‹ Histoire du Second Empire. Tome sixièmeChapitre 8 sur 18 · III · texte numérisé non relu

III

était sans doute affaiblie par sa défaite, les ressources immédiatement disponibles de la garnison ne dépassaient pas alors dix bataillons (1). L'ennemi, campé sur le plateau de TAlma, n'était qu'à six lieues de la ville. On le supposait exalté par sa victoire, et on s'exagérait volontiers sa force numérique ou son armement. La descente en Grimée avait semblé téméraire; mais^ l'entreprise une fois engagée, nul ne croyait que les alliés s'ar-. réteraient à mi-chemin de leurs audaces : tous pensaient qu'une attaque de vive force sur Sébastopol serait le couronnement de la bataille de l'Aima.

Malgré l'imminent péril, l'alarme ne dégénéra point en pa-ï nique. Ce fut l'inquiétude, non l'afiFolement. La population de Sébastopol était peu considérable : 42,000 habitants, dont 35,000 se rattachaient, à des titres divers, à l'armée ou à la flotte (2). L'absence presque complète de tout élément civil laissait toute latitude à la défense, même pour les mesures les plus extrêmes. On n'avait à craindre ni les conseils timides qui naissent de la peur, ni les mouvements factieux qui rendent les défaites irréparables. Pour ces matelots habitués aux perpétuels dangers de la vie navale, pour ces soldats façonnés à la rude discipline des camps^ l'épreuve, si grande qu'elle fût, n'avait rien qui épouvantât : les plus ardents y voyaient une occasion de gloire, les autres s'y soumettaient avec une résignation virile, par foi religieuse autant que par patriotisme. Tous se tournaient avec confiance vers leurs chefs qu'ils savaient hardis, dévoués, résolus; parmi ces chefs, deux surtout attiraient les sympathies, le vice-amiral Nakhimof , et plus encore Khomilof , major général de la flotte, l'un et l'autre modèles accomplis de toutes les vertus guerrières A ces noms depuis longtemps connus et aimés, l'armée commençait à associer un autre nom, c'était celui du lieutenant-colonel Todieben, jeune ingénieur arrivé récemment des bords du Danube, et dont les combinaisons audacieuses et savantes seraient, disait-on, pour Sébastopol, une garantie de salut. ,

(1) ToDLKBBir, Défense de Sébastopol, !•• part., p ÎIO, et Appendice, p. 44 et 45.

(2) TODLEBBN, Défense de Sébastopoly i'« part., p 79.

LA CRIMEE. tll

Le 21 , Tarmée vaincue, ayant repassé le Belbek, rentra dans la rille. Menschikof, devançant ses soldats, y était revenu dans la nuit. Tandis que, dévoré par le dépit de la défaite, il s'éloignait du champ de bataille, un plan d'une énergie presque sauvage avait traversé son esprit, et il s'y était bientôt attaché avec toute l'ardeur d'une résolution désespérée. Autant une attaque des armées alliées sur Sébastopol lui semblait imminente, autant il estimait que cette attaque, pour être couronnée d'un succès certain, devrait être combinée avec un mouvement offensif des flottes qui forceraient la rade et couvriraient de leurs feux la ville et le port. Réduire à l'immobilité les escadres ennemies, ce serait donc enlever aux alliés la moitié de leurs moyens d'action et assurer aux défenseurs de la cité une chance inattendue. Dans cette prévision, Menschikof décida de rendre la passe impraticable, en coulant, à l'entrée même de la rade, quelquesuns de ses plus grands vaisseaux. Si dur que fût le sacrifice, il lui parut qu'on ne pouvait acheter trop cher le salut de Sébastopol. Ayant rencontré, non loin de la ville, Khornilof qui était venu au-devant de lui, il lui communiqua ses pensées, ou plutôt ses ordres, car il avait autorité sur la marine, aussi bien que sur les forces de terre, et était, pour toute la Grimée, le suprême représentant du Gzar.

Khornilof avait travaillé plus que personne à la laborieuse formation de la flotte. Parmi ces navires mouillés dans la rade, il n'en était pas un seul qui ne représentât à ses yeux une portion même de la patrie. Sans perdre de temps, il convoqua un conseil des amiraux, et, au plan de Menschikof, il tenta de substituer un dessein bien différent, hasardeux autant qu'héroïque. Au lieu de sacrifier les vaisseaux dans une destruction sans honneur, il proposa de les faire sortir du port, de les amener au large et de les conduire à l'attaque de l'escadre anglo-française, ancrée près du cap Loukoul. En cas de succès, les armées alliées, privées de leurs communications et de leurs approvisionnements, demeureraient comme prisonnières sur la terre de Grimée, et la campagne serait achevée d'un seul coup. Si le sort était contraire, chacun des navires russes s'attacherait à un navire enAerni, et, se faisant sauter avec lui, s'ensevelirait

dans un trépas plus glorieux que la yictoire niéme. A ce langage, les âmes s'émurent, mais les esprits ne furent point persuadés. Nul n'ignorait la supériorité des marines alliées, tant au point de vue du nombre des vaisseaux que de leur armement. Le plan de Menschikof avait l'avantage non seulement de paralyser la flotte ennemie, mais de rendre disponible pour la défense le personnel des navires sacrifiés. Le conseil refusa de s'associer à la superbe témérité de Rhornilof. Celui-ci, ayant de nouveau insisté auprès du prince, ne reçut pour toute réponse qu'un ordre, cette fois péremptoire, et qui ne laissait d'autre alternative que la révolte ou la soumission.

Contraint d'obéir, le vaillant amiral choisit, parmi les plus vieux bâtiments, cinq vaisseaux et deux frégates, et les disposa à l'entrée du chenal, en travers de la rade, entre les batteries <!onstantin et Alexandre. Puis il les fit dépouiller de leurs voiles, mais non de leur artillerie, soit qu'il espérât encore un changement de résolution, soit que, dans la prévision d'une attaque possible, il ne voulût les désarmer qu'à la dernière heure. Le 22, à six heures du soir, le pavillon fut hissé sur la ville. C'était le signal pour commencer la destruction. On débarqua le matériel, puis les bordages, attaqués à coups de hache, s'ouvrirent, et l'eau s'engouffra en bouillonnant dans les flancs transpercés. A l'aube du lendemain, trois des vaisseaux étaient engloutis et quelques débris de leur mâture surnageaient seuls. Trois autres résistèrent longtemps, et l'on vit leurs lignes de sabords descendre peu à peu jusqu'à ce qu'une dernière lame les entraînât dans l'abîme. Les matelots assistaient, le cœur serré, à cette immolation, les uns se rappelant tous les chers souvenirs qui s'attachaient à ces maisons flottantes', les autres s'étonnant qu'on eût préféré le suicide au combat : quelques-uns, pourtant, plus confiants dans la sagesse de leurs chefs, songeaient aux ruines bien plus grandes de Moscou, et, dans une silencieuse prière, demandaient à Dieu que ce nouvel holocauste servît au salut de la sainte Russie. Parmi les bâtiments condamnés à périr, un seul restait, plus puissant que tous les autres, et, malgré les déchirures de sa coque, se maintenait £èrement à la surface des ondes. Un vapeur s'approcha et

LA CRIMÉE. i73

lança quelques boulets sur le colosse qui ne voulait point mourir. Sous cette dernière atteinte ^ le navire chancela et s'ensevelit enfin sous cette mer dont il avait si souvent dominé les orages. Bien avant le soir, tout était consommé, et un léger remous des vagues se brisant contre un obstacle invisible indiquait seul la place des masses englouties (1).

Le même jour, les marins des navires submergés furent incorporés dans les troupes de terre, et ce fut le premier fruit du sacrifice. Grâce à cette mesure, TefiFectif de la garnison fut porté à environ 1 7 ,000 hommes (2) , et ce chiÉfre pouvait, en cas de péril extrême, être acccru d'un tiers, soit par Tadjonction des ouvriers des arsenaux, soit par Tenrôlement des matelots laissés à bord des navires conservés. Confiant dans ces forces et voulant garder ses communications avec le reste de TEmpire, Menschikof sortit de la ville avec son armée et se dirigea vers Batchi-Séraï, sans autre dessein d^ailleurs que de tenir la campagne et de saisir les occasions que lui offrirait la fortune. Avant de partir, il remit au lieutenant général de Moller le commandement de Sébastopol. Nakhimof fut chargé de défendre le côté méridional de la rade; Khornilof fut préposé à la garde de la rive septentrionale et du fort du Nord, objectif probable de Tennemi. Le 24 septembre, les armées alliées furent signalées sur les bords du Belbek : elles étaient si proches qu'on pouvait observer toutes leurs évolutions et suivre même le va-et-vient de leur camp. Nul ne douta qu'une attaque serait livrée le lendemain. Khornilof, secondé par Todleben, compléta à la hâte quelques ouvrages de campagne, exhaussa les parapets du fort du Nord, acheva l'armement des batteries commencées. A l'aube du 25, tout le monde fut sur pied, prêt à repousser l'assaut. Cependant l'heure s'avança sans que l'ennemi parût. Vers le milieu du jour, du haut de la Bibliothèque de la Marine qui occupait le point le plus élevé de la ville, on aperçut, dans la direction du nord-est, de longues files de soldats, les uns aux uniformes rouges, les autres aux capotes plus sombres, qui

(1) Voir sar cet épisode, Todlebeîi, Défense de Sébastopol y l" part., p. Îl9. (S) ToDLEBEti, Défense de Sébastopol^ première partie, p. Î2i, et Appendice,

8'éloignalent des rives du Belbek etgraylssaientles hauteurs de Mackenzie. La surprise fut extrême; puis, comme le mouvement se continuait, on devina que les armées alliées, renonçant à Tattaque par le nord et tournant autour de Sébastopol, cherchaient ailleurs une autre base d'opération. C'était un répit, et un répit, c'était peut-être le salut. Les plus avisés comprirent alors la judicieuse opportunité du hardi sacrifice que Menschikof avait osé consommer.

C'était en effet à la clôture de la rade qu'était due la nouvelle évolution des armées de France et d'Angleterre. Le 21 et le 22, les alliés étaient demeurés sur le plateau de l'Aima, soit pour enterrer les morts, soit pour porter les blessés jusqu'aux vaisseaux qui les évacueraient sur Constantinople. Le 23, ils s'étaient mis en marche et avaient atteint les bords de la Katcha. Leur plan, autant qu'on peut le dégager de certaines obscurités, consistait bien, comme l'avait prévu Menschikof, en une action combinée de l'armée et des flottes, celles-ci forçant l'entrée de la passe, celle-là se précipitant à l'attaque du fort du Nord. C'est alors qu'un officier, envoyé par l'amiral Hamelin, avait annoncé l'étrange résolution des Russes. Tout en attribuant ce parti extrême à la terreur de nos armes, Saint-Arnaud avait prévu combien cette circonstance entraverait ses desseins. « L'événca ment est déplorable »» , s'était-il écrié en apprenant la nouvelle. A Les Russes, écrivait-il le lendemain, ont fermé l'entrée du

« port de Sébastopol cela me gêne beaucoup, parce que je

«serai peut-être forcé de changer mon plan d'attaque il

« faudra que je me concerte avec lord Raglan, et que nous « décidions si nous attaquerons par le nord ou par le sud (1). » L'étape du 24 avait conduit les troupes jusqu'au Belbek. Là, un conseil ayant été tenu, on avait jugé que sans le concours des flottes désormais paralysées, l'attaque de Sébastopol par le nord offrirait plus de péril que de chances de succès. Le fort du Nord, vu de près, paraissait d'ailleurs mieux armé qu'on ne le pensait. En conséquence, on avait résolu de tourner autour de la ville, de franchir la Tchemaïa, de se diriger sur Balaklava dont le

(1) Correspondance du maréchal Saint-Arnaud, t. II, p. 508.

LA CRIMÉE. ils

petit golfe promettait un abri sûr pour la flotte, et d'aborder la place par le sud, c'est-à-dire par le plateau de Ghersonèse. De là la marche de flanc qui avait commencé le 25, et qui, bientôt connue des Russes, venait d'éveiller en eux un mélange de surprise et d'espérance.

Ce mouvement circulaire n'était pas lui-même l'une des moindres singularités d'une campagne qui offrirait tant d'incidents extraordinaires. Entre la vallée du Belbek, lieu du dernier bivouac, et la vallée de la Tchernaïa, s'étend une région montueuse, peu habitée, coupée de ravins profonds, et tellement boisée qu'elle forme en certains endroits un fourré presque impénétrable. La route fut réservée à l'artillerie, aux bagages, à la cavalerie; quant aux fantassins, ils durent se frayer un chemin à travers les taillis, s'orientantà la boussole et assez semblables à des aventuriers qui foulent un sol inexploré. Les Anglais marchaient en tète de la colonne; ils avaient quitté tard leur camp; en outre, embarrassés par leurs nombreux fourgons, ils s'avançaient lentement; par suite, nos divisions étaient obligées à de fréquentes haltes au milieu de défilés où toute surprise de l'ennemi eût été funeste. Par le plus singulier des hasards, il se trouva que cette contrée, traversée par les troupes alliées, l'était le même jour par l'armée du prince Menschikof, sortie de Sébastopol et en retraite sur Batchi-Séraï. Les Anglais croisèrent même l'arrière-garde moscovite, tuèrent quelques hommes, capturèrent quelques voitures : simple escarmouche qui, un peu plus tôt, eût pu devenir une bataille, bataille engagée à l'aventure et à l'égal étonnement des deux parties-. La nuit était depuis longtemps tombée lorsque nos alliés arrivèrent au bord de la Tchernaïa. Le lendemain, 26, ils se remirent en route, atteignirent Balaklava, s'en emparèrent après une courte résistance, y trouvèrent un port très sûr pour leur flotte, et firent de cette petite ville leur vraie base d'opération. Quant aux Français, ils ne purent dépasser, dans l'étape du 25, la ferme, de Mackenzie, mauvais bivouac où l'eau manquait et qui, dans les entretiens de la tente, resta célèbre sous le nom de camp de la soif; ce n'est que le jour suivant qu'ils descendirent vers la Tchernaïa et s'établirent en partie sur les monts

Fedioukhine (1). De là, leurs regards purent se porter sur Inkermann, sur le pont de Traktir, noms plus tard fameux; à Touest se dressaient les escarpements du plateau de Chersonèse, où bientôt ils poseraient leur camp. Nos soldats étaient arrivés au terme de leurs courses, mais non certes de leurs travaux: car les lieux qu'ils foulaient pour la première fois allaient être rendus immortels parleur bravoure, leur patience, Timmense efiFusion de leur sang.

