VUI
Tandis que les armées alliées enduraient de si cruelles
épreuves, à Paris et à Londres régnait un singulier mélange
de surprise et de déception. Le projet de descente en Crimée
avait paru aventureux; mais le débarquement accompli, nul
n'avait douté que Sébastopol ne fût bientôt entre nos mains.
Tel était le sentiment des militaires les plus expérimentés. » La
a chute de Sébastopol est infaillible » , disait en ce temps-là
Lamoricicre à M. de Tocqueville (1). Elle paraissait même
si infaillible que, sur la foi d'une information inexacte, on
célébra la prise de la ville. Cette rumeur ayant été démentis,
on se consola vite, dans l'assurance que la nouvelle, fausse
aujourd'hui, serait demain la vérité. Le Times croyait concéder
Iteaucoup en assignant une durée d'un mois à la résistance de
la place. Le langage officiel n'était pas moins optimiste :
« Espérons, disait le 9 novembre l'ambassadeur de France,
tt M. Walewski, au banquet d'installation du lord-maire, espé-
« rons qu'au moment où je parle les drapeaux alliés flottent
« viclorieux sur les murs ou plutôt sur les ruines de Sébas-
tt topol. »
C'est au milieu de ces attentes surexcitées que tombèrent coup sur coup les dépêches de Crimée : on apprit le bombardement infructueux du 17 octobre, puis le combat de Balaklava et la destruction de la brigade légère. On sut enfin la bataille d'inkermann, victoire sans doute, mais bien dififérente de l'engagement décisif qu'on avait rêvé.
A Paris, l'émotion fut assez vive, quoique silencieuse. Décidément le conflit dégénérait en grande guerre; cette guerre
(1) TocQUbYiLLE, Nouvelle Correspondance y p. 330.
LA CRIMEE. a^î»
serait longue, sanglante, et, quel que fût le succès final, mêlée peut-être de revers. Plusieurs causes assombrissaient les esprits. Le choléra régnait, et, en beaucoup d'endroits, faisait de nombreuses victimes. La récolte de 1853 avait été presque nulle, celle de 1854 médiocre, et on craignait que Thiver, si rude en Crimée, ne fût pénible aussi dans les chaumières ou les ateliers de France. Sous ces impressions attristées, les bruits peu favorables s'accréditaient facilement; on parla de nouveaux impôts et surtout de levées extraordinaires. Ce n'était pas la presse, contenue jusqu'à la servitude, qui propageait ces rumeurs; elles naissaient d'elles-mêmes et circulaient avec une troublante rapidité. Les préfets s'évertuaient à calmer les appréhensions, recherchaient les fauteurs de mauvaises nouvelles; surtout, ils ne se lassaient point de répéter que tout allait à souhait. En cela ils dépassaient la pensée du souverain lui-même. Celui-ci, le 24 novembre, dans une lettre publique au général Canrobert, ne cacha pas sa déception qui était celle de tout le monde. «Après la victoire de l'Aima, j'avais espéré, disait-il, que l'ara mée ennemie en déroute n'aurait pas réparé si promptement «ses pertes, et que Sébastopol tomberait sous nos coups; mais o la défense opiniâtre de la ville arrête un moment le cours de a nos succès (1). » L'Empereur terminait en annonçant d'importants renforts et de nombreuses récompenses. Il parlait aussi d'une prochaine diversion en Bessarabie, soit qu'il voulût donner le change à l'ennemi et peser sur les résolutions de l'Autriche, soit que ce dessein fût vraiment un de ceux où son esprit mobile se complaisait.
Bien autrement bruyante était, en Angleterre, l'expression du sentiment public. L'extrême liberté de la presse laissait à la critique toutes ses audaces. Dans le compte des pertes de Balaklava et dinkermann, la Grande-Bretagne avait la principale part. Enfin, il n'était pas une correspondance venue de Crimée qui ne signalât les vices ou les lacunes de l'administration militaire. Le Parlement ayant été rassemblé le 12 décembre, le discours de la Couronne ne dissimula pas la gravité des con-
(1) Lettre du 24 novembre 1854. (Moniteur, 26 novembre 1854.)
