il se décida enfin à poser sa candidature dans la Gironde et dans la Charente-Inférieure, mais seulement à Theure où les délais pour la prestation de serment allaient expirer, en sorte que ce retard ajouterait un embarras à tous les autres obstacles. Entre tous les serviteurs des régimes déchus, le plus en vue était M. Thiers : il était candidat en quatre circonscriptions : à Aix, à Yalcnciennes, dans les Gôtes-du-Nord et enfin, comme on Ta dit plus haut, dans le déparlement de la Seine.

Le 7 mai, comme le Corps législatif tenait sa dernière séance, M. de Morny clôtura la législature par les paroles suivantes : « Un gouvernement sans contrôle et sans critique est comme un navire sans lest. L^absence de contradiction aveugle et égare quelquefois le pouvoir et ne rassure pas le pays. Nos discussions ont plus affermi la sécurité que ne Feût fait un silence trompeur. En dépit des plus vives discussions, les opinions les plus éloignées se sont adoucies et un peu rapprochées. Que de préventions des premiers jours qui se sont dissipées ! Que de défiances qui se sont évanouies! Je crois que personne, même aux points les plus opposés de cette Assemblée, ne voudra me démentir. Quant à moi, je n'ai trouvé en vous tous que des collègues pleins d'égards et de déférence, et je souhaite que vous emportiez de moi le souvenir que je conserverai de vous. En vous disant à tous adieu, je voudrais pouvoir vous dire à tous au revoir. »

On ne pouvait tenir un langage plus sensé, ni adresser à ceux qui partaient un plus cordial salut. Le public avait

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encore dans l'oreille ces paroles gracieuses jusqu*à la caresse,, quand soudain une autre note vibra, aussi dure, aussi stridente que Tautre avait été harmonieuse. Morny, à force de charme personnel, eût rendu aimable même le despotisme; Persigny, à force de brusqueries fantasques, eût gâté même la liberté. Nous venons d'entendre le président de la Chambre : voici le ministre de Tlntérieur.

Le 8 mai, en une circulaire aux préfets, il fit connaître son programme. Dans ce document, on eût vainement cherché la trace des pensées conciliantes qui, trois années auparavant, avaient suscité d'assez vives espérances. A la veille de la lutte électorale, l'homme de combat se retrouvait tout entier.

L'instruction ministérielle débutait par une pompeuse apo-^ logie de l'Empire, qui avait « restauré l'ordre moral, politique et religieux, doublé la fortune immobilière, accru de 7 ou 8 milliards la fortune mobilière, augmenté de 300 millions le revenu public, sillonné tout le territoire de routes et de voiesferrées, rendu enfin à notre politique extérieure Tinfluence qu'elle avait perdue » . La confiance du pays avait permis au prince d'accomplir cette grande œuvre : c'est à cette confiance que de nouveau le souverain faisait appel. Arrivé à ce point, M. de Persigny se hâtait de développer la théorie qui lui était chère : « S'il n'y avait en France, comme en Angleterre, que despartis divisés sur la conduite des affaires, mais tous également attachés à nos institutions fondamentales, le gouvernement pourrait se borner, dans les élections, à assister à la lutte des^ opinions diverses. Mais dans un pays comme le nôtre, qui, après tant de convulsions, n'est sérieusement constitué que depuisdix ans, il y a des partis qui ne sont encore que des factions. Formés des débris des gouvernements déchus, ils ne cherchent à pénétrer au cœur de nos institutions que pour en vicier leprincipe, et n'invoquent la liberté que pour la tourner contre rÉtat. » Cette a coalition d'hostilités et de rancunes n'ébranlait pas les intentions généreuses de l'Empereur » . « Pénétrés de l'esprit libéral et démocratique de nos institutions, » les préfets devaient a laisser se produire librement toutes les candidatures 9 « Le su£Frage est libre, proclamait solennellement

teintées en couleurs différentes les diverses circonscriptioni. L*aspect est le plus singulier qui se puisse imaginer. Le regard n'aperçoit qu'une série de découpures bizarres, assez semblables à celles d'un rivage creusé de tous côtés par les flots. Les circonscriptions se développent, se rétrécissent, s*emboitent les unes dans les autres, se prolongent par des extensions inexpliquées : parfois elles se coupent, s'isolent et n*ap|>araissent qu'en tronçons séparés. Quel mobile avait pu inspirer ces conceptions étranges, sinon l'intérêt des candidatures officielles à défendre, des candidatures opposantes à déconcerter! Certains départements comme le Var, la Gorrèze, le Gard, le Maine-et-Loire, avaient le privilège des remaniements les plus importants. Dans le Nord, rarrondissement d'Hazebrouck, arrondissement purement agricole et de langue flamande, était partagé entre trois circonscriptions et se rattachait d'un côté à la cité maritime de Dunkerque, de l'autre aux quartiers nord-ouest de Lille. La plupart des grandes villes avaient été brisées comme on eût feit d*un vase, et chaque fragment avait été attribué à une portion de la ban* lieue. En ce temps-là, les provinciaux qui revenaient à Paris après une longue absence prétendaient ne s'y plus reconnaître, tant M. Haussmann avait tout bouleversé ! Plus d*un député, en se retrouvant dans son département à la veille des élections, dut éprouver une impression pareille : ils se sentaient comme perdus en leur propre pays, ils recherchaient comme au hasard leurs patrons, leurs clients, leurs amis; ils ne savaient pas bien ceux qui leur appartenaient encore, ceui qui déjà leur avaient été ravis, et c'est par morceaux qu'ils ressaisissaient ce qui avait été leur circonscription.

Le gouvernement avait façonné ses agents aussi bien que le terrain de la bataille. En matière d'élections, il fut manceuvricr sans égal. Entre tous les agents, les premiers par Tactivitc comme par l'importance étaient les préfets. Dans l'histoire du fonctionnarisme français, les préfets du second Empire tiendront, je crois, une place à part. Ceux qui ne les ont vus qu'à la fin du règne, vieillis, découragés, troublés par des directions contraires, doutant de leur Prince et d'aux-mémes,

n'auraient qu'une fausse idée de Tinfluence qu'ils exercèrent et du prestige qui longtemps les soutint. En 1863, aucun sérieux affaiblissement du pouvoir n'avait encore énervé leur autorité. Ils exerçaient sur leurs administrés une sorte de domination facile et paisible; et ceux-ci, témoins constants de leurs succès, n'imaginaient pas que leur crédit eût une limite ou leur bonheur un terme. Leurs tempéraments étaient très divers, et c'est par des moyens très difiFérents qu'ils avaient établi et consolidé leur empire : celui-ci commandait avec bonhomie et avec un insinuant abandon; celui-là dictait ses volontés avec une sécheresse étudiée et, comme on eût dit à Rome, brevitate imperatorià : l'un afiFectait le souci des détails et une connaissance approfondie des affaires administratives ; l'autre se montrait homme de plaisir et se fût presque offensé qu'on le rangeât parmi les laborieux. Quelles que fussent leurs diversités, ils se rapprochaient par des traits communs. A voir leur aplomb superbe, nul n'eût pu croire qu'il y eût une opposition ou que la victoire pût demeurer un instant douteuse. Étrangers le plus souvent au pays, ils tournaient à bien ce désavantage même et se proclamaient d'autant plus impartiaux qu'aucune passion locale ne les avait pénétrés. Ce qui grandissait leur crédit, c'était le nombre infini des faveurs dont ils étaient les dispensateurs ou les intermédiaires : ils vivaient à une époque de rénovation économique ; chaque village deman* dait son chemin vicinal, chaque ville son chemin de fer, et de leurs lèvres on attendait anxieusement le mot qui éveillerait ou affermirait les espérances. Le décret récent de 1861, en dépouillant à leur bénéfice les bureaux ministériels, avait créé une prétendue décentralisation qui n'était au fond qu'une centralisation à leur profit. Ils étaient à l'ordinaire, accueillants, généreux, en sorte que dans la médiocrité monotone des petites villes, l'éclat de leurs fêtes éblouissait ceux même qui ne cherchaient point les faveurs. Ils avaient leurs grands jours, c'étaient ceux de la tournée de revision. Ces jours-là, ils tenaient cour plénière. Ces jours-là aussi étaient ceux où se préparaient de longue main les candidatures. Au chef-lieu de canton, qui était gtte d'étape, le candidat rejoignait le préfet T. vr. 15

ÎM HI8TOIBE DU SEC03CD EUPIBB.

comme par hasard et celui-ci le présentait aux adminiatra, parlait pour lui, s^incamait en lui. Le même hasard se renouvelait à peu près chaque jour, si bien qu'au bout de la toamée TafiFaire paraissait comme conclue. Le comble de Inhabileté, c'était que la voiture officielle contint aussi Tingénieur des ponts et chaussées ; alors on descendait au moment opportun ; devant les paysans ébahis, on discutait un tracé, on posait même quelques jalons, et un cri de reconnaissance montait vers le préfet, qui, modestement, faisait dévier la gratitude vers son candidat. Ainsi en fut-il en 1863. En 1852, en 1857, la rareté des compétitions, la certitude de la réussite, avaient un peu déprécié le succès : en 1863, la lutte, sans éveiller rinquiétude, était déjà assez vive pour surexciter le plaisir de vaincre. — Gomme la période électorale s^avançait, ractivité fut sans bornes. L'une des principales préoccupations do ministre et de son subordonné fut de dénier à ceux des 91 qui étaient devenus suspects le titre de défenseurs de rÉglise. Certains préfets imaginèrent, dans ce but, une tactique assez raffinée : elle consistait à mettre en relief la dernière évolution du gouvernement impérial, à montrer la question romaine comme une question résolue, à opposer 'aux catholiques inconsidérés qui mêlaient la religion aux affaires civiles d'autres catholiques non moins fidèles, mais plus calmes, moins passionnes, plus confiants dans la bienveillance de TEmpereur. À ces arguments s'ajoutèrent quelques dons £aits aox églises, quelques marques de déférence, quelques menuet faveurs accordées avec discernement et publiées avec éclat Plusieurs prélats s'émurent de cette conduite: à la veille du scrutin, ils publièrent une déclaration collective, connue sous le nom de Lettre des sept Évêques (1), déclaration conçue dans le double but de combattre Tabstention et de grouper tous les votes catholiques sur les noms de ceux qui, pour servir la papauté, avaient encouru Tostracisme. — L'administration, dod contente de ces manœuvres, ne dédaignait pas les plus petits

(1) Les 8i{;nataires furent les archevêques de Cambrai, de Tours, de les évèques de Metz, d'Orléans, de Nantes, de Chartres.

moyens. Pour capter les suffrages, les procédés varièrent à Tinfini. Dans le Pas-de-Calais, des remises de peine furent accordées en bloc pour délits forestiers. Dans Tlndre-et-Loire, les délits de chasse et dépêche furent pareillement pardonnes, et les gendarmes, réunissant les braconniers, les informèrent qu'ils avaient reçu une lettre de l'Empereur qui leur faisait grâce . Dans la Gorrèze, le ministre des Travaux publics parcourut le département à Tapproche de la période électorale, sema les promesses et, en cette pauvre région privée de tout, se fit appeler par le préfet le « Golbert du XIX* siècle.» Dans le Yar, le préfet proclama la suppression du droit de consommation sur les boissons consommées dans les chambrées. Dans la Charente-Inférieure, le sous-préfet de Saint-Jean-d*AngéIy annonça que la contribution syndicale due par Tune des communes de Tarrondissement ne serait point payée ; dans le même département, un des agents du candidat opposant fut arrêté, détenu pendant six jours, puis relâché sans qu'il pût connaître le motif de son arrestation. Un abus à peu près semblable fut signalé dans la Loire-Inférieure. Autour du préfet, toute l'armée administrative était sur pied : maires, juges de paix, inspecteurs des écoles, commissaires cantonaux, gendarmes, débitants de tabacs et même cabaretiers. Les menaces de ■destitution prévenaient toute hostilité; l'espoir des récompenses surexcitait lé zèle. II advint aussi qu'on se débarrassa temporairement des fonctionnaires qu'on soupçonnait de tiédeur et qu'on répugnait à frapper. Ainsi en fut-il du sous-préfet de Cambrai. Vis-à-vis du candidat officiel, ce fonctionnaire professait une indifférence assez voisine de la malveillance. De Paris une dépêche lui parvint qui le mandait au ministère de l'Intérieur. Comme il alléguait les devoirs de sa charge qui le retenaient à son poste, un nouveau télégramme survint, plus impératif. Quand il se présenta devant son chef, une seule recommandation lui fut faite, celle de profiter, sans en perdre une heure, d'un congé de quinze jours qui d'office lui était accordé. Tout lui était permis, hormis de reparaître dans son arrondissement avant que le scrutin fût dépouillé.

Je me hâte, de peurquece tableau, vieux de près de quarante

Stimulé par son chef, le préfet de la Seine, dans une circulaire du 29 mai, reprit pour son compte Tacte d'accusation; puis, généralisant ses critiques, il railla, non sans quelque raison, cette ville industrielle et commerçante qui n'avait d'autres candidats que des avocats ou des journalistes. Cependant les amis les plus éclairés du pouvoir redoutaient plus qu'ils n'approuvaient ce débordement, a M. de Persigny, écrivait Mérimée, ressemble à un cocher qui tire sur les rênes et donne des coups de fouet à droite et à gauche (1). » Kn province, le langage officiel eût intimidé les populations rurales : à Paris, il surexcitait l'esprit de contradiction. Jusque-là l'issue avait semblé douteuse; dès lors elle parut certaine : • M. Thiert sera élu, répétaient sans hésiter les plus avisés. •

Le scrutin avait été fixé aux 30 et 31 mai. Le premier jour était le jour du Grand prix, et la foule fut plus empressée le long des Champs-Elysées qu'aux abords des sections. Le lendemain, l'aspect des choses changea. Comme la journée finissait, les boulevards se remplirent de monde : bientôt les premiers résultats arrivèrent ; on se les passait de main en main el, sous la lueur des becs de gaz, des lecteurs improvisés les proclamaient. Jamais, depuis l'établissement de l'Empire, on n'avait vu pareil concours de peuple. Enfin on sut le verdict de la capitale : les neuf candidats de l'opposition étaient élus, sauf un seul, qui était en ballottage, mais en des conditions qui assuraient son succès. Alors dans le parti démocratique une joie bruyante éclata. » Paris vient de prendre sa revanche du 2 Décembre, disaient les uns. n « Paris vient de proclamer la République, ajoutaient les autres, encore plus exaltés. » « Nous saurons ressaisir Paris, s'était écrié un jour Ernest Picard au

(1) Uttresa Panizzi, t. II, p. 6iO.

Corps législatif. » On eût dit que, ce soir-là, la prévision se fût réalisée.

Le lendemain, les nouvelles des départementsjetèrent beaucoup de froideur sur cet ardent foyer. Victorieuse à Paris, Topposition démocratique était vaincue en province. A peine y avait-elle fait passer cinq ou six de ses candidats : M. Hénon, M. Glais-Bizoin, M. Dorian et en outre M. Havin, qui, nommé dans la Manche aussi bien qu'à Paris, se trouvait investi d'un double mandat. Le plus notable parmi les élus était M. Marie, envoyé au Corps législatif par le département des Bouches-du- Rhône. — Les légitimistes, qui n'avaient afiFronté que dans quelques circonscriptions les chances du scrutin, n'étaient pas plus heureux : un seul d'entre eux était élu, M. Berryer. — Quant aux candidats catholiques ou simplement indépendants, combattus par M. de Persigny, ils avaient rencontré des fortunes diverses. M. Plichon, le marquis d'Andelarre, M. de Grouchy, M. de Chambrun, étaient sortis victorieux de la lutte. En revanche, M. Keller, M. de Flavigny, M. Lemercier, M. de Cuverville, M. Garreau, M. de Jouvenel, n'avaient point réussi à balancer par leurs propres forces l'hostilité de l'administration. Quelques hommes nouveaux entraient à la Chambre, entre autres M. Lanjuinais, le duc de Marmier, M. Martel, M. Lambrecht, appartenant tous à l'opinion constitutionnelle. Entre tous leséchecsdes catholiques, le plus marqué fut celui de M. de Montalembert, qui, exclu de la Chambre en 1857, venaitde subir une nouvelle défaite : il avait été repoussé tout à la fois par les électeurs du Doubs et ceux des Côtes-du-Nord. — Les plus maltraités furent ceux qu'on appelait les hommes des anciens partis. M. Odilon Barrot échoua à Strasbourg, M. de Rémusat à Toulouse, M. Saint-Marc Girardin dans la Haute- Vienne, M. Dufaure dans la Gironde et dans les Charcutes, M. Casimir-Pcrier dans l'Isère. Élu à Paris, M. Thiers était battu à Âix, à Valenciennes, dans les Côtes-du-Nord. Prëvost- Paradol succombait pareillement dans la Dordogne ; dans la sixième circonscription de la Seine, il obtenait sur 30,000 votants 2,300 voix.

Plusieurs jours s'écoulèrent avant que ces résultats fussent

S3S DISTOIBE DU SECOSKD

connus avec certitude. Les scmtÎDS de ballottage apportèrent à Topposition six nouveaux élus : c'était M. Ancel, riche armateur du Havre et Tun des plus considérables parmi les 91 ; c'était M. Guéroult, et aussi M. Jules Favre, qui, déjà nommé à Paris le 31 mai, recueillait, par le choix de ses concitoyens do Rhône, le bénéfice d'une double élection ; c*était enfin trois hommes nouveaux : M. Planât, M. Malérienx, M. Bfanrice Richard, envoyés à la Chambre par les départements de la Charente, de r Aisne, de la Seine-et-Oise. On put alors aappnter, saoscrainte d'erreur, Timportance future des diverses fractions pariementaires. L'opposition démocratique, naguère réduite aux Cîm/, était presque quadruplée et compterait dix-huit à ringt membres. Une quinzaine de députés, les uns nouveaux venus dans la politique, les autres séparés du govremement par les incidents des luttes religieuses, formeraient le nojau d'un groupe qui serait destiné à grossir, qui flotterait longtemps à la recherche d'un programme ou d'un chef etquis^appellerait tour à tour le cenire gauche ou le tiers parti. Le reste de la Chambre, c'est-à-dire plus de deux cents députés, était le produit de la candidature officielle : là résiderait la majorité, mais une majorité un peu moins homogène que par le passé et qui devait, ainsi qu'on le verra dans la suite, se subdiriser ellemême en plusieurs fractions assez distinctes. Cependant, de la masse des élus se dégageaient M. Thiers et M. Berryer, ces témoins imposants des jours d'autrefois, et quelles qu^eussent été les disgrâces des anciens partis, on ne pouvait se persuader que, conservant de tels champions, ils fussent tout à fait vaincus. Tel apparaissait, au lendemain des élections, le Corps législatif nouveau.

La démocratie, qui avait accueilli par un cri de triomphe les élections parisiennes, eut à cœur de ne point paraître déconcertée -par les élections provinciales. Dans les jours qui suivirent la proclamation du scrutin, une théorie fut imaginée qui consistait à peser les votes au lieu de les compter. D^ingénieux publicistes énumérèrent les sufiFrages obtenus par Topposilion dans la capitale ; puis, ayant établi sans peine que Paris était la ville de l'intelligence, ils insinuèrent sans beaucoup de

ménagements que TEmpire était condamné par quiconque portait en soi le culte du progrès. La même statistique savante s'étendit è la province, décomposa dans les départements le vote des villes et celui des campagnes, démontra que presque partout les populations urbaines avaient donné la majorité aux candidats indépendants et opposa Tesprit raffiné des citadins dont Téducation politique était faite à la rusticité des paysans non encore émancipés du joug. Pour une presse qui se disait asservie, le raisonnement ne manquait pas de hardiesse ni même d'impertinence. Afin de rendre l'argument plus sensible, les journalistes de Topposition s'appliquèrent à remettre sous les yeux du public le tableau des circonscriptions électorales qui, brisant à dessein toutes les grandes cités, les partageaient en fragments : a Quels n'eussent point été, disaient-ils, les succès de l'opposition si l'unité morale de toutes les villes importantes n'eût point été détruite ! L'un des traits caractéristiques du vote récent, ajoutaient-ils (et en cela ils ne se trompaient point), c'est la séparation des populations rurales et des populations urbaines. » Gomme on le pense bien, les publicistes officieux ne demeurèrent pas en reste de réplique et dirent des villes autant de mal que leurs adversaires en avaient dit des campagnes. La querelle se prolongea longtemps, et les délibérations du Corps législatif en porteraient plus tard la trace. Chaque parlement a cinq ou six causes d'interruptions familières, cinq ou six causes de tapage accoutumées. Que de fois n'entendrait-on pas les députés de la Seine rappeler l'origine de leur mandat et vanter Paris, la Ville-lumière : « Paris n'est point la France, répéteraient aussitôt avec un bruyant ensemble les députés ruraux, » et invariablement plusieurs minutes s'écouleraient avant que le calme se rétablît.

