LIVRE VIII
Sdh314I)is : I. — ParU h la fin île l'hiver 1855 : TEipondon univerâclle i visite de la reine d'Annie terre ; fête*, réjoui*a an cet. — Kouvdle de la prise do Sébifttopol : flllégretse en France : «emîmeot de» AngUîf. — Sera-ce U paix? — plana do J^Emppreur,
IL — L*armée de Grimpe après la chute dô Sibaitopol : le^ peHea, et r^rets quelles inspirent : imiueûse latitude. — Opérations qm signalent la fin de rauiomne. — Itnpatienc» de rËnjpereur ; ttA vues et celle* de PéliBsier. — ConaeiU de guerre auK Tnilene».
1IJ« — La paix : arec tjuelle ardeur elle est souhaitée en Fnmco : diaco^rs d« TËmpereur k la clûtiite de TExpotition univenelle, — Les Anulais : leur« mécompte» : leur laag^e hellt^ueuit ; comment Napoléon tempère tin peu leur ardeur guerrière, — La Ru^isie : mélange àe fierté patriotique et de réaction contre le système de l'empereur Nicolas ; altitude eipectante. — Premier» négociateur* officieux : MM. de Pfûrdtcû^ de Beufll, de Seebach. — L'Autriche ; conditiona de paix paironnéea par elle ; comment tes conditions 6ont d'abord mal accueillie» : bruHi défavorables : intervention de Frédéric' Guillaume, — ' La Husiie accepte Je» propoiition* antrichiennei (16 janvier),
IV, — >■ Le congrèi de Paris : lea plénipotentiaire» : Uur arrivée à Parii : leur* teudancei, — Lei conférences : la neutialiiation de la mer ?4oire ■ Jet chré-^ tien» grecs \ la navigation du Danube : Je» province» danubienne» : revision de frontières. — Fête» et entretien» intimes. — La naitsauce du Prince impérial* — Reprise de» toufércnce» et admission au congrit-a des représentant» de la Prusse. — Sif;uature du traité de paiï {30 mars 1856),
\* — » L'hiver de 1855-I8ati en Grimée ; intempérie» et souffrances î terribles ravage» du typhuA, — Nouvelle de la paii : dernier» »obs et dernières pensées de» soldat» ^ l'évacuation.
VJ^ ^ Caractère général de la guerre de Crimée • se» dévinlions; comment elle dégénère en une grande expédition. — Les pertes : comment 1a plupart de neux qui ont assiité au début de U lutte n'en voient point la fin. — De quelque» traiu particulier» qui marquent \fi guerre de Crimée et lui vaudron nna placo ^ part dan» Tavenir. — Quel» ont été et quel» auraient pu ètro
les avantages de la guerre? — Quel nouvel élément se mêle dès 1856 k la politique impériale? — La question italienne au congrès de Paris.
En France, la chute de Sébastopol avait été tant de fois prédite que le public, las de ses mécomptes, avait cessé deFattendre et osait à peine Tespérer. L'impression si vive de l'échec du 18 juin s'était peu à peu calmée. Les inquiétudes subsistaient, mais silencieuses ou émoussées par leur durée même. Avec le printemps s'était ouverte au palais de l'Industrie une Exposition universelle, et ces splendeurs, nouvelles alors, attiraient les regards au point de les détourner de la Crimée. Tandis que, sur le plateau de Ghersonèse, la canonnade faisait rage, Paris, par un bizarre contraste, se remplissait d'étrangers et offrait le spectacle animé de ses plus beaux jours. Parmi ces visiteurs, les plus illustres furent la reine Victoria et le prince Albert, qui devinrent les hôtes de Saint-CIoud comme l'Empereur et l'Impératrice, quelques mois auparavant, avaient été les hôtes de Windsor. A Paris et à Londres, ce fut la même courtoisie d'accueil, la même profusion de fêtes, le même soin à déconcerter la Russie par les protestations renouvelées de la plus étroite alliance; surtout ce fut le même empressement à désavouer les anciennes rivalités, et l'on vit la Reine s'incliner aux Invalides devant le tombeau de Napoléon !•% tandis que l'orgue de l'église jouait le God save the Queen, Le 27 août, les souverains britanniques regagnèrent Boulogne, et de là l'Angleterre. Les officiers qui, au bivouac et dans les tranchées, lisaient les journaux venus de France, ne laissaient pas que d'être surpris par le récit de toutes ces magnificences . o On s'amuse beaucoup à « Paris, écrivait l'un d'eux, beaucoup trop, et vraiment on « aurait pu différer tout ce joyeux appareil jusqu'à l'époque de «la paix (1). « En dépit de ces souffrances lointaines, les
(1) Gharlef Bogheb, Lettres de Crimée, p. 129.
réjouissances continuaient, et les plus graves personnages s^appliquaient à les encourager plus qu'à les interrompre, soit que le tourbillon du plaisir les entraînât eux-mêmes, soit qu'ils voulussent faire diversion aux soucis d'une guerre trop prolongée.
Sur ces entrefaites, le 9 septembre, une dépêche arriva au ministère de la guerre annonçant que Malakof était conquise et que nos autres attaques avaient échoué. On n'osa se féliciter encore, ni surtout croire que Sébastopol nous appartint. Le lendemain, vers le soir, un télégramme plus précis fit connaître que les Russes avaient évacué la ville; et, quelques instants plus tard, le canon des Invalides tonna pour célébrer le grand , triomphe. Malgré cette confirmation, plusieurs persistaient à douter, tant les déceptions précédentes avaient ébranlé la foi dans le succès! Mais les jours suivants, les messages se multiplièrent : dépêches anglaises, dépêches sardes, dépêche de l'amiral Bruat, dépêche du prince Gortchakof lui-même qui confessait noblement sa glorieuse défaite. Alors, mais alors seulement, l'allégresse éclata^ grande, spontanée, vibrante, pro« portionnée à l'étendue des craintes et aussi des sacrifices. — Dans le même temps, à Londres, le canond'Hyde-Parketdela Tour conviait à la joie les sujets de la Reine ; ils s'y livrèrent eux aussi, mais non sans arrière-pensée : car l'attaque contre le Grand-Redan avait été repoussée, et le général Simpson, successeur de lord Raglan^ ne l'avait point dissimulé, a Les Français a ont pris Malakof et s'y sont établis, avait-il télégraphié ; nous a avons attaqué le Redan, mais nous avons échoué. » Cet aveu, dont la simple brièveté ne manquait ni de fierté ni de grandeur, avait cruellement blessé l'amour-propre national, et, quoique satisfaits du résultat définitif, les Anglais ne pardonnaient pas à la fortune qui avait inégalement partagé la gloire entre eux et leurs alliés.
Serait-ce la paix? Serait-ce une nouvelle phase delà guerre? Tous les regards se tournaient vers l'Empereur. Il ne semble pas que Napoléon III ait, dès cette heure, considéré la chute de Sébastopol comme le dernier acte de la lutte. Bien au contraire, il se reprit aussitôt aux projets grandioses qui, pendant
tout le printemps, Tavaient obsédé, qu'il avait ensuite paru abandonner, mais dont Tinexécution lui tenait à cœur. Sébastopol conquise, rien ne s'opposait plus, pensait-il, à de grandes opérations extérieures. Dans cet esprit, il se hâtait de provoquer de la part de Pélissier tout un plan de campagne. En attendant, il exposait ses propres vues, mêlées comme toujours d'observations sagaces et d'incroyables chimères. Il fallait, à l'entendre, débusquer les Russes de leurs positions de Mackenzie et les chasser du fort du Nord, les pousser jusqu'à Simféropol, les rejeter sur les steppes qui s'étendent vers Pérécop, puis remettre Sébastopol en état de défense loin de la détruire, l'occuper avec une forte garnison et la garder comme un gage pour les négociations futures. Ce serait bien la paix, mais la paix après une nouvelle campagne qui remplirait les derniers jours de l'automne et consacrerait le succès du 8 septembre. Ainsi pensait l'Empereur, ne calculant ni nos positions qui se prêtaient mal à des opérations offensives, ni les difficultés d'une action commune sous des chefs indépendants. Une considération surtout lui échappait. Autre chose étaient les assauts héroïques sous lesquels avait succombé Sébastopol, autre chose étaient les vastes conceptions stratégiques que le souverain se plaisait à formuler de loin. Pour conduire avec succès la grande guerre, il ne suffit pas de réunir 140,000 hommes, même aguerris à toutes les fatigues, même forts contre tous les dangers ; il faut encore un général capable de les diriger avec précision et sûreté. Or, Dieu ne suscite pas à point nommé de tels hommes, et peut-être est-ce après tout un bonheur; car l'aptitude à la guerre inspire le désir de la faire et surtout celui de la prolonger.
Ces desseins de l'Empereur ne furent connus que par le* général en chef et ne se répandirent guère dans l'armée. S'ils
eussent été devinés, ils auraient sans doute éveillé plus de surprise que rencontré d'adhésion. Les deux derniers mois du siège avaient été remplis par des travaux et des combats sans relâche, où la grandeur de Tenjeu faisait oublier la fatigue. Le but une fois atteint, tous cédèrent à une immense lassitude, assez semblable à rabattement qui suit la fièvre. Surtout la tristesse de tant de deuils pénétra jusqu'aux âmes les plus insensibles. Peu après Tassant, le commandant en chef alla voir Bosquet blessé. « Nous avons Sébastopol, lui dit-il, mais nous a Tavons payé bien cher (1). » Bien cher, en effet ! Cinq généraux avaient succombé, les généraux de MaroUes, de Pontevès, de Saint-Fol, Rivet, Breton ; sept autres étaient blessés. Dans chaque régiment, on eût dit que la mort s'était plu à choisir les plus pures et les plus nobles victimes. A quelques jours de là, comme on célébrait les funérailles d'un des officiers de son état-major, le cœur de Pélissier, pourtant si dur, éclata : il s'avança vers le cercueil : o Pleurons, dit-il..., séparons-nous» , et sa voix se perdit dans un sanglot. 1,635 tués, 1,400 disparus, 4,500 blessés, tel était pour nous le bilan de la journée du 8 septembre (2). Les Anglais avaient près de 2,500 hommes hors de combat. Les Russes avouèrent une perte totale de plus de 12,000 hommes. Autour de Malakof, des deux Redan, du bastion Central, plus de 20,000 soldats avaient donc versé leur sang. C'était trop, beaucoup trop, pour une guerre purement politique, sans haine, sans rivalité nationale. Sébastopol semblait le prix de la lutte. La ville conquise, tout parut terminé. De là, dans nos camps comme dans les camps ennemis, une sorte de détente, d'apaisement, et bientôt, même chez les plus fermes, un désir sans bornes de revoir la famille et la patrie. A toutes ces impressions se joignait pour le général en chef un motif plus puissant de ne pas pousser à fond l'entreprise : justement fier de son magnifique succès, il ne lui convenait pas de le compromettre par des opérations ultérieures ; il ne se dissi-
(1) Charles Bochbr, Lettres de Crimée, p. 146.