Un seul ne devait point participer à ces héroïques et saints labeurs. Par un prodige d'énergie, le maréchal Saint- Arnaud avait recouvré ses forces sur le champ de bataille, et, le soir de TAlma, semblait maître de lui-même aussi bien que de Tennemi. Le 23 septembre, il s'était encore montré à cheval au milieu de ses soldats, et ceux-ci, habitués à ces extraordinaires alternatives de défaillance et de relèvement, ne se figuraient plus qu'il pût mourir. Ce triomphe de l'àme sur la matière fut le dernier. Le choléra, qui ne quitta jamais tout à fait l'armée d'Orient, venait de reparaître avec une intensité inquiétante et faisait, surtout parmi les Anglais, d'assez nombreuses victimes. Le 24, au bivouac du Belbek, le maréchal avait ressenti les premières atteintes du fléau; le 25, le mal avait empiré; et, le 26, dès le matin, il s'était aggravé au point de décourager les plus robustes espérances. Dans cette extrémité, l'illustre malade avait fait appeler le général Canrobert, déjà pourvu par l'Empereur d'une lettre conditionnelle de service, et lui avait remis le commandement suprême. Ce jour-là même, comme les troupes établissaient leur bivouac au bord de la Tchernaïa, un ordre du quartier général leur annonça que le vainqueur de l'Aima allait rentrer en France, à moins que la mort plus prompte ne lui ravît la dernière joie du retour. Dans tous les rangs, les adieux touchants du général en chef provoquèrent un viril attendrissement. L'émotion s'accrut quand on aperçut la voiture de Saint-Arnaud qui s'avançait à travers le camp et se dirigeait vers Balaklava. A la vue de ses soldats, le malade se souleva : ayant distingué parmi eux des zouaves, il les fit

(1) V. carten*t.

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approcher; sans doute en souvenirdes anciennes luttesd'Afriquc, il leur lendit la main, et un sourire, sourire étrange comme ceux des mourants, se fixa sur son visage déjà presque éteint. Sous une médication énergique, la crise cholérique cédait, mais laissant après elle une faiblesse désormais sans remède. Arrivé à Balaklava, le maréchal n'eut plus qu'une pensée, s'embarquer au plus tôt, soit qu'il se flattât de revoir encore les siens, soit que, privé désormais de la gloire de combattre, il voulût compléter son sacrifice et mettre la mer entre son armée et lui.

Le 29 seulement, le Berthollet fut prêt à partir : c'était sur ce même navire que Saint-Arnaud était naguère arrivé de France. A huit heures, le maréchal parut, porté sur une litière que soutenaient les matelots : un drapeau tricolore était étendu aux pieds du mourant; deux compagnies de zouaves faisaient la haie. Chefs et soldats, tous ceux que leur service laissait libres, étaient accourus sur les pas du cortège et saluaient d'un regard muet celui qui avait été leur général. Les Anglais avaient tenu à honneur de mêler leurs hommages à ceux de leurs alliés. €'est ainsi qu'on arriva jusqu'au port. L'ancien commandant en chef fut déposé sur la dunette ; auprès de lui s'assit le prêtre appelé pour recueillir ses secrètes pensées et tempérer d'espoir son agonie. Le Berthollet leva l'ancre, lança dans les airs un flot de fumée pareil au nuage d'une détonation funèbre, puis s'éloigna dans la direction du sud-ouest, bien loin de cette fière Sébastopol, que le maréchal n'avait fait qu'entrevoir, et où d'autres auraient l'honneur d'entrer.

A Paris, on apprit la maladie de Saint-Arnaud presque en même temps que la victoire de l'Aima, et ce fut comme une ombre dans l'éclat du triomphe. Le 11 octobre, le Berthollet aborda à Marseille, portant son pavillon en berne; et les marins déposèrent à terre le cercueil du maréchal qui avait rendu le dernier soupir pendant la traversée de la mer Noire, huit heures après le départ de Balaklava. Le souverain voulut honorer par des témoignages exceptionnels celui qui avait donné à son règne le baptême de la gloire ; il lui décerna des funérailles publiques ; il étendit sur sa famille les marques de sa munificence ; il voulut enfin que sa dépouille reçût la sépulture des

218 HISÏOIIIE DU SECOND EMPIP.E.

Invalides. L'opinion rali6a de si hautes récompenses, et, soil en France, soit en Angleterre, aucune voix discordante no troubla cette unanimité d'hommages. Une sévérité rigoureuse tempérerait par quelques réserves un si favorable jugement : on rappellerait ce que Saint-Arnaud fut en Afrique, soldat valeureux entre tous, mais avec une nuance d'aventurier, modèle de vaillance et d'entrain plus que de vertu militaire; on remettrait en mémoire la douteuse entreprise du coup d'Etat; on ajouterait que, même pendant la dernière campagne, le commandant en chef, par la mobilité de ses desseins, avait parfois inquiété ses amis et leur avait laissé l'impression d'un hardi et brillant général, plutôt que d'un homme de guerre prévoyant et accompli. Les contemporains ne firent point de tels calculs : ils virent l'héroïsme de la victoire, le martyr de la souffrance, etcette sorte de triomphe qui s'achevnit dans la mort ne laissa place qu'à une admiration attendrie Convient-il d'être plus exigeant et de fouiller en ses recoins obscurs une existence si bien finie? C'est une pieuse croyance chrétienne que ceux qui succombent pour la défense ou la confession de leur foi, reçoivent, en dépit de leurs souillures, l'immédiate récompense, et que, de leur vie tout entière. Dieu retient seulement l'acte qui l'a couronnée. Les peuples ont une justice pareille : à ceux qui sont morts pour assurer leur salut ou accroître leur honneur, ils ne demandent point de comptes; par un verdict souverain, plus juste peut-être que nos justices de détail, ils effacent leurs fautes, et ils les introduisent sans tache dans la postérité.

Tandis que le maréchal Saint-Arnaud, épuisé au point de ne plus souffrir, se débattait faiblement contre les étreintes de la mort, nos troupes gravissaient pour la première fois les peu les du plateau de Chersoncse. C'était le 27 septembre. L'iuiprcs-

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slon fut triste. Trois jours auparavant, on avait campé sur les liords verdoyants du Belbck; la veille encore, on avait dressé les tentes dans la fertile vallée de la Tchemaia. Les yeux, habitués à une nature riante et gracieuse, furent frappés par le sévère aspect de la région où Ton abordait. Le sol était maigre, pierreux, et la couche végétale avait si peu de profondeur qu'en certains endroits le roc affleurait. Peu d'arbres, et presque tous plies par le vent de mer; point d'eau courante, mais des puits ou citernes ; point de villages, mais seulement, dans les endroits les mieux abrités, quelques fermes entourées d'enclos qu'une culture patiente avait transformés en vignes ou en jardins : partout ailleurs s'étendaient des pâturages à l'herbe peu abondante et coupés de buissons rongés par la dent des troupeaux. Tout au sud et près de la mer, on apercevait au milieu d'un bouquet de bois une spacieuse construction, c'était le monastère Saint-Georges, qui dessinait au sommet de la falaise la petite coupole de sa chapelle.

En poursuivant la reconnaissance, on se rendit un compte plus exact de ces positions où, selon toute apparence, nos troupes s'établiraient, soit pour préparer une attaque de vive force, soit pour entreprendre un siège régulier.

Le plateau ou, si Ton aime mieux, la presqu'île de Chersonèse (car on l'appelait également de ces deux noms) mesure environ 13 kilomètres en longueur et 15 en largeur (l). Il est terminé à Test par une ligne d'escarpements, désignés sous le nom de mont Sapoune : au sud et à l'ouest, il est limité par la mer et y projette plusieurs promontoires, dont le plus avancé se nomme le cap Chersonèse : au nord, il est borné par la grande ■rade de Sébastopol. Il ne forme point une plaine unie, mais est sillonné par des ravins nombreux, qui courent presque tous du sud-est au nord-ouest et descendent, les uns vers la mer, les autres vers la grande rade qu'ils découpent en une foule d'anses secondaires. Répandus au sud et à l'est du plateau. Français et Anglais pouvaient étudier à leur origine et suivre de l'œil ces étranges déchirures du sol, sortes de vallées sans eau.

(i) Voira r Appendice» carte n*t .

A leur droite s'étendait le ravin du Carénage, puis le ravin des Docks ou de Karabelnaia ; à leur gauche, c'est-à-dire à Textrémlté opposée, serpentait le ravin de la Quarantainey qu'on devait appeler plus tard le ravin des Boulets, à cause des projectiles qui y tombèrent. Au centre naissaient deux autres grands ravins, celui de Sarandinaki et celui du Laboratoire ou Voronzof, qui. se réunissant vers leur embouchure, formaient non plus une crique, mais une véritable baie beaucoup plus sûre, plus profonde que toutes les autres. C'est de ce côté surtout que se portaient les regards : car cette baie, appelée haie du Sud, était le port même de Sébastopol. La proie à conquérir apparaissait non pas tout entière, mais en quelques-unes de ses parties, et la pensée essayait de compléter ce que la perspective ne découvrait pas. Là-bas, dans le lontaln, sur la rive septentrionale de la grande rade, se dresse le fort du Nord, but primitif de notre attaque. Puis voici la grande rade elle-même, largement ouverte sur la pleine mer et défendue par une série d'ouvrages accouplés, le fort Constantin et le fort Alexandre, le fort Michel et le fort Nicolas, le fort Catherine et le fort Paul. C'est sur la rive méridionale de cette grande rade que débouche la baie du Sud, port militaire de Sébastopol. A l'ouest et à l'est du port s'étend la ville elle-même : à l'ouest, c'est la cité proprement dite, plttoresquement assise sur la croupe d'une colline et s'allongeant vers une petite anse appelée baie de l'Artillerie. A l'est, c'est le faubourg de Karabelnaia qui contient les casernes, les docks, les bassins de radoub, l'hôpital de la marine, en un mot les plus importantes constructions de ce grand établissement naval (1).

Courbes sur leur lunette, les officiers du génie et de l'étatmajor cherchaient surtout à relever ou à deviner les fortifications de la place. On savait que Sébastopol était couverte du côté de la mer par un appareil formidable, et on connaissait, au moins d'une façon générale, les ouvrages qui protégeaient l'entrée de la rade. Mais quelle était, du côté de la terre, la force de la résistance? Sur ce point capital, on ne possédait que

(1) Voir à TAppendice, cartes 2 et 3.

des données contradictoires ou incomplètes. La vérité, c'est qu'ù cette heure encore, nos ennemis n'avaient point organisé le puissant système de défense qui (ut créé peu de jours plus tard. Point d'enceinte continue, des travaux presque partout amorcés, nulle part terminés, tel était Faspect général. En allant de Touest à Test et en suivant la ligne ébauchée des remparts, on rencontrait d'abord le Bastion de la Quarantaine, le plus avancé de tous et le seul presque achevé ; puis apparaissaient une caserne fortifiée et armée d'artillerie, ainsi qu'une redoute, qui figuraient l'endroit où s'éleva bientôt le Bastion central; plus loin, se déployait une triple rangée de barricades qui barraient la route de Balaklava à Sébastopol et protégeaient les issues des rues ; enfin, en s'approchant du ravin Sarandinaki, on apercevait un redan isolé, armé de quelques pièces et que les alliés devaient désigner sous le nom de Bastion du Mât. Ainsi était défendue la ville proprement dite, depuis la baie de rArtillerie jusqu'au fond du port du Sud. En avant du faubourg de Karabelnaïa, les travaux étaient encore plus imparfaits. Là où se dressèrent plus tard la Batterie des Casernes, le Grand et le Petit'Redan, la Batterie de la Pointe, on n'apercevait alors <jue quelques ouvrages reliés par des tranchées (1) : de tous ces ouvrages, un seul attirait fortement l'attention, c'était une tour demi-circulaire, plus large que haute, à deux étages crénelés, surmontée d'une >plate-forme couronnée d'artillerie, «t entourée d'un remblai formant glacis : de cette tour, édifiée tout récemment aux frais des marchands de la ville et située sur une éminence, on dominait tout le quartier de Karabelnaïa, le port, la ville elle-même : les alliés l'appelèrent d'abord la Tour Blanche, à cause de sa couleur éclatante qui se détachait sur la verdure du mamelon : plus tard, on la désigna sous le nom de Tour Malakof, et ce nom lui restera dans les siècles. A distance, tout cet ensemble n'apparaissait qu'avec un relief indécis et mal accusé. Ce n'était pas que la garnison gênât beaucoup nos reconnaissances : à peine quelques rares boulets

(1) Voir Journal des opérations du génie, p. Si etsuiv., et Toolebev, Défense 4e Sébastopol f i^ part., p. 124 et suiv. — Voir k l'Appendice, cartes n* 2 et 3.

s'cgaraient-ils dans les ravins ou venaient-ils mourir sur le plateau Toute la sollicitude des Russes se concentrait sur un seul objet, perfectionner au plus tôt leurs moyens de défense et donner à leurs travaux improvisés le profil et la consistance qui leur manquaient. A Taide de longues-vues, on les apercevait remuant partout la terre, utilisant les moindres couches végétales de leur sol rocailleux, amenant les bouches à feu, les montant en batteries, rehant les points fortifiés par des tranchées que défendrait la mousqueterie. Le péril ayant changé de place, on s'était hâté de transporter du côté nord sur le côté sud les principales ressources de Tarmement. Matelots, soldats, bourgeois, artisans, tous déployaient une activité à la fois ardente et réglée : il n'était pas jusqu'aux femmes qui n'eussent voulu concourir à l'œuvre commune (l). Sous l'impulsion de ces milliers de bras, les ouvrages nouveaux s'élevaient avec une surprenante rapidité, les anciens se modifiaient et se complétaient à vue d'oeil. Nos officiers, quoiqu'ils cherchassent à plonger leurs regards jusque dans la place, ne pouvaient suivre les détails de cette transformation^ mais ils la pressentaient, et ils comprenaient que leurs rapports ou leurs croquis auraient cessé d'être vrais avant même qu'ils y eussent mis la dernière main. Un autre embarras ne laissait pas que de les troubler un peu : habitués aux lignes savantes de la fortification classique, ils se sentaient déconcertés par ces ouvrages irréguliers qui n'éveillaient dans leur pensée aucune image connue, et semblaient non établis d'après les théories d'école, mais appropries avec une hardiesse originale à la nature des lieux ou combinés avec une hâte prévoyante pour les nécessités du salut pressant. Quelques-uns devinèrent dès lors qu'un esprit à la fois audacieux et réfléchi dirigeait ces efl^orts, et que cette Sébastopol qu'ils entrevoyaient pour la première fois renfermait un émule digne des meilleurs d'entre eux. Ils ne se trompaient pas. Derrière ces remparts impro\'isés se tenait Todleben, Todleben de plus en plus écouté, malgré la modestie de son grade. Avec une intuition qui touchait au génie, il avait pénétré quelles res-

(1) Todleben, Défense de Sébastopol, 1™ part., p. 204h.

