LIVRE V
LA CBÎMÈE
SoMUAiBC : I. — La CwifSE : Configuration et relief do toi; population; la TÎlle et le port de Sébastopol. ^- Choix do point de débarquement i let armées alliées abordent à Old-Fort. ^ Ditpotitiont des RuMet : leurs foroes en Crimée : plan du prince Menscbikof : il se décide à livrer bataille sur les bords de l'Aima. ^- Marche des Russes : marche des alliés : les deux armées en présence (19 septembre).
H. — Là BATAILLE DE l*Alma (20 Septembre) : le champ de bataille : comment la disposition même des lieux dicte aux Russes et aux alliés leur plan. — Mouvement du général Bosquet; de quelle façon hardie et heureuse il est exécuté. -* Marche des 1'* et 8* divisions : comment elles s'élèvent jusque sur le plateau, viennent au secours du général Bosquet et, après un dernier combat, demeurent maîtresses des hauteurs. — Les Anglais : résistance qu'ils rencontrent. — La yictoire est décidée : retraite de Tennemi : quelles causes empêchent la poursuite.
III. ^ SÉBASTOPOL : on y apprend Téchec de Menscbikof : on s'attend à une attaque immédiate : craintes très rives, mais qui ne dégénèrent point en panique : esprit de la population, de l'armée et des chefs. — Menscbikof forme le projet de fermer la passe en submergeant une partie de la flotte russe : répugnances des marins et plan du vice-amiral Rhornilof : comment le projet de Menscbikof est exécuté : graves conséquences de cette résolution.— Les alliés : leur plan primitif : comment la clôture de la rade modifie leurs desseins : projet d'attaque par le côté sud et marche de flanc vers Balaklava.
^ Le maréchal Saint-Arnaud, sa dernière maladie et sa mort.
IV. — Première reconnaissance des alliés sur le plateau de Chersonèse : aspect général du' plateau, ses rarins et ses criques : position de Sébastopol que les
- alliés Torent pour la première fois : état des fortifications du côté sud : ^' sifpMs auxquels se révèle l'activité des Russes. — Convient-il de hâter ou de différer l'attaque? Le général Canrobert et lord Raglan, sans croire à la nécessité d'un siège régulier, jugent téméraire un assaut immédiat. — Base d'opérations : la flotte anglaise à Balaklava ; la flotte française à la baie de Ramiesch. — Corps de siège et corps d'observation : les Français chargés des attaques de la ville, les Anglais de celles de Rarabelnaïa. «• Ouverture
de la trancKée (9 octobre) et construction de batteries. — Bombardement du 17 octobre : insuccès relatif. — Disposition des alliés ; comment les premières illusions commencent à se dissiper : confiance des Russes qui se disposent À prendre l'offensive.
V. — Li COMBAT DE Balaklata (25 octobre). — Attaque des Russes; les redoutes turques : le 93* Highlanders et la brigade Scarlett. — Suspension de la lutte. — Ordre de lord Raglan : le capitaine Nolan : lord Lucan : lord Cardigan : charge de la brigade légère* pertes énormes de cette brigade. — Fin du combat.
YI. — Inkebmarit. ^~ Accroissement des forces russes et motifs pour désirer une bataille. — Le plateau d'Inkermann est le point vulnérable des positions anglaises. — Plan du prince Menscbikof : une attaque principale et deux diversions. — La nuit du 4 au 5 novembre : état des troupes anglaises et dernières dispositions des Russes. — La colonne Somoïnof et son succès suivi d*échec. — Les régiments de Taroutino et de Borodino devant la batterie des sacs à terre : comment ils sont victorieux d'abord et puis refoulés. — Grande attaque de la colonne Paulof : effroyables combats, péripéties diverses, écrasement des Anglais. — Intervention française et seconde phase de la bataille : Bosquet au camp du Moulin : ses dispositions : ses inquiétudes: comment le secours des troupes françaises est réclamé. — Bourbaki arrive sur le champ de bataille : comment les Russes sont repoussés, puis reprennent l'offensive. — Arrivée de nouvelles troupes françaises : dernier combat et défaite des Russes. — Leur retraite : incidents divers. ^ Les diversions du prince Gortchakof et do général Timofeïef. — Ganses de l'échec des Russes. ^ Pertes de trois armées.
YII. — Inkermann et Eylau : impressions; mesures prises; plan défensif; pre- . mière appréhension de l'hiver. — Tempête du 14 novembre. — L*hiver et ses souf&'ances : vêtements, bois, charrois, chevaux, corvées. — État sanitaire : maladies diverses : évacuations sur Constantinople. — Les souffrances des Anglais sont plus grandes que les nôtres : cause de leurs souffrances et réduction effrayante de leurs effectifs. — Opérations miliuires de l'hiver : travaux des tranchées : petites sorties et combats nocturnes : grands travaux de fortifications achevés par les Russes. — Les alliés et leur vie pendant l'hiver : Ramiesch; la route du camp; les bivouacs; les costumes; les tranchées ; dispositions matérielles et morales : influence et exemples de quelques chefs. — Revue du 31 décembre.
YIII. — Illusions en France et en Angleterre sur la durée et les difficultés de la campagne de Crimée. — Comment ces illusions s'évanouissent. — France: déceptions : lettre de l'Empereur au général Canrobert. — Angleterre : émotion très vive : convocation du Parlement : agitation dans la presse et dans le public : Motion Roebuck : chute du ministère Aberdeen : embarras : Palmerston appelé au pouvoir : ses mesures et comment elles sont couronnées de succès. — France : mesures prises pour accroître les forces militaires : disposition de l'esprit public : intervention de l'Empereur dans les affaires de Crimée; plans et projets divers; mission du général Niel. — Deux idées nouvelles : idée de l'investissement : idée de porter Tattaque principale for Malakof.