L'opposition n'était pas seule à rechercher les enseignements du scrutin. Pendant la période électorale, M. de Persigny avait beaucoup écrit, trop écrit peut-être. Comme le vote venait de se terminer, il jugea bon, lui aussi, d'en tirer la moralité. Dans une circulaire du 21 juin, il félicita les préfets, sous-préfets, maires, agents de tout ordre, a qui avaient, disait

il, arec tant de zèle, éclairé les populations sarles choix <pi*elles avaient à Caire... Pour la première fois depuis dix ans, continuait-il, une coalition s^est formée entre des opinions pins oo moins rattachées aux gouvernements antérieurs. Sur quelques points, et particulièrement dans les grands centres de population, elle a réussi à surprendre le suffrage universel, mais Timmense majorité du pays a répondu à Tappel du gouvernement et n'a laissé à la coalition que quelques noms pour se consoler de sa défaite. » Ces insuccès partiels, loin d'inspirer à M. de Persigny quelques craintes, attestaient à ses yeux la puissante vitalité de l'Empire; et il s'émerveillait que tant d'efforts eussent abouti à un si mince résultat. • Attaqué de toutes part, notre édifice politique n'en est devenu que plus solide... et nos institutions, critiquées par les candidats de l'opposition sous le prétexte de leur perfectibilité, ont reçu par le succès des candidats du gouvernement une nouvelle consécration, n Ainsi parlait ce ministre si empressé à se glorifier. Chose singulière ! il se trouva qu'en écrivant le bulletin de sa victoire, il écrivait aussi son testament. Dans les cercles officiels, les élections parisiennes, connues les premières, avaient éveillé un extrême dépit; les nouvelles des provinces n^avaient qu'imparfaitement effacé ce déplaisir et, quel que fût le succès d'ensemble, il restait en beaucoup d'esprits une impression déçue. Les ennemis du ministre, fort nombreux, avaient saisi Toccasion pour dénoncer derechef ses étrangetés, ses brusqueries, ses maladresses. L'Empereur lui-même ressentait, ainsi' qu on l'a dit, la fatigue de ce serviteur incommode autant que fidèle. Les élections achevées, il fallait substituer la politique de tolérance à la politique de combat. M. de Persigny fut sacrifié par ceux qu'il avait servis : le 23 juin, un décret le releva de ses fondions, et, assez semblable à ces débris des anciens partis qu'il avait si souvent dénoncés, il rentra dans la retraite, cette fois pour n'en plus sortir. En se séparant de cet ami d'autrefois, l'Empereur eut à cœur que l'éloignement ne parût point disgrâce. A qui était paré de toutes les dignités, il n'avait plus rien à donner. En cet embarras, il se souvint que celui qui était venu à lui sous le modeste nom de Fialin

n'était point encore orné du plus haut des titres nobiliaires ; et par des lettres patentes il le fit duc. Le public accueillit la distinction ayec une surprise un peu narquoise. Un bon mot courut les salons : a L*Empereur, dit-on, en créant Persigny duc, aura sans doute voulu le soustraire aux investigations du parquet, qui lui contestait son titre de comte. »

Cependant, Tun des principaux soucis du souverain était d'assurer au Palais-Bourbon la défense des intérêts deTEmpire. Tout annonçait que la nouvelle Chambre, quoique composée à peu près des mêmes éléments, ne serait point tout à fait la continuation de Tancienne ; ce seraient les mêmes hommes, mais renouvelés, mais attirés par d'autres influences et s'en laissant peu à peu pénétrer. Ce qui occupait le plus dans les régions officielles, ce n'était pas l'opposition démocratique : bien qu'elle se fût fort accrue, elle ne semblait nullement dangereuse. La majorité écouterait avec tolérance, peut-être avec curiosité, les nouveaux députés du groupe, Marie et Jules Simon ; elle sourirait aux saillies de Picard ; elle se contraindrait jusqu'à supporter sans trop violents murmures les insinuations a mères de Jules Favre. Mais, vis-à-vis d'aucun des orateurs de la gauche, l'attention ne se nuancerait de faveur. En revanche, Thiers et Berryer inspiraient d'autres appréhensions. Leur habitude de la tactique parlementaire, leur éloquence, leur âge, qui commandait le respect; leur modération, qui ne permettait pas de les confondre parmi les hommes de désordre, tout concourrait à les rendre redoutables. Ils retrouveraient dans l'enceinte législative d'anciens amis, d'anciens clients qui, par dignité naturelle, se garderaient de les fuir, qui mettraient même quelque vanité à se rapprocher d'eux. M. de Momy lui-même n'avait pas laissé ignorer qu'il accueillerait avec une courtoisie pleine de déférence ces illustres revenants, et on pouvait être certain que, dans son empressement à ne pas imiter M. de Persigny, il pousserait les égards )usqu*à la coquetterie. C'était à merveille. Mais n'était-il pas à craindre que ces deux éminents personnages ne missent à profit ces conditions propices ? Leur influence serait surtout grande 81, dépouillant tout esprit de parti, ils se plaçaient sur le ter-

rain des aCfoires ou des finances, ou bien encore de la politique extérieure, déjà si emmêlée et si compromise. Il arriverait alors qu'ils attireraient à eux les députés indépendants, et peutêtre même feraient quelques conquêtes sur les lisières de la majorité. A tout prix, il fallait éviter à TEmpire un si sensible déplaisir : de là la pensée d'organiser par avance les forces ' '^{ gouvernementales en vue des grands débats parlementaires que Ton prévoyait.

Déjà le décret du 24 novembre 1860 avait créé les ministres sans portefeuille. On jugea bon de substituer à cette conception un projet plus ample et d'établir toute une hiérarchie d*ora* teurs officiels avec un chef d'emploi, un sous-ordre, et toute une légion d'auxiliaires préposés aux besognes de moindre importance. Dans cet esprit, un décret du 23 juin accrédita, sous le nom de ministre d'État, un représentant général de l'Empereur auprès des Chambres. Ce personnage, débarrassé de toute attribution administrative et voué uniquement à l'éloquence, serait le porte-parole du gouvernement au Luxembourg et au Palais-Bourbon. Il serait assisté par une sorte de substitut qui ne serait autre que le ministre présidant le Conseil d'État : au-dessous, les membres du Conseil d'État (présidents de section ou simples conseillers) seraient investis de délégations spéciales pour les débats d'aCFaires ou de finances qui n'intéresseraient pas la grande politique. Le même décret qui réglementait l'institution désigna les mandataires à qui l'Empereur confiait le soin de sa défense. Le ministre présidant le Conseil d'État fut M. Rouher, qui remplaça M. Baroche, un peu vieilli et fatigué. Quant au premier rôle, tout le monde eût désigné d'avance l'homme qui en aurait l'honneur et la charge, et il ne semblait pas que le décret pût s'appliquer à un autre qu'à lui. Entre tous les ministres sans portefeuille, M. Billault s'était créé une place à part et depuis trois années portait, sans fléchir, le poids, de plus en plus lourd, des discussions législatives. Aux yeux des contemporains, son nom éveillait le souvenir d'aberrations singulières et de contradictions pénibles : on l'avait vu, en 1848, plaider pour le droit au travail; plus tard, devenu, après le coup d'État, président du

LA POLITIQUE INTÉniEURR ET LES ÉLECTIONS DE 1863. 237

Corps législatif, il s'était fait, lui, Tancien libéral, Tapôtrc du régime absolu. Dans ses nouvelles fonctions, c'est-à-dire dans le ministère de la parole, il s'était élevé si haut que ses erreurs ou SCS inconséquences passées se perdaient dans Téclat de ses services présents. On trouverait malaisément un autre exemple d'un esprit qui, longtemps contesté et jugé peu sûr, se soit soudain, et comme d'un coup d'aile, porté jusqu'au premier rang. Depuis 1861, le cours des discussions parlementaires l'avait amené à intervenir dans les plus grandes causes : la question romaine, la question polonaise, les afiFaires de Syrie ou du Mexique, le développement des libertés intérieures, le droit d'association. En ces débats, il avait déployé, dans une proportion égale, les dons qui charment et ceux qui persuadent. Ses adversaires eux-mêmes avaient admiré sa parole souple et brillante, ample et précise tout ensemble, incisive quoique toujours courtoise, embellie en outre par une forme littéraire qui complétait la séduction. À force de talent, il avait acquis Tautorité. Parfois il s'abandonnait aux réminiscences des régimes libres qu'il avait connus, et, l'illusion étant complète, on eût dit un ministre responsable défendant devant le Parlement ses actes personnels. Le plus souvent, sa méthode était celle des avocats, mais des plus considérables. Les obscures pensées de l'Empereur, son client^ n'étaient ni aisées à traduire, ni faciles à justifier. Par un miracle d'artifice, il lui arriva, comme dans la question romaine, de donner aux expédients les plus contestables un air de solution, et de solution triomphante. Ses lèvres étaient comme un filtre à travers lequel se clarifiaient les nuageuses conceptions du souverain. Il soutint, à force d'art, le vide des projets de son maître, déconcerta ceux qui commençaient à douter de sa sagesse et prolongea la confiante illusion de l'Europe, du Corps législatif et de la France elle-même. Il y avait en lui du rhéteur, mais du rhéteur qui émerveille par les difficultés vaincues. Que si l'incohérence des vues rendait trop malaisée l'apologie, il cachait sous une apparence de généralisation ce qu'il ne pouvait expliquer, et le bruit des applaudissements qu'il suscitait le dérobait à l'embarras de conclure. Tel était l'homme qui, pendant les trois

dernières sessions de la précédente législature, avait été l'interprète de la pensée impériale. Quand, par le décret du 23 juin, il fut appelé au poste de ministre d'État, beaucoup se persuadèrent que Napoléon, revenant aux coutumes anciennes, venait, sous une autre désignation, de nommer un premier ministn*. Premier ministre ! Le mot était excessif et, en tout cas, Tappcllation prématurée. Premier ministre ou non, M. Bîllault devenait du même coup le premier personnage de TEmpire. A lui était réservée la tâche de maintenir intact le faisceau de la majorité, de le maintenir intact contre les dissidents que déjà on soupçonnait, contre les indépendants nommés en dépit de la candidature officielle, contre M. Berryer, contre M. Thien. Ces deux illustres personnages, M. Billault les avait connus jadis au début de sa carrière parlementaire, alors que, modestement confondu dans les rangs du tiers parti, il évoluait aux côtés de M. Dufaure ; mais il avait grandi, tellement grandi, qu'il ne semblait plus indigne de se mesurer à eux.

Il n'était point dans son destin de livrer ce combat. L'institution du ministère d'État était appelée à subsister, mais non au profit de celui pour qui elle semblait créée. Au mois d'octobre, comme M. Billault se reposait auprès de Nantes, dans sa terre de la Grésillière, un mal subit le terrassa, et à Paris on apprit presque en même temps sa maladie et sa mort. L'émoi fut grand et, dans le journal la France, M. de la Guéronnièrc n'hésita pas à proclamer que la perte était irréparable. Le mot déplut, comme s'il eût impliqué un doute sur les ressources du personnel impérial. Cependant vingt jours à peine séparaient de la réunion des Chambres et il importait de pourvoir à l'urgente nécessité. Le souci pressant de remplacer cet illustre serviteur fil abréger un peu l'expression des regrets, et le meilleur témoignage du vide qu'il laissait fut l'embarras où sa mort jetait le gouvernement. M. Rouher était le coadjuteur de M. Billault et, en un moment où il fallait se hâter, avait l'heureuse chance de se trouver sous la main. Il eut le sort commun des coadjuteurs : brusquement et comme pour masquer Tinterrègne, la succession lui fut dévolue. Le choix n'alla pas sans méfiance. Le nouveau ministre d'État était un avocat solide,

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un homme d'affaires consommé, un travailleur infatigable ; plus d'une fois il avait fait apprécier son esprit fertile en ressources, son abondante faconde, sa facilité à embrasser les sujets les plus divers. Malgré cette réunion de qualités rares, une crainte subsistait, celle que ce personnage, très remarqué au second rang, fût insufBsant pour le premier. On lui adjoignît, comme pour le doubler, toutes sortes d'auxiliaires. Ce furent M. Rouland, M. Vuitry, M. de Forcade La Roquette, M. Ghaix d'Est-Ange, tous appelés au Conseil d'État, le premier comme président, les trois autres comme vice-présidents. Puis on attendit l'ouverture des Chambres, mais avec un reste d'appréhension soucieuse dont les correspondances contemporaines portent la trace. L'opinion commune était qu'on avait donné à M. Billault un remplaçant plutôt qu'un successeur. L'avenir, renversant ces prévisions, rejetterait dans une demi-ombre celui qui venait de mourir, placerait au contraire en pleine lumière celui qui venait de se hausser jusqu'aux grands honneurs. A distance, la physionomie de M. Billault apparaît dans une perspective déjà lointaine et avec un relief qui déjà s'efFace. Placé sur les limites indécises de l'Empire libéral qu'il ne devait point voir, il ne laisse que le souvenir un peu fragile d'une éloquence harmonieuse, insinuante et persuasive, qui charma quelques jours et expira tout à coup dans ses plus beaux accents. Dans le cadre du second Empire, la haute et massive stature de M. Rouher cache un peu la taille mince et grêle de M. Billault, et celui qui eut surtout la finesse disparaît derrière celui qui eut surtout la force. Quand on embrasse d'un coup d'oeil très général le règne de Napoléon, on trouve aux côtés du prince, dans les dix premières années, un conseiller hardi et sagacc, M. de Morny, auquel il manqua peu de chose pour être un homme d'État. Puis, tout au déclin du régime, un autre conseiller apparaît, M. Emile Ollivier, qui se détache des lisières du parti républicain, qui s'avance par étapes et finit par se donner, mais ne se donne qu'au dernier moment, en sorte que tout demeure incertain dans sa tentative, hormis son éloquence et sa patriotique honnêteté. A. l'heure où nous sommes arrivés, Morny touche à la fin de sa

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carrière, et Ollivier se dégage à pcîne du groupe des Cinq. Entre ces deux personnages se place la dominatioo de Thomme que TEmpereur venait de désigner comme Tinterprète de sa politique. On va le voir s'insinuer modestement dans sa <Jiarge, puis s'y installer en maître. Il s'assimilera non seulement les choses, mais les hommes ; il ne se contentera pas de se les assimiler, mais aspirera à les absorber. Il régira la Chambre, tentera de s'imposer au souverain et visera à discipliner si bien le personnel impérial que nul ne puisse grandir en dehors de sa tutelle. C'est le 18 octobre 1863 que l'Empereur appela ce personnage au ministère d'État. Cette date est à retenir pour l'histoire. Ce jour-là commença le règne de M. Bouher.

Le 5 novembre, en ouvrant la session législative, TEmpereur salua en quelques mots brefs et cordiaux les nouveaux élus : u Soyez, leur dit-il, les bienvenus. » « Malgré quelques dissidences partielles, ajouta-t-il, je n'ai qu'à m'applaudir du résultat du scrutin. « Puis il poursuivit avec un double accent de confiance loyale et de fermeté calculée : « Vous m'avez tous prêté le même serment, il me répond de votre concours. « Le lendemain, au Palais-Bourbon, M. de Momy tint le même langage rassuré, en accentuant en outre la note conciliante et libérale. Il constata que a les dernières élections avaient réveillé des aspirations assoupies depuis plusieurs années», a Le mot de liberté, continua-t-il, a été souvent prononcé et le sera encore. Le gouvernement ne s'en émut pas. » Fort habilement, il fit remonter jusqu'au Prince l'honneur de l'initiative, tt La liberté, dit-il, ne peut s'établir paisiblement que par l'accord entre un souverain libéral et une assemblée modérée. » M. Thicrs, M. Berrjer, d'autres encore avaient été combattus à outrance par M. de Pcrsigny. M. de Momy s'efforça d'effacer ce mauvais souvenir : a Les suffrages du peuple

ont replacé parmi nous d'anciennes illustrations parlementaires ; j^ose dire que, pour mon compte, je m'en suis réjoui. » Le président de la Chambre finissait par un touchant appel à la concorde : a Mettons en commun nos idées, notre expérience, sans préventions, sans parti pris. Tâchons de nous éclairer par des discussions loyales et courtoises, et cherchons à ne résoudre les questions que dans un seul but, celui des véritables intérêts du pays. »

Chacune de ces paroles était soigneusement pesée. Avec son tact exquis, M. de Momy avait proportionné son langage aux besoins de la nouvelle politique que, de loin, il entrevoyait. Son discours était comme une indication, fort brève sans doute, mais assez nette pour qu'elle fût comprise : discrètement, il montrait à son souverain la voie où il devrait devancer sou peuple : de la sorte, l'Empereur dirigerait le mouvement et, loin de subir les réformes, en recueillerait la popularité. En s'cxprimant de la sorte, M. de Morny distançait de beaucoup la majorité de ses collègues, les uns très réfractaires à tout programme libéral, les autres retenant par timidité leurs espérances. Pourtant, dès les premiers jours de la législature, une observation attentive eût permis de pressentir, de conjecturer du moins quels traits particuliers distingueraient la nouvelle assemblée de celle qui venait de disparaître. La Chambre n'était pas dans son ensemble une Chambre libérale ; mais déjà elle était une Chambre émancipée. Au début de l'Empire avaient été amassés des trésors d'obéissance ; ces trésors n'étaient point épuisés, mais déjà ils ne se renouvelaient plus. Les hommes étaient en grande partie les mêmes ; mais ils revenaient avec des pensées hésitantes, avec une foi moins robuste dans le principe d'autorité. Il fallait l'œil exercé de M. de Morny pour discerner, au premier moment, ces nuances confuses, visibles seulement par intermittence. Comme on procédait à la vérification des pouvoirs, cet état d'esprit apparut un peu plus clairement. Certaines élections ayant été fort contestées, des discussions s'engagèrent avec une allure vive, spontanée, qui eût paru, quelques années auparavant, tout à fait surprenante. Ces séances, les premières de la session, permirent

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de mesurer ce qui restait de Tantique soumission et ce qui ilù\h perçait de nouvelle indépendance.

Dès Texamcn des premiers dossiers, les protestations révéleront au profit des candidats officiels toutes sortes d^abus : inscriptions d'électeurs après la clôture des listes, lacération d*uffichc8, intervention de fonctionnaires, irrégularités dans la tenue du scrutin. Jadis la crainte d*ébranler Tautorité eût porté h dissimuler ces regrettables désordres. Très généralement, les bureaux repoussèrent des pensées si timides et publièrent, sans trop le dissimuler, ce que les enquêtes avaient appris. Puis ils adoptèrent une ligne de conduite qui consistait à supputer les voix des candidats rivaux. Quand Técart était trop grand pour que les manœuvres eussent pu influer sur le résultat dv scrutin, ils se refusaient d*ordinaire à une nouvelle (épreuve qui eût réveillé les passions amorties : en termes plus ou moins énergiques, suivant Tesprit du rapporteur, ils condamnaient les excès ; puis, après avoir insinué que les candidats opposants avaient employé des moyens à peu près semblables, ils proposaient de valider Télection. Cette impartialité, même fitrt incomplète, ne laissait pas que d'avoir son mérite, si Ton ïiongo que le tribunal où était portée la candidature officielle se oompoïmit en grande |)artie des canditats officiels eux-mêmes.

Ou vil plusieurs des membres de la majorité déplorer fort publiquemont la disparition de leurs collègues tombés dans b luUo. M. do FlavigUY avait échoué dans Tlndre-et-Loire. Quand K' ntpport sur réleoliou do son concurrent, M. de Qainemont, vint à Tordre du jour« il y eut dans l'Assemblée un nnamme o\MK>>rl do rogrols |M>ur celui qu'on ne reverrait plus. Les partisans ou los adversaires de la validation louèrent à FenTÎ les uns dos aulros col honuno do rare vertu et de haute intelligence, - vcs^i lyiH" d'honuour ol do loyauté. « Si Ton se rappelle qoe vv luouio {H'^r^^nnago avait naguère attiré sur lui toutes les r(^;uour^ do rudininislration« la leçon« quoique indirecte, ét&t tv^rt traas|viroalo. Los mémos témoignages d*estiae accooipa- ^;uonMit M Lomorvior. qui, battu dans la Charente, se troniait, ou (Uoino jounos^o, ocario do la vie publique. Chose singulière! lo$ ivmuii^^aîn:^ du ^rouvoruoment. gens d*esprit br|pe le phis

souvent et fort au-dessus des petites rancunes électorales, s'associaient parfois à ces hommages, a Votre très distingué, très honorable et très regretté ancien collègue, disait un jour M. Boinvilliers, président de section, en parlant d'un des 91. — Mais alors pourquoi Tavez-yous combattu, s'écrièrent aussitôt quelques voix? n

Un signe assez remarquable de Tindépendance des esprits, ce fut que plusieurs des candidats de l'opposition, vaincus dans le dernier scrutin, trouvèrent parmi les députés fidèles à l'Empire leurs plus chaleureux avocats. M. Gasimir-Perier, battu dans l'Isère, fut courageusement défendu par M. Larrabure. A quelque temps de là fut discutée l'élection de M. de Jaucourt* chef du cabinet de M. de Persigny, élu dans la Seine-et-Oise contre M. Garreau. Qui défendit M. Carreau? l'honnête M. Segris, qui devait bientôt compter parmi les députés les plus éloquents de l'Assemblée. 11 produisit une impression profonde quand, élevant le débat bien au-dessus d'une question personnelle, il s'écria : « Le peuple a voté pour l'Empire, mais il a voté en même temps pour la liberté. » Peu s'en fallut que TAssemblée ne cédât à son appel. Quand on alla aux voix, 84 sufiFrages, minorité énorme pour le temps, se prononcèrent contre la validité de l'élection.