jonctures. « Je vous ai convoqués, disait la Reine, afin de pou> tt voir, avec votre assistance, adopter des mesures qui me per- « mettront de poursuivre avec la plus extrême vigueur la grande tt guerre dans laquelle nous sommes engages. » Le lendemain même de la séance royale, le ministère présenta deux bills : le premier autorisait la formation^ par voie de recrutement volontaire, de régiments de milices qui remplaceraient, soit à Tintérieur, soitàMalte,à Corfou et à Gibraltar, les garnisons de Tarmcc régulière dirigées sur la Crimée; le second avait pour but de permettre Tenrôlement de soldats étrangers. Les bills furent adoptés, quoique non sans peine ; ce n'était pas qu'on ne les jugeât nécessaires, seulement ils choquaient toutes les coutumes britanniques. Après ce double vote, les Chambres se séparèrent pour les vacancesde Noël. Mais en vain les conseillers delà Reine se seraient-ils flattés d'avoir, par leur initiative, apaisé l'opinion : il n'en était point ainsi, et on en eut bientôt la preuve.
Les derniers jours de l'année, que la tradition anglaise consacre aux fêtes, furent pleins d'agitation et de trouble. Toutes les nouvelles défavorables étaient accueillies avec une crédulité enfantine, et ù la réalité déjà fort triste s'ajoutaient toutes les fantaisies nées de la malveillance ou de la peur. Les journalistes affolaient le public et s'affolaient eux-mêmes de leurs propres exagérations. Tantôt ils accusaient l'organisation médicale, tantôt ils s'en prenaient au service des transports; la charpie était restée à Varna; les baraques, ajoutait-on, étaient arrivées à Balaklava, mais on avait oublié de les mettre à terre, et, quand enfin on s'était décidé à les dresser, on avait constaté que les clous et les outils manquaient. Une brochure venait de paraître où un officier anglais, captif des Russes, vantait fort la généreuse courtoisie de ses adversaires. Vraiment, répétaient les plus aigres, ne vaudrait-il pas mieux être prisonnier de l'ennemi que d'avoir à compter sur la sollicitude des autorités nationales? La raillerie se mêlait à l'objurgation; il aurait fallu traiter à forfait avec quelque compagnie pour l'entreprise du siège de Sébastopol, les choses eussent été mieux. Ainsi parlait le Times, plus ardent que tous les autres à prêcher la guerre à outrance et la défiance contre le Cabinet.
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On s'emparait surtout des aveuit échappés aux conseillers de la Couronne. Le 12 décembre, à la Chambre des lords, le duc de Newcastle, ministre de la guerre, avait évalué à 53,000 hommes le nombre des soldats britanniques envoyés en Crimée (1). Sur ces 53,000 hommes, 7 ou 8,000 composaient les derniers renforts et voguaient vers la Chersoncse ou séjournaient soit h Constantinople, soit à Malte; 12 à 15,000 formaient refFectif encore valide devant Sébastopol. Mais qu'étaient devenus les autres? Combien étaient morts par le feu? Combien par les maladies? Combien par la misère? Combien surtout par Fincurie du commandement?
Le 23 janvier 1855, le Parlementse réunitde nouveau. Le 26, à la Chambre des communes, M. Roebuck, député de Sheffield, déposa une demande d'enquête sur Tétat des afifàires en Crimée. Les membres du cabinet Aberdeen ne se faisaient guère illusion, et sentaient que Topinion publique déçue réclamait des victimes expiatoires. L'un d'eux, lord John Russell, plus avisé que correct, venait même de se séparer de ses collègues comme on s'éloigne d'une maison prête à crouler. Sir Sidney Herbert répondit à M. Roebuck. 11 ne nia point la détresse de l'armée anglaise, mais l'attribua à des causes gêné* raies, à d'inopportunes économies faites en temps de paix, à l'inexpérience de certains officiers, à la difficulté des transports de Balaklava au camp, à la mauvaise constitution des bureaux de la guerre. A la séance suivante, le chancelier de l'Échiquier^ M. Gladstone, avec plus d'éloquence que d'espoir, plaida la cause du gouvernement. Puis on alla aux voix ; 305 suffrages contre 148 se déclarèrent pour l'enquête et prononcèrent virtuellement la déchéance du ministère.