Là grimée. SftS
La Grimée ou Ghersonèse Taurique des anciens est une presqu'île de forme irrégulière, limitée à l'ouest et au sud par la mer Noire, à Test par la mer d'Azof, au nord par le lac marécageux de Sivache (1). A son extrémité septentrionale, elle se rattache au continent russe par Tisthme de Pérékop : un peu plus à Test, elle s'y relie aussi par une étroite bande de terre qui atteint presque Ghénitchesk et qu'on appelle \di flèche d'Arabat. La nature a revêtu cette contrée de deux aspects bien différents. Au nord se développe une vaste plaine, sans arbres, presque sans eaux courantes, où l'œil, si loin qu'il plonge, ne découvre qu'un immense pâturage, parsemé de quelques hameaux tartares et coupé, surtout dans le voisinage de l'isthme, de marais qui se confondent avec le lac Sivache. La seule industrie de ces régions primitives est l'élevage des troupeaux ou l'extraction du sel marin. Tout autre est vers le midi la constitution géologique de la presqu'île. Depuis le cap Chersonèse jusqu'au golfe de Théodosie, un soulèvement du sol a donné naissance à une longue chaîne, haute à son point culminant d'environ 1,500 mètres et qui, du côté de la mer, se termine par des escarpements presque verticaux, tandis que, vers la terre, elle s'infléchit par une pente plus adoucie. De ce massif montagneux descendent plusieurs cours d'eau séparés eux-mêmes les uns des autres par de petites chaînes secondaires : à l'exception du Salghir, tous coulent de l'est à l'ouest : ce sont, en allant du nord au sud, l'Aima bientôt fameuse, puis la Katcha, le Belbek et enfin la Tchernaïa qui déverse ses eaux dans une large baie. Autant les steppes du Nord attristent par leur monotonie, autant les vallées méridionales réjouissent et charment les yeux. Couvertes de forêts sur leurs pentes, admi*
(1) Voir k TAppendice, carte n* !•
rablement arrosées, bien abritées, s'ouvrant par intenralles sur la mer qui sert de décoration au paysage, elles offrent la double image de la grâce et de Tabondance. Seul, le plateau de Ghersonèse, battu de tous côtés par TEuxin, garde un aspect froid et sévère. Plusieurs hauts personnages moscovites s'étaient laissé séduire par ce coin de terre, sorte d^oasis jetée à l'extrémité de leur immense empire : quelques élégantes villas, cachées dans les vallons ou étagées sur les collines , témoignaient de leur prédilection; là ils retrouvaient de frais ombrages, un climat tempéré, une culture presque méridionale, avantages d'autant plus appréciés que la nature en avait privé le reste de leur pays.
Cette terre, isolée jusque-là du reste de l'Europe au point d'en être oubliée, avait passé par des régimes bien divers. Au moyen âge, elle avait subi la domination des Tartares, dont les descendants, pasteurs dans le nord de la presqu'île, et dans le sud, agriculteurs ou vignerons, avaient continué à occuper le sol. Plus tard, les Génois avaient fondé des colonies sur les côtes, et l'on apercevait encore, le long du rivage, quelques tours à demi ruinées, vestiges de leur passage en ces lieux. Au seizième siècle, les Ottomans, alors à l'apogée de leur grandeur et de leur audace, étaient devenus les maîtres du pays. Ce n'est que deux cents ans plus tard, sous le règne de Catherine II, que, la puissance turque déclinant, la Russie avait étendu son empire sur la Crimée.
A vrai dire, elle en avait pris possession bien plus qu'elle ne se l'était assimilée. Dans les vallées méridionales, les Russes avaient, comme on l'a dit, édifié quelques maisons de plaisance, mais en vue d'un séjour passager, non d'une demeure permanente. Outre les Tartares, la population se composait des éléments les plus hétérogènes. Bulgares, émigrés allemands, Grecs, Arméniens, Juifs; et les vrais Moscovites, moins nombreux que tous les autres, semblaient implantés bien plus qu'acclimatés. La capitale administrative était Simféropol, pauvre ville peu peuplée et sans ressources. Ce n'était pas qu'aux yeux des Czars, la Crimée fût de peu de prix, mais toute son importance résidait en un seul point. En 1784, à l'em-
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bouchure de la Tchernaïa, sur la rive méridionale d'une baie superbe qu'on appelait alors la baie d'Akhtiar, avait été établi par ordre de Catherine II un vaste port militaire pour la sûreté et l'agrandissement duquel aucun travail n'avait été épargné. Situé à la pointe extrême de l'empire russe, ce port semblait une menace pour Constantinople et presque pour l'Occident lui-même. Tous les gouverneurs qui s'y étaient succédé s'étaient plu à entretenir ou à développer non ses défenses terrestres jugées inutiles, mais ses défenses navales : c'était là que la flotte russe se rassemblait, c'était de là qu'elle partait pour promener sur les eaux de la mer Noire son pavillon sans rival. Cette ville, exclusivement maritime, créée par la toutepuissante volonté des Czars, préparée d'avance pour les entreprises de l'avenir, cette ville s'appelait Sébastopol, c'est-à-dire la ville sainte, nom fastueux et mystique tout ensemble où se trahissaient les ambitions à la fois politiques et religieuses du peuple russe.