On aurait eu tort de s*exagérer ces accès d'indépendance. Us étaient rares et souvent suivis de retours. Dans la majorité se trouvaitd'ailleurs un groupe compact d'/m/i^rta/t5l«5pur5,réfractaires à toute innovation. Ils commençaient à élever une prétention qui, plus tard, s'afficha à grand bruit, celle d'être les vrais soutiens du règne et les seuls qui en pussent assurer la durée. Un jour, pendant la vérification des pouvoirs, ils eurent occasion de faire éclater leurs sentiments. L'un des vice-présidents du Conseil d'État, M. Ghaix d'Est-Ange, à propos d'une élection contestée, voulut montrer comment certains candidats avaient été soutenus, d'autres abandonnés, et, chemin feisant, se laissa aller à décrire le type idéal du député fidèle : a Messieurs, dit-il, tous nous avons des amis. Le gouvernement en a beaucoup, à divers degrés. Les uns sont dévoués, sincères, ne nous reprochent point nos fautes et nos erreurs, et n'en

S44 DISTOIBE DU SEC05D EMPllE.

parlent jamais. Ce sont les amis du premier degré. Il y en a d'autres, et ils sont nombreux, qui se disent, eux aussi, dévoués, mais qui savent découvrir nos défiants, les publient et même, en nous défendant, les aggravent. Ce sont les amis do deuxième degré... Ah! messieurs, tous tant que vous êtes, vous avez le droit de choisir vos amis. Je suis sûr que, tous, vous préférez les premiers. Le gouvernement les préfère aussi. « Chacune des phrases de cette déclaration fut scandée par les rires, les marques d'assentiment; et les applaudissements, en se répétant, tournèrent à la manifestation. Mais même à travers ces bruyants témoignages on eût pu discerner un certain changement. L'ancienne majorité eût-elle pris tant de soin à s'affirmer elle-même si elle n'eût senti que la vieille discipline était déjà un peu relâchée? Comme M. Chaix d'Est- Ange venait de se rasseoir, M. Emile Ollivier, se levant, combattit très chaleureusement la théorie gouvernementale : « PeMsimum inimicorum genus laudantes, dit-il en rappelant one parole de Tacite. Les pires des ennemis, ce sont ceux qui approuvent toujours.» M. Emile Ollivier siégeait encore à rextrême-gauchc et avait à peine marqué son évolution vers le centre. Cependant une approbation assez marquée salua ses paroles : c'était la contre-manifestation de ceux qui, attentifs à découvrir ou à signaler les fautes, se trouvaient dédaigneusement rangés dans la seconde catégorie des amis.

Quelle que fût Tindulgence pour les candidats officiels, cette faiblesse n'alla pas jusqu'à l'amnistie quand la corruption par l'argent était trop visible ou quand les manœuvres frauduleuses avaient été poussées jusqu'au scandale. — M. Isaac Pereire avait clé élu dans les Pyrénées-Orientales. L'examen des protestations révéla de nombreuses libéralités, et si proches du jour du vote qu'il était malaisé de nV pas voirun véritable achat de suffrages. En se défendant, le nouveau député acheva de se perdre : a L'argent, dit-il, n'a joué qu'un très feible rôle dans mon élection. » Cette sorte de demi-aveu troubla même les moins rigoristes, et, après une épreuve déclarée douteuse^ rinvalidation fut proclamée. — La difiFusion d'un pamphlet diffamatoire en langue allemande fit invalider M. Zom de Bu-

lach, nommé dans le Bas-Rhin (1). — L'intervention trop manifeste de certains fonctionnaires publics et Touverturc de nombreux cabarets à la veille du scrutin firent cassera Cambrai Télection de M. Boittelle, frère du préfet de police. — Entre tous les dossiers des élections, il en était un qui éveillait une curiosité singulière. Le nouvel élu, originaire du département du Gard, avait jadis quitté pauvre son pays natal et, après un long séjour en Egypte, en était revenu chargé de richesses. On l'appelait M. Bravay. Ayant acquis Topulence, il lui avait plu d'y ajouter les honneurs. Sur sa vie privée, sur son passé, toutes sortes de bruits couraient, qui semblaient lui conseiller l'obscurité. Cependant, là-bas, au pays des pauvres et pierreuses garrigues^ on se montrait avec une sorte d'admiration ahurie ce nabab dont les mains laissaient échapper l'or, et son influence deviendrait irrésistible si au prestige de la fortune se joignait quelque éclatant service. Justement, la belle cité de Ntmcs était abondamment pourvue de toutes choses, hormis l'eau, qui lui manquait. Bien des projets avaient été élaborés, mais sans succès, et quiconque résoudrait ce qu'on appelait la question des eaux serait assuré de la gratitude publique et des sufiFrages. Une société fut fondée avec les capitaux de M. Bravay. Les traTaux n'étaient pas encore commencés, rien n'annonçait même qu'ils dussent s'exécuter, et déjà la période électorale était ouverte. Assez audacieusement, cinq jours avant le scrutin, le candidat organisa une fête solennelle pour la pose de la première pierre du canal. Les votes allèrent à celui que déjà l'on considérait comme le bienfaiteur du pays. Quand le dossier de l'élection parvint dans les bureaux du Corps législatif, cette mise en scène parut une manœuvre trop osée pour qu'il fût possible de ne pas la voir. Cet homme, en défendant son élection, trouva pourtant une phrase éloquente : u Je ne pouvais imaginer, dit-il, qu'après avoir dans ma jeunesse combattu contre la pauvreté, j'eusse plus tard à me défendre contre la fortune. » Une lutte singulière s'engagea entre la Chambre, qui repoussait ce nouveau collègue, et le sufiFrage universel, qui

(i) Moniteur, i863, p. 1407.

t46 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE.

s^obstinait à le nommer. Exclu une première fois, M. Brayay fut derechef élu; une seconde invalidation fut suivie d*une troisième élection. De guerre lasse, le Corps législatif céda. Une fois admis, M. Bravay rentra dans Tombre d'où ces aventures Favaient un instant tiré. Il ne parut guère au Palais-Bourbon, et il se contenta du bruit que son élection avait faiit.

En prévision des débats agrandis, le pouvoir avait doublé ses forces, comme on double la garde en un édifice qui peut devenir tumultueux. Chose singulière! TEmpire, cet ennemi des avocats, en avait rassemblé pour sa défense un plus grand nombre que ne Peut fait aucun gouvernement parlementaire. Au début de la séance, les orateurs officiels prenaient place au bas de Thémicycle et formaient (tant était grand leur nombre !) un groupe distinct au milieu du Corps législatif. La vérification dés pouvoirs, si animée qu'elle fût, ofiFrait un champ médiocre à M. Rouher, qui se réservait pour la discussion de l'adresse : le ministre président du Conseil d'Etat, M. Rouland, prit la parole une fois, mais en homme que l'éloquence n'intéresse plus guère : bientôt le poste de gouverneur de la Banque de France lui ofiFriraît une lucrative retraite, et il disparaîtrait de la politique active. Parmi les vice-présidents, M. de Parieu était d'esprit trop généralisateur pour se plaire aux questions de personnes; M. Vuitry était surtout versé dans les questions financières, et M. de Forcadc la Roquette, dans les questions économiques. En revanche, M. Chaix d'Est- Ange intervint à plusieurs reprises avec un succès réel, quoique peu proportionné à la réputation qu'il avait jadis acquise au barreau. Les présidents de section, les simples conseillers portèrent surtout le poids de la discussion. On les vit s'exerçant aux luttes parlementaires, sous les yeux de leurs chefs, de leurs collègues, des députés eux-mêmes, tous fort attentifs à découvrir leurs mérites ou à pronostiquer leur avenir. Un jour, on put croire que, parmi eux, un grand orateur venait de surgir. Le 19 novembre, à propos d'une élection de la Gironde où le candidat de Topposition démocratique, M. Lavertujon, avait serré d'assez près le candidat patronnai ^ l'un des présidents de section se leva de son banc pc^xj^r

LA POLITIQUE INTÉRIEURE ET LES ELECTIONS DE 1863. Ut

répondre aux protestataires. On Tappelait M. Tbuillier. On était déjà à cette heure tardive où Tattention s'impose malaisément. Dès les premiers mots, l'auditoire fut conquis. L'avocat du gouvernement inaugura une nouvelle méthode qui consistait, non à justifier le candidat officiel, mais à porter la guerre dans le camp adverse. A la défense, il substitua le réquisitoire. Il ne niait pas les manœuvres, mais en lavait l'administration pour en charger l'opposition. Sa véhémence toucha à la violence, et plus d'une fois ses accusations, qui se déversaient sur des absents, parurent diatribes. Quels que fussent les écarts de sa passion, la Chambre tout entière se sentit secouée par cette parole imagée, heurtée, un peu désordonnée, mais toujours puissante, éclatant en saillies inattendues et en traits qui accablaient. Quand M. Thuillicreut fini, les membres les plus ardents de la majorité se précipitèrent à sa place et lui firent grande fête. A quelques jours de là, il intervint dans les débats sur Tune des élections de l'Isère, et obtint un nouveau succès. Tous ceux qui dans la Chambre représentaient l'Empire autoritaire incarnèrent dès lors leurs passions dans les siennes et s'unirent pour l'exalter. Les libéraux, les députés de l'opposition eux-mêmes avaient trop vivement senti les blessures de cet impitoyable adversaire pour contester sa vigueur : toutefois ils ajoutaient que cette manière virulente fatiguerait bientôt, si elle ne se maîtrisait; en outre, ils scrutaient le passé du nouveau venu, ancien commissaire de la République en 1848, et raillaient un peu ce condottiere de l'éloquence, prêt à servir avec une fougue égale les partis contraires. Cependant, dans les cercles parlementaires, le nom de M. Tbuillier se rencontrait sur toutes les lèvres. Il était tout à coup devenu célèbre, célèbre à rendre jaloux ses chefs comme ses égaux. On le verra l'année suivante reparaître à la Chambre, y déployer la même ardeur agressive et se mesurer^ non sans succès, à M. Thiers lui-même. Puis la maladie l'éloignera de la politique, et il s'éteindra obscurément. Aujourd'hui encore, les contemporains gardent un vif souvenir de cette parole éclatante et tranchante comme la lame d'une épée; ils se plaisent à rappeler les complaisants pronostics qui, un in-

tM BISTOIEC DC SCCOSO EXrilB.

ttaoU piac4STe&t c«t bomme ao nireao de M. Bookcr. Aeteor o* on joor «ir la scène politiqae. M, Thnillier ne fil <|Be Iraierter le Pabi^Boorbon : ce ne fotqu'une apparitioo, nais trop bnUante pour qae dans VhUtaire do second Eo^mtc ce oom soit oais.

C'est an milieo de tontes ces impressions qœ h Térification des pooTOÎrs s'était acherée. Déjà la Chambre. dcfinitiTemcnt ron^tituée. arait commencé ses tfavanx légîslatilii. Cependant les deux illustres rerenants des anciennes assemblées. M. Bernrer et M. Tbiers. attiraient tons les re^ids : on obser- Tait leur attitude, on attendait leurs déclarations. La curiosité fut bientôt satisfaite : l'un et l'autre, â peu de joors d'interralle. firent leur rentrée dans la politique, le premier à propos des finances, le second à p»-opos des libertés gcnérales.

Le gourememeot. des le début de la session, arait d6 confesser une situation financière, non très graTe encore, mais assez embarrassée. Comme la dette flottante approchait d'an milliard, il avait sollicité du Corps législatif Tautorisatioa de contracter un emprunt de 300 millions. L'autorisation à peine accordée, il avait déposé au Palais-Bourbon un noureau projet de loi relatif à des crédits supplémentaires qui s^élcTaient H U^ millions. La première demande avait été accueillie avec une bonne volonté très générale. A la seconde, les plaintes s'étaient formulées un peu plus vives; et le rapporteur de la commission avait dénoncé, en termes assez sévères, les aggravalions d'impôts, l'accroissement de la dette publique, la suppression de Famortissement; puis, comme la plus grande partie des crédits se référait à Texpédition du Mexique, il avait exprimé le vœu que Taventureuse expédition eût un terme prochain. Le 8 janrier 1864, la discussion du projet étant venue à Tordre du jour, M. Berryer demanda la parole. Gomme il se levait du milieu de ses collègues, le silence se fit, profond et solennel, tant était rive la curiosité d*ouîr ce grand vieillard que, depuis si longtemps, on n'avait point entendu, et dont la mort peut-être scellerait bientôt les lèvres! Tout concourait à lui assurer une sorte d*attention respectueuse. La cause qu'il allait défendre était celle de la probité, de Téconomie, de la prudence, cause très chère à la majorité. Les

vétérans des anciennes assemblées se rappelaient sa lucidité merveilleuse dans les questions de chi£Fres, et nul ne doutait qu^avec sa méthode si sûre il ne portât partout la lumière. Par son âge, par l'imposante unité de sa vie, il planait au-dessus des partis comme au-dessus des passions. Des son début, il repoussa tout ce qui eût été souvenir irritant, a Je ne viens point accuser, mais seulement avertir, n Tout son discours fut, en effet, un avertissement ou, pour parler le langage de Tancien régime, une remontrance. Il commença par fixer les chiffres sans aucune récrimination personnelle, sans aucun commentaire inutile, mais avec une modération simple, bien plus forte que la véhémence, a II est facile, dit-il, d'énumérer les ressources mises depuis 1852 à la disposition du ministre des finances. On a eu d'abord recours à des emprunts par souscription publique. Ces différents emprunts se sont élevés à 2 milliards 57 millions environ. On a, en outre, emprunté 100 millions à la Banque de France, 116 millions à la Caisse de la dotation de Tarmée; différentes opérations sur les obligations trentenaires ont produit 290 millions environ, et c'étaient là de véritables emprunts. Les 157 millions de soulte payés par les rentiers au moment de la conversion ont été également un véritable emprunt. Il convient d'ajouter à ki somme totale de ces emprunts l'accroissement de la dette flottante. Celle-ci était de 614 millions en janvier 1852; elle est aujourd'hui de 971 millions. Il y a donc eu en réalité réception par le Trésor de 357 millions, dont il a été fait emploi. » a Je suis effrayé d'arriver au total, ajoutait l'orateur, tout hésitant et comme effrayé de ses propres conclusions, mais je trouve qu'en douze ans le chiffre total de nos emprunts s'est élevé à 3 milliards 144 millions, n Ce chiffre à lui seul avait une éloquence qu'aucun développement oratoire n'eût égalée. De ce tableau général, M. Berryer rapprochait les déclarations formulées par M. Fould en son fameux mémoire, a II n'y aurait plus, avait dit M. Fould deux années auparavant, de dépenses engagées sans l'assentiment préalable du Corps législatif. Il n'y aurait plus désormais de crédits supplémentaires, les budgets étant établis avec maturité. » Était-ce en exécution de ces pro-

130 HISTOIRE DU SECOKD EMPIEE.

messes que se formulaient les demandes actuelles? On parie de crédits supplémentaires, ajoutait M. Berryer : mais est-ce bien de crédits supplémentaires qu'il s'agit? Les expéditions lointaines, celle du Mexique en particulier, eussent été entreprises avec une singulière imprévoyance, si on n^en eût supputé les conséquences matérielles. Il n*y a pas ea, continuait Torateur arec une méritoire indulgence de langage, il n*y a pas eu sincérité parfaite dans les rapports du gouYemement avec le Corps législatif. Car, en ce qui concerne Tafibire du Mexique, on ne peut admettre qu'au commencement de 1863 on ignorât quelles dépenses on aurait à supporter au cours de Tannée. M. Berryer n'insistait pas, s'étant imposé pour règle de ne pas prononcer une seule parole qui fût d'un ennemi. Remontant dans les généralités, il suppliait le gouvernement de revenir aux saines pratiques des régimes économes et sages. 11 recommandait la prudence dans l'émission des bons du Trésor. Il déplorait que le service de l'amortissement eût été suspendu, et cela en dépit de la loi, de l'intérêt des rentiers, de rintérét même de TÉtat. Il critiquait, mais avec mesure, les expéditions lointaines, coûteuses toujours, parfois plus nuisibles qu*utiles au commerce : « J'adjure, disait-il en élevant de plus en plus sa pensée, j'adjure le gouvernement de maintenir au milieu des États européens la paix de la France. » 11 termina par un bref et touchant retour sur luimême, a Messieurs, je parle sans aucun sentiment personnel. A Tâgc où je suis parvenu, on n'a pas pour soi-même de ces |)rcoccupations; l'avenir n'est pas fait pour moi; mais je serai toujours fidèle à ma passion pour les belles et heureuses destinées de ma patrie, n

Tel fut le discours de Berrver. Tout ce qui pouvait être dit en faveur de l'Empire, M. Vuitry le dit dans la séance du len- (lomain, en avocat probe et sensé, disert et lucide. Il ne nia pas rim[)orlancc des ressources extraordinaires que le gouvernement avait eues à sa disposition; seulement il s'attacha à (établir que ces ressources extraordinaires avaient eu, toutes, 1U1C affectation extraordinaire aussi : avec l'argent des emprunts, l'Empereur avait mené à bonne fin la guerre de

LA POLITIQUE INTÉniEURB ET LES ÉLECTIONS DE 1863. S51

Grimée et la guerre d'Italie, était intervenu en Syrie et en Chine : de plus, 787 millions avaient été consacres aux travaux publics. Descendant dans les détails, il s'attacha, avec un soin extrême, à justifier la comptabilité du ministère des Finances. Puis il conclut en laissant entrevoir le jour où, les expéditions lointaines étant terminées, les services publics pourraient se suffire à Taide des revenus ordinaires. — A ne considérer que le résultat matériel, la victoire fut à M. Vuitry . Quatorze voix seulement, qui appartenaient à Textréme-gauche, se prononcèrent pour le rejet. Mais quiconque écrirait l'histoire du Corps législatif, en supputant uniquement ses votes, ne ferait qu'une histoire très incomplète et très infidèle. Le jour même du scrutin, bon nombre de députés, non parmi les moins dévoués, se groupaient dans les couloirs et déploraient à voix basse les entraînements du Mexique, la folie des entreprises lointaines, l'exagération des travaux publics; puis ils ajoutaient mélancoliquement : a La dépense est engagée, les fonds peut-être sont absorbés; pouvons-nous refuser au gouvernement un bill (T indemnité? n L'inutilité de l'opposition décourageait si bien l'opposition elle-même que Berryer, ce magistral adversaire de la loi, se contenta de s'abstenir. Bill d'indemnité, ce mot exprimait à merveille le sens réel du vote, qui était moins l'approbation de la politique gouvernementale que l'enregistrement d'un fait accompli.

Ce que M. Berryer avait fait pour nos finances, M. Thiers le fit pour l'ensemble de notre régime intérieur. Depuis longtemps, dans les entretiens de la place Saint-Georges, il avait dresse une sorte de programme minimum des revendications à exercer contre l'Empire. Certaines libertés étaient, à ses yeux, des libertés nécessaires, sans lesquelles tout contrôle demeurerait vain et qu'il importait de poursuivre sans se lasser jamais. Comme la discussion générale de VAdresse allait s'ouvrir, il eut à cœur de formuler devant la France entière le vœu que, maintes fois, il avait exprimé dans le cercle de ses familiers. Son discours, qui tint presque toute la séance du 1 ljanvieri864, mérite d'être non seulement rappelé, mais analysé; car il sembla le manifeste officiel du parlementarisme renaissant.

L^orateur commença par un insinuant appel à la bicoTeillancc de ses collègues, dont « il serait heureux, disait-îl, de posséder la confiance » . Il ]>arla de sa longue carrière, de son zèle à se porter tantôt à la défense de Tordre, tantôt au service de la liberté, suivant que Tun ou Tautre se trouvaient menacés. Il se proclama fils de 89 et rehaussa par Tampleur de son langage ces déclarations un peu banales ; puis, par une avance très marquée aux sentiments de la majorité, il fit acte d'adhésion au principe de la souveraineté nationale. « Je pense, dit-il, que le peuple ne doit user de sa souveraineté que très rarement, et même que mieux vaudrait qu'il n'en usât jamais ; mais quand il a prononcé, à mes yeux le droit y est. Je pense que c'est manquer et à la loi et au bon sens que de chercher à substituer des vues particulières à sa volonté clairement exprimée. » A ces mots, sur les bancs du centre, les bravos éclatèrent, assez chaleureux et nourris. Entre l'auditoire et Toraleur, la glace était rompue.

Ayant achevé sa propre histoire, M. Thiers fit celle du Corps législatif. Il la fit un peu dédaigneusement: a Avant les décrets du 24 novembre 1860, de février et de décembre 186 1, vous ne pouviez vous réunir qu'en silence pour recevoir les projets de lois que vous apportaienl MM. les conseillers d'État, et que vous deviez discuter avec eux presque sans pouvoir les amender. Puis venait le budget,que vous deviez voter par ministère, etquant aux crédits supplémentaires, plus importants que le budget, vous n'en pouviez connaître qu'à la loi des comptes, c'est-à-dire quand il n'était plus possible d'exercer un contrôle utile. » Ces paroles laissaient percer ces airs de supériorité que M. Thiers prenait parfois vis-à-vis de ses collègues. Elles furent coupées de quelques réclamations, mais courtes et vite apaisées ; le silence se rétablit, profond, presque respectueux; et il en fallait beaucoup, car la voix de l'orateur qui parlait de sa place embrassait malaisément toute la salle, et les sténographes se plaignaient de ne point entendre.