(2) Rapport du marécbal Pélissier, 14 septembre 1855. (Moniteur du t6 septembre 1855.) — Voir aussi Rapport de M. Tin tendant général Blanchot, 11 septembre 1855. (Moniteur du 27 septembre 1855.)
448 niSTOIBE DU SECOND EMPIRE.
mulaît point les dangers d'une marche offensive, et savait à merveille que sur les hauteurs de Mackenzie les Russes étaient aussi inexpugnables que nous Tétions nous-mêmes sur le plateau de Ghersonèse.
La guerre continua donc, mais mollement, avec des coups qu'on se portait comme à regret et qu'on ne s'appliquait plus à rendre mortels. Des forts du nord, les Russes lançaient quelques bombes sur Sébastopol, mais ces projectile^, fort incommodes pour les curieux ou touristes qui visitaient la cité en ruine, faisaient peu de victimes. Le 29 septembre, non loin d'Eupatoria, au village de Koughil, le général d'AUonville, avec trois régiments de cavalerie secondés par quelques bataillons égyptiens, dispersa dix-huit escadrons russes et plusieurs sotnias de Cosaques. Un peu plus tard, un corps expéditionnaire moitié français, moitié anglais, fut embarqué tant à Kamiesch qu'à Balaklava et, le 17 octobre, s'empara de la forteresse de Kinbourn à l'extrémité du golfe du Dnieper. A ces opérations secondaires et limitées, se joignirent les travaux nécessaires, soit pour consolider nos campements, soit pour préparer nos quartiers d'hiver dans le cas où l'évacuation serait encore éloignée Les tranchées se comblaient, et ce n'était pas une mince besogne ; car celles-ci, mises bout à bout, auraient présenté, selon les calculs des officiers du génie, un développement de près de 80 kilomètres (1). On recensait le matériel trouvé dans Sébastopol. Kamiesch, devenue tout à fait une ville, était mise en état de défense. Quelques régiments étaient rapatriés^ et non sans que leur sort excitât l'envie. Les vides étaient, d'ailleurs, comblés par de nouveaux arrivants ; car, malgré la prise de Sébastopol, les embarquements ne cessaient pas à Marseille. Les Anglais, instruits par la leçon de Thiver précédent, s'appliquaient fort à se préserver des intempéries prochaines : leurs vaisseaux mettaient à terre de confortables baraques, amenaient des hommes de peine, débarquaient des vivres, des médicaments, des médecins. Les nôtres n'étaient point pourvus avec autant d'abondance : mais, durant ces mois
(i) Journal des opérations du génie, p. 445
d^automne, Tétat sanitaire fut satisfaisant, et on se flattait qu^aucune nouvelle épreuve ne surviendrait. C'est ainsi que sur le plateau de Ghersonèse et dans la vallée de la Tchernaïa, une demi-sécurité avait succédé à rachamement de la guerre. Un jour cependant, un événement survint qui rappela les scènes terribles du siège. Le 15 novembre, le parc du Moulin sauta avec un immense chargement de poudre, de cartouches, de projectiles, sans qu'on pût connaître la cause de l'explosion . La catastrophe fut aussi meurtrière qu'un combat : 59 hommes furent tués, 225 blessés.
Cette activité ralentie, cette sorte d'armistice anticipé, ne répondait guère aux prévisions de l'Empereur. A la fin d'octobre, les contingents réunis des alliés, accrus sans cesse loin qu'ils fussent diminués, s'élevaient à près de 200,000 hommes. Gomment de pareilles armées resteraient-elles inutilisées ? Pélissler, fort de son succès, objectait, dans ses rapports à son souverain, les formidables positions des Russes, laissait entrevoir une longue série de combats sanglants et stériles, a J'attac querai si vous l'ordonnez » , ajoutait-il avec une soumission Ceinte. Le 15 novembre, arriva de Paris une dépêche plus impérieuse que les autres. Mis en demeure de communiquer ses vues, le commandant en chef français exposa enfin son plan, plan modeste, qui laissait peu au hasard, mais ne sacrifiait aucun des résultats obtenus, a Voici ce que je crois sage
• et utile : la Ghersonèse, KInbourn et Kertch bien gardés, et
• la Russie bloquée sur ses rivages (1). » Le maréchal réservait aux troupes ottomanes ou anglaises quelques diversions accessoires aux extrémités de l'Empire moscovite : a II c faut, disait-il, insurger la Gircassie, couvrir les frontières
• de la Turquie d'Asie et menacer les possessions russes qui
• débordent vers la Perse. » Quant à la Grimée, il estimait que toute opération ultérieure serait d'un succès incertain, et que le succès, même assuré, n'ajouterait rien à la gloire acquise. Il condamnait énergiquement toute expédition contre
(1) Rapport da maréchal Pélittier au ministre de la gaerre, 19 novembre. M. Camille Rodsset, Guerre de Crimée, t. II, p. 426.)
Kherson ou Nicolaïef : il eût même voulu qu'on évacuât Eupatorîa.
Cependant, vers la fin de Tannée, le général Bosquet, le général de Martimprey, et plusieurs autres officiers généraux, se trouvaient à Paris. Le duc de Cambridge s'y trouvait aussi. L'idée vint d'un conseil de guerre qui se tiendrait sous la présidence de l'Empereur et fixerait le plan de la campagne future. Pour compléter la réunion, le général de la Marmora fut appelé de Turin, plusieurs des chefs anglais arrivèrent de Londres. Après une première conférence, une commission fut nommée pour étudier les projets divers. Cette commission n'aboutit qu'à un résultat négatif : car toutes les combinaisons lui semblèrent impraticables ou dangereuses. Eupatoria, ville privée d'eau et entourée de steppes, n'offrait pas une bonne base d'opération : investir la Crimée paraissait impossible : s'attaquer à Nicolaïef ou à Kherson, ce serait retomber dans les sièges : porter une armée en Bessarabie serait plus aventureux encore ; les Russes battus se retireraient, et jusqu'où les poursuivrait-on (1)? — C'est alors que, dans une conférence ultérieure, l'Empereur exposa ses desseins. Eupatoria, quelles que fussent les objections, serait le lieu de réunion des troupes et le point de départ de la nouvelle campagne. Seulement, pour tromper l'ennemi, une démonstration serait tentée vers Âlouschta avec un corps de 16,000 hommes qui pousserait aussi loin que possible ses tirailleurs. Pendant que l'attention de nos adversaires serait attirée vers la région montagneuse de l'Est, le gros de l'armée, concentré à Eupatoria, se dirigerait vers Simféropol, sa droite appuyée au Boulganak, sa gauche s'étendant jusqu'au Salghir. Simféropol conquis et les Russes vaincus^ la Crimée pourrait être abandonnée avec honneur.
Ce plan paraît avoir été, sauf quelques retouches, adopté par les Anglais. A quelques jours de là, le ministre de la guerre mandait au maréchal Pélissier : a Envoyez sans délai à Eupa- • toria toutes les troupes qui pourront s'y établir convenable-
(i) Pmpiert inédits de M. le général de MiRTiMPEBrJ
• ment... si la paix ne se concluait pas, il faudra reprendre les il hostilités avec la plus grande vigueur dès les premiers jours a d'avril (1). »
Si la paix ne se concluait pas, écrivait le maréchal Vaillant... Le lecteur aura remarqué cette réserve. Tandis que les géné« raux mesuraient leurs forces pour de nouveaux combats, les messagers de conciliation avaient entrepris leur tâche. Déjà Tœuvre de la diplomatie était assez avancée pour rendre vaines, selon toute apparence, les combinaisons m extremis de la stratégie.
Cette paix, tout le monde en France la souhaitait. Les populations rurales, si dévouées et dociles, s^ étonnaient de l'aggravation des charges militaires et, sans murmurer contre des nécessités qu'elles ne jugeaient point, s'attristaient profondément de leurs deuils. Les gens d'afiFaires, engagés dans de grandes entreprises, calculaient avec dépit quelles fructueuses occasions de gain la guerre leur ravissait, et, comme le goût de la spéculation montait très haut, ils avaient jusqu'aux Tuileries de puissants organes. L'état des finances ne permettait que difficilement de nouveaux sacrifices. Enfin, après tant de glorieux faits d'armes, Tamour-propre le plus exigeant avait lieu d'être satisfait. Ces dispositions conciliantes se reflétaient dans les conversations privées, les articles de journaux, les discours publics. On vantait les avantages d'une politique magnanime ; on répudiait toute pensée de mesquins profits ; on jugeait la France assez grande pour rendre hommage sans jalousie non seulement à ses alliés, mais aussi par surcroît aux Busses qu'on traitait moins en ennemis qu'en émules. Napoléon III lui-même, malgré les plans stratégiques où il se com-
(i) Papiers inédUs de M. le général de Martimpret.
plaisait, était au fond désireux de déposer les armes^ et, 8^1 songeait à une dernière campagne, c'était non par goût de conquête, mais pour compléter son triomphe et le rendre irrésistible. Dès le 15 novembre, la clôture de TExposition lui avait fourni une occasion solennelle d'exprimer ses pensées, et, avec un habile mélange de modération et de fierté, il avait formulé
• le vœu d'une paix prompte et durable » . Toutefois, en publiant ses intentions conciliantes, l'Empereur paraissait bien décidé à ne pas séparer son sort de celui de son allié britannique : or, cet allié était moins insensible au profit, il avait moins lieu d'être satisfait, et de ce côté pouvait naître quelque obstacle.
Quinze jours avant la prise de Malakof, lord Palmerston écrivait : a La chute de Sébastopol est proche ; alors surgira un « danger, danger de la paix, non de la guerre. L'Autriche tena tera de faire prévaloir une paix insuffisante (1). » Le siège à peine achevé, la presse anglaise, avec une extrême ardeur, s'était mise à prêcher de nouvelles entreprises. • A Gronstadt ft maintenant, » s'écriait le Moming advertiser. « La prise de
• Sébastopol, disait le TtmeSy n'est qu'une opération prélimi-
• naire. » Le 9 novembre, au banquet d'installation du lordmaire, Palmerston avait accentué ces dispositions belliqueuses. Certaines correspondances révèlent en quels projets s'égarait alors l'opinion britannique. On songeait à enlever à la Russie la Bessarabie et la Grimée ; quelques-uns imaginaient de donner cette dernière province à la Sardaigne, qui la posséderait comme jadis l'avaient possédée les Génois (2). Tandis que les Français mettaient une sorte de coquetterie à rehausser leur valeur par celle de leurs adversaires, nos alliés, moins courtois, énuméraient complaisamment les défaites des Busses. Plusieurs causes entretenaient chez les Anglais cet état d'esprit. Leurs succès étaient moindres que leurs espérances, moindres surtout que leurs ressources. Il leur déplaisait de finir sur un échec.