Telle était la contrée vers laquelle voguaient les flottes combinées de la France et de l'Angleterre. Le 8 septembre, les deux escadres étant réunies, un conseil se tint à bord du Caradocy et l'on chercha sur quel point précis le débarquement s'opérerait. Le lecteur se souvient que déjà à la fin de juillet des officiers français et anglais avaient exploré les côtes de Crimée. Les instructions remises par l'Empereur au maréchal de Saint-Arnaud désignaient Théodosie comme le lieu le plus propice où l'on pût atterrir (1) : mais ce petit port, situé à l'est de la presqu'île, était séparé de Sébastopol par une distance de quarante lieues, et ce n'était que par une marche longue et périlleuse qu'on pourrait atteindre l'objectif de l'expédition. Les préférences non dissimulées du maréchal le portaient à un débarquement aux bouches mêmes de la Katcha : mais ici on se heurtait à un danger contraire : la Katcha était bien voisine de Sébastopol, et serait-il possible que les armées alliées prissent terre presque en face de l'armée russe ? Les commandants du génie, le général Bizot et sir John Burgoyne, avaient aussi leur
(1) Voir le Moniteur^ 11 avril 1855.
plan, plan que le hasard devait réaliser bientôt, c^était d'attaquer Sébastopol par le côté sud, et pour cela, ils conseillaient qu'on débarquât dans la partie méridionale de la presqu'île (1). Après discussion, une nouvelle reconnaissance parut nécessaire. Le Primauguet et le Caradoc, ayant à leur bord plusieurs officiers des deux nations, se détachèrent donc du reste du convoi et, le 10 au matin, arrivèrent en vue du littoral. Ils le longèrent lentement et à petite distance depuis la pointe de Chersonèse jusqu'à Eupatoria. A quatre lieues au sud de cette dernière ville, à dix lieues au nord de Sébastopol, en un endroit désigné sur les cartes sous le nom d'Old-Fort ou Vieux-Fort et reconnaissable à quelques traces d'anciens remparts, ils remarquèrent une belle plage, unie, très étendue, limitée à droite et à gauche par des lagunes qui rendraient malaisée toute attaque de l'ennemi. La commission étant de retour, une seconde conférence fut le 11 septembre provoquée par lord Raglan. Il fut décidé que le débarquement s'opérerait à Old-Fort, qu'Eupatoria serait aussitôt occupé, que, les troupes une fois mises à terre, on marcherait vers le sud en longeant la côte et dans la direction de Sébastopol (2). A ce conseil de guerre un seul manquait, Saint-Arnaud. Ressaisi par une crise plus terrible que toutes les autres, il demeurait à bord de la Ville de Paris; et son abattement était tel qu'il semblait presque indifférent aux intérêts de son armée et à sa propre gloire. Il venait de dicter pour le ministre de la guerre une lettre où il confessait l'entière défaillance de ses forces et demandait qu'on lui désignât un successeur. Ceux qui l'entouraient n'avaient plus qu'un espoir, c'était que la vue de la terre ennemie lui rendit quelques forces et qu'un prodige d'énergie prolongeât jusqu'au lendemain de la victoire son existence désormais condamnée.
Le 14 septembre, aux premières lueurs de l'aube, les flottes alliées atteignirent la plage d'Old-Fort. A huit heures, le débar-
(1) Lettre du général Bizot au maréchal Vaillant. (C. Roussbt, Guerre de Crimée, t. I», p. 19Î.)
(2) Rapport de l'amiral Bamelin du 12 septembre. (Afontfetir du 30 septembre 1854.)
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quement commença; à midi, les trois premières divisions, ainsi qu'une portion de l'artillerie, étaient à terre. De la dunette de la Ville de Paris, le maréchal, ranimé par miracle et comme victorieux de la mort, suivait les mouvements de ses troupes : bientôt il descendit lui-même au rivage, moins abattu qu'on aurait pu le croire et salué par les acclamations de ses soldats. Vers le même instant on entendit au sud le grondement du canon : c'était une partie de la flotte qui s'était dirigée vers l'embouchure de la Katcha afin de tromper par une fausse démonstration la vigilance de l'ennemi. Déjà, à l'autre extrémité de la baie de Kalamita, la ville voisine d'Eupatoria était tombée sans coup férir entre nos mains. Avant le soir, Anglais et Français avaient établi leurs campements, les premiers au nord, les seconds au sud de la plage. Aussi loin que l'œil plongeait, on n'apercevait ni dans la plaine ni sur les collines aucune troupe russe. Seuls, quelques paysans tartares s'approchèrent des tentes; ils se montraient plus curieux qu'effrayés, plus favorables que malveillants, et peut-être eussent-ils mis à la disposition de notre armée les précieuses ressources de leurs troupeaux si quelques actes de déprédation n'avaient changé leur confiance en hos« tilité.