LA CBIMÉE. 288

sources offrirait pour la résistance la configuration ravinée de la ville et de Karabelnaïa : sans se préoccuper de tracer une ligne complète, œuvre chimérique en présence de Tennemi, il s'étudiait à utiliser les positions principales que la nature avait préparées pour la défense : déjà il les armait; et pour leur armement, il puisait à pleines mains soit dans les arsenaux, soit dans rimmense matériel, désormais disponible, de la flotte. A côté de lui, se multipliant sur tous les points, apparaissait Khornilof, qui, lui aussi, avait quitté le fort du Nord pour se transporter sur la rive méridionale de la grande rade. Todleben, c'était le génie pratique, fertile en combinaisons, et vraiment sauveur; Khornilof, c'était l'enthousiasme patriotique poussé jusqu'au mysticisme. « Enfants, disait ce jour-là le vaillant « marin à ses soldats, nous devons nous battre jusqu'à la der-

a nière extrémité tuez celui qui osera parler de battre en

« retraite. Tuez-moi moi-même si je vous l'ordonnais (1). » Nos soldats, répandus en reconnaissance sur le plateau, ne pouvaient ni recueillir ces paroles enflammées, ni deviner quelle émotion elles éveillaient dans les rangs ennemis. Mais ce qu'ils auraient pu entendre en prêtant l'oreille, c'étaient les cloches des églises qui, en cette journée du 27 septembre, appelaient les fidèles à la prière. Ce qu'ils auraient pu entrevoir à travers les éclaircies des remparts, c'étaient de longues files de prêtres, précédés de la croix et portant l'eau bénite, qui se déroulaient en procession le long de l'enceinte inachevée, et en prévision de l'assaut, naguère attendu du côté du nord, attendu maintenant du côté du sud, excitaient pour la lutte suprême les défenseurs du Czar et de la foi orthodoxe.

Livrerait-on de suite cet assaut décisif? S'efiforcerait-on au contraire, par des travaux préparatoires, de diminuer la part du hasard? C'était au général Canrobert, à peine investi de son autorité récente; c'était à lord Raglan, rejeté sur le tard de la vie dans les aventures guerrières, qu'appartenait la redoutable décision. La faiblesse relative des ouvrages édifiés jusque-là, les puissantes ressources des deux armées de France et d'An-

(1) ToDLEBEif, Défense de Sébastopoi, l'*parl., p. 257.

gleterre, Topportunité de répondre par quelque coup d'éclat à rattente de TEurope, telles étaient les raisons de brusquer la fortune. Â Tappui d'une action immédiate, on ajoutait que les Russes, incertains sur le point d'attaque, seraient obligés de partager leurs troupes entre la ville propre et Karabelnaïa, et que les alliés, quel que fût leur objectif, ne trouveraient que des forces divisées. On observait enfin que les défenses de Sébastopol s'accroissant chaque jour, l'entreprise serait d'autant plus périlleuse et sanglante qu'on la retarderait davantage. — En dépit de ces arguments, les partisans de la temporisation étaient nombreux. Ils faisaient valoir la force de la garnison, grandement accrue par l'adjonction des marins disponibles. Us montraient l'armée de Mcnschikof en libre communication avec la ville et pouvant à son gré s'y enfermer ou tenir la campagne. Ils jugeaient les fortifications incomplètes sans doute, mais non méprisables, surtout si elles étaient armées d'une puissante artillerie. Une considération primait à leurs yeux toutes les autres : le succès même le plus éclatant ne terminerait point la guerre : en vevanchc, l'échec se transformerait en un désastre irréparable si les armées repoussées étaient rejetées jusque sur leurs vaisseaux. Ainsi parlaient les plus circonspects d'entre les chefs, et aussi, par un singulier contraste, quelques-uns des plus bouillants. Ceux-ci (et là semble être la vérité) se ralliaient à la temporisation, non par goût, mais par résignation, et parce qu'ils jugeaient déjà tardif le coup de main qu'ils auraient aimé à tenter. En guerre comme en politique, disaient-ils, il y a une heure où la fortune favorise l'audace et où la vraie sagesse est de tout oser : mais cette heure-là est courte, et quand on ne l'a pas saisie, il ne reste plus qu'à cheminer dans les voies de la ])rudence. Si, le soir du combat de l'Aima, une vigoureuse poursuite avait pu transformer la retraite des Russes en déroute; si le lendemain, au lieu de s'attarder sur le terrain conquis, les armées alliées, oubliant leur fatigue et négligeant tout autre soin, s'étaient portées d'un élan rapide sur la Katcha, sur le Belbck, jusque sur la rive septentrionale de la grande baie; si elles avaient profité du court effarement qui, dans les âmes les plus vaillantes, suit toujours la défaite, peut-être le

fort du Nord serait-il tombé en notre pouvoir, et alors Sébastopol, dominée par nos armées, canonnée par nos escadres dans sa rade non encore close, Sébastopol fût devenue le prix superbe de la victoire agrandie et complétée. Mais, depuis ce jour, une semaine s'est écoulée : les Russes sont revenus de leur stupeur : par la submersion de leurs vaisseaux, ils ont paralysé les flottes ; leur garnison est accrue ; leur matériel parait immense : une armée de secours, non démoralisée, quoique vaincue, est à leurs portes : leurs défenses, trop faibles contre un siège, sont déjà trop fortes pour un coup de main. La seule audace qu'on pourrait déployer serait la plus funeste de toutes, celle qui ne se déploie qu'après l'occasion perdue.

Le général Canrobert et lord Raglan, jetés à huit cents lieues de leur pays, avaient pour principal souci l'intégrité de l'armée confiée à leur garde. La dualité de commandement ne permettait guère les résolutions rapides. Ils se refusèrent à une aventure qui, après huit jours de marche et de tâtonnements autour de Sébastopol, aurait tous les dangers sans les avantages d'une surprise. Tandis qu'en Europe, on attendait de courrier en courrier la chute de Sébastopol, tandis que la fausse nouvelle de la prise de la place se répandait même en France et en Angleterre, les généraux en chef combinaient leurs préparatifs, non pour un long établissement en Crimée, non pour un long siège (nul n'y songeait alors), mais pour une série d'opérations préliminaires qui faciliteraient l'attaque de vive force et en rendraient le succès certain.

De toutes les mesures, la plus urgente était d'assurer le ravilaillement de l'armée parles flottes. Les Anglais avaient occupé à eux seuls la ville et le port de Balaklava qui devaient être communs aux deux nations. Obligés de se pourvoir ailleurs, nos marins signalèrent à l'ouest de la presqu'île de Chersonèse une baie sûre, profonde et assez vaste pour abriter l'escadre tout entière, c'était la baie de Kamiesch, découverte si à propos qu'on l'appela la baie de la Providence. La base d'opération une fois choisie, il importait de partager la tâche entre les deux armées. Les Français, s'étendant à l'ouest, durent poursuivre le siège contre la ville proprement dite ; les Anglais

se chargèrent des attaques contre le faubourg de Rarabeinaïa ; Français et Anglais furent sépares les uns des autres par le ravin Sarandinaki, qu'on appela le ravin des Anglais. En dehors de ce corps de siège compose, pour les Français, des troisième et quatrième divisions sous le commandement supérieur du général Forey, et pour nos alliés, des divisions Engiand et Cathcart, on créa un corps dit d'observation, qui avait pour objet de surveiller les mouvements extérieurs des Russes. De notre côté, les première et deuxième divisions, placées sous les ordres du général Bosquet, furent affectées à cette mission et occupèrent la portion sud-est du plateau, depuis le col de Balaklava jusqu'au lieu dit le Télégraphe, sur la route Voronzof. Du côté des Anglais, les divisions Brown et Lacy- Evans, renforcées d'une partie de la division du duc de Cambridge, prirent position dans le même but, au nord de la route Voronzof, et se développèrent en lignes un peu trop espacées sur la partie septentrionale du mont Sapoune. Comme on le volt, Sébastopol n'était point investie, mais communiquait par sa grande rade avec^ la Crimée et le reste du continent, tout de même que par nos flottes nous communiquions avec le reste de l'Europe : situation singulière qui, dans cette première période d'illusions, frappa peu, mais qui devait égaliser longtemps les chances entre les assiégeants et les assiégés.

Dès le commencement d'octobre, tous ces mouvements étaient accomplis. Le corps de siège campait à trois mille cinq cents mètres de la place, la quatrième division appuyant vers la mer, la troisième donnant la main aux Anglais qui se prolongeaient en face de Rarabeinaïa. Les troupes d'observation étaient échelonnées en arrière sur le plateau. Lord Raglan avait installé son quartier général à la ferme Braker, non loin du col de Balaklava : le général Canrobert avait établi le sien au sud du ravin des Anglais. Quant aux bataillons turcs souvent un peu oubliés, ils étaient placés en réserve, les uns couvrant les abords de Balaklava, les autres la baie de Kamiesch : quelques-uns enfin étaient employés, soit à aider les débarquements, soit à escorter les convois, et cette dernière tâche, quoique modeste, n'était pas la moins pénible.

Après quelques nouvelles reconnaissances, le général Bizot et sir John Burgoyne, commandant le génie des deux armées, déterminèrent sur quel point se concentrerait surtout l'effort des assiégeants. 11 fut convenu que Tattaque se porterait à Touest et à Test du port du Sud, c'est-à-dire, du côté des Français, vers le bastion du Mât, et, du côté des Anglais, vers le Grand-Bedan. Quoique tous ces ouvrages fussent déjà bien agrandis, on se flattait que la construction de batteries puissantes dominerait l'artillerie russe. On comptait pénétrer alors de vive force dans la place en faisant une large trouée vers le fond du port. L'ennemi se trouverait ainsi coupé en deux, et les assaillants, une fois maîtres de cette portion des forliKcations, le deviendraient sans doute bientôt de Sébastopol ellemême (1). Dans la nuit du 9 au 10 octobre, la tranchée fut ouverte, en face de la ville, à 900 mètres du rempart : à l'aube, elle s'étendait déjà sur un développement de plus de mille mètres et était assez profonde pour que les travailleurs fussent à couvert. Pendant cette même nuit, de l'autre côté du ravin, les Anglais avaient, eux aussi, ouvert leur première parallèle, mais à la distance considérable de douze cents mètres de la place. Les jours suivants, six batteries françaises furent construites soit avec les ressources de l'armée de terre, soit avec celles de la flotte : quant aux Anglais, ils élevèrent onze batteries devant le faubourg de Karabelnaïa (2). Cependant l'activité des Busses ne se démentait pas : leurs fortifications prenaient chaque jour plus d'étendue, de relief et de solidité ; surtout ils excellaient à utiliser leur formidable armement; souvent il arrivait que des embrasures que l'on croyait vides se garnissaient tout à coup d'artillerie : le nombre total de leurs bouches à feu, qui était de 172 le 26 septembre, s'élevait le 16 octobre à 341 : sur ces 341 bouches à feu, 118 avaient des vues directes sur les travaux ennemis (3).

Le 17 octobre fut le jour fixé pour le bombardement qui

(i) Voir le Journal des opérations du génie, p. 51. (î) Voir le Journal des opérations du génie, p. 60.

(3) ToDLBBBii, Défense de Sébastopol, première part., p. di5« et Appendice» p. 55.

devait, selon les prévisions les plus favorables, nous ouvrir le chemin de la ville. Les Français disposaient de 53 pièces, les Anglais de 73 (l). Dès l'aube, les troupes du corps de siège et du corps d'observation prirent les armes, prêtes à saisir toutes les chances d'intervenir heureusement. Avant le jour, les embrasures furent démasquées. Â six heures et demie, les brumes matinales s'étant un peu éclaircies, trois bombes furent lancées en guise de signal. Aussitôt les 126 pièces de l'assiégeant, faisant feu toutes à la fois, vomirent une grêle do projectiles sur la place. La riposte ne se fit pas attendre L'ennemi, riche de ses inépuisables munitions, se mit à tirer à coups précipités comme on ferait à bord d'un vaisseau de guerre pendant un combat naval. Un épais nuage, planant sur la ville comme sur le plateau, déroba à l'assiégé les batteries des alliés et aux assiégeants eux-mêmes les remparts. Telle était la fumée qu'on n'avait guère d'autre point de mire que les lueurs produites par les décharges ennemies. Les Français, quoique plus ménagers de leurs approvisionnements que les Russes, accéléraient volontiers leur tir. Seuls les Anglais avaient conservé tout leur sang-froid, et, malgré l'obscurité, s'appliquaient à pointer juste et à mesurer leurs coups. A de rares intervalles, l'ouragan de fer se calmait un peu, soit qu'on craignit l'éclatement des pièces, soit que de part et d'autre on voulût constater les efiFets de la canonnade. Dans ces moments où la fumée s'abaissait vers le sol, nos officiers fouillaient anxieusement du regard les ouvrages de la place; ils constataient avec joie que les parapets des batteries russes construits en terre sèche mêlée de gravier s'éboulaient à certains endroits, que les embrasures revêtues en argile étaient fort endommagées, que les bastions semblaient eux-mêmes gravement atteints. C'est ainsi que le combat se poursuivait avec des chances plutôt avantageuses que défavorables pour nos armes. Tout à coup, vers neuf heures et demie, une effroyable détonation retentit, suivie de bruyants hourras parmi les Russes, et parmi

(1) Journal des opérations de C armée devant SébastopoL (Moniteur, 8 novembre 1854.)

les nôtres d'un immense murmure de confusion et de douleur. Une bombe venait de faire sauter le magasin à poudre d'une des batteries françaises, et l'explosion avait non seulement atteint un grand nombre de canonniers, mais bouleversé la batterie elle-même au point de la réduire à l'impuissance. En dépit de ce grave accident, le feu continua, mais avec une infériorité marquée, tant était grande désormais la disproportion des forces. Pour comble de malheur, une nouvelle explosion se produisit une heure plus tard dans une autre batterie. Dès lors, le combat étant jugé impossible, le commandant en chef ordonna de cesser la canonnade si vigoureusement commencée le matin.