(i) Lettre de lord Palmerston k ton frère, 25 août 1855. (The li/e of Pal" merston by Eveltr Ashlet, t. II, p. 320.)
(2) Voir letti*e de lord Malmesbury à lord Stanley, 21 octobre 1855. (Memoin ofan ex-ministery t. II, p. 35.)
Pris au dépourvu quand la guerre avait commencé, ils avaient subi pendant le premier hiver les conséquences de leur organi* sation défectueuse; mais, comme peut le faire un peuple actif, avisé, riche au point de ne compter avec aucune dépense, ils avaient réparé leur imprévoyance passagère, recruté des hommes et, dans tous les services, assuré Tabondance jusqu'à la profusion. Volontiers ils eussent continué la guerre pour ne point perdre tous ces coûteux préparatifs, et, comme le fardeau de Ja conscription ne pesait point sur eux, rien ne tempérait leur zèle. La France semblait bien facile à contenter, et on raillait un peu la hâte des gens de Bourse à bâcler à tout prix un arrangement, a La passion de la paix, écrivait le prince a Albert, a infesté le marché français (1). » Cependant Napoléon III, dans une correspondance directe avec la reine Vie* toria, s'efforçait de faire prévaloir à Londres des vues modérées, et, quelles que fussent ses combinaisons stratégiques, conseillait, non de prolonger la lutte, mais de la terminer. Souvent aussi l'Empereur (et ce n'était pas une de ses moindres habiletés) laissait entendre que, si la guerre se prolongeait, il faudrait lui donner un but plus national, et alors, avec le vague qui lui était habituel, il parlait de l'Italie, de la Pologne, des bords du Rhin (2). Par là il refroidissait fort l'ardeur des ministres anglais, visiblement effrayés de telles perspectives. Le gouvernement de la Reine, moins âpre que le public, se gardait bien, d'ailleurs, de repousser d'une façon péremptoire les avis de l'Empereur. Seulement il formulait une double réserve : il demandait que, si des propositions étaient communiquées à la Russie, celle-ci fût tenue d'y répondre par une adhésion pure et simple, et non par des contre-propositions; il demandait, en outre, que rien ne fût décidé en dehors de l'Angleterre, qui serait consultée au même titre que la France (3).
(i) Lettre da prince Albert au baron Stokmar, 19 novembre 1855. (The life of Prince Consort, by sir Théodore Martin , t. III, p. 389.)
(S) Lettre da prince Albert au baron Stokmar. — Lettre de Tempereur Napoléon à la reine Victoria, 22 novembre 1855. (The life of Prince Consort, t. III, p. 385, 394, 395.)
(3) Lettre de la reine Victoria à l'empereur Napoléon III, 26 novembre 1855. (The life of Prince Consort, t. III, p. 397-402.)
Dans ces conjonctures, le dénouement dépendait surtout de la volonté du Czar. A Saint-Pétersbourg, le premier souci du gouvernement russe avait été non de voiler la défaite, mais de la grandir à Tégal d'une victoire. Dans les jours qui suivirent f évacuation de Sébastopol, les proclamations de l'Empereur et celles du prince Gortchakof avaient toutes porté la même empreinte : c'étaient des remerciements émus aux a soldats de la foi orthodoxe ; » c^était une résignation hautaine, mais tempérée par la joie d'un immense devoir héroïquement accompli ; c'était l'assurance que cette terre de Ghersonèse o où Vladimir avait reçu le baptême» ne serait jamais abandonnée. Les débris de Sébastopol fumaient encore quand Alexandre II était arrive à Nicolaïef ; de là il s'était rendu en Crimée et, du haut du fort du Nord, avait pu contempler les ruines qui échappaient à son empire. Les revues qu'il passa, les acclamations qui l'accueillirent, ses exhortations qui révélaient une confiance encore entière dans ses ressources et dans le secours divin, tout paraissait indiquer plus d'obstination que de découragement. — Telle était la surface. Mais les résolutions étaient moins assurées que ne l'eût fait croire tout cet appareil mystique et guerrier. En réalité, les nouvelles levées étaient trop jeunes, encore inexercées, incapables d'entrer de suite en campagne. Les embarras financiers égalaient les difficultés militaires. En outre, si le vieux parti moscovite inclinait à la résistance, les classes moyennes et éclairées cédaient à d'autres inspirations. Là régnait une réaction très vive contre le système autoritaire si longtemps pratiqué par l'empereur Nicolas. L'insuccès de la guerre avait dissipé bien des illusions, dévoilé bien des abus, ébranlé la confiance dans des institutions acceptées jusque-là sans murmure Dès cette époque, circulaient par copies manuscrites des caricatures, des satires, des pamphlets, qui tous dénonçaient le formalisme bureaucratique de l'ancienne routine militaire, raillaient les excitations du clergé si ardent à prêcher la lutte, vantaient la diffusion de l'instruction et le développement des chemins de fer, ébauchaient en traits indécis encore tout un programme de réformes. Peu à peu un nouvel aliment s'offrait ainsi à la nation lassée de combats Alexandre ignorait
d^autant moins ces tendances qu'elles répondaient à ses propres vœux et que la guerre n'était pour lui qu'une des charges de rhérédité paternelle. La paix, la Russie ne pouvait ni ne voulait la demander, mais elle prêterait l'oreille à quiconque en suggérerait les termes. Le prince Alexandre Gortchakof, alors ambassadeur de Russie à Vienne, avait traduit dans un langage original cette position de son pays. « Les événements, disait-il, ont condamné la Russie à être muette, non pas à être sourde. » Sourde! il eût fallu qu'elle le fût vraiment pour ne pas entendre le croissant murmure des négociateurs de toute sorte qui, par humanité, intérêt, ou désir d'importance, allaient, venaient, s'agitaient et songeaient à s'interposer entre les parties. Ce furent d'abord des intermédiaires officieux qui appartenaient à des cours secondaires et s'attachaient à rassembler des impressions sans aucune ambition de formuler un programme définitif. L'Exposition universelle, en attirant à Paris pendant l'automne un grand nombre de visiteurs, avait favorisé ces premiers pourparlers. Chaque étranger illustre ou simplement notable était reçu par l'Empereur et, s'il recueillait quelques confidences, s'empressait de les transmettre à sa cour, au moins à titre d'indice. Vers la fin d'octobre, M. de Pfordten, premier ministre de Bavière, personnage assez remuant et qui aspirait à représenter en Allemagne la politique des États moyens, M. de Pfordten était venu à Paris. Deux fois, il avait vu Napoléon III, et, comme il, passait à Francfort en regagnant son pays, il n'avait pas manqué de faire connaître le résultat de ces entretiens. Le langage de l'Empereur, calculé sans doute à dessein, était à la fois modéré pour le présent, inquiétant pour l'avenir, a Je désire la paix, avait-il dit. Si la Russie conft sent à la neutralisation de la mer Noire, je la ferai malgré les • objections de l'Angleterre. Mais si, au printemps, on n'arrivait a point à s'entendre, je ferais appel aux nationalités, notama ment à la nationalité polonaise. La guerre aurait pour base, a non plus le droit européen, mais l'intérêt égoïste des divers a États (1). » — Dans le même temps, M. de Beust avait, lui
(1) Voir Correspondance de M. de Bismarck, t. Il, p. 71,
aussi, visité TExposition universelle. Quoiqu'il ne fût alors que le premier ministre de la petite cour de Dresde, il était déjà un personnage très connu, souvent consulté et dont le rôle dépassait les étroites frontières de sa patrie. « Ses circulaires sont a excellentes, disait de lui ironiquement M. de Bismarck ; « elles seraient meilleures encore si la Saxe n^était point si «petite (1). V Avant de se rendre à Paris, il avait vu M. de Brunnow, et celui-ci lui avait laissé entendre que la Russie consentirait à traiter si on ne lui demandait ni cession de territoire ni indemmté. M. de Beust ayant soumis ces pensées à la cour des Tuileries, Napoléon III lui avait répliqué, comme à M. de Pfordten, que la neutralisation de la mer Noire était son principal et presque son unique souci. Aussitôt le ministre saxon a'était hâté d'écrire à M. de Nesselrode et. avec une insistance qu'autorisaient des relations personnelles, l'avait eiJiorté à prpfiter de ces dispositions bienveillantes. Le sacrifice réclamé serait, disait-il, bien peu de chose, et, en fait, on ne pourrait empêcher bien longtemps une puissance de 80 millions d'ftmes d'entretenir une escadre sur les mers qu'elle domine, a Je suis « certain, ajoutait M. de Beust avec son ordinaire finesse, que a dans dix ou douze ans, un diplomate se trouvera pour proa poser de revenir au statu quo ante bellum (2). « — Bientôt les pourparlers, sans se formuler encore en propositions précises, prirent plus de consistance, et, au mois de décembre, un négo* ciateur officieux partit de France pour Saint-Pétersbourg. C'était M. de Seebach, ministre de Saxe à Paris. M. de Seebach était chargé depuis la guerre des intérêts des sujets russes, et ce rôle le mêlait souvent aux affaires des belligérants : il était le gendre de M. de Nesselrode : en outre, il jouissait d'un crédit particulier auprès d'Alexandre II, qui depuis longtemps le connaissait et l'appréciait. M. de Seebach trouva le Czar fatigué de la guerre, attristé des charges de son peuple, visi- Llement désireux de rompre avec la politique exclusive de son prédécesseur et de tourner vers les réformes intérieures Tacti-
(i) Lettre de M. de Bismarck à M. de Manteuffel. (M. DB Bbost, Mémoires, t. !«', p. 155.)
(2) M. DB Bbost, Mémoires, t. I", p. 161.
vite de son règne. Toutefois il se montrait très susceptible à
Tendroit des concessions, et estimait que Thonneur d'une
défense comme celle de Sébastopol ne permettait pas de le
traiter en yaincu. Alexandre II se jugeait d'autant plus fondé à
parler de la sorte qu'un avantage important venait de couronner
«es armes. En Asie, la forteresse turque de Kars, défendue
par le général anglais Williams, avait été, le 21 novembre,
réduite à capituler; et cet événement, qui devait bientôt favo- '1
riser l'œuvre de pacification en permettant à l'amour-propre "^
du Gzar de traiter après un succès, semblait à la première heure
une sorte de revanche de Sébastopol perdue.