Toute trace d'impression fâcheuse disparut quand l'illustre homme d'État, après avoir rappelé les décrets de 1860 et de 18G1, en fit remonter tout le mérite au souverain. « J'ai, dit-il,

conseillé à mes amis de prêter serment à TEmpereur. Quant à moi, ajouta-t-il, si je suis venu au milieu de vous, c'est avec une seule ambition, celle de vous apporter le modeste tribut d'une expérience bien chèrement acquise, de discuter avec vous les affaires de TÉtat du point de vue de TÉtat, et jamais du point de vue des partis, de pouvoir quelquefois être d'un léger secours à vos délibérations, et de ne pas laisser tout à fait inutiles à mon pays les demires années de ma vie. »

Ces préambules étaient bien longs et, sortis de toute autre bouche, eussent éveillé quelque impatience. M. Thiers entra enfin dans le vif du débat, a Depuis quelque temps, on parle beaucoup de liberté et on en parlera encore : eh bien ! voici la question que je me pose : ce vœu de liberté est-il sérieux, ou bien est-ce un simple caprice? S'il est sérieux, dans quelle mesure est-il sage d'y céder, et nos institutions actuelles permettent-elles de lui donner satisfaction?... Je puis dire comme le poète : ïncedo per ignes^ mais, messieurs, fiez-vous à moi du soin de respecter tout ce qui doit être respecté. »

En une de ces amples généralisations qu^il affectionnait^ M. Thiers montra, à travers le siècle, le sort de l'idée libérale^ tantôt triomphante, tantôt vaincue, mais, même aux jours de la plus grande défaveur, ne s'effaçant jamais tout à fait. Ce fut comme un tableau de toutes les vicissitudes contemporaines, tableau à larges traits, ordonné avec une simplicité savante, et non seulement lucide, mais lumineux. Plus tard, ces leçona d'histoire, qui devaient se répéter dans les harangues des sessions suivantes, paraîtraient un peu prolixes, et on raillerait sans beaucoup de déguisement ces préfaces qui débordaient sur l'ensemble au point de détruire toute proportion. Mais ces développements, tour à tour ingénieux et superbes, avaient, en 1864, tout l'attrait d'un renouveau. On commençait d'ailleurs la discussion de VAdresie^ sorte de tournoi oratoire que notre génération ne connaît plus. On consacrait à cette occasion une ou deux semaines aux discours et, comme on en pressentait beaucoup d'ennuyeux, on n'était pas fâché de se dédommager d'avance par les autres. M. Thiers put donc s'étaler à l'aise, et nul ne se plaignit que le charme se prolongeât. La bienveiU

t56 niSTOIEE DU SECOKD EXPIBB.

des rhéteurs... Mais yraiment, on devrait se montrer moins dédaigneux. Careo Yoilà des rhéteurs, et des plas dislingoés.t Et, s'exprimant de la sorte, H. Thiers désignait dn geste le banc des commissaires du gouyemement. «Ces rhéteurs, ajoutait-il, vous les applaudissez, et vous avez raison. Bien plus, quand d'aventure vous en voyez poindre un (et ces paroles le rapportaient au récent succès de M. Thuillier), vous Tapplaudissez de toutes vos forces, et vous avez encore raison. « — « On objecte la dispute des portefeuilles... Mais quel est le pays où le pouvoir n'a pas été disputé ? Dans les démocraties, il est disputé sur la place publique; dans les Cours même les plus glorieuses, il est souvent acquis par Tintrigue . N^eat-il pas pins noblement obtenu quand il devient le prix de la confiance dn Parlement. • « C'est, dit-on , un gouvernement importé dn dehors, c'est une contrefaçon da l'Angleterre... Mais quoi! ce système, d'origine anglaise, est aujourd'hui pratiqué dans les pays les plus éclairés de l'Europe. • — M. Thiers arriYiit enfin à la dernière objection, à celle que le gouvernement impérial tirait de l'existence des anciens partis.Comme il abordait ce sujet plein de périls, la curiosité redoubla. Les développements qui suivirent et qui terminent le discours méritent d'être intégralement cités;

Je vous demande, dans Tintérét de notre patrie, la permission de déchirer tous les voiles.

J'ai observé notre pays, et je crois le bien connaître. Eh bien! quelle mission a-t-il donnée à ces représentants des anciens partis? Il leur a donné pour mission d'étudier les affaires du pays, de les discuter avec sincérité, avec impartialité, mais aussi de les approfondir. Il leur a donné pour mission de veiller k la fortune publique, de veiller au développement pro(jressif et continu de nos institutions, car la bonne gestion des affaires publiques est tout entière dans les bonnes institutions. Voilà la mission qu'il a donnée aux représentants des anciens partis, et au surplus je ne parle que pour moi. Mais si les représentants des anciens partis, au lieu de se vouer à cette tâche, laissaient apercevoir l'intention, ou de substituer ntie Forme de çouvprnement à une autre ou une dynastie à une antre dynastie, tout de suite ils seraient faibles, parce qu'ils seraient en dehors de leur mandat. {Très bien! très bien!)

Je crois que ce que je vais dire est dans l'âme de beaucoup d'entre eux, et peut-être de tous, du moins je Tespère : or il y a un tel désir de la saine liberté, de la vraie liberté, que le gouvernement qui nous la donnera sera franchement, sincèrement accepté de tous. {Bruit.)

Quant à moi (permettez-moi de déchirer encore un dernier voile), j'ai servi une auguste famille aujourd'hui dans le malheur. Je lui dois le respect qu'on ne saurait refuser è de grandes infortunes noblement supportées : je lui dois l'affection qu'on ne peut pas manquer de ressentir pour ceux avec qui on a passé la meilleure partie de sa vie. Il y a quelque chose que je ne lui dois pas, et qu'elle ne me demande pas, mais que la fierté do mon âme lui donne volontiers, c'est de vivre dans la retraite et de ne pas lui montrer ses anciens serviteurs recherchant l'éclat du pouvoir quand elle est dans les tristesses de Fexil. Mais il y a quelque chose que, j'en atteste le ciel, elle ne me demande pas, qu'elle ne me demandera jamais, et que je ne lui donnerai point, c'est de lui sacrifier les intérêts de mon pays. Je le déclare donc ici en honnête homme, si on nous donne cette liberté nécessaire, quant à moi, je l'accepterai, et on pourra me compter au nombre des citoyens soumis et reconnaissants de l'Empire.

Plusieurs voix. — Très bien!

M. Glais-Bizoin. — Qu'on la donne donc! (Exclamations.)

M. Tbiers. — Mais si notre devoir est d'accepter, permettez-moi de vous le dire, le devoir du gouvernement est de donner. Et qu'on n'imagine pas que je veuille ici tenir le langage d'une exigence arrogante; non, je sais que pour obtenir il faut demander avec respect. C'est donc avec respect que je demande. Pour moi, je ne demanderai jamais rien; pour mon pays, je n'hésiterai jamais à demander, et à demander avec le ton de déférence qui convient. Mais, qu'on y prenne garde, ce pays aujourd'hui à peine éveillé, ce pays si bouillant, chez lequel l'exagération des désirs est si près de leur réveil» ce pays qui permet aujourd'hui qu'on demande pour lui du ton le plus déférent, un jour peut-être il exigera.

Le lendemain, le Moniteur publia le discours ou plutôt le manifeste, car, je le répète, c'en était un. — Au dehors, TeÉPet fut grand. La bourgeoisie parisienne, qui volontiers suivait M. Thiers, reprit la harangue, la détailla, s'émerveilla de ce programme fait juste à sa taille, clair, sensé, éloquent, assez abondamment fourni de lieux communs, légèrement, très légèrement teinté de formules révolutionnaires quoique, au fond, très con-

M ri;r..iitp. .jf F.r.O?ID EMPIBE.

#^-rv»#»r.p -t ort^'m^ tn jen -rkiitimpr Elle ne se lassa pas de t;««^rf <^r nr'e^ sh^r*^ ntfreMMairPX. et le mot parut si ingénîeox, ■ I .lATi 'rrinvib -ru .,r\ rînfrodnifiit lians le vocabulaire politique. Ml ' rUiM--Vi II rnon. .p« ^nprf^nations forent plus réserrées. j\'i^rn\ ^9, îpr.ni*»*. ivsint -woiie le charme, eurent pu, à tête 'p-T^^p^ .f««^rjir enp nirement. .i leur resta la double impres* inn t' :ni» rir^Tnenre innt is -étaient fiers et d^une politique lonf i« r>#»t^i»fi>i**nt .t se âéfier. Lu^rsque. trois jours auparavant, :',^rrc^r ;*vait nvoaue :on lésuitéressement, nul n^arait imapne-Tu -î oiiîetre iiitreotinse ni un imposant témoin du passé: )t TTii<»r« -ïP iPm niait jan «léfrafre :i oe point des passions con- ■i»mfy)r:iines. •^. uai^^^re ion -iffectation à invoquer son âge, il r)>tait iAs 'Ptlement in !;>ord «le la tombe qu'il ne pût faire lueiaue rentrée imvante ians la terre des vivants. Berryer,en ar^rhant /^.-^nomie. .a irndence. la modération dans les des- ^einft. flvrtit nnmt irer me '^iarte éloquente les pensées com- Ttiin^^. rf ienuroiio ie ^eux pii n'eussent osé l'applaudir eîifli^nr iii romi -etf :r*moiices : en retraçant, le 11 janvier, le .^ror^rrcmme lu gouvernement pariementaire, X. Thiers avait 14 m in avi-iMt jiïti(iant ^ Dropre oauae et, en outre, une ^:iM«e oi.<&n«»: re. > nor ie puvemement pariementaire son- Afi\y Ti;«i iMx f'^-Mles in liiis jmnd nombre. Pour les autori- ^^tr^-î îi- .;* Hifj.-r.rt*. I .'^îan^.-seniait la cause de tous les malnr^iin jasst^.s JM.mt.t'i': .iLemux Tui devaient plus tard former ■e •i«*r- -jUT^^ "in .p ' -.•itr'î puctie. beaucoup d'entre eux nourr.«'^:*;«»nt »u-;--.iiemes t ne mues préjuges contre ce système. i'-^i:i'ii5.iaienr i ^e r^^or^mir^ îq bloc, se flattaient de réaliser ''{n**irj le '^hosr» T'ii rit ;a '.iberte ?ans être tout à fait le retour 'IIjv inriena -îrr^me.'iti Les Deasees se révélèrent bien quand, 1 l;i r-ri 1r^ !a ^ean»?»? -in li jaav.er. M. Rouhervint, en réponfl.iui . \r Th:r>r?. :er>r.iir*î liîs d-Dotrines de TEmpire : o Voulezvo^.î !•» ;^-.". v-r:;t»n'.er.-. parlementaire, dit-il aux députés? ■ . Nofi. rir,ri. î r>i r: -rent ri.iiir.:t Jeux cents voix. ■ Etle ministre f\ (\fn\. qi.i oô.r suivit av»rc : eaucoup de succès son discours, .iiifjiit f,M 1 ;iirreter!.î — Fn dépit de ces dissentiments, M. Thiers v':ri;iit de rfrp^r^itre sur la scène politique avec un singulier éclat. Cette ddhésion qu'il n'avait pas rencontrée dans la dis-

CU88ÎOD des afFaires intérieures, il la rencontrerait bientôt, au surplus, quand, dans les grands débats sur Tltalie, sur le Danemark, sur rAllemagne, il incarnerait en lui les inquiétudes de son pays et, à force de raison éloquente, dominerait par intervalles la majorité elle-même. Ce seront les grandes journées de sa vie, les plus belles sans contredit, et peut-être les seules que la postérité retiendra. C'est en ces conjonctures mémorables que nous le retrouverons.

C'est au bruit de ces débats que s*était ouverte Tannée 1864. La parole étant de plus en plus en honneur, les discussions du Palais-Bourbon ne suffisaient plus : Thabitude des conférences •ou lectures publiques commençait à s'introduire dans nos moeurs; l'autorité tantôt repoussait les demandes, tantôt les accueillait, et, pendant les mois qui suivirent, on vit se rassembler sur divers points de la ville de nombreux auditeurs, moins avides encore de s'instruire que de savourer de piquantes allusions. Cependant, dès la fin de l'automne, [la cour était revenue de Compiègne, et le monde officiel avait inauguré avec beaucoup d'entrain et d'éclat les réjouissances de l'hiver. Au malaise économique des années antérieures avait succédé une heureuse détente. La dernière récolte, par son extrême abondance, avait provoqué une baisse considérable des céréales, en sorte que dans les campagnes, comme dans les villes, la subsistance du pauvre semblait assurée. Les embarras industriels, qui avaient suivi l'exécution du traité de commerce, tendaient à s'atténuer. La crise cotonnière, quoique bien grave encore, était adoucie par l'abondance des secours privés autant que par l'intervention des pouvoirs publics, et le jour était proche où elle diminuerait d'intensité. Quelque rassurante que fût cette situation, l'ancienne confiance ne revenait point 'tout à fait, et ceux même qui gouvernaient laissaient par intervalles percer

teo HISTOIEE DU SECOND EMPIIE.

leurs soucis. Le 14 janvier, comme l'Empereur remettait 1» barrette de cardinal à M. de Bonnechose, il répondit aux remer^ ciements du nouveau prince de TË^Iise par des paroles d'une assitude découragée : « Les honneurs de ce monde sont de lourds fardeaux que la Providence nous impose. Elle a voulu, dans sa justice, augmenter les devoirs en proportion des^ dignités. Aussi je me demande, poursuivait le souverain avec un redoublement de gravité attristée, si la bonne fortune n'a pas autant de tribulations que n'en a la mauvaise.* Ce langage mystique, cette note inquiète jetée au milieu des fêtes, excita une surprise pleine de trouble, et, comme l'aspect des choses intérieures était fort paisible, on se demanda si cette demiconfidence ne préparait pas l'aveu de quelque complication au dehors. La crainte s'évanouit bien vite, mais l'impression générale subsista, laissant un doute, un doute bien léger encore sur la stabilité d'un régime qui inspirait à son propre* fondateur de si mélancoliques pensées.

Depuis l'attentat d'Orsini, aucun complot n'avait été signalé contre la vie de l'Empereur. Vers ce temps-là, on apprit que la police était sur la trace d'une nouvelle machination. Ainsi que leurs devanciers, les conspirateurs appartenaient à l'Italie. Leur tentative fut à la fois terrible par les engins qu'ils avaient rassemblés, misérable parla façon dont ils échouèrent. Comme ils étaient partis de Lugano, au nombre de quatre, et entraient en France par la frontière suisse, le commissaire de surveillance crut retrouver en l'un d'eux un visage connu et avisa par le télégraphe le service de la sûreté. Il advint donc que, dès leur arrivée à Paris, toutes leurs démarches furent suivies. Leurs allures mystérieuses, leurs changements d'hôtel, leur crainte perpétuelle qu'on ouvrît leurs malles ou leurs meubles, leur retard à produire leurs papiers, tout cela fortifia les indices. On remarqua qu'ils s'étaient installés d'abord dans des maisons séparées et ne communiquaient entre eux qu'à la dérobée, de façon à déconcerter la surveillance. On les vit explorer plusieurs fois les abords des Tuileries et les Champs- Elysées. Un jour que le souverain devait se rendre à l'Opéra, ou les observa aux environs du théâtre, passant, repassant,.

•étudiant les lieux. Les soupçons s'étant changés en une sorte de certitude, une perquisition fut opérée en leurs chambres d*hôtel. Elle fit découvrir huit bombes avec les instruments destinés h monter ou à visser les cheminées, en outre un fusilcanne, deux revolvers, quatre poignards, des paquets de balles et de poudre. Sans retard, on procéda à l'arrestation de ceux que déjà on pouvait qualifier d'assassins. Ces quatre étrangers «'appelaient Pasquale Greco, Imperatori, Scaglioni, Trabucco. Tous appartenaient au parti révolutionnaire le plus exalté et, «auf Trabucco, avaient fait partie des Mille de Garibaldi. Greco, qui paraissait le principal instrument du crime, était une sorte de demi-artiste. Calabrais d'origine et fils d'un patron de barque. Par une assez singulière coïncidence, il se trouvait que son père avait aidé Murât dans sa descente au Pizzo : à la faveur de ce souvenir, il était parvenu à se présenter lors d'un premier voyage à Paris, en mai 1863, chez le fils de l'ancien roi de Naples; et cette circonstance avait tout à fait dérouté la police, quij dès ce moment, suivait ses traces. C'était lui qui, revenu à Lugano, y avait recruté ses complices : Scaglioni, jeune étudiant de Pavie, qui, pour mieux se dissimuler, avait pris le nom de Maspoli ; Imperatori, originaire de la Suisse italienne et libraire de profession ; enfin Trabucco, vrai type de bohème, ayant parcouru tous les pays, exercé tous les métiers, tour à tour employé subalterne sur une frégate fran- -çaise, soldat en Italie, puis musicien ambulant à Londres, à Gonstantinople, à Athènes, à Smyrne, à Paris, deux fois condamné pour escroquerie et pour vol, poussé peu à peu au crime par la lecture des journaux qui avaient exalté sa pauvre tète, égaré d'ailleurs par l'extrême misère, et n'ayant pour i;agne-pain qu'un certain cor d'harmonie qu'il portait toujours avec lui et dont il ne voulut jamais se séparer. Le résultat des perquisitions rendait toute défense malaisée. Les conjurés déclarèrent que les engins explosifs étaient de fabrication anglaise et qu'ils les avaient introduits en France en les cachant sous leurs vêtements. Ils ne dissimulèrent point leur dessein, qui était d'attenter à la vie du souverain : leur projet était, disaient-ils, de jeter les bombes sous la voiture de l'Empe-

^PTir 3i:i> i*- ^ Mi^r^.r irr« loi^nanis et «les pistolets, soit pour i^ i^TPT.nr*^. --^ iT >-jiir ii:npver leor «varie. — Le 25 liévner,Ie ^rv''^ > jii^'^r !r-r.inL .a roar 'l-uàises. mais au milieu a une Tk^HuiCTt*. ïrtiut^ni ^. !ar !.*t !oinpiot -lui avait aTorté semblait tea *nr;en ->? vtrnmt» ^luiiie. «Leoeodant rarmaner Devismei p'^i'^'iOiia m rr-siîi-jQ j'aorTïnir piand ii décrivit les bombei, ^montn .e?ir 3iii«5iaaa:e •îxpiusibie et évoqua le souvenir ■»ni'.-r» TTnnt le . ittentac i''jraiu. •yreco fat condamné à la .li»por*.ir:i:Q .i -^n nu le semé ie Tnoocco. maniaqaeprcaque autant iTie 3e"^-*r-. •»? ru. Ljiierroi^e «ir Tapplication de la p**:ne. .ie ieai.i:îii-i lu ine 'ihiise. ce fut de garder son cor a ham-nie ^iraJiiiDni «ît loioeraCDR. l'on digne de quelque .nt.*r-t a :a;i.^ ie «a ^eunesae. .'autre un peu moins engagé •taa-i »'-;arr* pr.se. fireac fraope:! ie vingt années de détenuoa i — Ait yetii les sagxacrais. les jorés. du public luimême, les ^i:i.i :<:iicacLeâ n étaient pas les quatre malheureux r.-.mpar*e4. m.n.^ ;r. autr^ oer^sonage aussi prudent que fana- '.'Tue. Ti;. ;e .• la. aTi.t irme îeurs bras. Au coars de Tin- «LT'iot-'.n. 'Vrer : iti.-. afîiraie pie «es compagnons et lui-même r. ^î-t.-r.' T le .e-* i -:eaL4 ie Mx^iai >Lizzini. disait-41, qui élait a r. . -..1 - : . * T -, . -. . : ; ri - : . iz.r.ee - r»i: etie ate. oiaintes fois conr^rr h-r^ . :. ■ ^-j:: M.^/z:i: n: avait organisé le complot^ :r',*:i:r- !. ir:^-- •^- ^-rs ir!iie*.cr»*c;ie '.es termes de conTcntion c .. Z'='T..r:Lr^.er.* ie : :rT'»?îCi:Q»ir^ en toute sûreté, ratifié enfin \^ r. -,:i ie:» -.os:: -..le:? Le cr.-.:i;aL effjrt du ministère public f .: i -u-l;r a-x v^-^i -i,. '^ France ■»t de l'Europe cette haute r*ïpi-'^r4.i.ïi.Lte II ii~:i: i:r..: : :e • -reco joua à l'audience jd 'î .ahie et *ir^z\.l.-r r. le. e: v ur»:: ea dénonciateur pres- ': -e 4ïitan: ^ - rrii socî^^e. ?: «ujiTiti.ijue ««^ient d'ordinaire ces «•'.rtiri ^.-: dire?. :.-i*-:re< fMàr la p-e-r. le dépit ou la rancune, la o-^l-iir^'-. :. ;-:rtrf.i -r. el;e-mr=.e un caractère de véracité qui fr^pj^ Kii<r •:o:...:.::a:» ea Muîe* *e* partie*. EUle s'était pro- C -.»>:. r. ..-* lo'Jt <i:. •:• -rut de rea:{ue:e, mais un peu plus tard, *:T. i-..L rju eile fût :riîp:rèe p^r ia f>a<5i on. semblait ne s'être VjtmiAét: qu'a regret. Elle se fortihait de toutes sortes d'in-

'1, Vftir Oaz^te c:i Triturzmux, 26 t^ner 1S6* et svr.

diccs : Mazzini, en 1863,ayaît en efFet séjourné à Lugano, et à Tépoque où Greco 8*y était rendu lui-même : le fameux agitateur connaissait de vieille date Greco, qu^il considérait, disait* il, comme un patriote enthousiaste : les conjurés, pauvres et obscurs, eussent malaisément préparé le complot, si un chef occulte n^eût réglé le programme, dressé l'itinéraire, assuré la dépense, fourni les armes. Ce n'était pas tout. Dans les vêtements de Greco, une note avait été saisie qui devait servir de clef pour réchange des correspondances : or, un expert en écritures vint affirmer que cette note était de la main de Mazzini. Enfin, trois jours après l'arrestation de Greco, des fonds étaient arrivés à son adresse, et ils lui étaient arrivés par l'intermédiaire d'une banque étroitement associée à tous les agissements du parti mazzinien. L'assemblage de toutes ces charges entraîna la conviction de la Cour, qui, proclamant Mazzini le vrai chef de l'entreprise, le condamna par contumace à la déportation (I). — Par avance, le grand révolutionnaire avait, par la voie du Times, protesté contre l'accusation, mais en une défense qui parut faible et le laissa comme accablé sous le poids des preuves. En France, on rappela que cet homme, si prodigue de la vie des autres, avait trempé jadis dans le complot de Tibaldi, et l'on ne sut de quoi s'indigner le plus, ou de la perversité qui ourdissait le crime, ou de la lâcheté qui se dérobait au châtiment. L'Angleterre elle-même se départit de son habituelle indulgence et, sans oser refuser son asile au criminel, flétrit du moins le crime avec une remarquable énergie. Nulle part, les protestations ne furent plus vives qu'enltalie. Dès la première nouvelle du complot, le président du Conseil, M. Minghetti, dénonça avec véhémence a ces enfants perdus que la patrie rejetait de son sein n . Quand on sut les charges qui pesaient sur Mazzini, ses amis les plus chauds se sentirent eux-mêmes embarrassés à le disculper. La politique, non moins que la morale et le droit des gens, inspirait cette réprobation. Au delà des monts, on avait encore besoin de la France, et la crainte était grande que l'Empereur

(i) Arrêt du 30 mars 1864. (Voir GateUe dei Tribunaux, 31 mart 1804.)

ne se lassât enfin de cette terre ingrate, aussi infoUgable à enfenter des assassins que lui-mémc à la combler de tes bienfaits.