La Marseillaise, même chantée en anglais, n'a pas le secret d'enfanter des soldats. Les journaux hostiles au cabinet curent beau triompher, annoncer une ère nouvelle, prêcher les grand j sacrifices, piétiner sur les ministres tombés. La vérité, c'est que les dons volontaires affluaient : flanelle, lainages, vin de Porto, puddings, tout arrivait en abondance aux comités de souscrip-
(i) Voir Pariiamentary Deùales, Third scrics^ t. CXXXVI, p. 51.
lions : s'agissail-il de s'enrôler? nul ne se présentait. Tons les anciens embarras subsistaient, et il s'y joi{;nait un souci supplémentaire, celui du nouveau cabinet à former. Cette difficulté parut grande. Pendant longtemps, à chaque crise ministérielle, les journaux se hâtaient de dire : Le duc a été appelé. Le duc, c'était Wellington, et à ce nom respecté tout le monde se rassurait. Mais Wellington était mort. La Reine songea tour à tour ù lord Lansdowne, qui était trop vieux; à lord Derby, qui, sans doute, était fort éloquent, mais ne disposait que d'une majorité précaire; à lord John Russell lui-même, que sa récente défection avait fort discrédité. Enfin, lord Palmerston fut choisi. u Me voici premier lord de la Trésorerie, écrivait-il quelques jours plus tard à son frère : je suis, pour le moment, l'inévitable (l). »» Inévitable, il l'était en effet. 11 avait sur ses prédécesseurs bien des avantages, sa popularité personnelle, ses liaisons dans tous les partis, son crédit sur l'empereur des Français et, par-dessus tout, son tempérament politique, si bien à l'unisson du tempérament anglais. En ces conjonctures difficiles, il sut justifier le choix de sa souveraine en ramenant le calme dans le pays, et dans le Parlement la confiance. Volontiers il aurait enterré la motion Roebuck, la jugeant inutile et dangereuse. « A quoi bon une commission d'enu quête? disait-il, le 16 février, à la Chambre des communes. «Nous, ministres, nous serons votre commission, et le « résultat témoignera de nos efforts et de notre sincérité à « réformer les abus. »> La Chambre ayant refusé de se déjuger à si peu de jours d'intervalle, il s'appliqua à devancer l'œuvre du comité parlementaire au point de le rendre superflu. Par ses soins, les transports furent accélérés; des baraques, des vêtemenis, des objets de toute sorte furent commandés : c'est en ce tcnips-là que fut commencé le chemin de fer qui devait relier Balaklava au camp anglais; des mesures enfin furent prescrites pour réorganiser les hôpitaux, améliorer le service médical, assainir les bivouacs {2^ Avec un mélange de fermeté
(i) Thelife of viscount Palmerston, by Kvkian Asui.ey, l. II, p. 306. \^) Lettre à lord Raglan, 22 février 1855 {The lifc of viscount Palmerston^ t. II, p. 308.)
et de persiflage, Thabilc ministre écarta toutes les propositions qui auraient consacré Tingcrence du Parlement dans la conduite de la guerre. M. Layard ayant un jour propose Tenvoi de commissaires en Crimée, pour rechercher et punir les coupables : a II sera peut-être agréable à la Chambre, répliqua u Palmerston, de prendre l'honorable orateur au mot, et de a renvoyer en mission sur le théAtre de la guerre jusqu'à la fia «de la session (1). » A cette repartie, les rires éclatèrent, et la motion fut oubliée. Surtout, la préoccupation dominante du premier ministre fut de renforcer Tarmée anglaise, de combler les vides, d'accroître les effectifs. En homme qui a peu d'illusions, il comptait, à cet égard, moins sur ses compatriotes, très courageux, mais peu militaires, que sur les étrangers. «Employons « tous les moyens possibles, écrivait-il, à quelque temps de là, tt au ministre de la guerre, lord Panmure, pour compléter nos tt forces. Tâchons d'avoir autant d'Allemands et de Suisses que « cela sera possible; faisons venir des hommes de Halifax; enu rôlons des Italiens. Ne nous laissons arrêter par aucun pré- «jugé officiel ou routinier (2). » Tant d'activité ne fut point stérile. La crise tenait, non à l'incurie du ministère précédent, mais au passage subit de l'état de paix à l'état d'hostilité. La Grande-Bretagne avait été surprise, elle n'était point impuissante. Au bout de quelques mois, l'armée anglaise de Crimée étonna le monde par l'abondance de ses richesses, autant qu'elle l'avait naguère étonné par sa pénurie. Elle eut tout ce que l'argent et l'industrie peuvent donner, de beaux hommes, de beaux chevaux qui, derechef, firent envie, de beaux fourgons, un beau matériel, des baraques confortables, des ambulances presque luxueuses, des vivres surtout à profusion. Elle fut, en un mot, si bien organisée pour la lutte que plus tard, la paix survenant, elle en eut quelque regret. On eût dit qu'il lui en coûtait de laisser inutilisé l'immense appareil qu'elle venait ù peine de compléter.