Sur ces entrefaites, ces discrets pourparlers se perdirent dans une négociation officielle, négociation, à certains égards, peu adroite, et qui compromit fort la ,paix du monde avant de la rétablir tout à fait.
L'échec des conférences de Vienne avait ravi à l'Autriche son rôle de médiatrice. La prise de Sébastopol lui avait rendu l'espoir non seulement de retrouver son crédit diminué, mais de bénéficier de la paix comme si elle eût pris part à la guerre. Le 10 septembre, M. de Buol, comme il descendait de Gastein et arrivait au bourg de GôUing, avait appris la grande nouvelle : aussitôt, son confiant optimisme avait éclaté, a Nous avons,
• s'était-il écrié en s'adressant à M. de Beust^ les Principautés
• danubiennes dans notre poche (1). » L'événement n'avait pas tout à fait justifié cette présomption, et bien des jours s'étaient écoulés avant que l'Autriche pût exercer sa vocation d'arbitre. Se décidant à offrir ce qu'on ne lui demandait qu'à demi, elle avait enfin formulé et transmis à Paris un projet de conditions. L'Angleterre, non consultée, s'était répandue en plaintes : lord Palmerston avait même laissé entendre qu'il continuerait, s'il le fallait, la lutte avec le seul secours de la Turquie (2). Ce grand courroux une fois calmé, il avait été convenu, d'un commun accord, qu'on reprendrait comme base les quatre points avec leur rédaction primitive, c'est-à-dire avec
(1) M. DE Beust, Mémoires^ t. I*', p. 159.
(î) Lettre de lord Palmerston à M. de Persigny. (The lift of Palmerston^ by
EVBLTN ASHLET, t. IK D. 322.^
la clause de la neutralisation de la mer Noire, Deux articles furent ajoutés, Tun qui stipulait une légère rectification de frontière au profit de la Moldavie, Fautre qui autorisait les puissances alliées à formuler, si elles le jugeaient bon, quelques conditions supplémentaires dans Tintérét européen. En caç de refus, rAutriche s^engageait non encore à une coopération armée, mais à rompre toute relation diplomatique avec la Russie. M. Yalentin Esterbazy, ambassadeur d'Autriche auprès du Gzar, partit chargé du message. Il arriva vers la fin de décembre à Saint-Pétersbourg, où il se trouva en même temps que M. de Seebach.
A ne prendre que leur texte même, ces conditions étaient bien débonnaires, et, à moins d'un désintéressement tout à fait inouï dans les fastes de la politique, les alliés ne pouvaient recueillir un plus modeste fruit de leur victoire. Mais tout ce qui venait de Vienne avait alors le don d'irriter à Saint-Pétersbourg. La perspective d'une rectification de frontière, si insignifiante qu'elle fût, déplut fort. En outre, le droit de faire rentrer dans le programme des objets étrangers aux quatre points ne laissait pas de causer quelque inquiétude. Autant M. de Seebach avait trouvé un accueil empressé, autant M. Yalentin Esterhazy rencontra de froideur. Au commencement de janvier, le cabinet russe répondit par des contre-propositions. Il agréait les quatre points, mais n'admettait rien au delà. Assurément les divergences n'étaient pas grandes, mais ce n'était point l'acceptation pure et simple voulue par les puissances occidentales. Entre adversaires^ très chatouilleux sur leur honneur et très obstinés à se maintenir chacun sur son terrain, on put croire que la guerre allait se rallumer. A Paris, l'émotion fut extrême. Le 11 et le 12 janvier, une forte baisse de bourse témoigna des anxiétés publiques. C'est vers ce temps-là que se rassemblaient, aux Tuileries, les grands conseils militaires dont nous avon^ parlé. Le public n^ignorait pas ces conciliabules et en concluait, avec un découragement profond, que la paix, naguère probable, se trouvait plus éloignée que jamais.
L'accord se fit cependant, et à l'heure où on ne l'espérait presque plus. La Prusse, immobile depuis une année,
jugea que son intérêt personnel, le seul qu'elle écoutât, exigeait son intervention immédiate. Dans Téventualité d'une coalition contre la Russie, il était difficile qu'elle demeurât neutre, non moins difficile qu'elle prît les armes pour l'un ou l'autre parti. Une lettre de Frédéric-Guillaume, lettre, dit-on, très instante, arriva à Saint-Pétersbourg et conjura le Gzar de céder. Alexandre II n'avait point l'humeur inflexible de son père. Ce qui était enjeu, ce n'était point son honneur depuis longtemps sauvegardé, mais tout au plus son amour-propre. Devant cette réprobation unanime de l'Europe, devant les remontrances de la Prusse elle-même, jusque-là si complaisante, le jeune empereur se troubla. Toutes les nouvelles qu'il recevait de l'intérieur de son empire lui démontraient, d'ailleurs, l'opportunité de traiter. Les instructions du comte Esterhazy lui prescrivaient d'attendre, jusqu'au 18 janvier, la réponse à ses propositions Le 16, des dépêches transmises de Saint-Pétersbourg à Vienne et aussitôt communiquées dans toutes les capitales, annoncèrent que la Russie acceptait le projet autrichien et l'acceptait sans réserve.
En France, les inquiétudes des derniers jours rendirent plus vive encore la joie publique. Seul, parmi tous les organes de la presse, le Siècle fit entendre une voie discordante, se plaignit qu'on n'eût stipulé ni pour la Pologne, ni pour l'Italie, et formula l'espoir que ces questions, négligées dans les préliminaires, seraient débattues dans le traité général (1). En Angleterre même, la satisfaction l'emporta sur l'esprit de dénigrement. A la vérité, le Times engagea ses compatriotes à se méfier des artifices de la Russie qui, sans doute, reprendrait en détail ce qu'elle concédait en bloc, a Nous pouvons payer et nous poutt vous combattre » , ajoutait-il à quelques jours de là avec un redoublement d'acrimonie.; Mais cette malveillance soupçonneuse trouvait de moins en moins d'écho. Le gouvernement russe, quoi qu'on pût craindre de lui, ne retira aucune de ses concessions. Bien au contraire, il se plut à dissiper toute équivoque, et, dans un article du Journal de Saint'
(1) Voir le Siècle, 21 janvier 1836,
Pétersbourg, précisa de nouveau avec la plus loyale netteté rétendue de ses sacrifices. Le 1*' février, un protocole signé à Vienne constata Taccord de toutes les parties. C'étaient, à proprement parler, les préliminaires de la paix.
ly
Paris avait été désigné pour le siège du Congrès qui discuterait le traité définitif. Dès le milieu de février, les plénipotentiaires commencèrent à arriver. Ce fut d'abord M. de Brunnow, Tun des plus fins parmi les Moscovites, Tun de ceux qui connaissaient le mieux toutes les subtilités de la langue diplomatique. Puis ce fut le comte Orlof, premier plénipotentiaire russe, nom illustre entre tous dans son pays, chargé de dignités autant que d'années. Les Parisiens se montraient volontiers ce vieillard de haute taille et de grande mine, et se le montraient avec une curiosité sympathique : car à nos alliés nous préférions déjà nos ennemis, et ceux-ci^ avec Tinsinuante souplesse familière à leur race, ne négligeaient rien pour accentuer cette impression. Bientôt survint le chef du Foreign Office^ lord Clarendon, justement soucieux de prévenir une union trop intime entre Français et Busses, et de ne pas laisser réduire à néant les fruits déjà si minces de la victoire. Sur ces entrefaites, lesjournaux annonçèrentrarrivée de M. de Buol, fastueux comme toujours. Chemin faisant, il s'était arrêté à Francfort, sans doute pour laisser à M. de Bismarck, ministre prussien près la Confédération, le temps de le crayonner. « M. de Buol est ici, écria vait-il le 14 février; tout le troupeau de la Diète va lui rendre « ses hommages ; je ne me suis pas mêlé aux DU minorum 0 gentium. » Il le vit pourtant le lendemain, le trouva a d'une a amabilité extraordinaire » . Le chef du cabinet autrichien lui exprima a Tardent désir» que la Prusse fût admise au Congrès: si, malgré tous ses efiForts, elle ne devait pas y figurer, on pouvait être certain que lui Buol défendrait les intérêts prussiens
avec autant de chaleur que ceux de rAutriche elle-même. M. de Bismarck ne manqua pas de rendre compte de Ten- Irevue. a Je voudrais, ajouta-t-il, être une heure seulement • dans ma vie le grand homme que Buol croit être tous les «jours, et ma gloire serait établie à jamais devant Dieu et c devant les hommes (1). » Peut-être le portrait ne doit-il être accepté qu^à correction. En tout cas, une si tranquille satisfaction eût montré, dans le chef du cabinet de Vienne, plus d'optimisme que de clairvoyance : car le sort allait le mettre en présence de la Russie irritée^ de TAngleteirre à demi satisfaite, de la France courtoise plutôt que sympathique. Pour comble de déplaisir, il verrait s'asseoir, non loin de lui, à la table du congrès, le représentant de la Sardaigne. M. de Gavour, en effet, s'acheminait vers Paris, modeste comme il convenait à une fortune naissante, silencieux, mais attentif aux occasions, aussi ardent à réclamer son salaire que la France était prompte à tout abandonner, plein de projets gradués qu'il évoquerait tour à tour ou laisserait dans l'ombre suivant la bienveillance ou la froideur de l'Europe. De tous ces diplomates, le moins en vue était, à coup sûr, le ministre de la Porte, Ali-Pacha. Si nous en croyons un observateur perspicace de ce temps-là, c'était cependant a un Turc comme il y «en a peu, petit, maigre, avec un doux regard, parlant par- « faitement le français, habile, bien informé, éclairé, hono- « rable (2) » . L'esquisse eût-elle été fidèle, ces dons ne pouvaient être que stériles. L'empire ottoman, cause première de la guerre, était oublié, et les lauriers de Silistrie s'étaient fanés au point de ne plus refleurir. A l'inverse du Piémont, la Turquie luttait, non pour gagner, mais pour ne pas perdre, et encore était-il certain que ce qu'elle conserverait aujourd'hui lui serait, dans l'avenir, arraché par lambeaux. A chacun des plénipotentiaires était adjoint l'ambassadeur ordinaire accrédité à Paris ; c'était pour l'Angleterre lord Cowley, pour l'Autriche M. de Hubner, pour la Sardaigne M. de Yillamarina, pour la
(i) Correspondance de M. db Bismaiick, t. II, p. 128-136. (%) The GreviUe Memoirs^ t. VIII. p. 23.
Turquie Méhemmed-Djémil-bey. M. Walewskî, ministre des affaires étrangères, et, au-dessous de lui, M. de Bourqueney, représentaient la France. Tel était le personnel du congrès.