Ces temps furent féconds en incidents de toutes sortes, et le monde de la pensée eut, comme le monde matériel, ses agitations. Pendant cet hiver de 1863 à 1864, un grand eflfarement mêlé de colère s^était emparé des âmes pieuses. Ce qui était en jeu, ce n'était point, comme naguère, les prérogatives du pontife romain, mais Tessence même du christianisme. Un livre, un simple livre, publié quelques mois auparavant, avait causé toute cette émotion qui se prolongeait sans s'apaiser. Depuis près de dix années, les lecteurs du Journal des Débats ou de la Revue des Deux Mondes pouvaient suivre en ses évolutions un écrivain jeune encore, mais de talent très assuré que ne rebutait aucun problème de la philosophie ou de Tezégèse et qui se plaisait surtout aux questions religieuses. On l'appelait M. Renan. Quelque jugement qu'on portât sur son compte, il était impossible de le lire sans une vive impression de ses dons et aussi de ses lacunes. Rien en lui du savant qui rebute par son aridité, mais au contraire un grand sens des choses artistiques, une érudition ingénieuse qui se nuançait de mille fantaisies charmantes, un souci de la forme qui devait tomber plus tard dans la préciosité. Que si on perçait cette brillante enveloppe pour pénétrer jusqu'aux théories, l'esprit se sentait déconcerté par toutes sortes de contradictions. Dans les écrits de cet homme, tout ce que la méthode historique a de plus rigoureux s'alliait à tout ce que l'imagination a de plus transcendant. Il inclinait au scepticisme, mais avec de fréquentes envolées mystiques, et son idéal échappait plus encore à l'analyse que le surnaturel qu'il aspirait à détruire. Sa pensée, qui se développait tout d'abord avec une précision sévère, se faisait souvent vague et insaisissable au moment de conclure, comme il fût arrivé d'un fleuve qui, en s'éloignant de sa source, eût laissé évaporer ses eaux. Il commençait à la façon des savants qui cherchent la lumière, puis, désespérant de l'atteindre, il se fixait dans cette demi-ombre où se plaisent les poètes et se répandait en tant de grâces exquises qu'on oubliait

les preuves à peine ébauchées. Cette impuissance à pousser à bout ses thèses n^ébranlait point sa foi dans la souveraineté de la critique, et, ne reconstituant que peu de choses, il triomphait au moins de ce qu'il avait ébranlé. Dans sa jeunesse, il avait connu les mystères chrétiens et même s^était approché des portiques sacrés, car il appartenait à la catholique Bretagne, et c'était en un séminaire qu'il avait été élevé. Bientôt il avait secoué ses liens, doucement, sans colère, et même avec des retours de gratitude attendrie pour ses anciens maîtres : seulement son respect, fût-il sincère, laissait un arrière-goût de dérision, tant il y mêlait de condescendance compatissante pour les pauvres erreurs qu'il avait failli partager! Une heureuse fortune avait protégé cette carrière. Lauréat de Tlnstitut, puis membre de l'Institut lui-même, M. Renan avait, sans trop de lutte, conquis tous les honneurs qui sont la menue monnaie de la gloire. Au milieu de cette faveur croissante, plusieurs avaient dénoncé le libertinage intellectuel de ce brillant esprit. Du fond de sa retraite attentive, M. Doudan, ce juge affiné des choses contemporaines, l'avait apprécié avec sévérité : « C'est, écrivait-il dès 1858, un jeune séditieux en fait* d'idées... Je crois remarquer, ajoutait-il un peu plus tard, que sa grande variété de points de vue tient à ce qu'il n'a de parti pris sur rien et qu'il professe le contradictoire avec des airs entendus (1). » — Cependant, en 1860, M. Renan avait reçu une mission en Phénicie. Au cours de ce voyage s'était affermi le dessein de l'œuvre considérable qui ferait passer son nom de la bouche des savants dans celle du peuple. La Palestine avait été parcourue jusque-là par les pèlerins qui baisaient les vestiges du Sauveur et par les musulmans qui, de leur cimeterre, mutilaient les monuments sacrés. Le nouveau visiteur n'était pas de ceux qui adorent; et quoique plus funeste, il n'était pas non plus de ceux qui brisent. Celui dont il suivit les traces fut Jésus lui-même; il ne le suivit ni en croyant ni, disait-il, en ennemi, mais en critique qui, d'après les textes, les lieux, les traditions, recompose et ranime le passé.

(1) Correspondance, t. III, p. 119 et 174.

Patiemment, en érudit, en artiste surtout qui s'imprègne de la poésie des choses, il fouilla les montagnes où le Christ avait prêché, il passa et repassa le long du lac qu'avaient sillonné les barques de ses disciples. Puis, a dans la solitude d'une cabane maronite, » ainsi qu'il Ta écrit lui-même (1), il traça l'ébauche de ce qu'il développerait plus tard. A son retour, il avait classé, recueilli ses souvenirs, et voici qu'il venait de publier, sous le titre de Vie de Jésus, le livre dont son nom ne serait plus séparé. — Au moment même où l'ouvrage paraissait, le respectable M. de Sacy l'avait apprécié en ces termes : a Avec les quatre évangiles et ses propres conjectures, M. Renan essaie en quelque sorte de reconstituer un cinquième évangile d'où il bannit ce qui compose, à mon sens, la mystérieuse sublimité des quatre évangiles consacrés par la foi publique, à savoir le surnaturel, les miracles et le dogme. » Parmi les catholiques, parmi les chrétiens des diverses communions, tout avait contribué à accroître le trouble, à prolonger le scandale. L'attaque se portait à la racine même de l'arbre chrétien. L'œuvre émanait, non d'un pamphlétaire ignorant ou inconnu, mais d'un des plus distingués parmi les beaux esprits du temps. Naguère un Allemand, M. Strauss, avait tenté le même sujet, mais sous une forme lourde et avec un appareil scientifique propre à rebuter le vulgaire : ici, tous les raffinements de l'art conspiraient pour retenir ceux qu'une discussion de textes eût bien vite découragés. Le livre, à le bien approfondir, était le plus bizarre qui se pût imaginer. Relevait-il de l'histoire, de l'exégèse, du roman, de la poésie? Aucune de ces appellations n'eût été déplacée, tant se variaient les traits qui avaient composé le tableau! Par endroits, la critique disparaissait sous l'abondance des descriptions; ailleurs elle s'entrecoupait de récits gracieux, d'une langueur un peu sensuelle et qui touchaient à l'idylle (2). On eût dit l'Allemand Strauss, mais fortement retouché par un autre Allemand, Gessner. Il semblait que le Christ ne pût déchoir de son rang surnaturel

(i) Introduction, p. lit.

(2) Voir p. 64 et tuiv. '

que pour tomber aussitôt à celui d'imposteur. M. Renan n'avait point eu cette logique. En dissipant la légende, il avait gardé sa grandeur à celui qui en était le héros. Il ne dépouillait Jésus de Tauréole divine que pour le parer d'une autre auréole tout humaine, mais si resplendissante que nul front mortel n'eût été digne d'en porter les rayons. L'homme-Dieu demeurait comme suspendu entre le ciel, qui lui était fermé, et la terre, qu'il dominait de trop haut pour n'appartenir qu'à elle. Là était la prodigieuse singularité de l'ouvrage, qui n'échappait au surnaturel que pour tomber dans le mysticisme, et qui n'abolissait le culte consacré par les âges que pour y substituer une sorte de culte littéraire beaucoup moins compréhensible que tous les miracles qu'on entendait proscrire. Si la matière n'avait été si grave, c'eût été un curieux spectacle que celui du rude et primitif récit évangélique soumis aux interprétations de ce raffiné : ces interprétations étaient à la fois tranchantes et hasardées, avec toutes sortes d'hypothèses très cherchées, peu dignes d'un esprit qui se piquait surtout de critique. Ce qui achevait de confondre, c'était que l'attaque contre le christianisme se défendait d'en être une. Jésus était découronné, gravement, sans outrage, et même avec toutes sortes de louanges; quant à la religion qu'il avait fondée, on enregistrait sa déchéance au nom de la critique infaillible, mais on se gardait de porter la main sur elle; bien plus, on l'eût volontiers conservée à titre de curiosité archéologique, comme on fait d'un monument vénérable qui a abrité les générations disparues. — Tel était le livre, au moins dans ses pensées maîtresses. Les âmes chrétiennes furent exaspérées. Elles eussent souhaité un peu d'insulte. L'aménité des formes sembla raffinement d'hypocrisie, et cette négation tranquille, sans excès de paroles et sans colère, parut le signe d'une eudace inconnue jusque-là. M. Renan fut traité moins en publiciste qu'on combat qu'en hérésiarque à qui on dit anathème. En maintes brochures ou mandements, les évêques s'ingénièrent à le réfuter; les curés le flétrirent dans leurs prônes; les cardinaux le dénoncèrent au Sénat. Gomme il était professeur au Collège de France, le gouvernement.

essayant d*abord d'une demi-disgrâce, le transféra à la bibliothèque impériale, puis, sur son refus d'accepter un châtiment mitigé, le priva de sa chaire. A quelque temps de là, TEmpereur, dans une lettre à Tévéque d'Arras, s'associa publiquement à l'universelle réprobation. Entre toutes les réfutations, qui furent innombrables, nulle n'eût égalé la simple publication des quatre évangiles, ce livre sans art, sans suite, sans habileté, sans science, et qui porte avec lui l'irrésistible persuasion, précisément parce que rien ne s'y découvre de tout ce qu'une main humaine n'eût pas manqué d'y mettre. — Cependant l'auteur de toutes ces agitations supportait avec une sérénité toute scientifique ce débordement. Gomme, dans les polémiques que suscitait son œuvre, l'insulte se mêlait trop souvent aux arguments, il s'autorisa des injures pour ne point répondre aux raisons. Sa seule réponse fut de publier une édition abrégée de son livre> édition débarrassée des notes explicatives ou des controverses, et composée très spécialement à l'usage des âmes pieuses, a J'ofiFre, disait-il dans sa préface, cette image de Jésus aux pauvres, aux attristés de ce monde, à ceux que Jésus a le plus aimés... Mon livre, ajoutait-il, composé avec la froideur absolue de l'historien, ne pouvait manquer, par sa franchise, de causer quelque froissement â tant d'âmes excellentes que le christianisme élève ou nourrit... Je crois du moins que beaucoup de vrais chrétiens ne trouveront dans ce petit volume rien qui puisse les blesser, t» On ne peut lire sans stupéfaction ces lignes déconcertantes. Était-ce inconscience, infatuation, vengeance raffinée, ou bien encore foi singulière dans cette religion de l'idéal qui devait s'élever sur les ruines des symboles détruits? Le livre, mis par son prix et son format à la portée de tous, circula donc comme livre de méditation, presque comme livre de prière. Cette métamorphose inattendue porta au comble l'indignation, et tout le bruit qui s'était fait autour de l'ouvrage se prolongea autour du a petit volume » qui prétendait n'en être que l'innocent abrégé.

Au milieu de ces controverses ardentes, l'opinion ne se laissait distraire de la politique que pour y revenir bientôt. Deui

des élus de la Seine, M. Havin et Jules Favre, investis d'un double mandat, avaient opté, Tun pour le département de la Manehe, l'autre pour Lyon. Les électeurs ayant été convoqués pour le 21 mars à l'effet de les remplacer, on eut à Paris une répétition abrégée des élections générales. Dès l'abord, ce fut, pour les deux seules places, un étrange péle-méle de candidatures et comme une poussée confuse d'ambitions rivales. La liberté renaissante surexcitait les désirs; puis tous ceux qui, naguère, avaient été contraints de s'efiFacer, n'étaient point éloignés de se dire frustrés et attendaient le dédommagement de ce qu'ils appelaient leur sacrifice. En 1863, les anciens membres du gouvernement provisoire, fort battus en brèche, 8'étaient abstenus, au moins à Paris, de toute candidature. Cette fois, on les vit reparaître devant les électeurs et sans avoir rien changé à leurs vieilles formules. Garnier-Pagès, qui briguait la succession de Jules Favre, s'engageait dans sa profession de foi à a défendre la cause sacrée des nationalités, à contribuer à former sur les bases de la liberté, de l'égalité, de la fraternité, de la justice, la Sainte-Alliance des peuples » . Garnot, qui ambitionnait l'héritage de M. Havin, exprimait ea un langage non moins solennel des banalités non moins creuses. Ces revenants de la politique se croyaient encore au club ou sur le balcon de l'Hôtel-de- Ville. Froissé dans son bon sens autant que dans son bon goût, le Journal des Débats qualifia fort durement ces sortes d'élucubrations. « C'est, dit-il,. du radotage pseudo-révolutionnaire. • A la candidature de M. Carnot il opposait celle de M. Laboulaye, qui s'était, aux élections générales, efiFacé devant M. Thiers. — Au milieu de ces rivalités, les^eune^ du parti, ainsi qu'on les nommait, épiaient ardemment les occasions. Plus empressé que tous les autres, Jules Ferry avait, dès le début de la période électorale, tenté d'imposer sa candidature. Sa circulaire fut plus orgueilleuse dans sa simplicité que celle de Gamier-Pagès ne l'était dans son enflure. Il parlait de l'obscurité de son nom, rappelait avec une brièveté étudiée a les services qu'il avait rendus depuis 1857 à la cause des libertés électorales » . Puis il continuait en ces termes « : Ma candidature répond à un sentiment

C'est ainsi que la démocratie, à la fois bruyante et timide, se rcpëtait elle-même. En cette année 1864, si Ton voulait trouver un véritable novateur, c'était dans les régions gouverne* mentales qu'il le fallait chercher.

On se souvient des modifications assez nombreuses que les décrets du 23 juin 1863 avaient introduites dans le haut personnel impérial. Tout entier aux élections qui venaient de finir, le public avait vu surtout dans ces changements deux choses: d'abord la disgrâce de M. de Persigny, puis la sollicitude dugou* vernement à assurer sa défense devant les Chambres. Pourtant, au milieu de ces décrets, s'était glissée une nomination très digne d'être remarquée. En remplacement de M. Rouland, avait été appelé au ministère de l'Instruction publique un homme tout nouveau et dont le nom ne tarderait pas à fixer l'attention.

On rappelait M. Duruy. Son élévation était, à plusieurs titres, singulière. D'abord le personnage qui se trouvait préposé à rinstruction publique, non seulement n'était point étranger à renseignement, mais, de sa vie, n'avait jamais fait autre chose ; ce qui n'était pas une médiocre nouveauté. En outre, il n'avait aucune relation à la cour, aucune intelligence dans le monde officiel. Ce qui complétait la bizarrerie, c'est que, s'il eût appartenu à un parti, c'eût été à la démocratie, une démocratie disciplinée, patriote, instruite, fortement teintée de libre pensée. Professeur d'histoire, pendant plus de vingt ans, au collège Henri IV, puis au lycée Saint-Louis, son nom était resté assez obscur, même parmi ses collègues. Ceux qui le connaissaient le jugeaient d'esprit solide, quoique sans relief, sans enlevée, sans éclat ; en revanche, ils louaient sans réserve son intégrité, son attachement à ses devoirs professionnels et surtout son infatigable labeur, a Je suis, disait-il de lui-même, un

bœuf qui trace patiemment son sillon. » Et la comparaison, outre le mérite d*étre modeste, ne manquait pas de justesse. Ainsi vécut-il longtemps, confiné au quartier Latin, et comme fixé au rang fort honorable mais secondaire que sans doute il ne dépasserait point. Cependant cet homme, fort ignorant de la politique française, connaissait à merveille Tancienne Rome, ayant composé là-dessus plusieurs livres à Tusagc de la jeunesse. Ce fut Torigine de sa fortune. Justement, rEmpcreur préparait la Vie de César et se montrait fort avide de toutes les informations qui l'aideraient en ce grand sujet. M. Duruy lui ayant été signalé, il le manda aux Tuileries. Dans Tentrevue, le professeur commit, à ce qu'on assure, quelques gaucheries, mais de ces gaucheries heureuses qui s'arrêtent à temps et plaisent aux princes en les reposant des courtisans. Il se trouva aussi que cet universitaire, si documenté sur la Rome des Césars, ne Tétait guère moins sur celle des pontifes. Un jour, dans Tune des crises aiguës de la lutte avec le Saint Siège, M. Duruy fut appelé: il fellait composer au plus vite une brochure fort nourrie de faits sur le rôle des papes comme princes italiens. Par un miracle de travailla brochure, en cinq ou six jours, fut achevée. Dans Tintervalle, les deux pouvoirs s'étaient à demi réconciliés : quand le publiciste arriva avec ses feuilles, on l'invita à les reprendre. Celui-ci s'inclina sans mot dire, en sorte qu'après avoir plu par son empressement laborieux, il ne plut pas moins par sa docilité silencieuse. Dans les temps qui suivirent, M. Duruy vint assez régulièrement au cabinet de l'Empereur, sorte d'adjoint de M. Mocquard, mais sans titre ni fonction déterminée. Il acheva de gagner le souverain par ses jugements sur César, qui, disait-il, en abattant la république romaine, avait abattu ce qui n'était plus qu'une ombre, et une ombre sanglante. La thèse, développée très sincèrement, venait trop à point pour ne pas charmer le prince. Que devenait dès lors la théorie du Césarisme, si en faveur en ce temps-là dans les cercles de l'opposition? Napoléon eut à cœur de protéger celui en qui il voyait presque un confrère littéraire. M. Duruy devint inspecteur d'académie, puis inspecteur général. Dans l'entrefaite, il se trouva qu'on eut besoin d'un ministre de

me HISTOIRE DU SECOND EMPIRE.

rinstruction publique. L'Empereur était assez puissant pour agir à la manière d*un sultan qui choisit son TÎzir. M. Damy se trouvait alors à Moulins, en tournée d'inspection. Un jour, comme il venait de s'asseoir à table d'hôte, une dépêche lui arriva qu'il n'ouvrit qu'en tremblant, car l'un de ses enfants était malade, et il redoutait quelque fetale nouvelle. Lie télégramme lui annonçait qu'il était ministre. Au même moment parut sur le seuil de l'hôtel le préfet, qui venait le féliciter et qui le premier le salua d'Excellence.

 l'époque où nous sommes parvenus, le nouveau grandmaître de l'université s'était déjà si bien fait connaître que Is dernière des choses qu'on eût pu lui reprocher eût été son obscurité. A peine installé rue de Grenelle, il s'était proclamé réformateur. Aussitôt son activité débordante s'était répandue de tous côtés. Les recueils officiels ne suffisaient point à contenir ses circulaires, à enregistrer ses arrêtés, et oo notait comme extraordinaires les jours oè il s'abstenait de légiférer. Tous s'occupaient de lui, ses amis qui le saluaient grand ministre et ses adversaires qui le disaient simplement agité. Son œuvre, quelque jugement qu'on porte sur elle, toucha de trop près aux intérêts généraux du pays pour qu'il soit hors de propos d'établir une sorte de triage entre les actes un peu confus de son administration, et de mettre en lumière ceux qui, bons ou mauvais, méritent d'être retenus.