La première nuit passée sur le sol ennemi fut pénible. A la tombée du jour, le vent grossit, et souffla bientôt presque en tempête. Mal pourvus d'effets de campement, tout à fait étrangers aux détails de la vie en campagne, les Anglais souffrirent surtout beaucoup. Le 15 au matin, la quatrième division fut mise à terre, mais lentement à cause de la houle : puis on amena au rivage les chevaux, le matériel, le reste de l'artillerie, opération longue et difficile qui ne fut terminée que le lendemain soir. Quant à nos alliés, ils avaient plus de bagages que nous et, en outre, une cavalerie nombreuse; aussi leur débarquement ne fut-il achevé que le 18. Pendant ce temps, les soldats demeurés au camp préludaient par d'assez dures privations à la rude guerre qui commençait. L'eau et le bois, ces deux éléments indispensables d'un bon bivouac, faisaient défaut : sur la plage d'Old-Fort, les nuits étaient déjà froides et humides; enfin, quelques cas de choléra avaient été observés et éveil- T. I. 17
lalent Tinquiétude des chefs. Malgré ces incommodités et ces mécomptes, les dispositions morales étaient bonnes, excel* lentes même. Tous se félicitaient d^avoir abordé sur cette terre de Crimée, tous attendaient avec impatience Theure de marcher, tous se réjouissaient de la perspective d'un prochain combat, et nul ne voulait douter que ce combat ne fût un triomphe.
Les Russes, quoique invisibles jusqu'ici, ne demeuraient point inactifs. Le 13 septembre, le télégraphe installé au promontoire de Loukoul avait signalé Tapproche de la flotte qui venait de doubler le cap Tarkhan. Vers le soir, un messager cosaque était arrivé tout effaré à Sébastopol, annonçant que les vaisseaux ennemis étaient o si nombreux qu'on ne pouvait les a compter (1) » . Cette nouvelle, qui aurait dû être attendue, avait causé quelque surprise. Bien que les indiscrétions de la presse anglaise eussent laissé pressentir une descente en Crimée, les chefs militaires russes y croyaient peu : ils jugeaient l'aventure bien téméraire ; ils estimaient que les ressources du pays ne permettraient guère à une nombreuse armée d'y vivre; plus la saison s'était avancée, plus l'entreprise avait paru improbable. Ces prévisions étant trompées, il avait fallu au plus tôt pour^ voir à la défense. En face d'un tel débarquement, la situation du prince Menschikof, commandant en chef des forces moscovites, était grave et pouvait devenir critique. Soit excès de confiance, soit nécessité de couvrir avec un soin égal toute la vaste ligne des frontières russes, la Crimée ne se trouvait guère plus garnie de troupes que les autres provinces de l'empire. Menschikof n'avait, sous ses ordres directs ou sous les ordres de son lieutenant le général Khomotof, que 51,000 hommes, non massés sur un seul point, mais disséminés jusqu'aux extrémités de la presqu'île. A ces forces il fallait ajouter 18 à 20,000 matelots, mais retenus à bord ou jugés indispensables pour la défense de Sébastopol. Quant à la flotte, quoiqu'elle fût belle et animée de la plus vaillante énergie, il eût été imprudent de l'opposer aux escadres alliées, à cause de l'infé-
(1) ToDLBBBN, Défente de Sébastopol, première partie, P* *52.
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riorîté de son armement. — Le parti du général en chef fut bientôt arrêté. Jugeant qu'il arriverait trop tard pour 8*oppo8er au débarquement, ignorant d'ailleurs sur quel point exact la descente s'opérerait, il résolut non d'empêcher l'ennemi de prendre terre, mais de se porter avec le gros de son armée en avant de Sébastopol et de barrer aux envahisseurs le chemin qui y conduit. Les alliés, pour atteindre la rive septentrionale de la rade, avaient à traverser quatre cours d'eau : le Boulganak, qui n'est qu'un ruisseau; l'Aima, un peu plus considérable ; puis la Katcha et enfin le Belbek. C'est sur les hauteurs qui dominent l'Aima que le prince Menschikof se décida à attendre ses adversaires. Sans perdre un instant, il envoya des estafettes à Simféropol, à Théodosie, à Pérékop même et à Kertch^ afin de rallier ses bataillons et d'attirer à lui jusqu'aux moindres détachements disponibles. Ces ordres donnés, il quitta la ville et se dirigea vers la position qu'il avait choisie. Là vinrent le rejoindre, le 16, le 17 et le 18 septembre, en doublant les étapes, les renforts appelés de toutes parts : le 19, arriva de Kertch le régiment de Moscou qui avait parcouru en cinq jours près de soixante-dix lieues afin d'arriver à temps pour le combat (I). Grâce à ces accroissements successifs, Menschikof parvint à rassembler 42 bataillons d'infanterie et 27 escadrons de cavalerie ou sotnias de Cosaques, en tout 40,000 hommes environ, pourvus de 96 bouches à feu.
Tandis que Menschikof se disposait à la lutte, les alliés avaient enfin terminé l'opération laborieuse du débarquement. Le 19, à la pointe du jour, ils levèrent leur bivouac et, longeant la côte, marchèrent vers le sud. Les vaisseaux des deux flottes, s'éloignant peu du rivage, se déployaient parallèlement. On avait ainsi le spectacle étrange de deux armées et de deux escadres allant au combat sur un même front. La plaine qm Ton traversait était aride et déserte : à peine apercevait-on dans le lointain quelques vedettes ennemies qui se repliaient à notre approche. A deux heures, on atteignit le Boulganak. Là, le spectacle changea tout à coup. A sept kilomètres environ,.
(1) ToDLEBBN , Défense de Sébastopol^ première partie, p. 1(MI*
sur les collines qui couronnaient la rive gauche de TAlma, on découvrit les campements russes. L'heure était trop avancée pour qu'on précipitât Tattaque : le reste de la journée ne fut signalé que par une canonnade inofFensive et une légère escarmouche de cavalerie : mais tout le monde comprit que la bataille serait pour le lendemain .