De l'autre côté du ravin, les Anglais continuaient, avec des chances bien meilleures, la lutte contre le faubourg de Karabelnaïa. Leur artillerie était plus nombreuse que la nôtre : en outre, leurs batteries, installées à droite et à gauche du ravin du Laboratoire, c'est-à-dire sur la montagne Verte et sur le mont Voronzof, écrasaient le Grand-Redan de leurs feux croisés. Avec une vaillance rare et une infatigable activité, les défenseurs de la place essayèrent de réparer les dégradations, mais sans que leurs efforts pussent prévenir la ruine imminente de Touvrage. Vers trois heures de l'après-midi, un tiers de l'armement était démonté : les pièces épargnées avaient leurs embrasures détruites; les servants de plusieurs bouches à feu avaient dû être remplacés deux fois; certains détachements avaient perdu les deux tiers de leur effectif. Une bombe anglaise ayant éclaté sur le magasin à poudre, cet accident acheva l'œuvre de destruction. Lorsque la fumée se dissipa, on put constater l'étendue du désastre : plus de cent cadavres gisaient sur le sol ou étaient à demi enfouis sous les décombres. Avec ses fortifications décomposées en poussière et sa garnison réduite à quelques servants héroïques, groupés autour de deux pièces intactes, le Grand-Redan n'était plus qu'un amas sans forme. Comment les troupes britanniques s'arrétèrent-elles à mi-chemin de leur succès? Les Russes s'attendaient à les voir déborder sur l'ouvrage bouleversé, y planter leur drapeau, se jeter sur le faubourg de Karabelnaïa. La prudence, une prudence peut-

être excessive, remporta sur l'audace. Du côte de la ville, le canon français avait cessé de tonner : une diversion tentée par les marines alliées n'avait abouti qu'à quelques dégâts au fort Constantin ; la journée était déjà fort avancée ; l'armée anglaise était numériquement bien faible pour tenter seule et sans appui immédiat une entreprise pleine de périls aussi bien que glorieuse. C'est pour ces raisons, sans doute, que lord Raglan demeura, sans la saisir, en face de sa conquête. La nuit vint, et, le lendemain, l'occasion perdue ne se retrouva plus, car les assiégés, par un vrai miracle d'énergie, avaient, à la faveur des ténèbres, réparé leurs brèches. La canonnade se continua le 18 et le 19, mais sans que Français et Anglais pussent reprendre un avantage décidé et forcer l'accès de ces remparts si vaillamment défendus.

Cette lutte de trois jours avait coûté cher au.v Russes. Du 17 au 20 octobre, ils avaient eu 2,171 hommes hors de combat (1). l^arrai les victimes se trouvait Khornilof, le plus vaillant do IvMips chefs. Les pertes des alliés étaient beaucoup moindres : pour la journée du 17 octobre, elles se réduisaient à 348 hommes tués ou blessés, et, pour les deux autres journées, elles étaient presque insignifiantes. Si consolante que fût la comparaison, l'avantage réel restait aux assiégés. Non seulement nous n'avions pas pénétré dans Sébastopol, mais tout concourait à démontrer que nous n'y entrerions qu'après une lutte longue et acharnée. Jusque-là, tout avait été aux illusions. aJ'estime que nous n'auu rons pas à procéder avec la lenteur d'un siège régulier. » Ainsi s'exprimait, le 28 septembre, le général Canrobert dans un rapport au maréchal Vaillant. « Tout me donne à espérer, man- <. dait le 7 octobre le général Bizot, chef du génie français, « que nous ne ferons pas attendre le bulletin complémcnu taire de la bataille de l'Aima, et que nous toucherons au i. terme de cette grande et glorieuse expédition quand cette « lettre sera mise sous vos yeux (2). » a 11 est probable, « écrivait de son côté le général de Marti mprey, que ce sera

(1) ToDLRBF.if, première partie, p. 345, 353, 355.

(2) Lettres des généraux Canrobert et hhoi nu ministre de la guerre. (M. Camille RoussET, Guerre de Crimée, t. I, p. 281 et 282.)

« une courte affaire et qui nous coûtera peu de monde (1). n Quelques-uns, à la vérité, avaient une vue plus nette de Tavenir : tel était le général Airey^ chef d'état-major de Tarmée anglaise : « Mon impression est que nous sommes ici pour tout " rhiver » , disait-il dès le 3 octobre. Mais cette opinion était rare. Après le combat infructueux du 17 octobre, elle devint plus commune, sans être encore générale, a La place a mieux tt résisté qu'on ne le croyait» , écrivait, avec une légère nuance de tristesse déçue, le général Canrobert (2). Tout autre était limpression des Russes. De ce bombardement, de ce premier hovibar dément y ainsi qu'ils l'appelèrent dans leur histoire du siège, ils sortaient meurtris sans doute, mais confiants et raffermis. Ne rendez pas Sébastopol, tel avait été le dernier cri de Khornilof expirant. Plus que jamais, nos ennemis étaient décidés à suivre ce suprême conseil. Non seulement ils ne rendraient pas Sébastopol, mais déjà ils songeaient, comme on va le voir, à devenir agresseurs, à surprendre nos bivouacs, à rejeter les alliés sur leurs navires, à les tenir du moins plus assiégés sur leur plateau qu'ils ne le seraient eux-mêmes dans leur cité.

Ré.solus à l'offensive, les Russes ne tardèrent pas à exécuter leurs nouveaux desseins. Deux fois, à quelques jours d'intervalle, ils tentèrent Tattaque des positions alliées : le 25 octobre, ce fut le combat de Ralaklava; le 5 novembre, ce fut la terrible affaire d'Inkermann.

Le combat de Balaklava ne fut qu'une surprise, engagement partiel bien plus que vraie bataille.

L'armée britannique, déjà assez réduite parles fatigues et les maladies, était campée presque tout entière sur le plateau de

(1) Correspondance inédite.

(2) Rapport </a 18 octobre. (Moniteur^ 5 novembre 18550

Chersoncse, les uns poursuivant le siège en face de Karabelnaïa, les autres postés en observation sur les pentes septentrionales du mont Sapoune. Balaklava» base d'opération des Anglais, se trouvait donc un peu dégarnie : le port n'était occupe que par quelques marins; en avant de la place était établie, près de Kadikoï, une portion de la grosse cavalerie et du 93" Highianders ; enfin, à quatre kilomètres au nord de la ville, avaient été construites, sur une suite de mamelons et à des intervalles très espacés, cinq redoutes qui s'étendaient depuis le pied du mont Sapoune jusqu'au village de Kamara, et qui n'étaient gardées que par quelques troupes turques (1).

Les Russes, ayant deviné cette faiblesse, s'apprêtèrent à en profiter. Menschikof avait déjà reçu d'importants renforts et en attendait de nouveaux. Il fit descendre des hauteurs de Mackenzie dans la vallée de la Tchernaïa plusieurs gros détachements qui se concentrèrent à Tchorgoun, et, par suite d'adjonctions successives, devinrent un corps de 18,000 hommes. Le 25, le général Liprandi, qui commandait ces forces, quitta son camp dans la nuit, passa la rivière, puis, à l'aube du jour, fondit sur les lignes anglaises. Les Turcs défendirent vaillamment l'une des redoutes; mais, celle-ci étant prise, ils abandonnèrent les autres. Les assaillants, enhardis par ce premier succès, franchirent les retranchements, débouchèrent dans la plaine de Balaklava, et lancèrent vers Kadikoï une brigade entière de hussards et de Cosaques. Cependant, au premier bruit du canon et de la fusillade, marins, Highianders, cavaliers, tous s'étaient préparés au combat. Tout l'effort de la cavalerie russe se brisa contre la solidité des Highianders, qui, accueillant les escadrons par une décharge à bout portant, les obligèrent à tourner bride. Les Écossais gris et les dragons du général Scarlett achevèrent ce que l'infanterie avait commencé. Vers dix heures, l'ennemi vigoureusement repoussé était rejeté jusque sur les retranchements qu'il avait emportés le matin.

La lutte demeura alors comme suspendue. Les Russes étaient maîtres des redoutes, et leurs réserves s'échelonnaient en arrière

(1) Voir carte n» 2.

LA CRIMES. i>93

jusqu'à la base des monts Fedioukhîne. Quant aux troupes anglaises qui avaient supporté seules le premier choc, elles venaient de recevoir des renforts : c'était la cavalerie légère de lord Cardigan survenue dès le début du combat : c'était la division Cathcart et la brigade des gardes arrivées en toute hâte par le col de Balaklava. Le corps d'observation français avait aussi pris les armes : sur les crêtes méridionales du mont Sapoune était rangée la division Bosquet : la première division se déployait sur les pentes ou se prolongeait entre le col et Kadikoï : enfin plusieurs escadrons de chasseurs d'Afrique étaient descendus dlins la plaine. On pouvait conjecturer qu'aucun nouvel engagement ne se livrerait : les Russes avaient désormais devant eux des forces trop considérables pour renouveler avec succès leur attaque et menacer sérieusement Balaklava : les alliés, de leur côté, ne songeaient ni à quitter leur position dominante, ni à pousser à fond un duel qu'ils n'avaient point souhaité. La journée semblait donc finie, et elle l'eût été en effet sans un épisode extraordinaire qui, à quarante ans de distance, éveille encore dans les âmes la surprise, l'admiration et la pitié.

Depuis le commencement du combat, lord Raglan se tenait sur le rebord du plateau, au lieu dit le Télégraphe, et de là son regard dominait toute la plaine de Balaklava. Comme il essayait de surprendre avec sa lunette les mouvements des Russes, il lui sembla que ceux-ci désarmaient les redoutes turques et se préparaient à en emmener les canons. Jaloux de ne pas leur laisser ces trophées, il expédia à lord Lucan, commandant la division de cavalerie, un ordre ainsi conçu : a Lord Raglan désire que la cavalerie avance rapidement o sur le front, qu'elle poursuive l'ennemi et l'empêche d'cm- « mener les canons. La troupe d'artillerie à cheval peut M îiccompagner. La cavalerie française est sur votre gauche. « Immédiatement, n Le capitaine Noian, porteur du message, (|uitta le télégraphe et, descendant au galop les pentes, franchit le col de Balaklava. Lorsqu'il joignit le commandant de la division anglaise, la situation était déjà changée : les Russes ne songeaient ni à battre en retraite, ni à emmener les bouches à

feu conquises, ainsi que Tavait cru lord Raglan : au contraire, ils s'étaient reformés sur leur propre terrain en arrière des redoutes et étaient couverts par une formidable artillerie (!)• . Après avoir lu la dépêche, lord Lucan hésita, tant ce mouvement lui semblait inutile et plein de danger! L'aide de camp, du ton le plus absolu, réitéra les volontés du commandant en chef, o Où faut-il attaquer, et que faut-il faire? » répliqua le général, d'autant plus perplexe qu'il distinguait à peine le gros des forces ennemies dissimulées derrière les mamelons. — « Là est l'ennemi, mylord, là sont vos canons « , repartit le capitaine Nolan en montrant l'extrémité septentrionale de la vallée (2). L'ordre était formel. Lord Lucan alla au commandant de la brigade légère, le comte de Cardigan, et lui prescrivit de charger. Celui-ci témoigna sa surprise, objecta l'indécision du but à atteindre, déplora la perte presque inévitable de cette magnifique cavalerie dont la Grande-Bretagne était si fière; puis, sans insister davantage, il prit la tète de ses escadrons, a En avant, s'écria-t-il, en avant le dernier des Cardigan! n Et, lançant son cheval au galop, il donna le signal de la charge.

Déployés sur les escarpements du mont Sapoune et dominant tout le champ de bataille, les Français de la division Bos- <iuet furent saisis de stupeur en voyant cette troupe superbe s'élancer sans soutien contre un ennemi si formidablement défendu. « Arrêtez-vous, arrêtez- vous, c'est insensé ! » criaient des centaines de voix, comme si elles eussent pu être entendues. Eux cependant galopaient à travers l'espace, insoucieux du péril et, puisque le trépas était certain, voulant du moins qu'il fût héroïque. Ils atteignent l'extrémité de la plaine, gagnent les mamelons, les franchissent de toute In vitesse de leurs chevaux, puis s'enfoncent à travers les masscb russes jusque-là cachées par les hauteurs. A l'aspect de celle poignée d'hommes, l'armée ennemie demeure un instant stupéfaite et semble comme déconcertée par une si incroyable

(1) Rapport de lord Raglan au duc de Newcastle, 28 octobre 1854.

(2) Lettre du comte de Lucan à lord Raglan, 30 novembre 1854.

LA CBIMKE.^ f95

audace. Bientôt rartillerie fait feu de toutes ses pièces, et les fantassins criblent de leurs balles les téméraires assaillants. En dépit de tous les obstacles, les Anglais poursuivent leur course, sorte de chevauchée folle et éperdue. Chemin faisant, ils sabrent une batterie de Cosaques, chargent la cavalerie ennemie, s'acharnent à sa poursuite, arrivent en vue de la Tchernaïa. Encore un peu, et, emportés d'un prodigieux élan, ils atteindront la rivière, la franchiront, gagneront Tchorgoun, traverseront de part en part les lignes moscovites. Mais voici que les Russes, redoublant leurs efiForts, les écrasent de leurs feux croisés. Alors, mais alors seulement, les intrépides cavaliers sont forcés à la retraite, retraite d'autant plus périlleuse que leur ardeur les a portés plus loin. Ils rétrogradent, mais sous une telle grêle de projectiles que des pelotons entiers s'abattent. Le désastre eût été complet si deux escadrons de chasseurs d'Afrique, se portant en avant, n'eussent détourne sur eux, par une diversion rapide, une partie des forces russes. Une demi-heure s'était écoulée depuis que la charge avait sonné lorsqu'on vit revenir dans les lignes anglaises quelques escadrons mutilés où tous les rangs étaient confondus, et où galopaient des chevaux sans maître. C'était tout ce qui restait de la superbe brigade légère. Lord Cardigan avait échappé à la mort, mais la plupart de ses officiers étaient tués ou blessés, ct^ sur les 700 hommes des deux régiments, 250 avaient été atteints par l'ennemi (1).

Cette sanglante aventure fut le dernier acte de la lutte. La canonnade se poursuivit pendant quelques heures encore, mais mollement et sans dommage, jusqu'à ce que les premières ombres du soir séparassent les combattants. De cette bataille (si on peut appeler ainsi des engagements partiels et successifs), de cette bataille, nul ne sortait vainqueur ou vaincu. Dans leur coup de main sur Balaklava, les Russes avaient échoué : de leur côté, les Anglais se virent obligés d'abandonner les redoutes et de restreindre leurs lignes trop étendues. C'est à l'attaque de la brigade légère que la journée du

(t) KiNGLAKE, The invasion of the Crimea, t. IV, p. 357.