Il y aurait quelque puérilité à nier qu'à l'aTènement de M. Duruy Torganisation de l'instruction publique n^offirft, à tous les degrés, bien des lacunes. Si l'on ne tenait compte que de l'instruction primaire, plus de mille communes demeuraient, en 1863, privées d'écoles (1). Incomplet pour les garçons, l'enseignement l'était bien plus encore pour les filles. Ce qui avait été appris durant les années de Tenfance courait grand risque d'être oublié dans l'âge suivant, car les cours d'adultes s'étaient peu développés. L'indigence du local ou du matériel était extrême, et ce qui est devenu somptuosité respirait alors le

(i) Voir Recueil dm actes de CinsUucîion publiée, tSM, p.

dénuement. Le plus digne de pitié était le maître, si mal payé que son traitement Télevait à peine au-dessus de la misère. — Si Ton montait à renseignement secondaire, on était frappé que les choses du collège n'eussent que fort peu de rapports avec les choses de la vie. Le commerce s'était développé; Tiiidustrie avait grandi; un mot nouveau, celui d'arts industriels, était né pour désigner un ordre de choses inconnu de nos pères : l'agriculture tendait à perfectionner ses procédés, au point de devenir science elle-même; enfin l'extension des communications internationales avait rendu indispensable l'étude des langues étrangères. Or, toutes les tentatives, assez nombreuses d'ailleurs, pour créer un enseignement spécial n'avaient abouti qu'à d'infimes résultats. L'Université semblait fixée dans l'ancien programme classique, sans doute le meilleur pour la formation de l'esprit humain, mais qui ne convient qu'à une élite, suppose l'aisance, les loisirs, et s'adapte mal aux urgentes nécessités de la vie. Un autre fait digne de remarque, c'était que le Corps universitaire, inhabile aux nouvelles méthodes, avait laissé fléchir un peu les anciennes Le système de la bifurcation, application maladroite d'une pensée juste, avait affoibli assez sensiblement le niveau des études. En outre, la philosophie se trouvait,' suivant les termes du programme, réduite à la logique. On avait tant souffert en 1848 des débordements du sophisme qu'on le suspectait partout: dans cet esprit, on avait voulu se prémunir contre les déviations de la science même, qui, bien comprise, sert à le démasquer. — Quant à l'enseignement supérieur, il n'était l^ère, en dehors des facultés de droit et de médecine, qu'une branche de l'éloquence. Une fois par semaine, rarement deux, les professeurs des facultés des lettres montaient en chaire devant des auditeurs venus des points les plus divers, et plus curieux de distractions que de savoir. Si le maître était beau diseur, habile à éveiller l'émotion ou à provoquer les sourires, le succès était grand. La perfection était atteinte si, à tous ce8 agréments, il joignait le talent de glisser au moment opportun quelque allusion aux événements du jour, par exemple en 1863 à Y héroïque Pologne. Cet art ingénieux n'était point sans prix,

176 HISTOIBE DU SECOHO EMPIBE.

et il y aurait mauvaise grâce à le mépriser sous prétexte d*émditioQ. Biais ces leçons brillantes n'étaient que la pamre de la science. Ce qui manquait presque partout, c^étaient les conférences pratiques qui éveillent dans les jeunes esprits le goût de Tinvestigation. Ce qui manquait dans les établissements scientifiques, c'était l'outillage, à savoir : les instruments, les collections, les locaux, les laboratoires de recherches ou d'expériences. La pénurie des moyens d'instruction éloignait les travailleurs, et le gouvernement ou les corps élus s'autorisaient, à leur tour, du petit nombre des vrais étudiants pour ajourner ou rejeter toute dépense. Tout faisait défont, et particulièrement les livres. Dans les bibliothèques on voyait de magnifiques collections, mais le plus souvent antérieures à 1789 et tirées du fonds des abbayes : pour les époques postérieures, le catalogue se composait de pages blanches, et l'on eût dit que le progrès se fût arrêté juste à l'heure où on Tavaii proclamé.

Ce tableau, en plusieurs de ses traits, n'a point cessé d'être vrai. Toutefois ce fut le mérite de M. Duruyd'avoir discerné les lacunes et d'avoir courageusement travaillé à les combler. S'il échoua en beaucoup de ses projets, si en d'autres il ne réussit que très imparfaitement, il marqua partout, et très f6rtement,sa trace. Ses nombreuses circulaires, que les contemporains raillèrent fort, révèlentun esprit prodigieusement laborieux, jaloux de tout scruter et volontiers minutieux, très probe quoique non sans préjugés, plein de vues et attentif aux innovations jusqu'à paraître brouillon ou inquiet, toujours prêt aux responsabilités, très pénétré des prérogatives de l'Université et se jugeant destiné à lui restituer tout ce qu'elle croyait avoir perdu, par> dessus tout épris de la science, trop épris même, car il ne plaçait rien au-dessus d'elle, pas même ce qui doit la régir et la dominer.

Ce fut vers l'enseignement secondaire que M. Duruy touraa d'abord son activité. Son premier arrêté eut pour objet de rétablir le programme de la philosophie (1). La restitution était

(i) Décret du 29 juin iS63.

heureuse, surtout si les maîtres se mon traient dignes de i*enseignement. A quelque temps de là, une autre décision prescrivit dans les lycëes Tétude de Thistoire contemporaine. « Respectons les hommes qui ont, avant nous, porté le poids du jour, disait très noblement le ministre dans la circulaire; de la sorte nous serons plus tard respectés nous-mêmes malgré nos fautes (1). V Cet appel à Téquité n'était point inutile, et peutêtre eût-ce été prudence de réduire, au moins pour les derniers règnes, le programme à une simple nomenclature. Une autre innovation suivit, celle-là irréprochable, qui avait pour but d'organiser renseignement des langues vivantes (2). Cependant la bifurcation subsistait. M. Fortoul, en l'établissant jadis, avait obéi à une pensée fort juste, qui était d'harmoniser les études des jeunes gens avec les nécessités futures de leur carrière; seulement Texécution avait été malhabile, et, au lieu de créer un enseignement spécial, on n'avait abouti qu'à un dédoublement maladroit de l'enseignement classique. Dès 1863, l'institution fut modifiée, et, Tannée suivante, elle fut complètement supprimée (3). — Ces réformes ne touchaient qu'à des points partiels. Dans une circulaire du 2 octobre 1863, le ministre aborda une matière plus grave et qu'on pouvait croire tout à fait neuve, tant avaient été infructueux les essais tentés jusque-là ! L'enseignement professionnel, institué pendant la période révolutionnaire, aboli sous le premier Empire, réorganisé à partir de 1829 dans quelques collèges isolés, remis enfin à l'étude en 1850, n'avait, à proprement parler, jamais subi l'épreuve d'une sérieuse expérience. Dans sa circulaire, le ministre proclama le grand dessein de créer de toutes pièces ce qui, avant lui, n'avait été qu'ébauché, a Sur la base consolidée et élargie de renseignement primaire, s'élèveraient parallèlement les deux enseignements secondaires, l'un classique pour les carrières dites libérales, l'autre professionnel

(i) Circulaîre du 24 septembre iS03. {Recueil des actes de Vinstrtiction vublique, 1863, p. 313.)

(2) Circulaire du 5M teptembre 1803. (/6tJ., p. 332.)

(3) DécreU du 2 septembre 1863 et du 4 décembre 1864. (Bulletin des lois, 1863, 1** partie, p. 542, et 1865, 1'* partie, p. 32.)

tîS I1ISTOJRË DU SECOND KHPIRE^

pour les carrières de Tindustne, du commerce et de l'agriculture, » «i Nos cours classiques, ajoutait M. Duruy, avec beaucoup de sagesse^ sont encombrés d'élèves qui ne seront jamais ï de mauvais lettrés, et qui pourraient, en revanche, devenir xccllenU négociants, i» Le programme suivait, un peu trop

îndu, mais bien adapte dans son ensemble aux nécessités de

viemoderne. Un conseil de perfectionnement établi auprès de »aque collège signalerait les étudesspéciales, utiles à introduire

icliaque ré|^ion. Point de réglementation inexorable, point de centralisation à outrance, mais un cadre mobile qui s'adapterait à tous$ les besoins. On approfondirait plus particulièrement dans les villes maritimes la géographie et la législation com-^ merciale : Tanglais serait enseigné sur les côtes de la Manche^ Tallemand dans TEst, l'espagnol et Vitalien dans les déparle-

enLs limitrophes des Pyréuées et des Alpes ; renseignement uu dessin se plierait aux arts et aux productions de chaque province ; les applications industrielles seraient eelles du pays où vivaient les écoliers, ils se familiariseraient dans la vallée du Rhône avec la fabrication de la soie., en Normandie, à Mulhouse, à Roubaix, avec la filature de la laine ou du coton, ailleurs avec la métallurgie. Visiblement le ministre se mirait dans son œuvre, et il y insistait avec une confiance un peu optimiste : tt Avec les élèves professionnels, rien ne sera donné à la spéculation pure : au lieu de se borner à faire expliquer aux élèves l'anglais ou l'allemand dans les livres, on le leur fera parler... On les mènera au laboratoire de chimie pour faire des manipulations, sur le terrain pour lever des plans, dans la campagne pour étudier certaines cultures, dans les usines pour voir fonctionne** les appareils. L'enseignement, en un mot, sera dirigé dans un esprit d'application (1). » Le projet fut envoyé au Conseil d'État en 1864, puis converti en loi l'année suivante. Le service rendu au pays était réel et mérite d'être rappelé. Par malheur, la vanité des pères de famille, la routine des administrations municipales, rendirent en partie vaines les

(i) Circulaire du 2 octobre 1863. {Becueil des actes de l'instruction publique, 1863. p. 365.)

intentions du ministre. Les communes, aux termes de la loi, pouvaient, après avis du conseil académique, organiser leurs collèges en vue de renseignement spécial. Un an s'était écoulé depuis le vote, et une dizaine de villes à peine avaient profité de la faculté. Le plus souvent, les petits collèges subsistèrent avec leur personnel de maîtres faméliques et mécontents, avec leur misérable contingent d'enfants qu'une demi-éducation classique armait seulement de vanité, et qui emportaient de l'école le seul bagage qui ne dût leur servir jamais.

En même temps qu'il portait ses pensées vers les lycées ou collèges, le ministre s'appliquait à relever l'enseignement supérieur. Les actes officiels attestent à cet égard sa vigilance. Des chaires nouvelles furent instituées à la Faculté des sciences de Lille, à la Faculté de médecine de Strasbourg, à l'école préparatoire de médecine de Bordeaux. L'enseignement de l'économie politique fut créé à l'École de droit de Paris. Deux nouvelles facultés de droit furent fondées : à Nancy en 1864, à Douai l'année suivante. Des conférences du soir furent organisées à la Sorbonne. Des instructions pressantes furent adressées aux recteurs pour que, sous leurs auspices, des cours libres s'ouvrissent dans les villes les plus importantes de leur ressort académique. — Ces mesures ne furent pour le ministre que la moindre partie de sa tâche. Initié depuis trente années aux choses de l'instruction, il n'ignorait pas que l'infériorité relative de nos facultés résultait moins de l'insuffisance ou de l'apathie des maîtres, en grand nombre excellents, que de la pénurie des moyens de travail. Un de ses principaux soucis fut de créer l'outillage scientifique, c'est-à-dire acheter des instruments, rassembler des livres, organiser des laboratoires, approprier des locaux. Pour une œuvre si coûteuse, l'argent lui manquait. Plus d'une fois, il sollicita ses collègues ; mais ceux-ci raillaient un peu ses excès d'activité, le trouvaient bien prolixe, bien agité, et se défiaient de ses audaces. Rebuté de ce eôté, il ne se troublait point, et il se contentait, dans ses rares moments de lassitude, de comparer la. riche dotation des dépenses de luxe avec l'indigence de son budget. Il avait la foi

universitaire, comme d*autres la foi religieuse. Il imitait cet congrégations qu'il n'aimait guère, et qui, même sans ressources, se mettent à bâtir. Lui aussi, nous dit un de ses collaborateurs, il tt commençait par commencer (1) * . Les choses une fois engagées, il faudrait bien le suivre. En attendant, il s'appliquait à supprimer tout superflu et réalisait ses premières ressources, nous dit le même biographe, sur les épluehures de son ministère (2). Il ne se montrait pas seulement attentif à réunir les moyens de travail, mais apportait le même soin à recommander de sûresméthodes d'investigation. Il avait Thorreurda suranné et volontiers eût porté dans l'histoire toute la précision des recherches scientifiques. La tendance était bonne, à la condition que la scrupuleuse recherche de la vérité ne dégc^ ncràt point en minuties d'érudition. Sous les auspices de M. Duruy, fut créée VÉcole pratique des hautes études^ et, entre toutes les œuvres accomplies sous son ministère, ce fot, à ce qu'on assure, une de celles qu'il suivit avec le plus de sollicitude.

Cet art à stimuler toutes les bonnes volontés et à faire emploi de toutes les ressources, M. Duruy le porta dans rinstruction primaire. C'est là surtout qu'il se fit quêteur. Ce qu^il ne pouvait obtenir du gouvernement, il le demandait aux conseils généraux, aux municipalités, aux particuliers eux-mêmes. Ces allocations, d'origines très diverses et arrachées de tous côtés, ressemblaient à ces petits ruisseaux qui, en se réunissant, forment rivière. Sous l'impulsion du ministre, les écoles s^améliorèrent, les écoliers s'accrurent, les maîtres, mieux payés, reprirent courage. Une de ses œuvres principales fut le développement des cours d'adultes, qui conservent et gravent dans la jeunesse les enseignements reçus dans l'enfance. Ces cours, qui comptaient en 1848 100,000 auditeurs, en avaient, à ce qu'on affirme, près de 800,000 vers la fin de TEmpire (3). Cependant M. Duruy, dans sa guerre acharnée contre l'igno-

(1) M. Duvuyy par M. Lavisse, p. &^.

(V) Ibid.y p. 97.

(3) Jules SiBion, Notice sur M, Duruy, lue à l'Académie des sciences motala et politique*.

rance, nourrissait une ambition plus haute, celle de proclamer l^instruction primaire comme un droit pour Tenfant, comme un devoir pour le père de famille : ce fut sa grande hardiesse, je dirais volontiers sa grande témérité : car, par là, il se découvrit à ses adversaires politiques, déjà très en éveil ; à ses adversaires religieux surtout, qui depuis longtemps le sus« pectaient.

Les habitués du Moniteur, en ouvrant leur journal le 6 mars 1865, y purent voir un rapport, remarquable par son ampleur (car il tenait dix-huit colonnesj, et plus remarquable encore par sa doctrine. Plus d'un abonné, en avançant dans sa lecture, dut s'y reprendre à plusieurs fois avec le sentiment que sans doute il s'était trompé. Était-ce le Moniteur de F Empire qu'il tenait en main ? N'était-ce pas plutôt [Opinion Nationale de M. Guéroult? Vivait-on sous Napoléon III? Ou n'avait-on pas remonté tout à coup jusqu'en 1848 ? A part un langage beaucoup plus précis et positif, on eût dit l'œuvre de M. Hippolyte Carnot, au lendemain de la révolution de février. La thèse se développait en forme, avec exposé préliminaire, recherche des précédents historiques et des lois étrangères, raisons savamment mises en ordre, et enfin réfutation des objections. Gomme conclusion, le mémoire proclamait, en matière d'instruction primaire, le double principe de la gratuité et de l'obligation. Si important que fût le rapport, il éveilla moins de commentaires par les dix-huit colonnes qu'il absorbait que par une petite formule qui ne l'accompagnait point. Â la suite de la signature de M. Duruy, manquait la sanction ordinaire des projets ministériels : Vu et approuvé par l'Empereur. Le lendemain, l'organe officiel expliqua la lacune : les vues du ministre de l'Instruction publique, débattues pendant plusieurs séances du Conseil, n'avaient point été adoptées ; toutefois l'insertion au journal officiel avait été prescrite, tant pour l'intérêt documentaire du mémoire que par déférence pour les opinions personnelles de l'auteur.

La publication ne laissait pas que d'être singulière. Ce qui suivit ne le fut pas moins. Le ministre garda son portefeuille et demeura même « très bonapartiste » , ayant, disait-il, con»

M2 HISTOIRE DU SBCOND EMPIBE.

fiance dai t sentiments démocratiques de TËmpereur. Mais il eut cette étrange fortune de devenir surtout populaire dans ropposition. Le rapport mérita les éloges du Stécle, de f Opinion Nationale, du Temps : en revanche, tout ce qui était nservateur le combattit & outrance : entre les deux se tenait presse officieuse^ un peu indécise et comme à la recherche ac la pensée du maître. Un mois plu» tard, comme les débate de redresse s'ouvraient au Corps tégidatif^ rextréme-gauche reprit pour son compte le programme que le Moniteur avait à la Fois mis en lumière et désavoué. La cause de Vinstructïon obligatoire eut pour avocat Thonnéte Carnot, qui répéta ses vieuK discours, et Jules Simon, qui était assez en fond d'habileté pour rajeunir les siens. Puis, du banc des commissaires du gouvernement se leva un des vice-présidents du Conseil d'État, M. de Paricu, et cet ami de TEmpire démolit, en un fort beau et philosophique langage, tout ce qu^un autre ami de TEmpire avait naguère essayé d'édifier. Tondis que les serviteurs de Napoléon montraient de la sorte leur unité de vues, les objections se multipliaient contre la thèse devenue fameuse. A quelque temps de là, en présidant la Société pour t encouragement de t instruction parmi les protestants de France^ M. Guizot formula les critiques avec beaucoup de gravité : « L'obligation légale de Tinstruction, dit-il, est une intervention dans le domaine de la famille, une limitation imposée, une contrainte apportée à Tautorité paternelle... J'ai peu de goût en général pour une telle intervention... la loi intervient quelquefois pour réprimer les abus graves de Tautorité paternelle, non pour imposer à Tautorité paternelle ses devoirs... que sera-ce, ajouta-t-il, si dans un grand État de grands et répétés événemens ont amené entre les familles de grands dissentimens religieux et politiques ? L'instruction primaire obligatoire deviendra alors une exigence tyrannique ; elle contraindra les parens ou bien à envoyer leurs enfans dans des écoles publiques qui n'auront pas leur confiance, ou bien à voir les inspecteurs de l'État entrer dans les familles pour s'assurer que l'instruction primaire y est en efiFet donnée. Et remarquez que, dans la plupart des communes, il n'y a qu'une école primaire,'

LA POLITIQUE INTERIEURE ET LES ÉLECTIONS DE 1863. i8»

ce qui rendra la contrainte bien plus fâcheuse et bien plus difficile à éviter (1). v

Le dissentiment s'absorba dans un débat plus grand. Suspect à ses collègues et en général aux conservateurs, M. Duruy avait, je le répète, excité parmi les catholiques des méfiances qui déjà se transformaient en hostilité. A part les polémiques sur la question romaine, nulles querelles ne furent plus vives. Cette lutte fut surtout ardente dans les dernières années du règne ; mais on peut dès à présent en signaler les principaux traits.

Dès son arrivée au pouvoir, M. Duruy avait, en toutes ses déclarations, laissé deviner cette pensée que son gouvernement marquerait la revanche de TUniversité. « Le sens de ma nomination, disait-il, en ouvrant le Conseil supérieur, c'est que rUniversité est désormais appelée à faire elle-même sa fortune (2). » La loi suspecte était visiblement la loi de 1850, qu'on ne méditait point d'abolir, mais qu'on n'eût point été fâché de ramener à ses termes les plus stricts. Si Ton songe que cette loi, achetée par vingt ans d'efiForts, était la grande conquête des catholiques, ces dispositions n'avaient rien de rassurant. A Toccasion, le ministre affirmait, avec un certain éclat de paroles, ses vrais sentiments. Un jour, comme il présidait le Conseil supérieur de l'instruction publique, l'un des évéques, étonné de toutes ses initiatives, l'interpella : a Qu'avezvous l'intention de faire ? où vous proposez-vous d'aller ? — Ce que je veux faire ? Monseigneur, répliqua-t-il, je veux faire le contraire de ce que vous avez fait. Où je veux aller ? à la lumière (3). » Au Conseil d'État, M. de Parieu, qui critiquait avec quelque véhémence un des projets ministériels, ne fut pas repris moins durement, a Je vous connais, lui répondit en se levant M. Duruy, je vous connais ; c'est vous qui jadis avez fait peser sur nous la terreur blanche (4). » Ce que le ministre laissait échapper dans ses discours, il le marquait bien davan-

(1) Voir Journal des Débats y 6 mai 1865.

(2) Voir Recueil des actes de l'instruction publique, 1803, p. 183.

(3) M. Duruy, par M. Latissb, p. 55-56.

(4) Ibid,, p. 57-58.

tage dans ses communications privées. Dans une lettre confidentielle à TEmpereur où il traçait le programme de ses vues, nous lisons ces mots, à propos de Téducation des filles : • Sous avons jusqu'ici laissé cette éducation aux mains de gens qui ne sont ni de leur temps ni de leur pays (1). * Les premières plaintes publiques se manifestèrent au Sénat en décembre 1863: on accusa le grand-maitre de TUnlversité d*avoir publié de sa propre autorité un de ses programmes et de ne ravoir soumis qu'après coup à la sanction du Conseil supérieur; ce ne fot qu'une escarmouche, assez confuse d^ailleurs, et où, des deux parts, on eut quelque peine à fixer le terrain de la lutte (2). Cependant, entre le ministre et Tépiscopat, les méfiances laissaient place à des retours, et Ton vit même M. Duruy et Mgr Dupanloup, ces futurs adversaires, échanger des lettres courtoises, presque cordiales. Bientôt les divergences s^acccntuèrent. Le ministre écrivait de trop nombreuses circulaires pour n'avoir pas souvent l'occasion de blesser. Dans les bureaux de la rue de Grenelle, la tendance était de restreindre toutes lei menues facilités laissées jusque-là à l'enseignement privé. On ne tarissait pas sur l'ignorance ou la routine des congrégations religieuses de femmes, on raillait surtout le privilège des lettres d'obédience. Sur ces entrefaites, toutes sortes de renseignements statistiques furent demandés sur l'état ou le personnel des établissements libres, et ces enquêtes parurent inquisition (3). Les catholiques inaugurèrent alors leurs représailles. Le ministre attachait un prix extrême à ce que les professeurs des facultés multipliassent les cours dans les diverses villes de leur ressort académique. Le clergé à son tour railla un peu ces leçons circulantes et en détourna ses amis. C'est en ces conjonctures que parut le rapport sur ïinstructton gratuite et obligatoire. L'Église y vit une mainmise de TÉtat sur la famille et sur l'enfant. La thèse fut jugée surtout inquiétante, quand on sut quels en étaient les avocats. Au Corps législatif,

(1) Voir M. Duruy, ])ar M. LiVissE, p. 68.

(2) Voir Séance du Sénat, 16 décembre 1863.

(3) Voir InBtruction et questionnaire du 16 juillet 1864. {fïecueii des actes it

rinstruction fublique, 1864, p. 334.)