L'Aima coule de Test à Touest et, à part quelques sinuosités, dans une direction perpendiculaire à la côte (1). Sur la rive droite, elle forme une plaine assez large, à pente presque insensible, agréablement coupée d'arbres, de jardins et de vignobles : non loin de la rivière, on aperçoit trois hameaux ou villages : c'est Tanckhanlar dans la partie supérieure de la vallée, puis en aval Bourliouk caché au milieu de la verdure, et enfin Almatamak à seize cents mètres seulement de la mer. Tout autre est l'aspect de la rive gauche, qui est reliée à l'autre rive par un pont construit près de Bourliouk et aussi par plusieurs gués. A peine a-t-on franchi la rivière, qu'on se heurte à une longue chaîne de collines. Depuis Tanckhanlar jusque près d'Almatamak, ces collines ont une pente assez douce et, en face de Bourliouk, s'ouvrent même en une sorte de ravin où passe la route d'Eupatoria à Sébastopol. Mais, dans le voisinage d'Almatamak, elles se redressent tout à coup en une berge abrupte qui domine le lit du cours d'eau. Le long de ces escarpements courent quelques sentiers, pratiqués seulement parles bergers et jugés inaccessibles, soit à l'infanterie en marche, soit surtout aux voitures ou à l'artillerie. Les hauteurs se relèvent encore davantage en approchant de la mer; enfin, resserrées «ntre l'embouchure de l'Aima et l'Euxin, elles se terminent par un promontoire découpé en falaise et dont le flot,
(1) Voir carU n* 1 bis.
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LA GRIMÉE. tei
poussé par là brise, couvre d^écume les premières assises.
Cette configuration des lieux dictait aux Russes leur plan, et ce plan n'exigeait pas de grandes combinaisons stratégiques. Maître des hauteurs, le prince Menschikof n'avait et ne pou-* vait avoir qu'un objectif, empêcher les alliés de franchir TAlma, les culbuter dans le ravin s'ils tentaient de gravir le plateau et leur interdire ainsi la route de Sébastopol. Du haut de sa colline, il avait vu l'armée anglo-française arrivant par le nord, poussant d'abord une pointe à travers la plaine, puis renonçant à une offensive immédiate et, à la tombée du jour, s'établissant au bord du Boulganak. Certain d'être attaqué le lendemain, il avait fait aussitôt ses derniers préparatifs. Ses troupes, un peu moins nombreuses que celles des alliés, rachetaient ce désavantage par l'excellence de leurs posi* tions. Il confia la garde de son extrême gauche à un seul bataillon, le deuxième bataillon de Minsk, posté au village d'Aklèse, à un kilomètre environ de la mer. Plus à l'est, entre Almatamak et Bourliouk, il échelonna les régiments de Bialostok et de Brest, appuyés par le régiment de Taroutino. C'est surtout à gauche et à droite du chemin d'Eupatona à Sébastopol que Menschikof rassembla la meilleure partie de ses forces : une formidable artillerie fut appelée à défendre l'accès de la route : à gauche fut: rangé le régiment de Borodino ; à droite les régiments du grand-duc Michel et de Souzdal, et, un peu en arrière, ceux de Vladimir et d'Ouglitch. Trois bataillons du régiment de Minsk, tout le régiment de Moscou, une brigade de hussards formèrent la réserve générale. Quelques détachements de tirailleurs et de Cosaques descendirent dans la vallée et furent distribués aux abords de la rivière afin d'en disputer le passage à l'ennemi. Comme on le voit, le général en chef russe, si attentif à couvrir sa droite, laissait au contraire sa gauche presque entièrement dégarnie : de ce côté, il se croyait protégé par les escarpements qui, depuis Almatamak, s'étendaient jusqu'à la mer, et, pleinement confiant dans ces fortifia cations naturelles, il jugeait inutile d'y accumuler les canons ou les soldats.
Le plan des alliés était aussi simple pour l'agression que
Sd3 HISTOIRE DU SECONÔ EMPIRE.
celui des Busses pour la défense. Il consistait à tourner les deux ailes de Tennemi et à Técraser ensuite par une attaque de front. A rextréme droite, le général Bosquet, devançant le reste de Tarmée, devait se porter rapidement sur TAIma, la traverser non loin de son embouchure, s'élever coûte que coûte le long des rampes, puis fondre à Timproviste sur la gauche des Busses, Tenvelopper et la rejeter vers le centre. Ce mouvement une fois prononcé, la division Ganrobert et celle du prince Napoléon, appuyées par une portion de Tarmée anglaise, franchiraient la rivière, graviraient les -hauteurs entre Âlmatamak et Bourliouk, et livreraient Tattaque principale. Pendant ce temps, à la gauche de notre ligne, le reste de Tarmée britannique s'efforcerait de tourner la droite ennemie et d'assurer ainsi le gain de la journée. La division Forey demeurerait en réserve, prête à soutenir, suivant l'occurrence, les colonnes trop faibles ou en danger. Le 19, dans la soirée, le maréchal Saint-Arnaud avait envoyé à ses divisionnaires un calque de l'ordre de bataille. Ce plan si simple, les soldats l'avaient d'ailleurs pressenti et deviné. A la tombée de la nuit, groupés autour des flammes du bivouac, ils en discutaient les chances avec une animation joyeuse : surtout ils se montraient les uns aux autres les feux des campements russes, points scintillants qui illuminaient les coteaux : d'après le nombre des lumières, ils s'efforçaient de supputer le nombre de leurs ennemis : l'imagination se mêlant à leurs calculs, ils se l'exagéraient un peu ; mais ils ne s'en effrayaient pas et comptaient bien que le lendemain, ils coucheraient victorieux sur le plateau.