25 octobre dut toute sa renommée. En apprenant la mort de ses meilleurs enfants, la Grande-Bretagne frémit de douleur et aussi de fierté : puis, dans les cercles de Londres, au Parlement, dans la presse, le sens des ordres de lord Raglan fut débattu avec passion, mais sans que des débats jaillit une pleine lumière; car le principal témoin manquait, c'était le capitaine Molan tombé Tun des premiers dans la mêlée. Le temps a apaisé les discussions, mais non détruit les souvenirs glorieux. L'Anglais, si positif, aime parfois les légendes; et la charge de lord Cardigan semble une légende d'un autre âge transportée dans le siècle présent. Aujourd'hui encore, il n'est pas un fils de la Grande-Bretagne qui ne rappelle avec un accent d'orgueil ému le stérile, mais chevaleresque holocauste de Balaklava

Tel fut le combnt du 25 octobre. Tout autre, par l'importance de la lutte et l'cfFusion du sang, fut la bataille d'Inkermann.

L'armée russe, en ce temps-là, ne cessait de s'accroitre. Durant le mois d'octobre, 24 bataillons, 12 escadrons, 12 sotnias de Cosaques avaient pris position autour de la ville. Les uns arrivaient d'Asie, les autres de l'intérieur de l'Empire. Un autre renfort plus considérable était attendu : c'était le quatrième corps, longtemps retenu aux rives du Danube, mais désormais inutile en ces régions que les allies avaient abandonnées et que les Turcs, rentrés dans leur habituelle apathie, ne songeaient guère à reconquérir. Déjà ces divisions, nombreuses autant qu'aguerries, avaient touché le sol de la Crimée : le 2 novembre au plus tard, elles atteindraient Sébastopol. On calculait que, grâce ù ces adjonctions, Menschikof aurait sous sa main une force agglomérée de 100,000 hommes, sans compter les marins affectés au service de la place (1). Qui

(1) ToDLEBEif, Défense de Sébastopol, deuxième partie, p. 437*

LA CRIMÉE. f97

donc avec de telles ressources se fût réduit à la défensive? — Tout conviait & de grandes initiatives. Les soldats moscovites étaient fiers d'avoir résisté au dernier bombardement. Le demisuccès de Balaklava les avait raffermis. Les ardentes prédications des prêtres entretenaient Teuthousiasme. Deux fils du Czar, les grands-ducs Michel et Nicolas, venaient d'entrer dans Sébastopol, et leur présence surexcitait les courages. — A ne consulter que l'opportunité, la conduite la plus audacieuse semblait aussi la plus sage. L'armée française comptait alors 41,000 hommes seulement, l'armée anglaise 20,000, le contingent turc 6 à 7,000 : mais on n'ignorait pas que la France préparait un nouvel effort, que trois nouvelles divisions, déjà organisées à Toulon, allaient partir pour l'Orient, et que les Russes perdraient bientôt le passager avantage de leur supériorité numérique. Il fallait donc agir, agir vite et profiter de la fortune. Â ces raisons de se hâter se joignait une considération plus puissante que toutes les autres, mais que les chefs se gardaient bien de divulguer. Du côté du bastion du Mât, les travaux français avaient progressé depuis quelques jours avec une inquiétante rapidité. « Nous ne sommes plus qu'à 140 mètres tt du saillant du bastion n , écrivait le général Canrobert (l). L'ouvrage lui-même avait subi par le tir concentré des batteries de terribles dégradations, et les dommages quotidiens se réparaient difficilement Todlcben avait peine à cacher ses craintes : elles étaient telles qu'il put écrire plus tard : « Les forces de la défense, au quatrième bastion, étaient alors à Fagonie (2). » Dans ces conditions, quel serait le résultat d'un assaut, et ne convenait-il pas d'en détourner le péril par quelque coup de main?

Sur quel point se porterait cette nouvelle attaque, répétition de la surprise de Balaklava, mais dans un cadre et avec des moyens fort agrandis?

On se souvient que, dans la répartition des tâches respectives, les Anglais s'étaient chargés de surveiller la partie nord-

(1) Rapport du 2 novembre. [Sfoniteur du 17 novembre 1854.) (î) TooLEse^, Défense de Sébastopol, tleuxicnie partie, p. 435.

est du mont Sapoiine, depuis la route Voronzof jusqu'au cours inférieur de la Tchernaia (1). Soit insuffisance d'effectif, soit excès de sécurité, nos alliés n'avaient occupé qu'une portion <ln vaste espace confié à leur vigilance. De la route Voronzof à la naissance du ravin du Carénage avait été échelonnée la division légère de sir Georges Brown, forte de 3,500 hommes environ : un peu plus à l'est, au lieu dit le Moulin, se dressaient les tentes de la brigade des Gardes qui comptait environ 1,000 combattants. Enfin, au nord et vers les crêtes orientales du mont Sapoune, était établie la division Lacy-Evans, à peu [)rès égale en force à la division Brown. Là finissaient les camps anglais, mais non les positions que Tarmée britannique avait la charge de couvrir. Au delà des derniers bivouacs de la division Lacy Evans, le plateau se prolongeait encore sur une siiperncic de cinq à six kilomètres carrés, jusqu'à ce qu'enfin il s'abaissât vers les bouches de la Tchernaia. On le désignait en cet endroit sous le nom de plateau du Carénage ou d'Inkermann (2). C'était un terrain stérile, resserré à l'ouest par le ravin du Carénage, déchiqueté au nord par plusieurs autres ravins et notamment par le ravin des Carrières, creusé de replis, hérisse de broussailles, propice aux surprises. A son centre se dressait une sorte de butte appelée butte des Cosaques. Deux routes le sillonnaient ou plutôt le contournaient; toutes deux venaient du nord et, après avoir franchi la Tchernaia sur un pont nommé pont d'Inkermann, s'élevaient le long des escarpements : l'une était la route des Sapeurs qui, suivant presque la grande baie, entrait près de Malakof dans le faubourg de Karabelnaïa ; Tautre était la vieille route de Poste qui traversait le camp britannique et se reliait à la route Voronzof. Tous ces lieux, loin qu'ils fussent étroitement gardés, semblaient comme oubliés dans la défense générale. Les soldats de la division Lacy-Evans s'étaient contentés d'édifier à l'extrémité de leurs bivouacs, sur le rebord du plateau, une batterie appelée batterie des sacs à terre, et de couper

(1) Voir pour la description qui suit carte n" 2.

(2) Il importe de ne pas confondre le plateau dit d'Inkermann avec les mines, du même nom situées sur la rive droite de la Tchernaïa.

par quelques retranchements la vieille route de Poste. Ce n^était pas que les avertissements eussent manqué. Les Russes euxmêmes s'étaient chargés d'en donner un : le 26 octobre, ils avaient à Timproviste jeté quelques bataillons sur le plateau comme pour reconnaître par avance le théâtre de leurs opérations futures. Depuis cette alerte, les plus autorisés d'entre les chefs, le général Canrobert, le général Bosquet, sir John Burgoyne avaient exprimé leurs inquiétudes. Sir de Lacy-Evans lui-même n'était pas sans anxiété : « Ma position, écrivait-il « au général Canrobert, est, malgré son importance, la moins a fortifiée et la moins assurée (I). » En dépit de ces prévisions^ aucune mesure efficace ne fut prise. Là était cependant le . point vulnérable : nos adversaires l'avaient compris, et c'est sur cette extrémité du plateau d'inkermann qu'ils résolurent d'engager la bataille.

Le plan du prince Menschikof, plan fort simple et bien conçu, consistait en une attaque principale, aidée par deux diversions (2) . L'attaque principale était confiée au général Dannenberg, secondé par ses deux lieutenants, les généraux Soïmonof et Pavlof : Soïmonof, à la tête d'un corps de 18,000 hommes, devait quitter Karabelnaïa dans la nuit, rassembler ses troupes près du Petit-Redan, se mettre en marche à six heures, franchir le ravin du Carénage, s'élever sur les hauteurs et fondre sur les camps britanniques : dans le même temps, la colonne Pavlof» forte de 15,000 hommes, descendrait les collines de la rive droite de la Tchernaïa, traverserait la rivière, gravirait vivement les gradins du plateau, opérerait sa jonction avec la colonne Soïmonof, et, grâce à cette communauté d'efforts, achèverait de disperser l'armée anglaise. Quant aux deux diversions, elles avaient l'une et l'autre pour but de paralyser toute intervention française : le prince Gortchakof, venant de Tchorgoun avec 22,000 hommes, menacerait tout à la fois Balaklava et le corps d'observation du général Bosquet : un peu plus lard dans la journée et à l'autre extrémité des lignes, le général Timofeief

(1) Lettre du 30 octobre. (M. Uousstr, Guerre de Crimée, t. 1'% p. 347.)

(2) Voir carte n« 2.

tenterait une sortie près du bastion de la Quarantaine et attirerait sur lui les forces de notre corps de siège. Le commandant en chef russe calculait qu'en cas de pleine réussite, le plateau oriental de la Chersonèse tomberait en son pouvoir, et que les alliés, rejetés à l'extrémité occidentale de leurs positions, seraient forcés de se rembarquer. Dût-on n'obtenir d'autre résultat que l'occupation du plateau d'Inkermann, cet avantage lui-même serait encore d'un grand prix, car, du même coup, on faciliterait les communications de Sébastopol avec l'armée de secours, et on rendrait presque impossible le siège du faubourg. Tel fut le plan de Menschikof. Hâtons-nous de dire que ce plan fut retouché à la dernière heure par le général Dannenberg, qui parut substituer à l'attaque commune de Soïmonof et de Pavlof deux attaques distinctes : hâtons-nous d'ajouter aussi que Soïmonof, placé entre les instructions primitives de Menschikof et les ordres ultérieurs de Dannenberg, sembla s'inspirer à la fois de l'une et de l'autre conception. On verra que ce malentendu fut, pour les Russes, une cause dominante d'insuccès.

Le 3 novembre, les derniers renforts arrivèrent en vue de Sébastopol. Tout étant prêt désormais, la grande action fut fixée au 5. Le 4 novembre au soir, les avant-postes anglais furent relevés comme de coutume : c'étaient de faibles piquets, peu capables de résister à une surprise; la plupart étaient d'ailleurs harassés de fatigue avant même de commencer leur garde, car la maladie avait fort éclairci les rangs ; de là, pour les hommes restés valides, un double service. La longue obscurité d'une pluvieuse nuit d'automne dissimula les mouvements des assiégés. Vers trois heures, on entendit sonner les cloches des églises; si matinal que fût cet appel, on ne s'en émut pas, tant étaient fréquentes les cérémonies religieuses qui réconfortaient le patriotisme moscovite. Un peu plus tard, on put distinguer, en prêtant l'oreille, des bruits lointains de roues et de chariots; un sous-officier signala ces rumeurs insolites, mais sans que la remarque éveillât l'attention. « C'était, sans doute, pensa-t-on, tt les arabas des maraîchers tartares qui pourvoyaient à Ta ppro- « visionnement de la place. » Entre cinq et six heures, le brigadier général Codrington fit aa ronde : les factionnaires, acca-

LA CAIMKIi:. 301

blés de lassitude et trempés par la pluie, se promenaient de long en large, de ce pas régulier qui conjure le sommeil, mais non toujours Tengourdissement des sensations; parmi leurs compagnons, les uns essayaient de faire du feu pour préparer le thé; les autres s'évertuaient à secouer ce malaise matinal qui suit une nuit sans repos. Aux interrogations de leurchef, les vedettes firent la réponse accoutumée : AU right. Pressentiment ou prévoyance, le général était cependant inquiet, a il ne serait pas « étonnant, dit-il à Tun de ses officiers, que les Russes profi- • tassent des ténèbres pour nous surprendre. » Ayant prononcé ces mots, il poussa son cheval pour continuer son inspection. Il s'était à peine éloigné, qu'on entendit, à trois ou quatre cents mètres, le crépitement de la fusillade. Puis, à travers l'obscurité qu'aucune lueur ne pénétrait encore, on entrevit quelques hommes effarés qui se repliaient en désordre au milieu de leurs camarades : c'étaient les restes d'un piquet de la division légère que les Russes venaient d'assaillir et d'envelopper. La bataille d'Inkcrmann était commencée.

Soïmonof, destiné à engager le premier la lutte, avait, à la faveur de la nuit, massé ses troupes près du Petit-Redan. Au dernier moment, un ordre un peu obscur du général Dannenberg lui avait prescrit de se mettre en marche, non à six heures comme dans le projet primitif, mais à cinq heures, et avait semblé lui enjoindre de côtoyer, sans la franchir, la berge occidentale du ravin de Carénage. Soïmonof avait avancé son départ, mais, se fiant aux instructions originaires, avait franchi le ravin. Tout se réunissait pour que la surprise fût complète : aucun feu de bivouac aux abords de la place; aucune sonnerie; un ciel voilé de nuages bas et sombres : les capotes grises des fantassins moscovites achevaient de les rendre invisibles. H n'était pas jusqu'au sol fangeux et détrempé qui n'assourdit le bruit même des pas. Avant six heures, les régiments de Tomsk et de Kolivansk atteignaient silencieusement le plateau mal gardé. Ils s'élancent en avant, puis fondent sur les avantpostes. C'est alors que retentissent les premiers coups de feu qui viennent d'arrêter, au milieu de sa ronde, le brigadier général Codrington,

Codrington court à son divisionnaire, sir Georges Brown, puis il se hâte vers les bivouacs de la division Lacy-Evans qui est plus menacée que toutes les autres, car elle est la plus rapprochée de Tenneini. L'alarme se propage dans les camps. Réveilles par la fusillade, les hommes se cherchent, s'appellent, saisissent leurs armes, tâchent de se rallier à travers les ombres. Le bruit de plus en plus intense de la mousqueterie dit assez l'imminence du péril. Déjà les Russes sont parvenus à installer une batterie sur le point le plus élevé du plateau, et quelques boulets, venant déchirer les tentes, ajoutent à la confusion. En l'absence de sir Lacy-Evans, malade à Balacklava, le brigadier général Pennefather prend le commandement et rassemble, comme il le peut, sa propre brigade. Les lueurs de l'aube commencent à paraître, mais le brouillard est si épais que le jour semble la continuation de la nuit. Voici que les premiers bataillons de Tomsk et de Kolivansk vont atteindre le front des campements : la lutte s'engage, lutte meurtrière et livrée d'ailleurs au hasard, car les adversaires se mêlent, se touchent presque; et, au milieu des ténèbres mal éclaircies, les vêtements sombres des Russes se confondent avec les longs manteaux des soldats britanniques. Au début, la fortune semble abandonner les Anglais : la plupart ont été surpris dans le sommeil, et ne sont parvenus qu'avec peine à former leurs rangs : ils ne peuvent opposer qu'une poignée d'hommes au flot toujours grossissant des régiments ennemis ; enfin, dans l'obscurité, la supériorité même de leurs carabines de précision ne leur assure qu'un précaire avantage. Les Russes s'emparent d'un des petits retranchements qui couvrent les positions britanniques, enclouent deux pièces et €n brisent les affûts. Leur avant-garde pénètre jusque dans le camp. Il semble que tout soit perdu, et le désastre eût été sans doute complet si, à ce moment-là même, la colonne Pavlof, arrivant du pont d'inkermann, eût fait irruption tout entière sur le plateau. Cependant la division légère de sir Georges Brown a pris les armes, la brigade Buller tourne le ravin du Carénage et se range derrière la brigade Pennefather : la brigade Codrington se déploie à l'ouest du ravin. Ranimés par ces renforts, les Anglais, après un instant de stupeur, reprennent

LA CRIMÉE. Zn:^

courage. Ils recouvrent tout leur sang-froid et rectifient leurs lignes. Les clartés, non très vives encore, mais un peu plus distinctes, leur permettent de mesurer leurs coups. Leur tir précis, lent, méthodique fait de cruels ravages à travers les masses russes, réunies sur un espace si étroit que les balles sont rarement perdues. Soïmonof tombe frappé mortellement : Tun de ses lieutenants, le général de Yillebois, succombe à ses côtés : les régiments de Tomsk, de Kolivansk et d'Ekatérinenbourg perdent leur colonel. On vit bien alors combien sont changeants les destins de la guerre. Privés de leurs chefs, intimides de cette résistance inattendue, les Russes s'arrêtent : bientôt, sous le feu de plus en plus meurtrier des Anglais, leurs lignes commencent à tournoyer; peu à peu, ils rétrogradent; enfin, renonçant à leur attaque, ils s'abritent dans les replis du ravin du Carénage : ils s'y abritent, non pour s'y reformer, mais, chose étrange ! pour s'y immobiliser jusqu'à la fin du combat. Telle fut la première phase de la bataille.