La France^ quoique moins prise au dépourvu, se disposait,
(1) Voir The Vif e ofviscount Palmersion^ t. H, p. 309. (î) The ii/e ofviscount Fatmersiony t. II, p. 319.
elle aussi, à de nouveaux sacrifices. C'est alors que Tarniée d'Orient s'accrut par l'adjonction des 6', 7% 8* divisions. Un avis du ilfontVeur annonça que les soldats libérables seraient maintenus sous les drapeaux. Le Corps législatif, réuni le 23 décembre, vota une levée de 140,000 hommes sur la classe 1854. Un décret ordonna la formation d'une nouvelle légion étrangère. Dès le commencement de janvier, une portion de la garde impériale fut dirigée sur Marseille. Plusieurs chefs nouveaux, choisis parmi les plus expérimentés et les plus actifs, furent tirés soit d'Algérie, soit des garnisons de l'intérieur, et envoyés «ur le théâtre de la guerre : tel fut le général Pélissier qui remplaça, dans le commandement du corps de siège, le général Forey rappelé en France. Il importait enfin de pourvoir aux dépenses de cette lutte si agrandie, et une loi du 31 décembre 1854 autorisa un emprunt de 500 millions qui s'ajouta aux 250 millions déjà votés. — Toutes ces mesures étaient préparées et mises à exécution au milieu d'une muette obéissance. Les projets soumis à la Chambre étaient adoptés sans débats, et une note brève du Moniteur y soustraite à tout commentaire, annonçait seule au public les plus graves déterminations. L'émotion qui avait suivi la bataille d'Inkermann s'était calmée, et le train de la vie sociale, un instant troublé, avait repris sa régularité. Les impôts rentraient avec aisance. Les recettes des services financiers ne variaient guère et suivaient une marche plutôt progressive. Malgré la crise alimentaire, l'argent était si abondant qu'un arrêté ministériel put abaisser l'intérêt des bons du trésor. Les guichets des caisses publiques s'étant ouverts pour l'emprunt, plus de 2 milliards furent souscrits, et on s'enorgueillit fort de ce résultat qui parut alors très extraordinaire. Les alarmes étaient grandes à bien des foyers; mais, résignation ou patriotisme, elles se dissimulaient. Plusieurs se demandaient avec un embarras anxieux quel pourrait bien être le fruit proportionné à tant de sacrifices; mais ce n'étaient que des interrogations discrètes et échangées à huis clos. Une sympathie généreuse, et celle-là unanime, s'attachait à Tarmée de Crimée; on saluait avec une fierté émue les régiments qui partaient; les comités de souscriptions recueillaient des dons
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abondants : médecins, aumôniers, sœurs de charité s^ofFralent de toutes parts pour guérir les misères ou les consoler. Parfois, à l'annonce de quelque catastrophe, la pitié éclatait. Ainsi en fut-il quand on apprit la tempête du 14 novembre; ainsi en fut-il surtout quand, trois mois plus tard, on sut le naufrage de la frégate la Sémillante, perdue corps et biens sur les côtes de la Sardaigne, tellement perdue que, de son équipage et de ses 400 fantassins, destinés à la Crimée, on ne retrouva que quelques cadavres et quelques débris d'uniformes sur le rivage de l'ilot Lavczzi. Ces émotions étaient jugées légitimes, mais à la condition qu'elles ne dégénérassent ni en enquêtes curieuses, ni surtout en divulgations inopportunes. Le gouvernement veillait à ce que le voile des opérations militaires restât soigneusement baissé, u Si les renseignements sont faux, ils égarent u l'opinion; s'ils sont exacts, ils renseignent l'ennemi. » Ainsi s'exprimait le Moniteur (1). Lui-même ne se croyait pas tenu à la réserve qu'il imposait aux autres : il parlait donc par intervalles, et souvent mal à propos. « L'état sanitaire de l'armée u est excellent, disait-il le 12 janvier; la dysenterie a presque 0 disparu, il ne reste plus aucune trace de choléra. La douceur B de la température rappelle le climat de l'Italie. » Pendant ce temps, sur le port de Marseille, débarquaient chaque jour les évacués de Crimée, blessés, convalescents, malingres, congelés même que ce climat « tout italien » nous renvoyait.