Aux premiers sons de la diane, les troupes de la division Bosquet, très fières du rôle que leur assignait la confiance du général en chef, furent sur pied et prêtes à partir. A sept heures, la brume étant à demi éclaircie, elles quittèrent les rives du Boulganak et, d'un pas allègre, s'acheminèrent vers l'Aima. Elles n'en étaient plus qu'à deux kilomètres lorsqu'un aide de camp du maréchal arriva en toute hâte et prescrivit qu'on s'arrêtât, les Anglais n'étant pas prêts. On obéit non sans quelque humeur, et, la halte se prolongeant, l'impatience s'accrut. 11
LA CRIMÉE. tes
était déjà onze heures et demie quand on se remit en marche. La division se partagea en deux colonnes : la brigade d'Autemarre se dirigea vers Almatamak, où nos éclaireurs venaient de découvrir un gué; Tautre brigade, la brigade Bouat, inclina vers la mer, afin de passer la rivière près de son embouchure, 8ur un banc de sable signalé par un canot de la marine. De leurs positions dominantes, les Russes pouvaient observer cette manœuvre, mais ils ne s^en préoccupaient pas et jugeaient que la nature avait de ce côté pourvu à leur défense. Tout ce mouvement ne leur paraissait qu^une diversion, et ils employaient toute leur vigilance à surveiller notre principal corps d'armée demeuré jusque-là immobile à trois kilomètres en arrière de l'Aima.
Cependant la brigade d'Autemarre, arrivée près d'Almatamak et désormais cachée à l'ennemi par les escarpements de la rive voisine, commençait à franchir l'Aima. Les soldats du 3* zouaves passèrent les premiers le gué et, avec un entrain extraordinaire, se mirent à gravir le plateau. Cette ascension que les Busses, pesamment équipés et habitués à la plaine, croyaient impossible, était relativement aisée pour des hommes accoutumés de longue date aux sentiers des montagnes africaines. C'était merveille de voir ces robustes et agiles fantassins s'élevant sur les pentes, s'entr'aidant les uns les autres, s'accrochant aux herbes et aux buissons, profitant des moindres replis du terrain. Les tirailleurs algériens suivirent, puis le 50* de ligne. Le plus difficile était de frayer un passage à l'artillerie, et les plus audacieux doutaient d'une telle entreprise. Par un véritable miracle de vigueur et d'énergie, on parvint à hisser plusieurs pièces le long des escarpements. Tout à coup, aux yeux des Busses stupéfaits, les zouaves apparurent au faite de la colline et, par un feu très vif, éloignèrent les vedettes de l'ennemi. En un instant, tirailleurs algériens el soldats du 50* franchirent à leur tour les derniers gradins : puis les pièces d'artillerie, traînées jusque sur les hauteurs, furent mises en ligne. A ce moment-là même, la brigade Bouat, qui avait été retardée au passage du gué de la barre, se montrait à Textréme droite et commençait à escalader les
.falaises voisines de la mer. Le deuxième bataillon du régiment ul'infanterie de Minsk occupait seul ces positions jugées inabordables. Débouchant' du petit village d'Aklese, il accourut; mais déconcerté par la vision fantastique de ces ennemis inattendus, troublé par les ravagés que nos armes à longue portée causaient dans les rangs, il ne tarda pas à plier : bientôt, lâchant pied tout à fait, il se rejeta sur lés réserves russes, poursuivi parles coups de notre artillerie et aussi par les projectiles que la flotte, stationnée non loin du rivage, lançait jusqu'aux extrémités du plateau. .
De sa position en arrière de TAlma, Saint-Arnaud avait vu les zouaves gravissant la colline. : ceux-ci ayant disparu derrière les crêtes, il avait prêté Toreille avec anxiété à la fusillade des tirailleurs : bientôt le canon s'était fait entendre, mais on pouvait à peine croire que nôtre artillerie |bt déjà engagée, a Estace le canon français? est-ce le canon russe? » demandaient les officiers d'état-major groupés autour du commandant en <^hef. Mais le maréchal, tout joyeux : a Je vous dis, s'écriatt t-il, que c'est le canon de Bosquet; il est établi sur les hau-
• teurs. V Puis, fouillant l'espace avec sa longue-vue : a Je a vois les pantalons rouges, ajouta-t-il; ah! je reconnais bien
• là mon vieux Bosquet d'Afrique (1). » Réunissant alors les généraux, Saint-Arnaud leur donna ses dernières instructions. Au bruit du canon, ses forces défaillantes s'étaient ressaisies : sa voix était ferme comme aux meilleurs jours : sur. son visage brillait une radieuse confiance^ dernier et touchant reflet de son àme guerrière. D'un geste il montra à ses officiers le cours de la rivière et les collines qui fermaient l'horizon : a Mes-
« sieurs, dit-il, cette bataille s'appellera la bataille de l'Aima. » Il était alors une heure de l'après-midi. Aussitôt l'atlaquc de front commença.