La première séance eut lieu le 25 féyrier au ministère des affaires étrangères. La présidence fut déférée d^un accord unanime à M. Walewski. M. Benedetti, directeur des affaires politiques, fut commis à la rédaction des procès-verbaux. Un armistice fut aussitôt conclu jusqu^au 31 mars^ et la nouvelle en fut, sur Theure, communiquée aux quartiers généraux. Après ces préliminaires^ la discussion commença.
G^est à propos du régime de TEuxin que les conférences de Vienne avaient échoué. Depuis ce temps, la prise de Sébastopol avait anéanti sur ces rivages la puissance navale de la Russie, et nos ennemis avaient eux-mêmes détruit ce qui restait de leur flotte. Exclure de ces eaux intérieures tous les navires de guerre, sauf les bâtiments légers destinés à la protection du commerce, proscrire le rétablissement de tout arsenal maritime, c^ était reconnaître en principe un état de choses déjà existant en fait. La neutralisation de la mer Noire fut donc proclamée sans aucune objection de la part de nos adversaires. Ils se contentèrent de revendiquer au profit du port de Nicolaïef, creusé au confluent du Boug et de Tlngoul, le droit de construire les bâtiments de petite dimension destinés à la police des côtes, et cette prétention parut si légitime que les Anglais eux-mêmes n'hésitèrent pas à Taccueillir. — Ce premier succès faisait bien augurer du reste. La condition des chrétiens dans l'Empire ottoman avait été la première cause de la guerre et devait naturellement fixer dès le début Tattention du Congrès. Déjà un décret du Sultan, devançant Toeuvrc des conférences, avait accordé à chaque communion le libre exercice de son culte. Les plénipotentiaires abordèrent cette question dès le 28 février, mais Tabandonnèrent ensuite et n'y revinrent que dans la séance du 25 mars. Ils adoptèrent alors la rédaction suivante qui devint l'article 9 du traité : « Sa
• Majesté Impériale le Sultan, dans sa constante sollicitude
• pour le bien-être de ses sujets sans distinction de religion ni « de race, ayant octroyé un firman qui, en améliorant leur sort.
a consacre également ses généreuses intentions envers les a populations chrétiennes de son Empire, et voulant donner un tt nouveau témoignage de ses sentiments à cet égard, a résolu » de communiquer aux puissances contractantes ledit firman, u spontanément émané de sa volonté souveraine. Les puis- » sances contractantes constatent la haute valeur de cette comu munication. Il est bien entendu qu^elle ne saurait, en aucun tt cas, donner le droit auxdites puissances de s^immiscer soit « collectivement^ soit séparément^ dans les rapports de Sa Majesté a le Sultan avec ses sujets ^ ni dans C administration intérieure de a son empire, » — La question de la navigation du Danube fut également résolue sans débat irritant. Il fut convenu qu^à part les règlements de police et de quarantaine, aucun obstacle ne serait apporté au libre transit par la voie du fleuve. Une commission fut instituée pour régler les détails qui échappaient à l'œuvre nécessairement générale du congrès. — Quant aux Principautés danubiennes^ Tancien protectorat russe fut aboli| et on convint que ces provinces jouiraient d'une entière indépendance, sous la suzeraineté de la Porte. La Moldavie et la Valachie seraient-elles réunies? Cette question, tant agitée depuis, fut soulevée, non tranchée : on se contenta de décider qu'une commission se rendrait sur les lieux et proposerait les bases de Torganisation future. — Sur un seul point, la discussion s'anima, ce fut à propos de la rectification de frontière réclamée en Bessarabie. La cession de territoire était insignifiante, mais blessait au vif l'amour-propre moscovite. Il en coûtait à la Russie de ne plus toucher au Danube sur aucune partie de ses limites. Le 8 mars, le baron Brunnow offrit de renoncer aux îles du Delta et de raser les forts d'Ismaïl et de Kilia-Nova. Cette proposition ne fut pas accueillie. Le tracé adopté partait de la mer Noire à Test du lac de Bouma- Sola, rejoignait la route d'Âkerman, la suivait jusqu'au val de Trajan, passait au sud de Bolgrad, remontait le long de la rivière de Talpuk et rejoignait le Pruth. Dans là pensée des albés, cette revision de limite n'était qu'une compensation équitable : toutes les conquêtes de la Crimée étant rendues, il était juste que la Russie consentît ailleurs à quelques sacri-
fices. Mais à Saînt-Pétersbourg on s^était un instant flatté que la restitution de Ears, récemment conquise, dispenserait de tout autre abandon territorial : de là un assez vif dépit, vif surtout contre rAutriche qui parlait plus impérieusement que si elle eût été victorieuse : a II ne sait pas, M. le plénipotenatiaire d'Autriche, disait un jour le comte Orlof à Gavour « avec un sentiment de haineuse rancune, il ne sait pas coma bien cette rectification de frontière coûtera à son pays de a sang et de larmes. »
Ainsi s'écoulaient les séances du congrès. Les conférences étaient rarement longues, ne se tenaient que tous les deux jours, étaient coupées par de longs entretiens et surtout par beaucoup de fêtes. Dans les conversations privées se découvraient les véritables dispositions. De la part de tous les diplomates, c'était une véritable gageure à qui conquerrait les suffrages de Napoléon III. Gracieux et hosffitalier envers tous, le souverain inclinait visiblement vers la Russie. Certains mots circulaient où se peignaient des avances poussées jusqu'à la coquetterie, a Eh bien, nous accorderez- vous la paix? • aurait dit l'Empereur au comte Orlof. — a Sire , je viens vous la a demander » , aurait répliqué le Russe avec une humilité qui ne lui coûtait guère. Cette intimité si brusque déconcertait fort les Anglais, et leur raideur un peu rogue témoignait leur dépit. Ce n'était pas que lord Glarendon eût à se plaindre de Napoléon III ; bien au contraire, la courtoise aménité du prince le charmait, a Je le trouve, disait-il, de meilleur en meilleur, « à mesure que je le connais davantage (I). 0 En revanche, la mauvaise humeur du ministre britannique se donnait libre carrière vis-à-vis des plénipotentiaires russes, à qui il reprochait leurs subtilités procédurières, a Vous avez vécu assez longtemps a dans notre pays, disait-il un jour à M. de Brunnow, pour « savoir ce qu'est un spécial pleader; eh bien, si toutes les « professions vous manquent, prenez celle-là (2) . « M. de Brunnow n*était point en reste de plainte et ne jugeait pas
(i) Tfie Grevilie Memoirt^ C VIII, p. 24. (S) Ibid.
LE CONGRÈS DE PARIS. 49ft
moins sévèrement les prétentions anglaises. « Ils n^arancent «d'un pas, répélait-il, que pour reculer de deux (I). » Quant aux plénipotentiaires d'Autriche, leur hauteur avantageuse provoquait parfois des commentaires désobligeants. « Ils parti lent comme s'ils avaient conquis Sébastopol • , remarquait dédaigneusement le comte Orlof. Tels étaient les propos qui s'échangeaient, le soir, dans les embrasures des fenêtres ou sous le feu des lustres. Pendant ce temps, Gavour allait et venait, parlait peu, observait tout, profitait de tout, cherchait partout des amis pour son pays. — Souvent aussi les diplomates oubliaient de médire les uns des autres; ils s'entretenaient alors avec abandon des événements de la dernière campagne. C'était l'heure des confidences, des regrets, des retours rétrospectifs. M. de Brunnow revenait sur les fameuses ouvertures de Nicolas à sir Hamilton Seymour, et déplorait que les rapports peu mesurés de cet agent eussent envenimé les choses. Surtout on écoutait avec intérêt le comte Orlof, qui racontait tous les détails de la mission Menschikof : il n'hésitait pas à la qualifier d'insensée et ne manquait pas d'ajouter que la guerre aurait été évitée si le Czar eût choisi quelque autre messager de ses ordres, et particulièrement lui-même.
Du 14 au 18 mars, les conférences chômèrent. Un grand événement portait ailleurs toutes les pensées. Marié depuis trois ans, l'Empereur n'avait pas d'héritier. Déjà l'attente publique mise en éveil avait été déçue. Enfin, au mois d'octobre 1855, le Moniteur avait annoncé la grossesse de l'Impératrice. Dans la nuit du 14 au 15 mars, les douleurs de l'enfantement commencèrent et se prolongèrent assez pour inspirer quelque souci. Le 16 mars, le canon des Invalides retentit. La population parisienne compta anxieusement les détonations : vingt et un coups pour une fille, cent un pour un fils. Les détonations continuant, l'allégresse éclata, grande, spontanée, non seulement chez les bonapartistes de sentiment et d'intérêt, mais chez tous les amis du repos public. Un prince impérial, c'était la perpér tuité de l'Empire assurée; c'était aussi le prince Napoléon
(1) The GrevUU Memoirt^ i. VIII, p. %7.
466 niStOlRE DU SECONt) EMPIRE.
écarté, et, aux yeux d'un grand nombre, ce second ayàntagc égalait au moins le premier. La Providence comblait Napoléon III de toutes les faveurs à la fois. Il avait la victoire, la paix, un fils, et, à cette heure, hélas! passagère, était digne de ces bienfaits par sa modération et surtout sa bonté. Arrive à ce point culminant de sa fortune, il semble que l'ancien exilé d'Ârenenberg, Tancien prisonnier de Ham ait eu comme une courte vision des destins de sa race. Alors que les acclamations du pays saluaient Tenfant que, par un touchant ressouvenir de Tancien régime, on appelait V enfant de France, voici par quelles modestes et mélancoliques paroles TEmpereur répondait aux félicitations du Corps législatif : o Les acclamations unanimes tt qui entourent le berceau de mon fils ne m'empêchent pas de tt réfléchir sur la destinée de ceux qui sont nés et dans le a même lieu, et dans des circonstances analogues. Si j'esa père que son sort sera plus heureux, c'est que, d'abord, tt confiant dans la Providence, je ne puis douter de sa protecu tion en la voyant relever, par un concours de circonstances u extraordinaires, tout ce qu'il lui avait plu d'abattre, il y a tt quarante ans. Ensuite l'histoire a des enseignements que je tt n'oublierai pas. Elle me dit, d'une part, qu'il ne faut jamais tt abuser des faveurs de la fortune ; de l'autre, qu'une dynastie tt n'a de chances de stabilité que si elle reste fidèle à son oritt gine, en s'occupant uniquement des intérêts populaires pour u lesquels elle a été créée. »
Lorsque, le 18 mars, le congrès reprit ses séances interrompues, il comptait deux membres de plus. La Prusse n'ayant pas participé à la guerre et n'ayant pas même, comme l'Autriche, accédé au traité du 2 décembre, il avait d'abord paru impossible de l'admettre aux stipulations de la paix. L'Angleterre, li'cs froissée de sa défection, avait surtout contribué à la faire écarter. « Les grandes puissances, écrivait le prince Albert au tt roi Léopold, ne peuvent prendre part au grand jeu de la tt politique, que si elles ont mis leur enjeu sur le tapis. » La Russie elle-même, malgré ses protestations apparentes, n'était point fâchée que Frédéric-Guillaume, dépourvu de toute autre alliance, demeurât comme emprisonné sous la protection et
dans la clientèle du Gzar. Dans son universelle gcnérosilc, Napoléon s'était ingénié à épargner au monarque prussien celte humiliation. La Prusse avait concouru, en 1841, à la convention relative à la clôture des Dardanelles; comme l'examen de cette convention rentrait dans le programme des conférences, M. Wa- Icwski, le 28 février, avait proposé à ses collègues qu'une invitation fût adressée à Berlin en vue de cet objet spécial. L'invitation, partie le 10 mars, fut acceptée aussitôt. Le 16 mars, M. de Manteuffel, premier ministre du roi Frédéric-Guillaume, arriva à Paris, et, accompagné de M. de Hatzfeld, s'assit, deux jours plus tard, à la table du congrès. Reçu un peu froidement par ses collègues, M. de Manteuffel fut amplement dédommage par l'hospitalité courtoise de l'Empereur. Bien ne fut négligé pour efihcer toute trace de l'exclusion qui l'avait d'abord frappé. Tous les protocoles lui furent communiqués. Il participa à toutes les réunions jusqu'à la fin du congrès. Non seulement il figura dans l'acte qui confirmait la convention des détroits, mais encore il signa le traité général de paix.