Tandis que les bataillons de Soïmonof, destinés à un succès si rapide et à une retraite si prompte, livraient la première attaque, le corps du général Pavlof, venu de la rive droite de la Tchernaïa, avait franchi, non sans embarras ni retard, le pont d'inkermann. Puis il s'était partagé en deux colonnes : la première, forte de 10,000 hommes et pourvue de 96 bouches à feu, venait de s'engager dans la route des Sapeurs, route longue et détournée pour gagner le plateau, mais route commode et surtout propice à l'artillerie; la seconde, composée des deux régiments de Taroutino et de Borodino, avait tourné aussitôt à gauche et déjà gravissait, par la vieille route de Poste, le ravin des Carrières. Le combat durait encore entre les troupes britanniques et celles de Soïmonof lorsque les tirailleurs des deux régiments russes apparurent sur les crêtes, à l'extrême droite anglaise et tout près de la batterie des Sacs à terre (1). La brigade Âdams, de la division Lacy-Evans, gardait seule cette portion du champ de bataille : elle ne comptait guère plus de 1,600 hommes : les huit bataillons de Taroutino et de

(1) Voir carte n" 2.

30; niSTOIRE DU SECOND EMPIRE.

Borodino formaient une masse de plus de 5,000 combaltants. Autour de la batterie la lutte cependant s'engagea, les Anglais essayant de compenser par la justesse de leur tir Tinfériorité de leurs forces. Le retranchement, véritable enjeu entre les troupes rivales, fut tour à tour conquis, perdu, puis enfin repris par les Russes. Dans cette partie inégale, la brigade Adams, en dépit de sa valeur, aurait succombé si la brigade des Gardes, arrivant de ses campements près du Moulin, n'eût ranimé la résistance épuisée. Sur ces entrefaites, les brigades Pennefathcr, Buller, Godrington achevaient de refouler la colonne Soïmonof. Le succès du premier combat entraîna le succès du second. Délivrés de leurs ennemis, Pennefather et Buller purent se porter sur la batterie. Les régiments de Borodino et Taroutino furent ramenés vers le ravin des Carrières et la vallée de la Tchernaïa, comme les soldats de Soïmonof venaient d*étre rejetés dans le fond du Carénage.

Il était huit heures. Si meurtris qu'ils fussent de leurs pertes, les Anglais n'avaient pas lieu d'accuser la fortune. Des deux colonnes russes, la première, après une alerte terrible, avait été re poussée tout entière, la seconde l'était déjà en partie. Cet avantage, les Anglais le devaient sans doute à leur intrépide solidité, mais ils le devaient aussi aux obscures retouches du plan russe : la colonne Soïmonof, ayant avancé son départ, était arrivée trop tôt sur le plateau, et déjà elle commençait à plier, lorsque les régiments de Borodino et de Taroutino étaient entrés en ligne. Où Tattaque d'ensemble eût sans doute réussi, deux attaques distinctes et successives échouaient. En dépit de ce succès, une nouvelle épreuve attendait l'armée britannique, épreuve telle que les sanglants combats déjà livrés ne semblent que la préface de ce qui va suivre.

Le gros de la colonne Pavlof, retardé par sa lourde artillerie, gravissait lentement la route des Sapeurs. Avec celte colonne marchait le général Dannenberg et aussi les grands-ducs Michel et Nicolas. Trois régiments à quatre bataillons chacun la composaient, c'étaient les régiments d'Okhotsk, d'Iakoutsk et de Selenghinsk, régiments nombreux, rompus à toutes les fatigues, fiers de la présence de leurs princes. Des extrémités

LA CRIMEC. 305

(lu plateau on entendait le roulement des caissons ou des jMèces qui s'élevaient sur les hauteurs, tandis que le chant de rhymne au Czar, répété avec un sombre enthousiasme, montait par intervalles du fond de la vallée. Â huit heures et demie, les premiers détachements de tirailleurs se montrèrent sur le mont d'Inkermann : aussitôt Dannenberg ordonna Tattaque et lança contre Textréme droite britannique le régiment d'Okhotsk. La batterie des Sacs à terre demeurait toujours Tobjectifde l'ennemi, et ce n'était point sans raison; car cet ouvrage définiti- "^ vement occupé, les Anglais seraient tournés par leur droite, séparés du corps d'observation français, enveloppés peut-être sans espoir de salut. Derrière le retranchement se tenaient les Gardes et les Coldstream^ victorieux de Taroutino et de Borodino, mais épuisés de leur victoire même : sur la gauche était rangée la brigade Adams, vaillante, mais tellement affaiblie que son secours serait insuffisant ou incertain : les autres brigades Pennefather, BuUer, Codrington ne se déployaient que beaucoup plus loin et surveillaient vers les rives du Carénage les débris de la colonne Soïmonof. Malgré la fatigue, gardes et Coldstream se préparent à une seconde action. Entre eux et les bataillons d'Okhotsk on vit alors une telle mêlée que l'histoire de la guerre n'en compte pas de plus terrible. Plusieurs fois les Russes parviennent à gravir le parapet et pénètrent dans Tintcrieur de l'ouvrage : toujours ils sont repoussés. C'est une lutte corps à corps : les soldats se fusillent à bout portant, s'abordent à la baïonnette, puis, les baïonnettes tordues, se frappent à coups de crosse, ù coups de pierres et de fragments d'armes. Point de cris, mais une exaltation muette, sombre comme les brumes d'automne qui flottent sur l'étroit champ de carnage. Autour de la batterie où Borodino et Taroutino ont déjà laissé leurs débris, les cadavres s'amoncellent : on glisse dans une boue mêlée de sang : les vivants trébuchent sur les morts : les blessés s'agitent au milieu de leurs compagnons expirés. Dans ce duel sans merci, les Coldstream perdent un tiers de leur effectif : le régiment d'Okhotsk voit tomber son colonel et la plupart de ses officiers. Cependant les Anglais plient sous le nombre, et déjà un bataillon russe s'est introduit dans la bat- T. I. 20

terie lorsqu'un secours inopiné ranime les espérances. En face de rimminent péril, lord Raglan s'est décidé à dégarnir le corps de siège et à attirer toutes ses forces vers Inkermann. De leur camp devant Karabelnaïa arrivent les brigades Torrens et Goldie, de la division Cathcart, et la brigade John Campbell, de la division England. Soutenus par ces nouvelles troupes et appuyés par la brigade Âdams, les Coldstream essayent une tentative suprême; ils se reforment un peu en arrière et se jettent de nouveau sur la batterie prise par les Russes. En même temps, sir Cathcart avec la brigade Torrens se dérobe derrière un repli de terrain et descend en partie le plateau : il se flatte de tourner le retranchement et de prendre de flanc le régiment d'Okhotsk. Ce double mouvement aboutit à un double échec. Les Coldstream ne reconquièrent la batterie que pour la perdre aussitôt; caries régiments de Selenghinsk et d'Iakoustk s'avancent au combat et, débordant en masse, refoulent définitivement leurs ennemis. Quant à sir Cathcart, son sort est encore plus lamentable : loin d'envelopper le régiment d'Okhotsk, sa colonne est elle-même enveloppée, presque cernée par les bataillons nouvellement survenus : pour comble de malheur, elle se replie vers la redoute, la croyant encore occupée par les Coldstream ; mais elle tombe sous le feu direct des Russes redevenus maîtres du retranchement, et cette effroyable méprise achève de l'accabler.

Le combat durait depuis trois heures, et, à part deux brigades laissées l'une au siège, l'autre à Balaklava, lord Raglan avait engagé toutes ses forces. Coldstream, gardes, fusiliers de la brigade Adams et de la brigade Pennefather, tous étaient épuisés. Les chefs avaient été éprouvés plus encore que les soldats : le lieutenant général Cathcart, les généraux Goldie et Strangways venaient d'être mortellement atteints : les généraux Georges Brown, Bentink, Âdams, Torrens, Buller comptaient parmi les blessés. Dans cette grande détresse, une seule ressource restait à l'Angleterre. Derrière elle, sur le plateau méridional du mont Sapoune, se dressaient les campements de ses alliés. C'est l'intervention de la France qui va décider le sort de la journée.

Au premier bruit de la fusillade, le corps d'observation français avait pris les armes. La nuit était encore profonde, en sorte qu'on ne sut tout d'abord ni Timportance de l'action engagée, ni même le lieu précis où elle se livrait. Aussitôt la pensée anxieuse du général Bosquet s'était portée vers le plateau d'Inkcrmann. Bientôt l'intensité de la canonnade et les décharges répétées de la mousqueterie n'avaient plus laissé de doute : ce n'était point une escarmouche, mais une bataille, et c'était bien la droite anglaise qui était attaquée. Au petit jour. Bosquet montant à cheval était accouru au camp du Moulin, Là, il avait rencontré sir Georges Brown et sir Gathcart, et leur avait offert le concours de ses troupes. C'était l'instant où les régiments britanniques venaient de rejeter dans le ravin du Carénage les bataillons de Soïmonof, et ce premier succès avait inspiré une passagère confiance, a Nos réserves sont suffisantes pour parer a aux éventualités, répondirent les deux généraux; veuillez a seulement couvrir notre droite en arrière du retranchement a anglais (1). » Sans perdre de temps. Bosquet avait réuni deux bataillons, l'un du 6* de ligne, l'autre du 7* léger, les avait confiés au général Bourbaki et les avait mis en position à droite du Moulin, près d'un petit ouvrage appelé la redoute Canrobert : il avait prescrit surtout que ces troupes se tinssent toutes prêtes à marcher, car il ne doutait pas que le secours, jugé superflu, ne fût bientôt réclamé.

Cependant à la canonnade d'inkermann se mêlait une autre canonnade dont les détonations montaient de la plaine sur les hauteurs. C'était le prince Gortchakof qui, débouchant de Tchorgoun, avait déployé ses troupes dans la vallée de Balaklava et accomplissait l'une des fausses attaques destinées, dans te plan d'ensemble, à assurer l'action principale. Revenu dans son camp et installé près du Télégraphe, Bosquet observa quelque temps cette nouvelle évolution de l'ennemi. Un court examen le rassura. Le corps de Gortchakof était nombreux; mais l'offensive était molle ou nulle, et la diversion cessait

(1) Fay, Souvenirs de la guerre de Crimée, p. 125. — Rapport du général Bosquet sur la bataille d'inkermann, (Moniteur, 3 décembre 1854.)

même d^étre habile, tant il apparaissait qu'elle n^était point autre chose ! Le général Canrobert, étant survenu sur ces entrefaites, confirma le jugement de son lieutenant . Autant la démonstration de Tchorgoun inquiétait peu, autant vers la droite anglaise le bruit répété des décharges révélait une lutte acharnée. Bosquet ne s'y trompait pas. « Allez à Inkermann, disait-il à a un aide de camp de lord Raglan, c'est là que tout se pasa sera (1). » Lui-même était nerveux, comptait les minutes, dissimulait à peine son impatience; son regard, comme s'il eût voulu percer les brumes et franchir les obstacles, se dirigeait incessamment vers ces extrémités du plateau où retentissait la fusillade et où ses bataillons, demandés trop tard, seraient peut-être impuissants à rétablir le combat.

L'attente enfin cessa. A neuf heures arriva à toute bride le colonel Steele envoyé par lord Raglan, a Les Anglais sont écraa ses, s'écria-t-il d'une voix émue; il n'y a pas un instant à perdre « si nous voulons regagner la partie. — Je le savais bien, répli- • qua simplement Bosquet. » a Allez dire à nos vaillants alliés, « ajouta-t-il, que les Français arrivent au pas de course (2). « Il expédie alors au général Bourbaki l'ordre de se porter sur Inkermann avec ses deux bataillons. Mais déjà Bourbaki a pressenti les volontés de son chef et a quitté la redoute Canrobert. Il n'a avec lui que 1,600 hommes : faible force sans doute, mais ce sont des troupes fraîches qui vont tomber au milieu de troupes harassées, et peut-être sera-ce là ce précieux appoint qui, jeté à propos dans la mêlée, a décidé souvent le destin des batailles.

Il était près de neuf heures et demie. Les Anglais, définitivement rejetés hors de la batterie, étaient ramenés vers leur camp : quelques-uns luttaient encore avec l'énergie du désespoir, mais beaucoup d'autres avaient atteint ce degré d'épuisement qui émousse ou anéantit l'instinct même du salut : plusieurs désertaient les rangs et regagnaient les tentes, non par défaillance de l'âme, mais par suprême lassitude ou invincible

(1) Fat, Souvenirs de Crimée^ p. 129.