La première division, sous les ordres du général Canrobert, tenait la droite : à gauche était rangée la troisième division commandée par le prince Napoléon; celle-ci devait elle-même, d'après le plan commun, se relier à ladroite anglaise, mais ne
(l).Fàr, Souvenirs de la guerre de Crimée^ p. 64» - '
^Y reliait qu'imparfaitement, à cause du retard de nos alliés. Xes deux divisions françaises, s*ébranlant en même temps, se dirigent vers TAIma. Cette fois, les Russes ont prévu Tattaque et sont prêts à la repousser. Abrités par les bouquets d'arbres, les murs de clôture et les jardins qui bordent la rive, de nom* breux tirailleurs^ entament contre nos têtes de colonne un feu bien nourri : en outre, une batterie établie sur le bord du plateau couvre la plaine de ses projectiles. Écrasées par ce feu meurtrier, nos troupes s'arrêtent. Mais à son tour, Tartillerie de la première et de la troisième division fouille de ses obus les ravins, oblige les tirailleurs ennemis à se replier sur la berge gauche et, en détournant sur elle Tattention des Russes, permet au reste de Tarmée de s'avancer jusqu'à l'Aima. Les soldats déposent leurs sacs, puis, sondant eux-mêmes la rivière à l'aide de branches d'arbres, s'y engagent hardiment partout où elle leur parait guéable. Vers deux heures de l'après-midi, la troisième division efiFectue son passage- non loin de Rourliouk. Quanta la division Canrobert, déjà elle a presque tout entière pris pied sur la rive gauche un peu en amont d'Almatamak : déjà ses premiers bataillons s'élèvent sur les hauteurs et obliquent vers la droite, afin de donner la main à la division Rosquet.
Il était temps. Lorsqu'on avait annoncé au prince Menschikof l'apparition de Rosquet sur les hauteurs près de l'embouchure de l'Aima, il avait refusé d'abord de croire à la nouvelle. Le grondement du canon avait seul pu le 'convaincre. Comprenant la grandeur du péril, le commandant -en chef russe s'était aussitôt hâté de renforcer son flanc gauche, que, dans son -excès de confiance, il avait laissé presque découvert. A mesure que les brigades d'Autemarre et Rouat prenaient position, de nouvelles troupes russes avaient débouché sur la partie occidentale du plateau. Ce fut d'abord une batterie d'artillerie légère qui, arrivée avant Finfanterie qu'elle était appelée à soutenir, perdit en peu d'instants la moitié de son effectif : ce furent ensuite quatre bataillons du régiment d'infanterie de Moscou appuyés par une autre batterie. Peu après, le prince Menschikof, ayant visité lui-mémç le
théâtre de là lutte, se décida à un nouvel efFort. Par son ordre, trois bataillons du régiment de Minsk, quatre escadrons de hussards, deux batteries de Cosaques furent tirés de la réserve générale afin d*apporter un secours décisif aux troupes déjà engagées. Heureusement pour nous, ces forces n'arrivèrent que par fractions, en sorte que leur choc s'amoindrit en se divisant. Notre petit corps d'armée, aventuré sur le plateau^ n'ayant pas de retraite possible, se trouvait néanmoins dans une situation presque aussi critique que glorieuse. S'il continuait à pénétrer dans le flanc des Russes, il assurerait le triomphe : mais s'il faiblissait, il n'avait d'autre perspective que d'être acculé d'escarpement en escarpement et culbuté dans la vallée sans aucune chance de salut. Les forces russes n'étaient pas plus nombreuses que les nôtres ; mais nos douze bouches à feu avaient peine à soutenir le combat contre les quarante pièces que l'ennemi avait amenées sur cette portion du champ de bataille. En recevant la veille les ordres du commandant en chef, le général Bosquet lui avait répliqué : « Vous pouvez compter sur moi, mais rappelez-vous que je « ne puis me faire écraser plus de deux heures (1). » Or, la lassitude était grande, et surtout les munitions s'épuisaient. Avec une angoisse croissante Bosquet portait ses regards vers la plaine, attendant l'attaque principale qui allégerait sa tâche : on devine quelle fut sa joie quand il entendit sur sa gauche, au-dessus d'Almatamak, les claires sonneries des zouaves de la première division et lorsqu'il aperçut, débordant sur le plateau, les premiers bataillons du général Ganrobert.
C'était le secours, et, avec le secours, la garantie presque certaine de la victoire. A ce moment-là même, une inspiration heureuse du maréchal Saint-Arnaud acheva d'assurer le succès. Jugeant l'heure venue d'engager ses réserves, il expédia au général Forey l'ordre de porter l'une de ses brigades au secours de Bosquet, et d'appuyer avec l'autre le général Canrobert. Dès lors, les chances de la bataille tournèrent décidément contre les Busses. Enveloppés sur leur flanc gauche,
(i) Fat, Souvenirs de la guerre de Crimée^ p 58.
débordés au centre , menacés par les réserves françaises, ils cèdent le terrain, pas à pas sans doute et non sans de terribles retours, mais enfin ils rétrogradent. En vain les régiments de Minsk et de Moscou, reculant obliquement, essayent-ils de faire tête tout à la fois à la division Bosquet et à la division Ganrobert ; les efforts de ces vaillantes troupes prolongent la résistance sans changer la fortune. Après avoir perdu la plupart de leurs chefs, elles sont contraintes de se retirer en arrière des hauteurs et de reculer vers une tour télégraphique qui marque le centre des positions ennemies. Là se livre un dernier et sanglant engagement : enfin, sur le sommet de la tour, sont plantés le drapeau du l*' zouaves, puis celui du 39* de ligne, signe de la victoire que les Russes renoncent désormais à nous disputer.