Le 30 mars, après une séance d'apparat consacrée aux signatures, les plénipotentiaires se rendirent aux Tuileries pour offrir à Napoléon III leurs hommages et lui annoncer l'heureux couronnement de leur œuvre. Hasard ou calcul, ce jour se trouvait être celui où, quarante-deux ans auparavant, les armées alliées avaient paru surles hauteurs de Montmartre. L'Empereur triompha modestement, remercia les plénipotentiaires, formula l'espoir d'un accord durable. Surtout il se félicita de ce que la paix n'emportait pour la Bussie aucune humiliation. Ne point humilier la Bussie, telle était, en effet, à cette heure, la pensée fixe de Napoléon III. Soit fatigue de la lutte, soit magnanimité naturelle, soit désir d'une alliance intime, il poussait le désir de ménager son adversaire au point d'effacer lui-même toutes les (races trop visibles de ses succès. A quelque temps de là, l'un des plénipotentiaires du congrès, M. de Bourqueney, disait à M. de Beust : « Quand on lit le traité du 30 mars, aucun signe appa- « rentne révèle qui est le vainqueur, qui est le vaincu (1). »
(1) M. DK Hfa'st, Mcinoucs, i. 1*', p. 162.
I L'usage est, pour les diplomates, une religion, et une reli« gion qui souvent leur tient lieu de. toutes les autres. De tous les usages consacrés par la tradition, un des plus vénérables consiste à ne se hâter jamais et à entremêler le travail de beaucoup de diversions. C'est avec lenteur que les plénipotentiaires du congrès s'étaient réunis : lentement ils poursuivirent leur œuvre; lentement ils relurent les articles du traité, les collationnèrent, pesèrent les mots et la ponctuation même. Peutêtre se fussent-ils départis . de ce solennel formalisme s'ils avaient pu voir quels deuils chaque jour de retard entraînait. Avec les combats n'avaient point fini les épreuves de l'armée de Grimée. Après un automne remarquablement beau, la température s'était tout à coup abaissée. Le froid était bientôt devenu si intense que le thermomètre, en quelques endroits, avait baissé jusqu'à 24 degrés centigrades. Les tentes ne fournissaient que des abris insuffisants. Les vieux soldats étaient usés par les fatigues, les jeunes mal aguerris contre les nouveautés d'une existence si rude. Pendant l'année précédente, les péripéties de la lutte avaient entretenu une excitation salutaire. Avec la chute de Sébastopol, cette fièvre était tombée, et presque tous languissaient d'un désir unique, celui de retrouver leur foyer. Logés dans des baraques bien closes, surabondamment munis de vivres, scrupuleusement astreints à toutes les prescriptions de l'hygiène, les Anglais supportèrent sans perte notable les extrêmes rigueurs de la saison, et ce second hiver fut pour eux la revanche du premier. Bien différent fut le sort des nôtres. Dès le mois de décembre, le scorbut, la dysenterie, les affections de poitrine amenèrent dans les ambulances un nombre inaccoutumé de malades. Mais ces maux s'effacèrent devant un autre plus terrible, le typhus. Aux premiers symptômes, on voulut douter : bientôt Thésitalion ne fut plus
possible. C'était bien ce^ même typhus des armées qui, en 1813, après la défaite de Leipzig, s'était montré dans les hôpitaux des bords du Rhin et avait abattu tant de victimes. L'épidémie détermina en décembre 323 décès, en janvier 464; en février 1,435, en mars 1,830; puis elle diminua rapidement. Le nombre des typhiques qui succombèrent fut, en Grimée, de 4,052 et s'élève au chiffre total de 5,689 si l'on tient compte des évacués qui expirèrent à Gonstantinople (1). La statistique est plus navrante encore si l'on ajoute aux ravages du typhus ceux des autres maladies. Durant cet hiver funeste, plus de 47,000 hommes entrèrent aux hôpitaux de Grimée, près de 9,000 y moururent (2).
Le fléau commençait à décroître, et les premières verdures du printemps ranimaient un peu les bivouacs attristés, lorsque, le I*' avril, parvint dans les camps la nouvelle du traité définitif. Les jours qui suivirent furent consacrés aux fêtes, aux revues, aux récompenses. Anglais et Français échangèrent des décorations, et des médailles. Tandis qu'à Paris l'Empereur élevait à la dignité de maréchal les généraux Ganrobert et Bosquet depuis longtemps revenus en France, le commandant en chef distribuait des croix et décernait des grades qui jamais ne furent mieux gagnés. Rien ne s'opposait plus à ce que Russes et Français fissent succéder aux rigueurs de la guerre les témoignages de leur mutuelle courtoisie. Sur les hauteurs de Mackenzie, le général Luders, qui avait succédé au prince Gortchakof, donna à ses ennemis d'hier le spectacle d'une revue. A ces prévenances, les alliés répondirent d'abord par un brillant carrousel ^ puis, dans une fête militaire grandiose, ils déployèrent, aux yeux du général en chef russe, les plus beaux bataillons de leur armée. Ghacun s'empressait à parcourir une dernière fois les lointains rivages que, sans doute, on ne reverrait plus. Les uns s'engageaient à travers les ruines de Sébastopol, gigantesque amas de décombres où rien ne subsistait; car les alliés, peu de jours avant l'armistice,
(i) Tableaux de M. le D' Scrive, médecîa-mspectear du service de santé des armées. (Statistique médico^hirurgicaU de l'armée de Crimée, p. 278 cc 346.) it) ScBivB, p. 280.
avaient fait sauter les docks, le fort Nicolas, le fort Alexandre, et consommé par là les destructions. Les autres s^acheminaient vers Kamiescb, ville étrange née de la guerre et destinée à disparaître avec elle : là s'agitaient les marchands de toute origine, Juifs, Grecs, Levantins; c'étaient les seuls que la paix déconcertât, car ils avaient fait de grands approvisionnements et ne se consolaient pas que la source de leurs bénéfices fût tarie. D'autres, avant de partir, essayaient de fixer par le crayon les lieux où ils avaient vécu, combattu, souffert. Beaucoup s'occupaient à rassembler des armes, des débris de projectiles, des souvenirs de toute sorte, modestes trophées qui orneraient leur demeure et seraient comme les témoignages de leur vie guerrière. Surtout un pieux empressement conduisait vers les cimetières : nul ne contemplait sans émotion leur enceinte agrandie, et la joie du retour s'assombrissait par la pensée de ceux que la terre de Chersonèse garderait pour jamais.
Cependant la marine déployait toutes ses ressources pour embarquer les hommes, les chevaux, le matériel. La tâche était pénible et difficile autant qu'ingrate. On dut même renoncer à emmener les chevaux, et la plupart furent vendus en Turquie. L'évacuation commença en avril, se poursuivit en mai, et, vers la fin de juin, était presque achevée. Tandis que l'administration de la guerre jugeait l'opération bien longue, les amiraux se plaignaient, au contraire, que les navires fussent trop chargés (1). Pélissier avait songé d'abord à devancer le retour de ses troupes : sur l'avis du maréchal Vaillant, il se décida à ne partir qu'après tous les autres. Le 4 juillet, Kamiescb et la Chersonèse furent remises aux autorités russes. Le lendemain, le commandant en chef prit passage à bord du Roland. Quelques heures plus tard, Sébastopol avait disparu aux regarde de nos derniers soldats.
(1) Voir Rapport du ministre de la guerre, ^Moniteur, 25 octobre 1856 )
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Ainsi finit la guerre de Grimée, expédition modeste à Torigine, qui dériva par degrés en une immense entreprise. Rarement les hommes mesurent par avance toute la portée de leurs desseins. Quand l'empereur Nicolas hasardait ses fameuses confidences à sir Seymour, quand le prince Menschikof étalait à Gonstantinople Tinsolent appareil de son pouvoir dominateur, quand la France et TAngleterre poussaient leurs flottes jusqu'au Bosphore et débarquaient à Gallipoli leurs premiers régiments, nul, à Saint-Pétersbourg, à Paris, à Londres, nul n'eût osé prévoir, pressentir, imaginer la grandeur des sacrifices futurs. L'ambilion du Gzar était d'ajouter une nouvelle hardiesse à toutes celles que l'Europe avait tolérées, et de franchir, sans éveiller trop de colères, une étape de plus dans la voie qui con-^ sacrerait le vasselage de la Turquie La France et l'Angleterre, après une campagne diplomatique irréprochable (irréprochable surtout pour nous), se flattaient qu'une démonstration militaire limitée suffirait à couronner les efforts de leurs négociateurs. Gependant entre Russes et Ottomans, la lutte avait éclaté. D'abord les alliés cherchèrent leurs ennemis aux rives du Danube. Puis, un peu par hasard, ne sachant où aller, ils s'embarquèrent pour la Grimée, sans cavalerie, sans matériel de siège, plus en chercheurs d'aventures qu'en soldats des grandes guerres. Les meilleures témérités sont celles qui se poursuivent jusqu'au bout. A l'audace du débarquement, au bonheur d'une victoire ne se joignit pas la témérité suprême qui peut-être eût conquis Sébastopol. On vit alors une chose étrange, inouïe, une ville qui se fortifiait en face même de l'ennemi. De part et d'autre on s'obstina. De 40,000 hommes, les forces françaises furent portées à 60, 80, 100, 140,000 hommes. Anglais et Russes accrurent leurs effectifs dans la même proportion. Seuls, les Turcs^ pour qui on combattait, demeu-
rèrent immobiles, faisant les corvées, comptant les coups, mourant en grand nombre, mais sans gloire, et s'en remettant ,^ de tout au Prophète. Mais était-ce bien pour eux qu'on batail- ^ lait ? Des Lieux saints, du protectorat des églises chrétiennes, {. de toutes ces causes primitives du conflit, nul ne se souciait. Quand les enfants se battent pour un jouet, ils commencent par briser ie jouet sous leurs pieds; puis ils continuent à se battre. Les peuples ne sont guère plus sages. On se battait sans trop savoir pourquoi : on ne s'en battait d'ailleurs que mieux. Avec ses à-coups, ses incohérences, ses révolutions dans le commandement, l'entreprise conserva jusqu'au bout son caractère d*aventure, mais d^aventure devenue gigantesque et transfigurée par d'héroïques épisodes. Tout cela dura onze mois, tant qu'enfin les Busses épuisés nous abandonnèrent, non Sébastopol, mais un amas de ruines, et de ruines dont le canon de l'ennemi troublait parfois la possession paisible.