Le silence n'est pas toujours le calme. Les secrets conseils <les Tuileries n'étaient pas moins anxieux que les délibérations publiques du Parlement anglais. L'Empereur, par naturelle bonté d'âme, souffrait des épreuves de ses soldats : par politique autant que par amour-propre, il souhaitait un succès éclatant, et son impatience supportait mal les retards ou les obstacles d'une fortune non mauvaise, mais médiocre. 11 avait assez d'instruction militaire pour se piquer de stratégie, pas assez pour imposer ses vues. Ses avis, qu'il prodiguait fort, n'étaient point des ordres et n'avaient point la prétention d'en être; mais, à raison de leur origine, ils dépassaient l'impor-
(i) Moniteur, 10 février 1855.
tance de simples conseils. Ils étaient donnes à huit cents lieues de distance, arrivaient vieux de quinze jours déjà et jetaient dans Tesprit des chefs plus de trouble que de lumière. Justement, Napoléon III avait étudié Fart des sièges, rartilleric surtout, et avait sur ces matières quelque vanité. Jugeant ler> choses d'après les théories d'école ou d'après les sienncG propres, il ne tenait compte ni de la configuration de Sébastopol, ni du travail de l'ennemi, ni des mille circonstances qui, suivant les lieux, les intempéries, les insuffisances d'effectif, modifient au jour le jour les résolutions mihtaires. Ses conceptions, même les plus sages, avaient souvent cessé d'être praticables quand elles parvenaient au camp. Lui cependant, du fond de son cabinet, entouré de ses croquis et de ses cartes, mal renseigné par des correspondances souvent envieuses, inintelligentes ou intéressées, lui cependant s'irritait de ne pouvoir éblouir le pays et l'Europe par quelque bulletin fastueux. Par intervalles, ce dépit lui inspirait des appréciations malveillantes, peu en harmonie avec son habituelle aménité. « Je n'hésite pas à dire, écrivait-il un jour, que les travaux du u siège n'ont pas le sens commun (1). » Il blessait ainsi ses meilleurs serviteurs, ceux mêmes qui, en ce temps-là, méritaient le mieux de la patrie. Son esprit, voyageant sans cesse sur les confins de la réalité et du rêve, caressait toutes sortes de plans. Tantôt il voulait que les Turcs prissent l'offensive sur les bords du Pruth, tantôt il songeait à attirer vers Scbastopol toutes les forces d'Omer-Pacha; d'autres fois, escomptant Tavenir, il se demandait ce qu'il ferait de la Crimée quand il l'aurait prise. Toujours sa pensée revenait vers le siège. « 11 « faudrait envoyer lù-bas, écrivait-il au ministre de la guerre, a un colonel du génie très capable et muni de vos instructions a spéciales. » En attendant, il expédiait en Orient des missi ^omi'm'ci chargés de porter des récompenses, de tout inspecter, de tout observer, de tout rapporter. Le général de Montebello était arrivé vers la fin de décembre ; puis vinrent d'autres officicTS, souvent modestes par le grade, mais avancés en crédit.
(1) M. Camille Rol'sset, Guerre de Crimée y l. l", p. 410.