M. Havin et, à 8a suite, M. Guéroult ajoutèrent à Téloge du ministre toutes sortes d^accusations contre renseignement libre. Ils dressèrent la statistique de la population scolaire, puis procédèrent au dénombrement des ordres religieux. Ils affectaient de respecter fort les Frères des Écoles chrétiennes, ces modestes instituteurs du peuple; tout autre était, en revanche, leur langage quand ils parlaient de certaines autres congrégations, hostiles, disaient*ils, à Tesprit moderne, a Je voudrais, dit M. Guéroult, que le droit d'enseigner la jeunesse fût retiré à celles des corporations qui ne se soumettraient pas aux principes de notre droit public (1). » Ces paroles provoquèrent quelque appréhension, non à cause de M. Guéroult, qu^on ne redoutait guère, mais à cause du ministre, dont les députés de la gauche se faisaient, dans le même temps, les champions. La rivalité prit un caractère plus aigu quand, un an plus tard, par une circulaire du 14 février 1866, M. Duruy restreignit aux congréganistes employés dans les écoles publiques les dispenses militaires étendues jusque-là à tous les congréganistes sans distinction (2). Loin de calmer ses adversaires, déjà fort en émoi, le ministre acheva de les indisposer par des paroles méprisantes. « Quoi! dit-il, trois aunes de drap gris ou noir sur Tépaule d'un homme suffiront pour faire un dispensé militaire ! » Sur ces menus griefs, se greffèrent dans la suite deux grands débats. Le premier eut pour objet l'institution des cours publics de jeunes filles, institution que Tépiscopat en masse combattit; le second surgit à propos de l'enseignement de l'État dans les facultés, et spécialement à l'École de médecine.

Ces deux conflits n'éclatèrent que vers la fin du règne. C'est alors que nous aurons occasion d'y revenir, car déjà nous avons devancé l'ordre des temps. Dès l'époque où nous sommes arrivés, les actes du ministre avaient partagé l'opinion publique en deux camps, les uns saluant en lui un auxiliaire du progrès, un émancipateur de la pensée humaine, les autres le combattant au nom de la tradition et surtout des intérêts religieux. Le

(i) Moniteur, 0 ayril 1865.

(S) Voir Recueil des actes de F instruction publique, 1866, p. 6S«

&ftê UlSTOlftE UU SKCOMD EMPIRB.

Au milieu de tous les incidents que nous yenons de rapporter, le Corps législatif poursuivait sa session. Entre toutes les lois votées en 1864, la plus importante fut celle des Coalùions. Cette loi demeure mémorable à un double titre, car elle introduisit dans Tordre économique une grave réforme, et elle fit éclater, parmi les députés de la gauche, les dissentiments qui avaient couvé jusque-là.

La révolution, en abolissant le régime corporatif, avait délié l'ouvrier de ses entraves et Tavait privé, du même coup, d*une puissante protection. Une sollicitude attentive veilla pour que le système aboli ne se relevât jamais. La loi des 16 et 17 juin 1791 proclama dans son article 1*' «que l'anéantissement de toute espèce de corporation de citoyens de même état et profession était Tune des bases fondamentales de la Constitution française » . Puis, dans son article 4, elle déclan ft inconstitutionnelles, attentatoires à la liberté et à la Déclaration des droits de Thomme et de nul effet toutes délibérations ou concert entre citoyens de même art ou métier en vue de refuser ou de n'accorder qu'à un prix déterminé le secours de leur art et de leur métier » . Ainsi naquit le Mit de Coalition. Il eut pour origine la crainte qu'une alliance entre patrons ou une alliance entre ouvriers ne ressuscitât quelque chose de ce qu'on voulait détruire. 11 se trouva donc qu'une loi de répression fut écrite dans un édit qui se proclamait édit d'affranchissement. Les lois intermédiaires et le Code pénal maintinrent ce que la loi de 1791 avait décidé. Individuellement, patrons et ouvriers étaient maitres de refuser leur travail ou d'en fixer le taux : mais la faculté accordée à l'individu devenait délit lorsqu'elle s'exerçait à l'état collectif, et le délit existait parle fait seul de la coalition, même en l'absence de tout acte abusil ou violent. Cet état de choses s'était perpétué à travers tous

les régimes. La seule modification avait été une loi de 1840 qui avait supprimé certaines inégalités entre patrons et salariés; mais cet acte même avait paru consacrer Tancienne législation, précisément par le soin qu'il prenait de la retoucher et de radoucir.

Le sort de Touvrier, à la fois affranchi et tenu en suspicion, ne laissait pas que d'être assez précaire. Il avait perdu les bénéfices de la protection sans acquérir les prérogatives de la liberté. Les corporations avaient cessé de le couvrir de leur abri gênant et tutélaire; mais, les associations forcées étant dissoutes, toute association libre, toute organisation collective s'était trouvée prohibée. Le travailleur ne relevait plus de personne; en revanche son indépendance, théoriquement proclamée, n'avait d'égal que son isolement. La disparition des petits ateliers, où subsistaient entre patrons et employés quelques rapports familiaux, avait encore accru dans les masses le sentiment de cette faiblesse. Rassemblés dans de grandes usines, civilement et politiquement égaux à leurs maîtres, mais juxtaposes les uns aux autres sans pouvoir se joindre ou s^unir; libres sans doute, mais courbés sous une loi qui déclarait factieuse toute volonté même juste qui essaierait de se transformer en concert, les ouvriers représentaient des forces immenses émiettées à l'infini. La révolution, accomplissant un travail contradictoire, avait montré une ardeur égale à émanciper l'individu, à désarmer la collectivité, et tous les droits de l'un venaient se perdre dans l'impuissance de l'autre.

Ces graves questions sommeillèrent pendant les premières années de l'Empire. Le souvenir des récentes répressions avait engourdi jusqu'à la faculté de se plaindre. La plainte elle-même eut eu peu de sujets au milieu de la prospérité générale. Plus heureuses, somme toute, que sous les régimes précédents, les masses ouvrières étaient moins disposées à analyser leur condition qu'à chercher dans le plaisir l'oubli de ce qui leur manquait. On en était là quand, en 1862, se plaça un événement, sur l'heure assez inaperçu, mais très mémorable dans l'histoire économique de notre pays et du monde. Gomme une

exposition universelle venait de s'ouvrir en Angleterre, une lettre publiée dans le Siècle émit Tavis que des IraTallleurs de toute profession, élus par les suffrages de leurs camarades, y fussent délégués. Sous cette forme Tidée était nouvelle : car si, en 1851, à Tépoque de la dernière exposition britannique, des ouvriers avaient été envoyés à Londres, ils Tavaient été aux frais et sur le choix de leurs patrons. Cette initiative ranima dans un assez grand nombre d'ateliers certaines aspirations assoupies plutôt qu'éteintes. Cependant cette sorte de vote était contraire à toutes les lois. La bienveillance extrême de l'Empereur supprima les obstacles. Il laissa foire Télectionpar corps de métiers et, de plus, favorisa le voyage. Ainsi furent nommés pour Paris trois cents délégués auxquels se joignirent d'autres ouvriers, désignés soit par les chefs d'industrie, soit par les sociétés particulières (1). A Londres, les représentants français entrèrent en conférences avec ceux des autres nations. Il n'apparaît pas que ce premier Congrès du travail ait d'abord donné naissance à des desseins factieux. De ces entretiens, deux pensées principales semblent s'être dégagées : la première, c'est que les questions sociales devaient se séparer des questions politiques et que les prolétaires gagneraient peu à s'enrôler pour le service des libertés bourgeoises; la seconde, c'est que les ouvriers, faibles jusqu'à l'anéantissement s'ils demeuraient isolés, pourraient devenir forts en s'associant. assez forts peut-être pour dicter leurs volontés. C'est avec le sentiment très vif, et alors tout nouveau, de la puissance de l'association que les délégués parisiens revinrent dans leur patrie. Ils s'associeraient pour acheter, au prix du gros, les objets de première nécessité qu'ils ne se procuraient qu'à des conditions très onéreuses : de là les Sociétés coopératives qui diminueraient leurs dépenses. Ils s'associeraient pour obtenir, par une vigoureuse poussée de leurs efforts communs, un meilleur prix de leur travail : de là le droit de Coalition qui, pratiqué opportunément, amènerait la hausse des salaires.

(i) Rapport de M, Jules Simon sur l'Exposition universeliû, 1878, p. 171,

LA POLITIQUE INTÉRIEURE ET LES ÉLECTIONS DB 1863. i91

Ils s'associeraient par corps de métiers pour la défense et la protection de leurs intérêts particuliers : de là Torganisation de Chambres syndicales, lis s'associeraient enfin, de peuple à peuple, pour garantir leur sort contre les crises industrielles ou les accidents de guerre : de là cette fameuse Société intev' nationale des travailleurs qui, déviant de son origine, devait verser si vite dans la politique, et dans la pire de toutes.

Tous ces projets arriveraient à leur heure. Une législation plus libérale sur les sociétés favoriserait le développement des Entreprises coopératives. La tolérance du gouvernement laisserait s'établir les Chambres syndicales. Quanta la Société inter» nationalcy qui devait se fonder un peu plus tard, on n'aura que trop souvent l'occasion d'en saisir les traces. — Entre toutes les demandes de la classe ouvrière, le rappel des lois sur les Coalitions était celle qui avait le plus de chances de succès. Notre Gode, en proscrivant indistinctement toutes les grèves, même les plus justifiées, même les plus paisibles, paraissait bien rigoureux, bien absolu. Quoique les coalitions de patrons ou celles d'ouvriers fussent frappées des mêmes peines, l'égalité ne se montrait qu'à la surface; au fond, les chefs d'industrie, à cause de leur petit nombre, pouvaient se concerter à l'aise, tandis que les ouvriers, inhabiles à cacher leurs desseins, n'échappaienl presque jamais à la vigilance de l'autorité. Ces objections, à force de se répéter, avaient fini par énerver la loi elle-même. A peine avait-elle pour partisans ceux qui en étaient les bénéficiaires : les industriels en général eussent répugné à l'abolir, mais ne l'invoquaient qu'avec hésitation, à regret, et seulement dans les circonstances extrêmes. Le gouvernement, d'ailleurs, montrait les mêmes scrupules et manquait rarement d'effacer ou d'adoucir les peines que les tribunaux avaient prononcées.

Sur ces entrefaites, un procès qui fit grand bruit accrut le discrédit de cette législation déjà fort combattue.

En 1843, un tarif des prix de main-d'œuvre avait été établi d'un commun accord entre les maîtres-imprimeurs de la ville de Paris et les ouvriers typographes. Ce règlement avait été maintenu sans modification notable, bien que les exigences

tM HISTOIRE DU SECOND EMPIIB.

croissantes de la vie matérielle semblassent appeler une meilleure rémunération du travail. Dès 1860, un ouvrier du nom de Gauthier, président d'une société de secours mutuels, ayail entrepris d'obtenir la revision des tarife. Il s'adressa d*aboni au Conseil des prud'hommes, puis au président de la Chambre des imprimeurs. Les pourparlers étant demeurés stériles, il se tourna vers l'administration et soumit au préfet de police un projet d'arbitrage; dans le même temps, ses compagnons portaient leurs doléances au ministre du Commerce et enfin à l'Empereur. La réponse du gouvernement n*était guère douteuse : ce fut le refus de se mêler à un différend d*ordre privé. Toutes les voies de conciliation étant épuisées, un assez grand nombre de typographes quittèrent les ateliers, sans bruit d'ailleurs et sans éclat, dans l'espoir de réaliser par la grève ce qu'ils n'avaient pu conquérir autrement. C'est alors que le ministère public intervint au nom de la loi violée. La cause attira l'attention à plusieurs titres, et par la nature des demandes qui, à première vue, paraissaient légitimes, et par la modération des inculpés, qui d'avance avaient désavoué toute pensée violente, et par la grandeur de l'avocat, qui ne fut autre que Berryer. Lorsque le procès fut appelé devant le tribunal correctionnel en septembre 1862, etdeuz mois plus tard devant la Cour d'appel, il sembla que l'enjeu des poursuites fût moins le sort des inculpés que le droit de coalition lui-même. Le Code pénal, par la clarté de ses termes, échappait à l'interprétation des magistrats et, aux deux degrés de juridiction, les prévenus furent condamnés. Ils le furent, mais la loi avec eux, car l'Empereur, comme pour protester contre des textes surannés, fit grâce immédiate et complète à ceux que la justice venait de frapper (1).

Ce qui assurait la reforme, c'est qu'elle répondait aux vœux d'une politique nouvelle qui, en ce temps-là même, cherchait Toccasion de s'affirmer.

Cette politique avait pour principal inspirateur M. de Momy.

(i^ Voir Plaidoyers de Berryer, t. IV, p. 206 et toiT. — M. OB LâCOMH, Vie de Berryer, t. III, p. 889 et tuiv.

Ce haut personnage nourrissait alors le dessein de consolider dans la liberté le régime fondé jadis dans la crainte. On Tarait vu, dans les années précédentes, fort attentif à défendre ou à développer les prérogatives de la Chambre, et le décret du 24 novembre avait paru sa première victoire. En relâchant les ressorts de Tautorité tendus à Texcès à la suite du 2 Décembre, cet homme éminent n^entendait revenir à Tancien parlementarisme qu'en le transformant. Dans cette pensée, il s'appliquait surtout à vanter ce qu'il appelait, ce qu'on appelait autour de lui, les Libertés civiles. On désignait par là un ensemble de mesures qui, ne touchant pas à la politique, avaient pour objet de supprimer toutes les entraves inutiles, d'abolir tout ce qui gênait l'initiative individuelle, et de remanier notre législation dans un large esprit de progrès. A procéder de la sorte, M. de Momy trouvait plusieurs avantages. D'abord il paraîtrait faire du nouveau et non copier le passé; puis il ménagerait une habile transition entre le régime de 1852 et celui qu'il espérait fonder. Que si, parmi les libertés civiles, il en était quelquesunes qui dussent surtout profiter au peuple, c'est de ce côté qu'il faudrait surtout se tourner, car par là on ravirait le cœur du souverain, toujours porté vers les classes laborieuses, et, en touchant son âme, on conquerrait du même coup sa confiance. Les libertés politiques viendraient plus tard et garderaient l'édifice social comme des remparts qui se développent autour d'une ville déjà achevée et florissante. — Tandis que le président du Corps législatif se détachait des impérialistes autoritaires et allait à la liberté, l'un des membres de la Chambre, jusque-là fixé à gauche, se dégageait insensiblement de l'opposition extrême et, sans rompre encore avec son parti, marchait, un peu à tâtons, en avant de ses amis : c'était M. Emile Ollivier. Jamais hommes ne furent plus dissem- Jblables par leur origine, leurs goûts, leur tempérament : l'un avait été l'agent des proscriptions de Décembre ; l'autre était £ls de proscrit : le premier, consommé dans toutes les élégances, n'avait guère reçu d'autres leçons que celles de l'expérience et du monde; le second, simple jusqu'à l'austérité, avait grandi un peu solitaire et sans autre maître que ses

livres : celui-là avait épuisé la vie, celui-ci Tavait à peine effleurée : M. de Morny mettait tout son art à se contenir, et sa parole, empreinte d'une sorte de charme dédaigneux, attentive à fuir tout ce qui eût semblé forme oratoire, ne trahissait ses émotions que par vive et courte échappée; M. Emile OUivier ignorait ces feintes, et son éloquence ample, abondante, animée d'une belle flamme méridionale, livrait toute son âme sans souci de rien cacher. Certains rapprochements naissent des contrastes aussi bien que des ressemblances. Ces deux personnages si divers étaient faits pour se compléter. Longtemps ils s'observèrent, mais sans s'aborder, tant étaient difiFérents leurs points de départ et tant était grande la distance qui les séparait. Un jour, comme M. Emile OUivier était accablé sous le poids d'un grand deuil, le président du Corps législatif lui témoigna ses sympathies avec une grâce empressée, et cette marque de courtoisie fut entre eux le premier lien. Les relations, d'abord fort espacées, devinrent un peu plus fréquentes à mesure que le jeune député de la Seine échappait davantage à ses collègues de la gauche. A cette communauté naissante, l'un apporterait l'expérience, l'autre la foi. Après les élections de 1863, M. Emile OlHvier se prévalut des vœux du pays pour demander que le programme du 24 novembre fût amplifié.

« Nous reparlerons plus tard des libertés politiques, répliqua M. de Morny : dès à présent je suis d'accord avec vous sur la nécessité d'étendre les libertés civiles. Tout, dans notre pays, est réglementé à l'excès, et c'est un malheur. Dans cet ordre d'idées, qu'y aurait-il de plus urgent pour contenter les classes ouvrières? » Provoqué de la sorte à s'expliquer, M. OUivier parla des lois sur les coalitions, sur les réunions, sur les associations. Le président du Corps législatif l'interrompit :

« N'entreprenons pas trop à la fois, car nous n'obtiendrions rien. Commençons par les Coalitions. L'Empereur est bon, il aime le peuple, il a déjà, par des grâces accordées à des ouvriers condamnés, marqué ses sentiments. Je crois pouvoir vous promettre une loi sur cet objet i^l). »

(1) Emile Ollivikr, le i9 Janvier, p. 219-220.

LA POLITIQUE INTÉRIEURE ET LES ÉLECTIONS DE 1863. t06

M. de Momy ne s^était pas engagé en vain. Le souverain fut, comme il Tavait espéré, le complice de ses pensées. Il le fut par bienveillance : il le fut aussi par calcul ; car en donnant des gages aux classes laborieuses, il se flattait de les contenir et peut-être de les détacher des partis politiques. Le 5 novembre 1863, en inaugurant les travaux des Chambres, il annonça un prochain remaniement de la législation sur les grèves.

Cependant la réforme aurait à compter avec certaines méfiances assez tenaces dans le Conseil d'État, avec certaines objections assez vives dans le Corps législatif.

La proposition ayant été élaborée au Conseil d'État, Texposé des motifs fut confié à Tun des membres les plus distingués de cette assemblée, M. Cornudet. En son rapport, très remarquable par rétendue des recherches, il s'appliqua moins à louer le projet qu'à en présenter la défense. Par là, il traduisit fidèlement la pensée de beaucoup de ses collègues, très persuadés des lacunes de la législation existante, mais fort embarrassés à la remplacer, et s'ingéniant, sans grande conviction, à justifier à leurs propres yeux et aux yeux du public ce que sans doute ils n'eussent point conseillé. Tous les dangers, tous les inconvénients des coalitions, au triple point de vue de l'ordre public, de la production industrielle, de l'intérêt même des ouvriers, étaient soigneusement mis en relief. Un long récit des grèves anglaises et de toutes les misères qu'elles avaient entraînées ajoutait un trait fort sombre à la mélancolie générale du tableau. La suite du rapport exposait les avantages du projet, mais brièvement et sans que l'impression des critiques s'efFaçàt. La justice, disait M. Cornudet, obligeait à distinguer entre les grèves paisibles et celles que viciait la fraude ou la violence ; celles-ci méritaient seules une répression, les autres étaient légitimes : il y avait intérêt à se départir de rigueurs excessives peu en harmonie avec l'esprit des temps nouveaux : la loi ancienne était, de fait, presque tombée en désuétude par la double complicité des patrons qui hésitaient à s'en prévaloir et du gouvernement qui graciait les condamnés ; il arriverait donc qu'en l'abolissant on ne ferait

que déclarer abroge ce qui déjà était détruit. En finissant son exposé des motifs, M. Cornudet s'appliquait à énumérer, sans en négliger aucune, toutes les précautions prises pour armer Fautorité, pour désarmer les fauteurs de troubles, et, par cette insistance, on eût dit qu'il voulût se rassurer lui-même et rassurer les députés.

L'impression d'obéissance résignée qui se dégageait du rapport de M. Gomudet fut aussi celle du Corps législatif. Au Palais-Bourbon, on reconnaissait les imperfections des lois en vigueur, mais le remède n'inspirait qu'une médiocre confiance. Plusieurs ne se gênaient point pour attribuer le projet à un caprice du souverain : a Passons-lui, ajoutaient-ils, cette fantaisie, puisque décidément il y tient, mais au meilleur compte possible, v D'autres, sans aller jusque-là et sans tenir cet irrespectueux langage, se mirent aussitôt à rechercher avec une consciencieuse honnêteté les moyens d'améliorer la proposition et de la dépouiller de ses dangers. Cette préoccupation se trahit dans les débats des bureaux, elle se trahit sui^ tout par les amendements qui furent soumis à la commission. Dans l'espoir de diminuer les chances de conflits entre patrons et ouvriers, quelques-uns imaginèrent de déclarer toute grève punissable si elle n'avait été précédée d'une tentative de conciliation, soit devant des arbitres choisis par les parties, soit devant le Conseil des prud'hommes : la majorité des commissaires adopta l'amendement; mais les membres du Conseil d'État le repoussèrent, dans la crainte que ces conciliateurs, imposés à titre obligatoire, ne finissent par se constituer en véritable tribunal des salaires. Cependant l'un des dangers qni inquiétaient le plus était l'arrêt subit de certains travaux, comme ceux des moissonneurs, ou de certaines industries, comme celles des boulangers, des cochers de fiacre, des mécaniciens de chemins de fer. Deux amendements, signés par M. Pinart et M. Buffet, demandèrent qu'à l'exemple de la loi belge, toute cessation de travail fût déclarée délictueuse lorsqu'elle se produirait au mépris des usages locaux ou sans un préavis de quinze jours. Cette pensée ne fut point accueillie; mais cette motion écartée, d'autres restaient à débattre ; et cet

LA POLITIQUR INTÉRIECr.E ET LES ELECTIONS DE 1863. 297

empressement à modifier Tœuvre du gouvernement semblait un signe assez fâcheux des dispositions générales.