La paix conclue, on put à loisir supputer le prix de la lutte. Les pertes des Français s'élevaient à 95,000 hommes, 20,000 tués par le feu, 75,000 terrassés par la maladie (1). 20,000 Anglais avaient succombé, dont 4,000 seulement dans les combats ou les assauts (2) . Les Sardes n'avaient perdu que 28 hommes tués à la bataille de Traktir; mais à ce chiflre insignifiant il faut ajouter plus de 2,000 décès enregistrés dans les hôpitaux, la plupart à la suite du choléra (3>k Les pertes des Turcs, faute de données précises, n'ont pu être évaluées, mais on ne les estime pas à moins de 30,000 hommes,
(1) Docteur Chenu, Rapport au conseil de santé sur U service médico^hirur^ gical a Varmée d* Orient^ p. 579. Le rapport du iiiinittre de la guerre à TEmpereur (Moniteur, 25 octobre 1856) n'évalue les pertes qu'à 69,220 hommes. Cette différence parait tenir en grande partie à ce que M. le docteur Chenu comprend
f dans ton rnpport plu* de 15,000 hommes morU de leurs blessares ou de maladies à In suite de leur rapatriement.
(2) Déclarations de lord Panmure. secrétaire d*état à la guerre. Chambre des lords, 8 mai 1856. {Parliameittaty débates, Thirdserics, t. CXLII. p. 187.)
(3) Voir déclarations du général La Marmoni à la Chambre des députés sarde, 16 mars 1857. (Atti del parlamento subatpino, p. 1009.) Voir aussi Etat du docteur Chenu, d*après les documents fournis par le docteur Antonio Comisetii, président du conseil de santé de i armée italienne. (CuBSCu, Bapporl au conseil de santé, p. 614.)
presque tous tombés dans les combats du Danube ou frappés par les épidémies dans les bivouacs de Grimée. Quant aux Busses, les écarts des divers rapports ne permettent guère de préciser rétendue de leurs sacrifices. Les calculs qui paraissent les plus dignes de foi fixent à 110,000 leurs tués ou. leurs morts (1) : évaluation fort incomplète elle-même, car elle ne comprend pas les victimes du typbus pendant le second hiver, elle ne. comprend pas davantage le nombre certainement immense de ceux qui succombèrent sur les longues routes de la Russie avant d'atteindre la Crimée. En résumé, si on rassemble tous les éléments que la statistique nous fournit, on peut, sans crainte aucune d'exagération, fixer au chiffre minimum de 300,000 hommes le tribut funèbre que la guerre d'Orient préleva sur les armées belligérantes.
Une sorte de destin tragique sembla peser sur les acteurs de ce grand drame. Presque aucun de ceux qui touchèrent aux débuts de l'entreprise n'en vit le dénouement. L'empereur Nicolas, auteur originaire de la catastrophe, disparut bien avant les luttes finales. Saint- Arnaud, le premier chef de l'armée française, ne débarqua en Grimée que pour y vaincre et y mourir; puis, à huit mois de distance, la même épidémie qui l'avait emporté coucha lord Raglan dans le cercueil. Le général Rizot, qui, le premier, ouvrit la tranchée devant Sébastopol, tomba sous les coups ennemis sans que l'œuvre fût achevée. Du côté des Russes, Khornilof, Istomine, Nakhimof, les trois glorieux amiraux en qui se personnifiait la résistance, périrent sur les remparts bien avant que la défense eût épuisé ses dernières forces. Geux mêmes qui ne succombèrent pas cédèrent la place à d'autres, comme si plusieurs chefs dussent se relayer pour la tâche. Ganrobert, qui succéda à Saint- Arnaud, fut lui-même remplacé par Pélissier, qui cueillit le fruit de la victoire : à lord Raglan succéda le général Simpson, qui fut, vers la fin de la guerre, relevé de sa charge par le général Godrington : au prince Menschikof succéda le prince Gortchakof
(1) Docteur Hubbbnktii» Service sanitaire des hôpitaux de Crimée, appendice n*^ 2, p. 9.
qui, dans les derniers jours de 1855, remit le commandement au général Luders. En France, la même et singulière fatalité s'étendit à ceux qui, de loin, concoururent à Texpédition. Le minisire des finances, M. Bineau, qui, en organisant les em* prunts, rendit Tœuvre possible, mourut le 8 septembre, juste le jour de la prise de Malakof. Le ministre de la marine, M. Ducos, qui avait préside à Tentreprise des transports, succomba à quelque temps de là. Enfin Famiral Bruat, commandant en chef de Tescadre destinée à rapatrier Tarmée» fut lui-même foudroyé d'une attaque de choléra presque en vue des côtes de sa patrie.
Tout fut étrange dans cette guerre ou plutôt dans ce duel. Il se livra en un champ clos, chacun des deux adversaires étant retranché dans une position inexpugnable d'où il ne pouvait ni déloger son rival, ni être débusqué lui-même. Ce champ clos se trouva placé sur un lointain rivage, à l'écart des routes battues, et con'tme choisi à dessein pour ne point troubler le repos de l'Europe, pour n'en point même importuner les réjouissances. Ce fut, non la grande guerre avec ses larges combinaisons stratégiques, mais, de part et d'autre, un perpétuel effori contre les distances, contre les éléments, contre tout ce qui déconcerte les hommes ou les abat. Français et Russes étaient également isolés de leur pays, Içs uns par la mer, les autres par les steppes plus infranchissables que la mer : de là des obstacles sans fin pour approvisionner les armées, les faire vivre, alimenter la guerre elle-même. On eut à braver tous les fléaux, l'incendie, les explosions, les frimas, les tempêtes, le choléra, le typhus. Dans les campagnes ordinaires, les troupes, aux premières clartés de l'aube, quittent leurs bivouacs; et les distractions, la marche, la nouveauté des aspects font oublier les camarades tombés en chemin : à Sébastopol et sur le plateau de Ghersonèse, assiégeants et assiégés vivaient en face de leurs morts, foulaient chaque jour les lieux où dormaient leurs compagnons, où peut-être eux-mêmes dormiraient demain. Un dernier trait distingue cette lutte. Elle éveille cette sorte de curiosité qu'excitent les choses qu'on ne reverra plus. Elle marque la fin d'un système : ce sont les derniers jours de la
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marine à voiles, des canons lisses, des attaques régulières des places. Elle marque aussi la fin de la vieille courtoisie mili- , taire : pour la dernière fois, sans doute, on aura vu des combattants ne rien ajouter aux rigueurs nécessaires, mettre à profit les intervalles du carnage pour se témoigner avec un enjouement attristé leurs personnelles sympathies, s^exaspérer souvent contre les obstacles, jamais contre les hommes. D'autres guerres viendront : aucune ne ressemblera à celle-là : elles seront marquées d'autres signes, moins meurtrières peut-être à cause de leur brève durée, mais sombres, cruelles, implacables, soit que la précision mathématique de Tart moderne ait plus souci de rendre les coups mortels que de les rendre loyaux ou brillants, soit que la logique assez sensée de notre âge dédaigne tout ménagement quand la haine a armé les bras, et juge la guerre elle-même (fût-elle courtoise) inutile ou impie quand aucun ressentiment national ne couve dans les cœurs.
Gomme tous avaient accompli également leur patriotique devoir, tous purent également se glorifier. — Les Russes ne songèrent ni à cacher leur douleur, ni à voiler leurs deuils. Sur les hauteurs du Nord, de Tautre côté de la grande baie, un immense cimetière, bientôt objet d'une virile et tendre vénération, rassembla les ossements de ceux qui avaient succombé. Là s'élèvent, en face de Sébastopol, les tombes fraternelles des soldats : au milieu d'elles, se dresse, par intervalles, quelque monument plus orné, dernier asile des chefs qui dorment au milieu de leurs compagnons d'armes. Parmi ceux que le siège épargna, plusieurs jugèrent que le suprême repos leur serait plus doux sur ce sol sacré et reçurent, à leur tour, dans la vaste nécropole, la sépulture guerrière dont ils étaient dignes. Pour que rien ne pérît d'un si noble épisode national, le Czar fonda un Musée dit de Sébastopol où furent réunis tous les souvenirs du siège, où furent consignés les bulletins des régiments, où sont conservés les mémoires manuscrits, annales au jour le jour de la défense héroïque. Aujourd'hui encore, d'un bout à l'autre de la flussie, les marques particulières du respect public entourent dans leur vieillesse les combattants de Sébastopol. — La Grande-Bretagne, pas
plus que la Russie, ne ménagea à ses morts les témoignages de sa gratitude et de sa fierté attristée. Elle garde fidèlement ses cimetières qui s'étendent un peu partout, soit que le hasard Tait voulu ainsi, soit que les Anglais, même dans le trépas, aiment à occuper beaucoup de place. Sur le sol de la mère patrie, se retrouvent les marques d'une < pareille sollicitude : à Saint-Paul, un cénotaphe fut destiné à honorer les victimes d'Inkermann : en face même de TAbbaye, une colonne avec une admirable inscription glorifia les noms des élèves de l'École de Westminster qui « donnèrent leur vie pour leur pays 0 : sur la place de Waterloo, un monument fut érigé aux 2,162 soldats de la garde anglaise morts pendant la campagne : enfin, çà et là, sur les vieux murs des collèges, des inscriptions, souvenirs de l'amitié fidèle, rappellent la mémoire obscure et touchante de ceux qui sont tombés. — Plus héroïque encore que sa rivale ou son alliée, la France fut moins empressée à inventorier sa gloire. Au mois de juin 1856, le Sénat ayant demandé qu'une colonne cornmémorative rappelât les exploits de l'armée, l'Empereur, par un sentiment d'économie sans doute excessif, jugea que les charges de l'État ne permettaient pas un tel dessein. A défaut de monuments fastueux, les acclamations du retour, l'émotion que provoquèrent les drapeaux noircis ou déchirés, l'empressement recueilli des services funèbres, tout révéla les grandes, universelles, profondes sympathies publiques. A chaque foyer se conservèrent pieusement les pauvres et saintes reliques des glorieux morts. Surtout les correspondances furent fidèlement gardées. J'ai lu nombre de ces lettres déjà jaunies par le temps et comme ridées sous la trace des larmes maternelles. Là revit le meilleur génie de la France. Plusieurs seraient de purs chefs-d'œuvre, rieuses et émues, vaillantes et douces, fermes et, par intervalles, amollies de tendresse, traversées de pressentiments que chasse aussitôt un sourire, toutes colorées d'héroïsme et d'un héroïsme qui s'ignore, avec des reflets passagers de tristesse, de découragement même qui les rendent plus vraies, plus humaines, plus touchantes. Je me figure que Plutarque eût aimé à dire quelques-unes de ces
TÎes obscures, à saisir quelques-uns de ces fragments et à les animer de sa couleur immortelle. Les héros de Sébastopol auront des successeurs, mais d'une autre physionomie, plus positifs, plus scientifiques, d'un relief plusvigoureux, mais moins délicat, plus absorbés dans le mécanisme d'une direction toutepuissante. Ceux-là, dans leur champ clos de Grimée, nous apparaissent comme des preux, des paladins, et les derniers. Euxmêmes ne Tignoraient pas et, dans leurs lettres, raillaient un peu le « don quichottisme de la guerre où ils étaient jetés » . Leur mort créa des vides qui ne furent point comblés, et le mot de Thucydide se trouva de nouveau vrai : a Athènes a perdu sa jeunesse, Athènes a perdu son printemps. »
Quel fut le prix de tant de deuils? Quel fut le compte des profits de la guerre de Crimée?