Notre tâche était accomplie. Il n'en était pas de même pour nos alliés. Par Teffét, non d'une entente imparfaite, mais de circonstances fortuites, ils livrèrent ce jour-là une bataille presque distincte de la nôtre, bataille non moins glorieuse, mais plus sanglante et plus longtemps indécise. La veille, ils n'étaient arrivés au bivouac qu'à la nuit, et, le lendemain, la journée était déjà bien avancée lorsqu'ils avaient quitté leur camp. Par suite de la lenteur de leurs mouvements, une solution de continuité s'était établie entre la division Lacy-Evans qui formait leur, droite et la division' du prince Napoléon qui formait la gauche française : bientôt l'un et l'autre corps s'étaient trouvés tout à fait séparés. Ce danger de l'isolement s'aggrava par le danger de l'attaque même. D'après le plan général, les efForts des Anglais devaient se porter surtout sur la droite des Russes, et leur principal objectif était d'occuper les hauteurs qui, au-dessus et en amont de Bourliouk, dominaient la route d'Eupatoria à Sébastopol. Or, on se souvient que les Russes avaient concentré leurs meilleures forces à cette extrémité de leur champ de bataille : là étaient massés les régiments du grand -duc Michel et de Vladimir, de Souzdal et d'Ouglitch : là étaient étagées sur les collines de nombreuses batteries. Vers une heure et demie, les troupes anglaises s'étaient mises en marche vers l'Aima,
i68 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE.
superbes de solidité et de sang-froid, lentes et d'ailleurs un peu raides, rangées en lignes serrées comme si elles eussent manœuvré sur les pelouses d'Hyde-Park. A peine étaient-elles arrivées à portée de canon qu'elles furent accueillies par les projectiles ennemis qui, tombant sur ces masses profondes, emportèrent des files entières. Les Anglais se déploient sur une seule ligne et s'approchent de la rivière, mais à travers toutes sortes d'obstacles ; car les berges sont barricadées par des abatis d'arbres, et de nombreux tirailleurs défendent tous les abords du village de Bourliouk. L'Aima franchie, les régiments britanniques tentent de gravir les hauteurs : ils les occupent, en sont chassés, les reprennent encore ; ils jonchent les ravins de leurs morts et de leurs blessés, et ne doivent leur avantage qu'à la précision de leurs armes et de leur tir. Ce n'est qu'à cinq heures du soir qu'ils s'établissent enfin sur le champ de bataille, et que, rejoignant les bataillons français, ils mêlent leurs hourras aux acclamations de nos soldats déjà installés sur les positions conquises.
A la tombée du jour, Saint-Arnaud et lord Raglan parcoururent le plateau, cherchant à mesurer leur succès, et aussi, hélas! supputant leurs pertes. Les Français comptaient environ 1,300 hommes hors de combat, parmi lesquels 300 étaient n^orts ou atteints mortellement (1). Les Anglais, plus maltraités, avaient 2,000 hommes tués ou blessés. Quant à l'ennemi, il laissait 1,800 cadavres sur le terrain, et le nombre de ses blessés dépassait 3,000 (2). A l'extrémité méridionale de la plaine, on apercevait les bataillons russes qui disparaissaient dans la direction de la Katcha, et dont les masses sombres se confondaient dans l'obscurité déjà grandissante. Une poursuite immédiate et menée vivement eût sans doute complété la victoire et, pour nos adversaires, change la défaite en déroute. Mais notre cavalerie était, faute de moyens de transport, demeurée à Varna : quant aux fantassins, ils n'avaient pas mangé depuis le matin et étaient harassés; beaucoup d'entre
(1) Correspondance du maréchal Saint-Arnaud, t II, p. 495. — Scritb^ Rapport médico^hirurgicaly p. 106.
(2) TODLEBBBi, Défense de Sébastopol, l'«part., p. 20t.
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eux, (Tailleurs, étaient redescendus aux bords de TAIma pour y reprendre leurs sacs qu^ils y avaient laissés. La nuit venue, on dressa les tentes : puis, tandis que tout reposait dans le camp, Saint-Arnaud dicta pour son souverain le premier bulletin de victoire du second Empire. En proie à une surexcitation fiévreuse qui ne tomberait que pour le livrer sans défense à la mort, il ne doutait ni de lui-même, ni de ses soldats, ni surtout d'un nouveau et prochain succès. Le lendemain et le surlendemain, la même confiance dominait encore en son âme. « Dans trois jours, écrivait-il le 22 septembre, je serai sous Sébastopol (1). »
A une heure, le télégraphe du cap Loukoul avait appris à Sébastopol que la bataille allait s^engager. Bientôt, le bruit de la canonnade avait confirmé Favertissement. Vers quatre heures et demie, les détonations étaient devenues plus rares, puis avaient cessé tout à fait. La soirée s'avançant, des bruits fâcheux coururent, mais vagues encore et contredits. Enfin, à neuf heures, un courrier envoyé par le prince Menschikof annonça que Tarmée, contrainte de battre en retraite, venait d'établir son camp sur la rive gauche de la Katcha.
L'anxiété fut grande, et certes légitime. Couverte du côté de la mer par de formidables -ouvrages, Sébastopol était, du côté de la terre, presque sans remparts, tant on avait jugé invraisemblable que quelque grande armée européenne visitât jamais ces lointaines régions. A diverses époques, certains pressentiments de Tavenir avaient inspiré de grandioses plans de défense; mais ces plans, d'une longue et coûteuse réalisation, avaient été remis d'année en année, ou n'avaient reçu qu'une exécution incomplète. En dehors de l'armée qui tenait la campagne et
(1) Correspondance, t. II, p. 589.