Ces enquêtes ne renseignaient pas toujours le souverain; en revanche, elles éveillaient des froissements, elles étaient, pour les esprits chagrins ou malveillants, une invitation à la critique et affaiblissaient le commandement. En janvier 1855, un interprète plus autorisé de la pensée impériale aborda en Crimée ; ce fut le général du génie Niel, déjà distingué par ses chefs au siège de Rome, mis naguère en relief par la prise de Bomarsund, général de division, aide de camp de TEmpereur, considérable par le rang, par le talent, et plus encore par Tentière confiance du maître. On eût dit, non un envoyé ordinaire, mais un légat a latere expédié de Paris. Après un court séjour devant Sébastopol, Niel partit et revint à Constantinople, puis il se rembarqua, mais non pour la France. Le vaisseau qui le portait sillonna de nouveau la mer Noire, et, à la grande surprise de tous, il reparut au camp, cette fois pour ne plus le quitter. Désormais le général Bizot, demeuré chef officiel du génie, eut un surveillant, tout au moins un coadjuteur. Serait-ce un coadjuteur avec future succession? Le boulet qui, deux mois plus tard, emporta Bizot, trancha la question d'héritage.
Au milieu de ces projets un peu vagues et flottants, deux pensées nouvelles, celles-là bien positives et précises, naissaient et s'affermissaient. — La première qui n'était qu'une application des règles générales en matière de siège, c'était que Sébastopol ne tomberait entre nos mains que si on l'investissait préalablement. Telle était l'opinion de l'Empereur, et surtout du général Niel, qui, une fois arrivé au camp, apporta à la soutenir une ardeur poussée jusqu'à l'àpreté. L'investissement était à ses yeux l'opération préalable sans laquelle toutes les autres seraient vaines; tant que les assiégés auraient leurs communications libres par la grande baie, rien ne serait décisif, a Pour l'assaut, au moins immédiat, « il faut, disait-il, renoncer à le tenter de vive force, car il Il n'offre pas assez de chances de succès pour y risquer nos plus « braves soldats (1). » — Quant au second dessein, il était né
(i) Lettre du général Niel à l'Empereur, 14 février 1855. {Journal des opé* rations du génie, pièces juttificativet, o? 8.)
en Grimée et se justifiait par la nature même des lieux. Dès le début de l'entreprise, les regards avaient été attirés vers la hauteur où était assise la tour de Malakof, et plusieurs s'étaient persuadé que si jamais on saisissait ce point dominant, on serait du même coup mattre de la place. Peu à peu cette conviction s'était propagée dans le camp, et déjà elle s'imposait à l'attention du commandement.
De ces deux idées, la première, dans l'insuffisance de l'efiFèctif aCFaibli par l'hiver, ne pouvait être mise de suite à exécution : plus tard, quand l'armée renforcée atteindra un chifire formidable, elle ne sera point reprise, en dépit des avis de l'Empereur et des instances du général Niel : il convenait cependant de la mentionner, car elle sera débattue jusqu'à la fin, et avec passion, entre les chefs militaires. Au contraire, l'idée de l'attaque de Malakof deviendra bientôt populaire. Insensiblement l'intérêt va se porter du siège de la ville vers le siège de Karabelnaia, du siège de gauche vers le siège de droite^ suivant les appellations nouvelles, du bastion de la Quarantaine, du bastion Central, du bastion du Mât vers le Grand-Redan, le Petit-Redan et surtout cette tour fameuse qui coûtera tant de sang et éveille encore aujourd'hui tant de souvenirs. C'est, à vrai dire, une seconde période du siège qui va commencer. — Mais avant de raconter cette nouvelle phase d'efforts et de travaux, notre attention doit se porter ailleurs. Tandis que les souffrances de l'hiver éprouvaient si rudement les combattants de Crimée, la diplomatie, ingénieuse en ses combinaisons autant que robuste en ses espérances, cherchait à abréger la lutte qu'elle avait été impuissante à prévenir. Il convient de raconter ici l'histoire de ces négociations qui remplirent tout l'hiver et se prolongèrent jusqu'au printemps. Nous reviendrons ensuite aux rives de la mer Noire pour dire la glorieuse défense des Russes, l'attaque non moins glorieuse des alliés et enfin le destin suprême de la malheureuse Sébastopol.