Dès la fin du congrès de Paris, régna en Europe un sentiment très vif de l'instabilité de l'œuvre qui venait de s'accomplir. En Angleterre, lord Palmerston et lord John Bussell jugeaient que le résultat dépasserait toutes leurs espérances si les conditions imposéts à la Russie pouvaient être maintenues pendant dix ou douze ans. En Autriche, le vieux prince de Metternich écrivait : a Sébastopol ne vaut pas le prix qu'il a a coûté » ; et il ajoutait : n C'est la paix, mais ce n'est pas la c paix de l'ordre (I). » En France, les plus graves observateurs de la politique, Guizot, Tocqueville, Montalembert, avaient peine à cacher, au milieu de l'allégresse générale, leurs inquiétudes pour l'avenir. Avant même que Sébastopol tombât. Bosquet, le plus illustre des soldats de Crimée, exprimait, en une page prévoyante jusqu'à la prophétie, ses craintes que tant de travaux ne fussent vains, n De cette guerre, écri- « vait-il, la France ne recueillera qu'un peu de gloire ; elle a y peut perdre ses meilleurs soldats, et, par conséquent, ses a moyens de résistance à une invasion russo-allemande, quand a elle restera seule, abandonnée par l'Angleterre dont les inté- «réts sont différents des nôtres, malgré l'alliance. Pauvre
(i) Lettre ^ lady Wettmorcland, Î4 maî 1856. (Mettkrnich, Mémoiret^ t. VIII, p. ^05.^
« France ! toujours Tépée à la main^ se battant pour Dieu et le tt droit, et toujours seule à la fin des luttes, payant les progrès tt du monde civilisé du plus pur de son sang et du dernier écu a de ses épargnes!... »
Malgré ces sombres pronostics, Tintelligence, faisant effort pour secouer l'obsédante préoccupation de ce qui suivit, peut se figurer le congrès de Paris comme le point de départ d'une ère, non pas confuse et troublée, mais paisible autant que glorieuse. Les traités de 1815 se trouvaient virtuellement abolis dans leurs stipulations humiliantes; en revanche, ils étaient maintenus, rajeunis dans leurs règles salutaires d'équilibre européen^ et, par un singulier retour des choses, c'était à Paris, sous les auspices du neveu de l'Empereur, qu'ils recevaient leur nouvelle consécration. Par le fait de sa victoire, par le rayonnement un peu factice, mais très brillant, de son règne intérieur, par la consolidation de sa dynastie que la naissance d'un fils semblait assurer, par sa modération magnanime. Napoléon III devenait, naturellement, en vrai privilégié de la fortune^ l'arbitre des nations. A cette heure unique de sa vie, il lui était permis d'avoir pour allié en Europe qui il voulait, ou plutôt il aurait eu pour allié l'Europe entière, à la seule condition de ne point l'inquiéter par ses échappées dangereuses, de ne point l'attirer dans les courants contraires de ses capricieuses volontés. A ne considérer que les résultats matériels, les avantages de l'expédition de Grimée étaient minces : au contraire, ils étaient immenses, inappréciables, si cette guerre marquait l'inauguration d'une politique vraiment pacifique, d'une dynastie vraiment nationale. On peut le dire sans crainte, si tel eût été l'avenir, les morts de Ghersonèso n'auraient pas versé pour une cause indigne d'eux les flots de leur sang généreux.
11 y aurait quelque dérision cruelle à prolonger cette déce* vante hypothèse. Sur l'heure même, un incident survint qui la démentit.
En signant le 30 mars le traité de Paris, le congrès n'avait I as cru sa mission tout ù fait épuisée. Autant la guerre avait clé sanglante, autant la pai.\ devait être humanitaire. Pour
compléter leur œuvre, les plénipotentiaires jugèrent bon de faire rentrer dans le droit international certains principes contestés ou méconnus. Ils déclarèrent donc la course abolie. Ils posèrent comme invariable règle : 1* que le pavillon neutre couvre la marchandise ennemie, à Texception de la contrebande de guerre ; 2* que la marchandise neutre, à Telxception de la contrebande de guerre, n'est pas saisissable sous pavillon ennemi. Ils proclamèrent enfin que les blocus, pour être obligatoires, doivent être effectifs. Jusque-là rien n'était plus louable ni plus correct. Voici qui le fut moins. — Pendant les conférences, M. de Gavour était demeuré silencieux. Une seule fois, il avait pris la parole à propos des Principautés danubiennes. Cette réserve voilait une activité et des démarches incessantes. Au nom des vingt-huit Sardes tués au combat de Traktir, le ministre piémontais jugeait naturel que les meilleurs profits de la guerre fussent attribués à son pays. Gomme le congrès ne s'écartait pas assez vite de son programme, il avait consigné, dans une note du 27 mars aux représentants de France et d'Angleterre, les doléances de ses compatriotes. Il dénonçait les vues du gouvernement pontifical, s'élevait contre les occupations autrichiennes, critiquait surtout le régime des Légations et demandait qu'elles fussent pourvues d'institutions autonomes. En dépit de cette invitation directe, le traité fut signé sans que le nom de l'Italie eût été prononcé. Mais les amis de la Sardaigne reprirent courage quand, à la séance du 8 avril, M. Walewski engagea ses collègues à échanger leurs idées sur divers sujets. Le président du congrès commença par parler de la Grèce et finit en flétrissant les excès de la presse belge. Entre les deux et comme sous forme incidente, il signala la condition anormale des États romains, émit un vœu en faveur d'une prochaine évacuation par les troupes françaises et autrichiennes, se livra enfin à une assez longue critique du gouvernement napolitain. Ge que M. Walewski venait de dire sous une forme modérée et en revendiquant même pour l'Empereur le titre de fils aîné de l'Église^ lord Clarendon le répéta sous forme de réquisitoire. Cette incursion dans un domaine si imprévu ava'itdequoi surprendre.
Que deviendrait l'indépendance des États si leur régime intérieur pouvait être débattu sans qu'ils fussent représentés? Ces sortes d'intervention, si elles se transformaient en coutume, ne seraient-elles pas fatales aux faibles toujours^oumis aux remontrances comminatoires des forts réunis en. congrès? Le comte Orlof se récusa, objectant l'absence d'instructions. Le comte Buol fit de même, se contint d'abord, puis éclata. M. de ManteufiFel, voyant qu'il était permis de parler de tout, se mit à signaler l'état de lu principauté de Neufchàtel qui tenait fort à cœur à son maître. Le Turc, à qui le Pape importait peu, garda le silence comme à l'ordinaire. Quant à M. de Cavour, il eût trompé l'attente générale s'il n'eût repris en les accentuant les griefs déjà développés. Il se garda bien d'y manquer, en sorte que l'acte d'accusation fut complet. Le 16 avril, un second mémorandum du ministre sarde invita de nouveau les cabinets de Paris et de Londres à pourvoir à l'état de l'Italie.
Ce serait anticiper sur l'avenir que de raconter ce qui suivit; ce serait exagérer la portée de l'incident que de lui attribuer des conséquences décisives et surtout immédiates. Officiellement, rien ne fut changé dans la Péninsule; les notes sardes des 27 mars et 16 avril demeurèrent même sans réponse. En fait, la Sardaigne avait gagné de puissants protecteurs : c'étaient la plupart des hommes d'État anglais, amis des nouveautés par haine du papisme et goût du désordre chez les autres : c'était le prince Napoléon : c'était, avec plus de réserve, l'Empereur lui-même. La question italienne avait été solennellement posée, posée en dépit de l'Autriche, posée dans la plus grave des assemblées, posée sous les auspices de Napoléon III. Autour de lui et jusqu'aux Tuileries même, M. de Cavour avait entendu murmurer : Il faut faire quelque chose pour ritalie. Que serait ce quelque chose? Dans l'àme méditative de l'Empereur, ctM(e pensée allait germer, grandir, se développer à travers touU's sortes d'infiuences contraires, devenir dominante au point d'ab« sorber tout le reste, y compris le souci de la patrie française. Dès lors, adieu la prudence, adieu la modération des premiers jours, adieu le rêve de cette politique nationale qui aurait pu être le fruit, le fruit glorieux de la guerre de Crimée et le meil-
leur que la France pût cueillir. Une idée fixe obsédera l'âme du souverain et mêlera un élément de confusion même à ses plus honnêtes, à ses plus patriotiques desseins. Désormais, et sauf quelques éclaircies de bon sens, Thistoire extérieure du second Empire pourra se résumer en ces mots du chancelier Oxenstiern à son fils : o Mon fils, vous serez étonné de voir avec coma bien peu de sagesse le monde est gouverné »
UN DU TOME PREMIF'î.
PnéFACB ,