T. I. SI
souvent les vaisseaux arrivaient trop tard ; parfois ils n'arrivaient pas du tout, ainsi en fut-il du Prince, Pour relever le moral des troupes, on ne pouvait guère compter sur les chefs : ceuxci, parfaits gentlemen, corrects en toute chose, intrépides au feu, vivaient en dehors de leurs subordonnés et ne les connaissaient pas : plusieurs couchaient non au bivouac, mais à bord des vaisseaux. L'hiver survenant, quelques-uns revinrent même à Londres, et on les vit siéger au Parlement. Cependant, à mesure que la saison devenait plus rigoureuse, les rangs s'éclaircissaient : les effectifs descendirent à 15,000 hommes, puis à 14,000; on assure qu'à la fin de Tannée, le nombre réel des combattants n'atteignait pas 12,000. Quant à ces magnifiques chevaux qui, à Varna, avaient excité beaucoup d'admiration et un peu d'envie, ils étaient morts presque tous. Les Anglais cachent volontiers leurs mécomptes. Pour dissimuler l'amoindrissement de leurs forces, ils dressèrent, dit-on, des tentes vides sur les hauteurs qui environnent Balaklava. En dépit de ces artifices, la réalité apparut. Les attelages faisaient défaut et aussi les voitures d'ambulance, tant était grand le nombre des malades; chevaux et cacolets furent généreusement prêtés par les Français, qui pourtant n'avaient rien de superflu. Déjà les correspondances privées, les rapports mêmes de lord Raglan laissaient pressentir la vérité. Certaines compagnies étaient réduites à quelques hommes, et démoralisés jusqu'à l'impuissance; les uns remplissaient leur service avec une ponctualité mécanique, mais sans zèle comme sans espoir; les autres, dans les tranchées, s'exposaient volontairement aux coups de l'ennemi; chez quelques-uns enfin, on retrouvait ces signes de morne hébétement qu'on observe chez les Irlandais dans les jours de grande famine; avec l'e.xcès de la souffrance avait disparu le désir et l'instinct même de la vie. En de si douloureuses conjonctures, les opérations militaires étaient presque suspendues. Ce n'était pas que chez nous l'impatience d'en finir ne fût grande, mais l'hiver triomphait de l'ardeur même des hommes. La difficulté des approvisionnements obligeait les batteries à ménager leur tir. Les Français poussaient non sans quelque lenteur leurs tranchées contre la ville :
les Ân^^lais avançaient bien plus lentement vers Karabeinaïa, et le jour n'était point éloigné où ils nous abandonneraient une partie de leur tâche. Quant aux Russes, ils exécutaient fréquemment de petites sorties, en vue de soutenir le moral de la {garnison bien plus que dans Tespérance d'un avantage signalé. Toutes ces escarmouches se ressemblaient. A la faveur de la nuit, Tennemi se glissait . silencieusement hors de la place, débordait à Timprovistc sur nos ouvrages, enlevait quelques armes, s'emparait de quelques outils, renversait deux ou trois pans de gabionnade ; puis il se retirait en laissant sur le terrain quelques morts et entre nos mains quelques prisonniers. Le lendemain, un récit un peu coloré de l'affaire était publié dans Sébastopol, et les assiégés, se croyant victorieux, s'encourageaient dans leurs rudes labeurs. Le dommage pour les nôtres était d'ailleurs presque nul, à moins qu'une poursuite irréfléchie ne les entraînât trop près de l'enceinte : alors ils tombaient sous le feu des bastions et payaient cher leur témérité. Tous les rapports des chefs d'attaque, à leur descente de garde, se résumaient alors en une formule presque consacrée : Rien de nouveau. Ces mots, toutefois, n'étaient pas tout à fait exacts. Si l'action militaire des Russes se bornait à quelques engagements sans importance, à l'intérieur de leurs lignes leur travail était incessant. Moins sensibles aux intempéries et, d'ailleurs, mieux abrites que nous, ils mettaient à profit le temps. C'est pendant ce sombre et monotone hiver qu'ils complétèrent leur système de défense et le conduisirent à une véritable perfection. Du côté de la ville, ils construisaient de nouvelles batteries, ils élargissaient leurs fossés, ils consolidaient leurs bastions et en particulier le bastion du Mât : en arrière de l'enceinte, ils fortifiaient leurs barricades, ils créaient des redoutes, ils armaient d'artillerie toutes les positions dominantes. Du côté de Karabelnaia, ils achevaient la réfection du Grand- Rcdan si bouleversé le 17 octobre, ils développaient le Petit- Redan, ils transformaient surtout en un formidable ouvrage la tour Malakof. Il arriva que leur défense prit même une allure agressive. En avant de l'enceinte, ils avaient établi des embuscades : ces embuscades agrandies se transformèrent en loge-
vients d'où les tirailleurs russes purent menacer ou prendre en ccharpe nos travaux les plus avancés.