G^esten ces conjonctures que M. Emile Ollivier recueillit le projet de loi. La libérale tolérance de ses collègues Tavait fait, ainsi que Jules Simon, entrer dans la commission. Il se plaisait à ces questions qui, touchant au droit, à l'économie sociale, à la politique, lui permettaient de généraliser sa pensée et de se montrer tout ensemble jurisconsulte et philosophe. La discussion mit en pleine lumière ses aptitudes. Le patronage de M. de Morny dissipa les préventions. Le président du Corps législatif, s'enhardissant de plus en plus, entreprit de faire élire rapporteur celui en qui il voyait déjà le collaborateur de ses desseins. Cette nomination prit Timportance d'une affaire d'État. M. Rouher la combattit de toutes ses forces ; l'Empereur s'y montra peu favorable, mais se refusa à influencer les députés. Cependant M. de Morny tint bon et M. Ollivier fut choisi. Ce fut l'événement du jour; car depuis 1852, jamais député de l'opposition n'avait recueilli pareille marque de confiance. Sous l'influence du rapporteur, le projet subit d'importants remaniements. Sous sa forme définitive, il se résumait en deux règles principales : toutes les coalitions de patrons et d'ouvriers étaient libres, et cela sans que le pouvoir eût à rechercher si elles reposaient sur un fondement équitable : en revanche, ce droit devenait délit toutes les fois que, dans son exercice, il était vicié par violence ou manœuvres frauduleuses, et c'est à réprimer ces délits désignés sous le nom général d'atteinit à la liberté du travail que se bornerait le rôle de l'autorité publique.

La discussion s'étant ouverte le 27 avril, les discours trahirent les répugnances persistantes d'un certain nombre de députés qui, sans beaucoup d'espoir de changer le vote final, tenaient du moins à affirmer leurs objections. La réforme rencontra des adversaires en deux groupes : dans le groupe des industriels qui l'appréhendaient comme dangereuse, dans le groupe des députés de la gauche qui la repoussaient comme insuffisante.

Un des membres les plus fidèles de la majorité, M. Seydoux,

Ml HISTOIRE DU SECOND ËUPIRF.

riche manufacturier du Gâteau, gc fit l'interprète des doléances de rindustrie. Eu une sorte de mémoire écrit, trc4 substantiel et très solide, il condensa les critiques de ses amis I) commença par railler la singulière logique des avocats de la loi qui, après avoir confessé les désastreux effets du droit de coalition en Angleterre et ailleurs, concluaient en demandant que ce même droit fût inscrit dans nos codes. Dans Tétat actuel, les ouvriers vendent leur travail le plus cher possible et quittent Tusine quand ils le veulent: sont-ils fondés à réclamer davantage? Que si on veut la liberté, il faudrait du moins la vouloir complète. On donne aux ouvriers le droit de se concerter : mais pour se concerter, il faut se réunir; or le droit de réunion n'existe point : il arrivera donc que le juge ressaisira du chef de réunion interdite celui qu'il aura absous du chef de coalition. Entrant dans le détail de la vie industrielle, M s Seydoux montrait Tenibarras de concilier le droit de grève avec le principe de la division du travail : dans une filature, il suffira de la volonté de quelques ouvriers pour entralaer la stagnation de tous les métiers, et les prétentions souvent folles ou injustes d'un petit nombre engendreront la misère pour tous. Quand un travail est commencé, il y a, de la part de ceux qui Tont entrepris, une sorte d'engagement tacite de l'achever, et toute interruption subite est la violation d'un quasi-contrat. Le plus grand péril est celui de la pression morale exercée par les meneurs : il y aura bientôt des professeurs de grèves, comme il y avait jadis des professeurs de barricades. Ainsi parla M. Seydoux, en un discours très écouté, quoique simple lecture, et coupé de très fréquentes approbations.— Aprèslui, M. Kolb-Bernard reprit les critiques, regretta la destruction des anciens liens corporatifs, ne nia point que l'organisation du travail péchât par quelques côtés, mais contesta avec beaucoup de vigueur l'efficacité du remède; puis, concluant en des termes sévères qui contrastaient avec sa bienveillance habituelle, il condamna le projet comme « inu* tile, insuffisant et dangereux n .

Ce jugement était rigoureux. C'est de la gauche que devaient partir les plus dures paroles. Depuis le commencement des

débats, les députés de ropposition démocratique se mon* traient moins attentifs à critiquer la loi qu*à observer celui qui s'en était fait le rapporteur. Depuis longtemps, Emile OUivier était, à leurs yeux, suspect. Après le décret du 24 novembre, il avait parlé de la mesure avec une approbation mêlée de gratitude, et en adversaire loyal bien plus 'qu'en irréductible ennemi. Pendant la période électorale de 1863, la même modération avait inspiré ses actes. A propos de la question polonaise, il s'était séparé de ses collègues, avait désapprouvé très hautement Tinsurrection, et avait, par cette indépendance, encouru les censures de la démocratie. On n'ignorait plus ses relations en dehors de son parti et très spécialement avec M. de Morny. Sa récente élection comme rapporteur avait paru le prix de ses ménagements ou, comme on disait, de ses faiblesses. Cependant les représentants de Textrême-gauche contenaient leurs méfiances, et ce n'est qu'à voix très basse qu'ils murmuraient le mot de désertion. Ollivier, de son côté, conservait avec Ernest Picard des relations très cordiales et témoignait à Jules Favre des égards pleins de déférence. Dès que son rapport sur les coalitions avait été imprimé, il le leur avait envoyé à l'un et à l'autre, en épreuves, comme pour les consulter : a Je trouve votre rapport très remarquable, avait répondu Jules Favre, quoique peut-être un peu trop savant. 11 ne m'a pas converti, mais je suis sûr que la discussion, en établissant notre commune indépendance, ne fera que fortifier notre alliance étroite pour la défense de la liberté. » Combien étaient fragiles ces témoignages réciproques, on ne tarda pas à en avoir la preuve !

L'orage éclata à la fin de la séance du 28 avril. Ollivier s'était levé de son banc pour répondre à ses adversaires de droite. Au nom de la logique, de l'équité, de la liberté, il avait défendu la loi et s'était surtout appliqué À éclaircir le tableau fort sombre que M. Seydouxet M. Kolb-Bernard avaient tracé. Comme il touchait à la fin de son discours, il aborda l'une des critiques de ses contradicteurs qui reprochaient au droit de coalition d'être dérisoire si les ouvriers n'acquéraient du même coup le droit de se réunir et le droit de s'associer.

a C'est, dit-il, une mauvaise manière d*agir que de refuser un progrès sous prétexte qu'il est incomplet. Oh ! Je connais cette théorie et je Tai vue décrite avec un art admirable dans les mémoires de Mallet-Dupan sur la première révolution. G*est la théorie du pessimisme. Elle consiste, lorsqu'un gouvernement déplaît en principe ou qu'on n'agrée pas sa marche générale, iion à approuver ce qui est hien et à hlàmer ce qui est mal, comme doit faire tout homme d'honneur et de bon sens, mais à tout critiquer, à tout attaquer, surtout le hien, parce que le hien pourrait profiter à ceux qui Taccomplissent. Ainsi ont trop souvent agi les partis qui se sont succédé parmi nous. Aussi, messieurs, que rcste-t-il dans notre pays après tant d'agitations? Beaucoup de ruines; beaucoup de beaux et grands discours, et pas d'institutions libérales; et tous, à quelque passé que nous appartenions, nous sommes contraints de regretter souvent de n'avoir pas, au lieu de nous être laissé absorber par des querelles stériles, de n'avoir pas soutenu les hommes de bonne volonté qui, dans un temps, s'appelaient Roland, Martignac; dans un autre, ou plus tard, de tout autre nom, de n'avoir pas accepté les réformes partielles qu'ils nous offraient et d'avoir trop sacrifié à l'implacable satisfiaction de nos rancunes personnelles. Quanta moi, messieurs, je n'apparu tiens pas à cet école. Je ne suis pas pessimiste, je prends le bien de quelque main qu'il me vienne. Je ne dis jamais: a Tout ou rien, » maxime factieuse et redoutable. Je dis: 0 Un peu à chaque jour; » et je n'oublie jamais la célèbre parole : « A chaque jour suffit sa peine. » Aujourd'hui la loi des coalitions, demain celle des associations, et puisqu'on me demande cette déclaration, je n'hésite pas à la faire : Dans l'acte du gouvernement, je ne vois pas seulement ce qui n'y est pas : le droit de réunion et le droit d'association. Je vois ^ussi ce qui y est : la liberté de coalition. »

Ainsi se terminait en une profession de foi éclatante ce discours qui tout d'abord n'avait été que défense du projet de loi. A ne consulter que Tordre du jour, les contradicteurs <ie M. Ollivier étaient encore M. Seydoux, M. Rolb-Bernard, ces champions de la droite ; mais qui ne les avait oubliés? Par une

LA POLITIQUE INTÉniEURE ET LES ÉLECTIONS DE 1R68. 801

transformation subite, le terrain du combat se trouvait chan{jé, et Toratcur y appelait comme en un champ clos des adversaires nouveaux qui ne s'étaient pas encore démasqués. Dans les paroles que le rapporteur venait de prononcer, il n'en était pas une qui s'adressât directement à la gauche : mais bien qu'elle ne fût nommée nulle part, il n'était pas un seul mot qui ne la désignât, pas un seul trait parlequelellene pût se sentir atteinte. Très nettement M. Ollivier traçait à l'opposition deux voies, l'une étroite, bornée, sans issue, l'autre large et féconde qui s'orienterait vers la liberté et le progrès : il abandonnait la première à ceux qu'il appelait encore ses amis, et très résolument, dût-il être seul, s'engageait dans la seconde. La majorité avait écouté d'abord en silence et avec une curiosité étonnée. Bientôt, sur un grand nombre de bancs, s'était manifesté l'assentiment le plus chaleureux. Quand l'orateur se rassit, les applaudissements éclatèrent et se prolongèrent assez pour se transformer en ovation. Cependant à gauche se marquait la stupéfaction et aussi la colère a : Le ralliement est complet, disait, au milieu du petit cercle de ses amis, M. Garnier-Pagès (1). »

Dans l'opposition démocratique, lasoirée qui suivit fut pleine d'agitation et de conciliabules confus. Le lendemain, dès l'ouverture de la séance, Jules Simon prit la parole. Il avait siégé dans la commission à côté d'Ollivier, l'avait à plusieurs reprises combattu et, entre ces deux hommes égaux par le talent, régnait une émulation qui confinait à l'envie. Il déploya en son discours sa souplesse d'esprit ordinaire, mais avec une nuance émue et vibrante ou se révélait l'animation des âmes. Chaque argument dans sa bouche était comme un coup double qui atteignait à la fois et la loi et le rapporteur. Interprète des critiques de son parti, il formula contre le projet un double reproche. Le droit de coalition, sans le droit de réunion, sans le droit d'association, n'était à ses yeux qu'une faculté trompeuse et dérisoire : tel était le premier grief. Le second grief était tiré de la nature même des délits, si mal définis, disait-il, et si vagues, qu'ils se prêtaient à toutes les interprétations des juges. Ce qu'avait dit

(i) Daaimor, le Tiert'parii sous V Empire^ p. i49«

30S HISTUIBE DC SECOND EMPIBE.

Jules Simon, Jules Farre le répéta, mais arec une sarabondance d'amertume. En jurisconsulte habitué à manier les textes, il insista surtout sur l'inculpation de manœmnres fraudulewaes qui était inscritedans la loi. • Arec une pareille rédaction. je me ferau fort, si j'était magistrat du ministère public, de trouTer dans n'importe quelle grève les éléments d'un délit. « • La commission, ajouta-t-il arec un surcroit d'ironie, a supposé une coalition théorique, une coalition de sages, et c'est la seule qni se pourra manifester librement. « Le Téritable adversaire était le rapporteur. Gomme Emile OUirier avait cité les mémoires de .Mallet-Dupan, Jules Favre parla aussi de cet homme qui, dit-il avec une intention cruelle, « après avoir servi les émigrés, les avait trahis. * Très vivement il écarta le reproche de a repousser le progrès par haine pour la main qui le donne * . Puis il conclut en une brève et hautaine leçon : « Il y a en politique, dit-il, deux écoles, celle des principes et celle des expédients: avec la seconde on ne fonde rien, et nous appartenons à la première. » Ainsi parla Jules Favre. Était-ce bien la rupture? On en put douter encore quand on entendit la réponse d*Émile Ollivicr, réponse calme et courtoise, quoiqu'on peu plus nerveuse qu'à Tordinaire. Il s'appliqua à adoucir plutôt qu'à accentuer ses premières déclarations; parlant de Jules Favre, il l'appela son éloquent ami; avec un soin visible, il se fixa sur le terrain judirique et concentra tous ses efforts pour la défense de la loi. Gomme il venait de se rasseoir, Ernest Picard vint le trouver à son banc, lui parla en termes empreints d'une émotion affectueuse, et cet entretien, observé avec une curiosité attentive, parut signe de détente, peut-être de réconciliation. Mais, deux jours plus tard, à propos de la discussion des articles, Jules Favre reprit la parole, et loin de fermer la blessure, s'appliqua à l'aviver: a II faut, dit-il en terminant, que chacun ail le courage de son opinion. Nous rejetons l'équivoque. On a fait appel à des amitiés qui restent aux personnes, mais ne sauraient rien changer aux opinions. Il faut qu'on nous dise comment on a abandonne d'anciennes convictions en proposant aujourd'hui ce qui les contredit absolument. » Tout meurtri d'une attaque si âpre, et à son tour poussé à bout, Emile Oit

vier ne cacha plus son o douloureux étonnement» . a L'histoire répondit-il, sera confondue quand elle rapprochera de la loi les critiques qu'elle a eu à subir, v Vers la fin de la séance, Jules FavreTayant rencontré dans les couloirs et lui ayant tendu la main, il se déroba : a Nous ne sommes pas ici au Palais, répliqua-t-il durement.» A peine avait-il prononce cette parole qu'il s'en repentit et essaya de rejoindre celui qui avait été si longtemps le chef de son parti et le compagnon de ses luttes. Mais Jules Favre était déjà trop loin pour qu'il pût l'atteindre. Entre les alliés d'hier, il pourrait y avoir encore quelque arrièrepensée de rapprochement, quelque regret de la rupture; mais, malgré la persistance de certains liens personnels, la séparation politique était désormais consommée.

C'est au milieu de ces incidents qu'on atteignit l'heure du scrutin. Trente-six suffrages se prononcèrent contre le projet. Cette minorité, assez considérable pour le temps, comprenait le groupe démocratique toutentier,sauf OUivier etM. Darimon. Aux membres de la gauche s'étaient joints, quoique par des motifs tout contraires, la plupart des grands industriels de la Chambre, MM. Seydoux, Pouyer-Quertier, de Wendel, de Lesperut; quelques députés isolés, M. Plichon, M. Martel, M. Lambrecht, complétaient l'opposition. Parmi ceux qui s'abstinrent, on remarqua M. Thiers, M. Berryer lui-même qui avait naguère défendu les ouvriers typographes. Le reste de l'assemblée vota la réforme, mais avec plus de résignation que d'empressement. Très désireux de faire quelque chose pour les classes laborieuses, les députés de la majorité ne se sentaient point rassurés. Ils craignaient les grèves et leurs désordres; de la toutes sortes de réserves, toutes sortes de vœux ébauchés plutôt que développés. Plusieurs députés exprimaient le regret que la liberté d'association, prudemment essayée, ne fût pas le point initial d'où tout le reste découlerait. D'autres rappelaient les anciens liens corporatifs et n'auraient pas répugné à ce que les lois ou les mœurs en ressuscitassent quelque chose. Quelques-uns vantaient le système de la participation aux bénéfices, système plus efficace, disaient-ils, que tout autre pour établir et consolider l'union entre les patrons et les ouvriers.

ZOé HISTOIRE DU SECOND EMPIRE.

AU cours de la discussion qui venait de finir, cet état d*esprit avait été traduit, sous une forme très suggestive, par un député tout nouvellement élu, M. Buffet. Rien de plus curieux que cette harangue, résumé fidèle de tous les mérites et de toutes les lacunes de la loi. Pas un éloge qui ne te tempère aussitôt d^une critique; pas une espérance qui ne se mêle d'une crainte. M. Buffet, membre de la commission, regrette que ses amendements niaient pas été adoptés par le gouvernement et par ses collègues, et que la Constitution ne permette pas de les représenter. 11 eût souhaité que les ouvriers fussent plus instruits, plus aptes à user de leurs droits. U juge que, dans le présent, la loi apportera à Tindustrie plus d'épreuves qu'elle ne lui assurera d'avantages ; mais il ajoute aussitôt que l'expérience ëcUiréra plus tard les travailleurs et les patrons. Il insiste sur les promesses du discours de la couronne, promesses qu^on ne peut laisser protester : a Malgré mes doutes, malgré les anxiétés de mon esprit, conclut-il, je considère que le parti le plus prudent, le plus conforme à l'intérêt social, c'est de voter le projet.» Ce qui fut plus remarquable que le discours lui-même, ce fut l'accueil que lui réserva la majorité. Â ces paroles d'adhésion, mais d'adhésion contrainte, l'assemblée répond par des approbations réitérées. Au moment où M. Buffet se rassoit, un grand nombre de ses collègues viennent le féliciter à son banc; la séance est, de fait, suspendue. L'interruption se prolonge même au point d'agacer un peu M. de Morny. a Si nous nous arrêtons après chaque discours, dit-il avec quelque humeur, nous n'en finirons jamais. » Ce que le Corps législatif se plaisait à retrouver en M. Buffet, c'était la fidèle expression de ses propres pensées. Il n'était pas un seul de ses doutes qu'il ne partageât, et il lui savait un gré infini d'avoir marqué d'avance, et avec une entière franchise, la vraie signification du vote.

Cependant le dissentiment politique qui avait surgi de la discussion ne s'était point apaisé, et l'éclat de cette querelle l'Ouvrait tous les autres bruits. La loi des coalitions marque une date mémorable dans l'histoire des partis. Dès à présent Tancien groupe des cinq est pour jamais désagrégé, et déjà,

dans les conciliabules de Topposition irréductible, on commence à dénoncer ce qu'on appelle la trahison dÊmile Ollivier, Alor^ commence aussi Tétrange destin de ce personnage, désavoué par l'opposition sans être avoué par le gouvernement, trop fier pour se laisser recueillir par la majorité et trop faible pour la dominer, n'ayant à son service ni coterie ni parti, captivant parfois ses collègues par la belle sincérité de son éloquence, mais ne remportant que des triomphes passagers et qui s'évanouissent avec l'écho de sa voix. Le patronage de M. de Morny masque tout d'abord son isolement, et des pourparlers de ces deux hommes sortent même quelques projets d'action commune. Mais les jours du haut protecteur sont comptés, et sa mort rend à la solitude celui qui n'a pas d'autre allié. On le verra, dans les années qui vont suivre, dédaigneusement repoussé par ses anciens amis qui se plaisent à prédire son impuissance, furieusement attaqué par les impérialistes autoritaires qui, pour lui barrer le chemin, font bonne garde autour du maître, sourdement combattu par les agents du pouvoir qui craignent en lui un successeur. Lcsdéputés, qui, rassemblés au centre-gauche ou dispersés sur les bancs du centre, aspirent à fortifier la liberté, ne lui prêtent eux-mêmes qu'un appui réservé; car ces homme» de bonne volonté, libéraux en matière politique , sont très conservateurs sur tout le reste : par là ils difiFèrent d'Emile Ollivier, aussi soucieux de démocratie que de liberté, indépendant de toute croyance positive quoique très porté aux études religieuses, épris, avec cela, de la théorie des nationalités; et ces divergences, qui ne s'effaceront jamais tout à fait, rendent l'entente un peu difficile et précaire. Cependant, à sa place solitaire, cet homme est aussi en vue que le plus entouré des chefs de partis, et en chacun de ses discours on recueille avec un soin attentif tout ce qui marque les progrès ou la diminution de son crédit. C'est ainsi que la fortune lui marchande le succès, se rapproche ou s'éloigne de lui tour à tour, lui dérobe plusieurs fois le pouvoir au moment où il va le saisir, et ne se décide que tard et comme à regret à le couronner.

Elle ne le couronne, hélas! que pour le précipiter de plus haut, et cette élévation, si proche de la catastrophe finale,

t06 HISTOIIE DU SECOHD BMPIIE.

semble dérision d'un sort cruel. Tout ceci appartient à la depnière partie du règne et se retrouvera plus tard. A Tépoque oà nous sommes, nul n*eût pu deviner, pressentir, soupçonner même la grandeur tragique des revers futurs. Cependant, tandis que se développaient les événements intérieurs que nous venons de rapporter,les complications s'accnmulaientau dehon, assez nombreuses, assez graves pour éveiller une sollicitude anxieuse. Au Mexique nous poursuivions la fondation d^on Empire qui, malgré tous nos sacrifices, demeurerait précaire, et que, plus tard, nous ne pourrions ni soutenir sans épuiser nos force%, ni abandonner sans compromettre notre honneur. Sur le vieux continent le spectacle était moins rassurant encore, pour quiconque savait pénétrer au delà des apparences des choses. Le grand péril n'était plus Tltahe, bien qu'elle filkt toujours inquiète et troublée. Au nord de l'Europe, Cavoor avait trouvé un imitateur et, en cette année 1864, la Prusie, assurée contre la Russie par ses complaisances dans les aChirei de Pologne, expérimentait sur rhonnéte et faible Danemail le degré de violence que l'Europe tolérerait. L'Autriche suivait, complice aujourd'hui, demain victime. C'est entre le Mexique, où bataillaient nos soldats, et l'Europe septentrionale, où se déchirait Tancien droit, que se partageait l'attention publique. C'est vers ce double objet que notre récit doit se porter. Nous dirons d'abord les destinées du jeune Empereurdu Mexique, et ses courts éblouissements suivis de longs revers. Puis, de même que nous avons raconté jadis l'origine et la formation de l'unité Italienne, nous raconterons le développement des ambitions Prussiennes, triste et obsédant sujet qui ne nous quittera plus.

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