(2) Fat, Souvenirs de Crimée, p. 133.

découragement. Soudain de ces poitrines harassées sortit un immense hurra/i, et les blessés mêmes se soulevèrent pour mêler leurs cris à ceux de leurs compagnons. A deux ou trois cents mètres en arrière, on avait entendu les rapides et entraînantes sonneries des clairons : on saisissait un bruit de pas alertes qui rapidement se rapprochait : à travers les brumes un peu éclaircics^ on apercevait Téclatante couleur des pantalons rouges qui se détachaient sur les teintes grises de Fhorizon. C'étaient les soldats de Bourbaki, c'était le secours, le secours vraiment sauveur qui arrivait quand tout semblait pckxlu.

Les Russes s'étaient formés en avant de la batterie des Sacs à terre et se préparaient à déborder sur les camps anglais. Heureusement pour nos armes, ils avaient opéré ce mouvement avec quelque lenteur. A la vue de nos uniformes, une sorte de flottement se produisit dans leurs lignes. Ils ignorent le petit nombre de leurs nouveaux adversaires, et d'instinct reculent vers le retranchement. Profitant de cette indécision, les Français entreprennent de tourner la batterie. A droite, le 6* de ligne rejette le régiment de Selenghinsk bien au delà de Touvrage tant de fois pris et reconquis : à gauche, le 7* léf;or s'engage sur la vieille route de Poste, pousse devant lui les soldats d'Iakoustk et les refoule vers le ravin des Carrières Cependant Tennemi, revenu de sa surprise, s'aperçoit qu'il a devant lui non un corps d'armée, mais quelques centaines d'hommes. Selenghinsk et Iakoustk reprennent l'offensive. Bourbaki rallie ses soldats et cède à son tour le terrain si rapidement gagné. Il recule, non sans pertes cruelles. C'est ici que tombe, frappé à mort, le colonel du 6* de ligne, M. de Camas. Les Russes serrent de si près nos colonnes que le drapeau du régiment va tomber dans leurs mains, a Enfants, au dra- «peau! » s'écrie le lieutenant-colonel en saisissant la hampe, et les soldats se précipitent autour de lui. Nos bataillons se replient, mais en bon ordre et en exécutant des feux meurtriers. Enfin, ils regagnent les lignes anglaises après un engagement qui n'a pas été couronné d'un plein succès, mais qui, sans doute, aura laissé au reste des renforts français le temps d'arriver

Les minutes qui suivirent furent pleines d'anxiété. Que,d*un élan vigoureux, les Busses prennent l'offensive, et la bataille est décidée. Cette fois encore, l'ennemi est gagné de vitesse. Le général Bosquet apparaît sur le théâtre du combat : avec lui se pressent au pas de course quatre compagnies de chasseurs à pied, suivies de près par un bataillon de zouaves et un bataillon de tirailleurs algériens. Une nouvelle acclamation retentit; ce sont les Anglais qui saluent la seconde intervention de la France.

Ce fut alors le moment décisif. Les chasseurs à pied abordent la batterie des Sacs à terre : à gauche, sur la vieille route de Poste, le 6* de ligne et le 7* léger se reforment pour une seconde charge ; à droite^ les zouaves et les tirailleurs attaquent de flanc le retranchement anglais. Toutes les chroniques du temps, tous les récits des contemporains ont popularisé et rendu fameux ce dernier épisode du combat. Sur les crêtes et au milieu des broussailles, zouaves et tirailleurs algériens « bondissaient, dit-on, tt cemme des panthères (1) » : leur costume étrange, leur teint bronzé, leur agilité à manier la baïonnette, leur furie dans l'attaque, tout contribue à déconcerter leurs adversaires. Troublés par cette apparition fantastique, las des coups qu'ils ont portés, presque privés de munitions, les Busses abandonnent de nouveau la batterie, et de nouveau sont rejetés sur le ravin des Carrières. Bassemblant toute leur énergie, les soldats d'iakousti; et de Selengbinsk tentent encore de reprendre les positions perdues. Beaucoup des nôtres succombent dans cette dernière mêlée; Bosquet lui-même est un instant enveloppé. Mais les renforts affluent de toutes parts: c'est le 4* chasseurs d'Afrique, c'est un nouveau bataillon de zouaves, c'est le 50* de ligne ; au loin enfin apparaît la brigade de Monet, détachée du corps de siège. Débordés par ces troupes fraîches, impuissants malgré leur vaillance, les Busses ne songent plus qu'à assurer leur retraite.

Cette retraite elle-même fut pénible autant que sanglante. Acculés jusqu'aux crêtes qui dominent la vallée de la Tchcrnaïa, les soldats du régiment de Selengbinsk furent précipités du

(i) Rapport du général Bosquet. {Moniteur du 3 décembre 1854.)

sommet des escarpements; beaucoup se brisèrent dans leur chute ou expirèrent sans secours au fond des ravins. Le gros de Tarmée russe s'écoula, d'un côté, vers le pont d'Inkermann; de Tautre, vers l'extrémité de Karabelnaïa. Le plus difficile fût de sauver les pièces d'artillerie ; elles étaient nombreuses, difficiles à manier, souvent privées d'une portion de leurs attelages, et ce n'est qu'au prix de peines infinies que ces trophées nous furent dérobés. Posté sur la butte des Cosaques, le régiment de Vladimir couvrit la retraite, et, dans cette tùche ingrate, subit des pertes terribles. Même au delà du plateau, l'ennemi n'échappa point à nos coups. Vers deux heures, comme les colonnes russes étaient engagées sur la digue et le pont de la Tchernaïa, une de nos batteries fut installée sur l'extrême rebord des hauteurs et ouvrit de larges trouées à travers les masses épaisses qui défilaient vers l'autre rive. Le carnage ne cessa que par l'arrivée de deux vapeurs qui, s'embossant dans la grande rade, prirent de flanc la batterie et la contraignirent à se retirer.

L'attaque principale des Russes avait échoué. Quant aux deux diversions qui devaient la seconder, celle du prince Gortchakof vers Balaklava ne mérite aucun souvenir, tant elle fut, comme on l'a dit, molle et inefficace. Celle qui fut tentée contre notre corps de siège fut plus sérieuse et mieux conduite. Â neuf heures et demie, comme la bataille faisait rage vers les camps anglais, le général Timofeief, avec un corps de 3,000 hommes, était sorti de Sébastopol, près du bastion de la Quarantaine, s'était jeté sur nos batteries et en avait désorganisé plusieurs. Bientôt il avait été vigoureusement poursuivi et ramené vers la place. Mais cette poursuite elle-même s'était changée en échec pour les nôtres; car nos soldats, se laissant entraîner jusque sous le bastion, avaient été accueillis par une grêle de balles et d'obus; aventurés si loin, ils avaient dû rétrograder sous le feu de l'ennemi, et, dans cette retraite, avaient perdu 900 hommes, entre autres leur chef, le général de Lourmcl, victime de son imprudente ardeur.

Telle fut, dans son ensemble, l'affaire d'inkermann, im« mense assaut tenté par les assiégés contre le point faible de

nos lignes. Les Russes durent surtout leur insuccès aux modifications du plan primitif, modifications conçues à la dernière j, I heure, et, de plus, obscures. La pensée du prince Mens-

j - chikof était que Soïmonof et Pavlof fissent leur jonction sur le

C plateau d'Inkermann, et, avec leurs forces combinées, livras-

; sent une attaque unique. Le général Danncnberg, craignant

?^ que ces deux corps ne pussent se déployer à Taise sur un espace

aussi étroit, imagina deux attaques distinctes, Pavlof abordant de front le camp anglais, Soïmonof le tournant par la rive occidentale du Carénage. Le second plan pouvait, aussi bien que le premier, mieux peut-être, assurer la victoire; mais encore ^ fallait-il, qu'il lui fût franchement substitué. Il n'en alla pas

ainsi, etlcs ordres de Dannenberg demeurèrent trop équivoques pour dissiper Tincertitude dans Tespritde ses lieutenants. Place entre les conceptions de Menschikof et les instructions nouvelles de son chef immédiat, Soïmonof parut mêler les unes aux autres. Comme le prescrivait Dannenberg, il avança le matin Theurc l de son départ, en sorte que, forcément, il devait devancer Pav-

lof et livrer une action isolée ; d'un autre côté, se souvenant des pensées de Menschikof, il traversa le Carénage et marcha droit l au plateau^ au lieu de longer la berge occidentale du ravin et de

couper les positions anglaises. On perdit donc tout à la fois et le bénéfice de l'attaque en masse qu'aurait voulu Menschikof, et l'avantage du mouvement de flanc que souhaitait Dannenberg. Tout le reste se ressentit de ce faux point de départ. Les Russes avaient une immense supériorité numérique, et, en engageant leurs effectifs les uns après les autres, la perdirent en partie. Les troupes de Soïmonof parurent les premières sur le cham|) de bataille; elles étaient déjà presque repoussces lorsque les régiments de Taroutino et de Borodino, devançant le corps de Pavlof, entrèrent en ligne; enfin les bataillons de Taroutino et de Borodino étaient déjà hors de combat lorsque Pavlof livra sa grande attaque. Tous ces désavantages eussent peut-être été compensés si le prince Gortchakof, dans sa diversion vers Bulakiava, eût attiré sur lui le corps d'observation français. On sait comment cette manœuvre échoua. Entre les Anglais et les Russes également épuisés. Bosquet, demeure

libre, put donc intervenir à temps, et, avec ses troupes reposées, décida la victoire.

Tandis que les bataillons russes rentraient dans Sébastopol ou gagnaient leur bivouac au delà de la Tchernaïa, les voitures du train et des ambulances parcouraient le plateau, déjà envahi par les ombres du soir, et commençaient à recueillir les victimes. Jamais besogne ne fut plus laborieuse, ni surtout plus lamentable. On s'était battu sur un si étroit espace, qu'en beaucoup d'endroits le sol disparaissait sous un véritable amoncellement de morts et de blessés. C'est surtout près de la Batterie des Sacs à terre que l'horreur de la scène défiait toute description, tt Quel abattoir ! » s'écria le général Bosquet en passant en ces lieux désolés (1). Le mot resta, et l'ouvrage anglais fut appelé la Batterie de l'Abattoir, Jusque dans les rapports officiels perce une impression de navrante pitié, a Je n'ai jamais « vu de spectacle pareil à celui du champ de bataille. » Ainsi parlait lord Raglan, ce vétéran des grandes guerres (2). Au bout de quelques jours, les relevés des régiments et des ambulances permirent de supputer les pertes. Sur 8,200 hommes engagés, les Français avaient, en dehors de la brigade de Lourmel, 793 tués ou blessés. Les Anglais, qui avaient porté vers Inkermann toutes leurs forces disponibles, sauf la brigade Eyre, laissée au siège, et la brigade John Campbell, gardée à Balaklava, comptaient 2,816 hommes hors de combat. Quant aux ennemis, sur 34,000 combattants^ 2,988 étaient morts, 6,151 blessés. A ces chiffres déjà si effrayants, les statistiques russes ajoutèrent 1,590 hommes disparus. Quels étaient, en une proportion si inaccoutumée, ces soldats dont le sort demeurait incertain? Des déserteurs? l'armée russe en comptait peu. Des prisonniers? nous n'en fîmes qu'un nombre assez restreint. Une découverte lugubre éclaira plus tard au moins en partie ce mystère et demeure comme le sombre épilogue de la terrible bataille. Au printemps de. 1856, comme la paix venait d'être conclue, il arriva souvent que Français et

(1) Fat, Souvenirs de Crimée ^ p. 127,

(2) Rapport da 8 novembre.

Anglais, quittant leur bivouac, portaient leurs pas vers les hauteurs d'Inkermann, soit pour revoir le lieu de leurs épreuves, soit afin de saluer d^un dernier adieu ceux qui reposaient là-bas pour jamais. Souvent aussi ils ne se bornaient pas à ce pieux pèlerinage : poussés par la curiosité et jouissant de la sécurité reconquise, ils descendaient les escarpements du plateau et s'égaraient jusque dans la vallée de la Tchernaïa. Là, dans les anfractuosités des rochers, apparaissaient des tronçons d'armes, et aussi des amas de débris humains. On se rappela alors la charge des zouaves et des tirailleurs qui, dans la furie de leur élan, avaient précipité dans Tabîme leurs ennemis acculés contre les crêtes extrêmes de la montagne. Jusque-là, les hostilités avaient empêché d'explorer ces ravins que balayaient à Tenvi les projectiles des deux armées. C'est alors aussi que nos vaillants ennemis purent compléter leur nécrologe. Ces humbles et glorieux ossements, lavés par la pluie, blanchis parle soleil, et bientôt pieusement renfermés dans des tombeaux publics, c'étaient les restes des soldats de Selenghinsk, morts dans la journée du 5 novembre a pour le Gzar et pour la patrie » ,

Lorsque la sécurité rétablie dans les camps permit aux impressions de se recueillir et de s'exprimer, un même souvenir s'éveilla dans tous les esprits, et le nom de la bataille d'Eylau s'échappa de toutes les lèvres. Jamais rapprochement no se justifia mieux. A Eylau comme à Inkermann, c'était le même cadre d'une nature désolée : là-bas les neiges de l'hiver, ici les brumes glacées de Tarrière-automne. En février 1807 et en novembre 1854, c'était, en face de l'armée française, ces mêmes fantassins moscovites, si tenaces qu'il faut, disent les militaires, les tuer deux fois. Dans l'un comme dans l'autre combat, c'était la même lutte impitoyable, la même effusion de sang, les mêmes alternatives de la fortune longtemps indécise.

Surtout c^était, dans Tune et Taiitre journée, la même stérilité du triomphe.

Si glorieuse que fût la victoire, elle dissipait les illusions, loin de grandir les espérances. La veille de la bataille, on avait délibéré sur un prochain assaut contre le bastion du Màt, et Topinion générale s^était prononcée pour l'action . Le 6 novembre, un nouveau conseil se tint, et on décida de différer l'entreprise, tant elle semblait désormais chanceuse en présence d'un ennemi supérieur en nombre et égal en bravoure! Le& pensées se faisaient presque timides, et timides au lendemain même d'un succès. Le plus pressé était de mettre le plateau d'Inkermann à Tabri d'une nouvelle surprise : on résolut d'ajouter aux faibles ouvrages déjà existants trois redoutes qu» devinrent la Redoute du 5 novembre, la Redoute des Anglais, la Redoute du Phare : en outre, pour compenser la faiblesse des effectifs anglais, il fut arrêté que le colonel Gler, avec le 2* zouaves et le 3* d'infanterie de marine, serait détaché du corps de siège et établirait son bivouac au milieu des campements britanniques. Ces mesures urgentes une fois prises, on adopta un programme purement défensif. Déjouer avec soin toute attaque, poursuivre patiemment les travaux du siège,, attendre les renforts de France, telles furent les trois grandes lignes de ce programme. C'était un plan très sage, et le meilleur à coup sûr jusqu'à complet accroissement de nos ressources : mais, à consulter les simples apparences, il semblait un peu modeste pour un victorieux.