Tout cet appareil disait assez combien grands seraient les obstacles lorsque le premier retour du printemps permettrait de nouveau la grande guerre. En attendant, et quel que fût le danger de cette défense accrue, il fallait aller au plus presse, et le plus pressé, c'était non de combattre, mais de vivre. Quiconque eût, en ce temps-là, visité le plateau de Chersonèsc aurait été frappé de la bizarrerie du spectacle. Au fond de la baie de Kamiesch où étaient amarrés nos vaisseaux, des baraques en bois commençaient à se construire, assez nombreuses et assez pressées pour donner Tillusion d'une petite ville. Là s'agitait cette population interlope que l'amour du lucre entraîne sur les pas des armées : Grecs, Marseillais, Juifs, Levantins, tous parlaient cette langue composite du bassin de la Méditerranée où le geste exubérant achève l'expression incomplète ou obscure : tous déballaient leurs marchandises, épiceries, liqueurs, tabac, lainages, cotonnades, objets de première nécessité ailleurs, mais objets de luxe là-bas, tant les avides trafiquants les mettaient à haut prix! De Kamiesch «u camp s'allongeait le chemin, tantôt détrempé par les eaux, tantôt durci par la gelée : estafettes, matelots, conducteurs d'artillerie, militaires isolés, blessés, convalescents, tous se croisaient sur la route et y répandaient une animation continue, quoique un peu morne à cause de la rigueur de la saison et de la tristesse des choses. Au loin cependant les bivouacs apparaissaient, aujourd'hui noyés dans les hrumcs, demain ensevelis sous la neige. Chacun, suivant sa prévoyance, ses besoins, son industrie, avait aménagé sa demeure : celui-ci se contentait de sa tente; celui-là plus ingénieux avait creusé un trou en terre et, afin d'échapper au froid, s'y était pour ainsi dire blotti; d'autres, mieux partagés, reposaient sous des baraquements. Les accoutrements étaient variés autant que les abris; l'un était revêtu d'un paletot en peau de mouton, l'autre portait une de ces capotes à capuchon qu'on appela plus tard criméennes; beaucoup étaient chaussés de demi-bottes prises sur les Russes tués : les barbes non rasées rendaient
encore Taspect plus inculte. Parfois passait au milieu des tentes quelque officier boutonne, ganté, luisant d'or, nouveau débarqué qui faisait à ses chefs les visites d'usage : on l'observait d'un regard curieux et un peu ironique; puis on rappelait avec un sourire la belle tenue et les minutieux rcglemcnls des garnisons de France. Il y avait une heure où les camps s'animaient, c'était celle où les travailleurs et les bataillons de garde partaient pour la tranchée : vers cette heure-là aussi revenaient des travaux du siège les hommes dont le service était fini : rarement ils revenaient tous : on donnait alors un regret aux morts, et, quand ceux-ci étaient jeunes, aimés, au seuil d'une carrière heureuse, les regrets se coloraient d'une courte émotion. En dehors de ces moments d'activité, les loisirs étaient longs dans les bivouacs. Les soldats libres de corvée se pressaient autour de quelques tisons dont ils cherchaient à prolonger les lueurs, ou s'ingéniaient en mille manières pour améliorer leur couchage, leur ordinaire, leur habillement. Quant aux officiers, les uns écrivaient appuyés sur quelque caisse renversée et s'arrêtaient par intervalles pour dégourdir leurs mains raidies de froid : les autres lisaient quelque vieux fragment de journal, et non sans manifester de fréquentes impatiences; car ils y retrouvaient tous les plans infaillibles des stratégistes en chambre, et ces élucubrations fantaisistes cxcitaientau pins haut point leur humeur. «S'imagine-t-on, disaientils, que Sébastopol va tomber comme Jéricho aux sons de nos fanfares? » Souvent, l'entretien était interrompu par le tir de la place, tantôt rapide et saccadé, tantôt au contraire ralenti et alors passant comme un appel de détresse à travers le plateau. Chacun, suivant sa nature, se pliait aux événements. Quelquesuns, de santé robuste et d'espérance tenace, conservaient tout leur ressort et communiquaient même leur gaieté autour d'eux. D'autres se dépilaient : « C'est le siège de Troie, répétaientils w , et la comparaison fit fortune. Il y avait les stoïques qui affectaient une silencieuse indifférence. Il y avait les statisticiens, vieux artilleurs qui se perdaient en d'interminables calculs et se plaisaient à dresser le compte des projectiles dépensés. Il y avait les théoriciens qui jugeaient le siège fort
instructif : a G^est, disaient-ils, une excellente école d'application pour nos jeunes officiers du génie » ; et celle pensée consolante leur tenait lieu de tout le reste. Il y avait les positifs qui, dès' qu'ils le pouvaient, s'échappaient à Kamiesch, y marchandaient le vin, le thé, les vêtements, les bougies, rapportaient tout heureux leurs pauvres richesses et s'appliquaient à vivre le moins mal possible, puisque, après tout, le patriotisme même conseillait de vivre. Le découragement dégénérant en faiblesse, quelques demandes de rapatriement arrivèrent au quartier général. Peu après la bataille d'Inkermann, le prince Napoléon, à la vérité assez malade, avait quitté la Crimée. Plusieurs Timitèrent. Ce fut une minorité infime, et presque tous tinrent à honneur de ne point déserter l'épreuve. En ces heures de souffrances obscures, quelques-uns donnaient entre tous le bon exemple, et l'armée se plaisait à les suivre à la trace, non qu'ils fussent toujours les plus élevés par le grade, mais parce qu'on savait qu'ils seraient, en toute occasion, les premiers à la peine et au danger. Ces chefs respectés et dignes de l'être, c'était le général Bizot, commandant du génie, toujours présent sur les lignes, modeste autant qu'intrépide, un peu attristé parfois des attaques que lui valaient à Paris les longueurs du siège, inébranlable néanmoins dans son devoir, et destiné à couronner par une mort glorieuse une irréprochable vie ; c'était le brave et brillant colonel Cler, campé au milieu des troupes britanniques et jaloux de maintenir, de grandir même le bon renom des troupes françaises : c'était le général Bosquet, qui possédait mieux qu'aucun autre la confiance du soldat. Au-dessus de tous, le général Canrobert, passionné pour le bien-être et la santé de ses hommes, navré de leurs souffrances, loyalement préoccupé d'écarter de ses subordonnés jusqu'à l'ombre d'un reproche injuste, le général Canrobert offrait le vrai modèle de toutes les vertus militaires. Bon autant que vaillant, on le voyait distribuant autour de lui ses encouragements et seslargesses ; puis, le soir venu , il s'acheminait vers les ambulances : «C'est le revers de la médaille » , disait-il à ses aides de camp; et en effet, son excellent cœur ne se consolait* pas des maux qu'il était impuissante adoucirou à abréger.
Ainsi s'écoulaient les jours, tous pareils les uns aux autre3. On célébra un peu tristement les fêtes de Thiver, la Sainte' Barbe, cet anniversaire traditionnel des canonniers, la Noàl, chère au cœur de tout Anglais : la nouvelle année vint, et on échangea quelques vœux mélancoliques, tandis que, de la patrie, arrivaient des souhaits mêlés encore d'illusion : puis ce furent les Rois, cette fête populaire de la vieille France, et quelques punchs s'allumèrent dans les tentes en souvenir de la famille et du foyer. Cependant le général en chef avait voulu qu'une cérémonie militaire marquât l'année qui finissait. Une récente décision impériale lui avait attribué le droit de nommer aux grades inférieurs et de conférer la croix de la Légion d'honneur, il jugea équitable autant qu'opportun de rehausser ladistribi tion de ces récompenses par l'éclat d'une revue. Le 31 décembre, les troupes du corps de siège et d'observation prirent donc les armes et se rangèrent sur le plateau. Les habits usés par la campagne déjà longue, les drapeaux troués, les traces encore visibles des derniers combats, la pro.ximité des fosses funèbres où déjà reposaient tant de victimes, tout prétait à la scène une grandeur inaccoutumée. Plusieurs fois il arriva que le son des musiques guerrières fut couvert par le bruit du canon, signe de la lutte assoupie, mais non interrompue. Les généraux Forey et Bosquet distribuèrent les croix, chacun pour son corps, au nom du général en chef. Puis Canrobert lui-même poussa son cheval au milieu des rangs et, d'une voix émue, remercia ses soldats au nom de la France et de l'Empereur.
Jamais remerciement ne fut accueilli avec une plus sincère, une plus mâle gratitude; jamais aussi il ne fut mieux mérité. On a dit que toute la vie militaire tient en ces deux mots : Grandeur et servitude. Les jours de grandeur, de grandeur triomphante viendront, et déjà ils ne sont plus loin. Nous sommes encore dans les jours de servitude, servitude de Tobéissance, servitude du travail, servitude de la souffrance, servitude de la mort, et delà mortobâcurc. De ces deux phases où se résume toute existence guerrière, la première est plus radieuse, la seconde plus touchante, plus humaine, pour ainsi dire plus sainte. C'est aussi celle qui le plus aisément serait
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passée sous silence, et cVsl pourquoi il couvcnaît de la raconter.