Les chefs secondaires, les soldats eux-mêmes pénétraient ce réel état des affaires. Une perspective d'abord écartée, puis à demi entrevue, et maintenant trop claire, attristait les âmes, a Nous hivernerons en Crimée», répétait-on sous les tentes. Longtemps on avait espéré que tout se terminerait en une bataille décisive : la bataille était bien venue, mais elle avait plutôt assuré nos positions qu'entamé celles de l'ennemi. Déjà les nuits étaient longues et froides : déjà la pluie rendait pénibles les transports et les corvées : déjà le soleil rare et paie clait impuissant à absorber l'humidité du plateau et à sécher les flaques des ravins. A ces signes de la mauvaise saison, les-

316 niSTOinB DU SECOND EMPIRE.

cœurs se serraient. Ce n'était pas la nostalgie ni même le découragement, mais une impression un peu sombre qui contrastait avec Tordinaire insouciance du soldat.

L'hiver s'annonça cette année-là par un ouragan terrible ou plutôt un vrai cyclone, phénomène extraordinaire, même sur ces rivages si battus des tempêtes.

Le 13 novembre, vers la fin de l'après-midi, le ciel prit tout à coup une teinte livide et sinistre; la mer battit violemment la côte ; puis les nuages, s'abaissant sur le plateau et courant presque à ras du sol, produisirent une nuit anticipée. Le soir venu, chacun se blottit dans sa tente, non sans anxiété. La réalité dépassa toutes les craintes. Le 14, vers quatre heures du matin, l'orage qui menaçait depuis la veille éclata. Un vent efiFroyable, entrecoupé de tonnerre, mêlé de grêle et de torrents de pluie, balaya les bivouacs, crevant les toiles, dispersant les vêtements, secouant les maisons elles-mêmes. Au jour, la tempête s'accrut encore. Bientôt quelques baraquements, plus solidement installés que les autres, demeurèrent seuls debout : tout le reste gisait sur le sol ou volait au gré des tourbillons. Officiers et soldats, privés d'abris, plies en deux et parfois renversés par l'ouragan, se cherchaient, s'appelaient, rassemblaient toutes leurs forces pour résister aux éléments. Les uns tâchaient de gagner soit un repli du terrain, soit une crevasse des ravines, et s'y réfugiaient tout éperdus : les autres s'obstinaient à recueillir leurs équipements, leur linge, leurs habits, pauvres richesses gardées avec sollicitude et seules ressources contre les intempéries futures. Les hommes de service au siège n'étaient pas moins à plaindre : car l'eau faisait irruption en bouillonnant dans les tranchées, et on pouvait redouter que, les terres s'éboulant, tous les travaux ne fussent perdus. Le passager, mais cruel fléau faisait d'autres victimes plus dignes de pitié, c'étaient les malades ou les blessés dont les tentes ou les abris en planches avaient été emportés : dévorés par la fièvre, submergés dans leur couche, sufiFoqués par le choc des rafales, les malheureux poussaient d'horribles cris d'angoisse : parmi leurs camarades, quelques-uns se dévouèrent et, en les transportant à grand'peine dans les baraques préservées, les

arrachèrent à une mort inévitable. — Tous ceux que n^absor* bail pas le sentiment de leurs propres souffrances tournaient leurs regards vers la mer, où l'épreuve était bien plus terrible. Dans la rade même de Sébastopol, les navires russes étalent en danger. En pleine mer ou sur les rivages, quel ne devait pas être le péril! On sut plus tard le compte des avaries et des naufrages. Dans cette journée funeste, notre marine marchande perdit plusieurs bâtiments : la marine de guerre ne fut pas plus épargnée, car le vaisseau Henri IV et la corvette à vapeur le Platon vinrent à la côte près d'Eupatoria. Quant aux Anglais, la fortune leur fut plus contraire encore : parmi les navires britanniques, beaucoup périrent corps et biens : Tun d'eux, le Prince, portait Targent destiné à la solde; il portait aussi une cargaison d'habits de laine, chargement beaucoup plus précieux pour ces pauvres troupes condamnées au rude hiver de la Ghersonèse.

C'était bien en effet Thiver. A partir du 14 novembre, la pluie régna pendant plusieurs semaines avec de rares interruptions, a La Ghersonèse, écrivait le colonel Gler, ressemble «au fond d'ub étang à peine vidé; nos bivouacs sont changes a en marécage, les cadavres de chevaux jonchent la terre, et a tout a Taspect de désolation (l)i» . A la pluie succéda la gelée. Puis arriva la neige et enfin un affreux dégel plus incommode encore que le froid.

Sur ce plateau ouvert à tous les vents, on devine quelles furent les souffrances. On s'était embarqué à l'ouverture de la belle saison, et rien n'avait été prévu pour une campagne d'hiver : en outre, depuis les rapides expéditions de l'Algérie, on n'imaginait rien de mieux qu'une armée équipée à la légère, et les bagages, les impedimenta, comme disaient dédaigneusement les Africains, semblaient la plus gênante des supcrfluités. Des faibles ressources dont on disposait, une partie avait été dispersée ou mise hors de service par le cyclone du 14. De France, on s'empressa de pourvoir à cette détresse, dès qu'on la connut. Gabans, ceintures de flanelle, chaussures, objets de

(l) Correspondance inédile:

campement, tout fut commandé : mais il fallait exécuter les commandes, les réunir, les expédier; il fallait compter avec les retards des transports maritimes, avec les fréquentes tempêtes de TEuxin : aussi les secours n^arriveraient sans doute que quand les besoins les plus urgents seraient passés. — ATabsencc de vêtements chauds se joignait la disette du combustible. Inexpugnables sur les hauteurs de la presqu'île, les alliés n'en pouvaient descendre sans danger : de là, l'impossibilité de ces corvées à longue distance qui, en d'autres guerres, ont pourvu à l'entretien des armées. On n'avait donc pour le chaufiFagc d'autres ressources que les arrivages incertains et insuffisants <les navires ou les maigres bouquets d'arbres du plateau. On eut bientôt coupé tout le bois, sauf les taillis réservés par l'artillerie pour ses fascinages : puis on recueillit les moindres broussailles, on déterra les souches de vignes, on utilisa les clébris de caisses ou les vieilles planches. Toute cette patiente industrie fournissait à peine de quoi cuire les rations quotidiennes. Cependant le froid augmentait, et avec lui les souffrances. A Paris, on s'émut justement de ces privations. Vers le milieu de l'hiver arrivèrent même des poêles de fonte, très ingénieux et du meilleur modèle : par malheur, on n'avait plus rien pour les alimenter. — Le transport des vivres et surtout des munitions de guerre était un autre et grave souci. De Marseille à Kamiesch, rien n'était à redouter, si ce n'est les tempêtes : mais de Kamiesch au camp, il y avait sept à huit kilomètres, et les chemins, défoncés par les pluies, creusés de profondes ornières, rendaient les charrois presque impraticables. On vit des convois d'artillerie employer plusieurs jours depuis le port de débarquement jusqu'au grand parc : du grand parc aux batteries un nouvel effort était nécessaire. Mal nourris, excédés de fatigue, mal protégés contre l'humidité ou le froid, les chevaux succombaient en masse, en sorte que plus les intempéries faisaient obstacle aux transports, plus les moyens d'attelage manquaient. Les corvées, souvent mortelles pour les chevaux, étaient dangereuses pour les hommes euxmêmes. Mais, de tous les services, celui que la saison aggravait le plus, c'était celui des tranchées. Il était pénible pour les sol-

datsde garde, transis et harasses : il Tétait surtout pour les travailleurs qui creusaient le sol éboulé par les pluies ou durci cous la neige et avaient à exercer une double vigilance, d'abord contre Tennemi toujours prêt à déborder de ses murailles, puis contre les éléments, presque aussi redoutables que Tennemi. Ces tristesses et ces épreuves ne semblèrent pas influer d'abord sur Tétat sanitaire. Il arriva même que le choléra, assez violent en septembre et en octobre, diminua durant les deux mois suivants et n'occasionna que des pertes insignifiantes (1). La jeunesse, disaient les plus optimistes, remplace bien des couvertures, et, sur ce mot, ils se rassuraient. L'illusion dura peu. La température s'abaissant, les médecins virent affluer les malades, les uns atteints de dysenterie, les autres d'affections pulmonaires ; puis l'absence de toute alimentation végétale engendra le scorbut : un peu plus tard, le typhus fut constaté, mais heureusement ne s'étendit pas. Enfin, comme l'hiver éclatait dans toute sa rigueur, les premiers cas de congélation apparurent, et en peu de temps se multiplièrent au point d'éveiller l'inquiétude. Les hommes les moins atteints étaient traités sous les tentes, les autres envoyés aux ambulances. Bientôt celles-ci regorgèrent de monde, et l'entassement fut tel qu'il occasionna des fièvres infectieuses. On remédiait à ces embarras par des évacuations sur Constantinople. C'est vers cette ville qu'étaient dirigés les grands blessés et aussi les malades dont la santé profondément altérée demanderait de longs soins. Le chiffre de ces évacués fut en novembre de 3,742, en décembre de 2,949 : en janvier, il s'éleva à 6,131 (2). La plupart étaient les victimes non du siège ou des batailles, mais des influences morbides ou du climat. Parles journées d'hiver, c'était un lugubre spectacle que celui des convois qui s'allongeaient sur le chemin raboteux de Kamiesch et conduisaient jusqu'au port ceux qui devaient partir. Le trajet était pénible, et non moins pénible l'embarquement; mais rien n'égalait les

(1) Le nombre det décès cholériques fut, en octobre, de 289 ; en novembre, de 15^; en décembre, de 88. (ScnivE, Relation médico^hirurgicale, p. 127, 131, 136.)

(2) SciiiVB, Relation médico-chirurgicale, p. 131, 136, 139.

souffrances de la traversée sur une mer toujours incicmenic. A chaque route, plusieurs succombaient à bord, soit par une rechute de leur mal, soit que leurs forces non recouvrées fussent au-dessous d'un tel voyage. Enfin le ciel s'éclaircissait, la vague devenait moins sombre, et, après un dernier coup de vent, on entrait dans le canal, puis dans les eaux paisibles de la Corne d'or. A Gonstantinoplc, Tintendance avait aménagé de vastes hôpitaux dans les lieux les plus salubrcs et avait pris sans façon ce que Tincrtie turque hésitait à donner. « Les Français ne sont pas maîtres de Sébastopol, disaient a les Ottomans avec une ironie placide; mais, en revanche, ils 0 le sont de Constantinople. » Là, mais là seulement, blessés et malades trouvaient un climat meilleur et le repos de leurs fatigues. Les soins mêmes étaient plus doux, plus intelligents et presque maternels. C'est que la France catholique, pour adoucir les maux de la guerre, avait envoyé vers l'armée d'Orient ses admirables Sœurs de Saint- Vincent de Paul. Elles s'étaient naguère arrêtées au Pirée pour y assister les cholériques de la brigade Mayran, et aussi, par surcroît, les Grecs; puis on les avait vues à Gallipoli et à Varna; quelques-unes étaient déjà en Crimée; la plupart se trouvaient alors rassemblées à Constantinople. C'étaient elles qui allaient aux débarqués de chaque navire et les servaient non seulement avec les ressources de leur charité, mais avec la radieuse allégresse de leur volontaire sacrifice. Plus d'un leur dut une guérison désespérée, plus d'un aussi une mort sainte et consolée. Hâtons-nous de dire qu'elles avaient, non tout à fait des égales, mais tout au moins des émules. A la nouvelle des combats cruels et des épidémies plus cruelles encore, de nobles filles de la Grande-Bretagne avaient tressailli de pitié. L'une d'elles, miss Nightingalc, avait recruté quelques compagnes, et, toutes ensemble, elles venaient d'aborder à Constantinople pour y soigner les^ soldats de leur nation, pour leur parler la langue de la patrie, et, mieux encore, la langue de l'Évangile. Sainte émulation de dévouement qui relève l'âme, qui émeut et qui fait oublier, pour un instant, l'horreur de tant de sang versé.

Ce n'était pas sans raison que rAnglelerrc chrétienne venait aii secours de ses enfants. Les souffrances de nos allies dépassaient encore les nôtres. Les pertes terribles des deux dernières batailles avaient produit une impression non efFacée. Lorsque, le lendemain d'Inkermann, le colonel Cler était arrivé au bivouac du Moulin pour y camper avec ses zouaves, le colonel des Coldstream, lord Frédéric Paulet, était venu à lui, et, Tabordant avec cette cordialité anglaise qui touche d'autant plus qu'elle est moins habituelle : a Venez dans ma tente, lui u avait-il dit, elle était occupée hier par trois camarades aimés ; « ils sont morts, ajouta-t-il avec émotion, et vous prendrez leur " place (I). » Ces mots, dans leur grave et noble tristesse, peignaient le sentiment de Tarmée britannique : chacun, Fâme frappée, cherchait encore à ses côtés les compagnons disparus, l^es calamités de 1 hiver, fondant sur les régiments affaiblis, achevèrent rapidement l'œuvre des Russes. Tout accrut la détresse. L'Angleterre, depuis 1815, n'avait pas fait la guerre sur le continent, et beaucoup jugeaient qu'elle ne la ferait plus; de là une désuétude générale de toutes les institutions militaires. Les autres contrées ont une administration qui pourvoit au campement, aux subsistances, aux hôpitaux; elle est souvent imparfaite, mais du moins elle fonctionne : en Angleterre, cette administration n'existait que sur le papier. Nos alliés ne savaient pas même utiliser leurs insuffisantes ressources, car l'extrême division du travail, habituelle dans leur pays, fait que souvent l'Anglais ignore tout, sauf son propre métier où il excelle. Le soldat anglais était superbe un jour de bataille; mais il ne parvenait ni à allumer le feu, ni à préparer les aliments, ni à laver le linge, ni à exécuter les corvées; c'était de sa part inhabileté et peut-être aussi dédain ; faute de ces soins vulgaires, les hommes, mal nourris ou malpropres, offraient une proie facile à la maladie et échouaient tristement aux ambulances. Aux premiers embarras, on fit appel aux inépuisables richesses de la mère patrie. Si puissante que fût l'Angleterre, il ne lui appartenait pas d'abréger les distances;

(1) Souvenirs du T zouaves ^ p. 171.

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