‹ Histoire du siècle de Louis XIV;Chapitre 16 sur 206 · XXVI.] ET ANECDOTES · texte numérisé non relu

XXVI.] ET ANECDOTES

à sacrifier à la colère d'une femme un brave homme, un favori qui, privé par lui de la plus grande fortune, n'aurait fait d'autre faute que de s'être trop plaint de madame de Montespan. Qu'on pardonne ces réflexions : les droits de l'humanité les arrachent. Mais en même temps l'équité 5 veut que Louis XIV n'ayant fait dans tout son règne aucune action de cette nature, on ne l'accuse pas d'une injustice si cruelle. C'est bien assez qu'il ait puni avec tant de sévérité un mariage clandestin, une liaison innocente, qu'il eût mieux fait d'ignorer. Retirer sa faveur était très- 10 juste ; la prison était trop dure.

Ceux qui ont douté de ce mariage secret n'ont qu'à lire attentivement les Mémoires de Mademoiselle. Ces Mémoires apprennent ce qu'elle ne dit pas. On voit que cette même princesse, qui s'était plainte si amèrement au roi de la 15 rupture de son mariage, n'ose se plaindre de la prison de son mari. Elle avoue qu'on la croyait mariée ; elle ne dit point qu'elle ne l'était pas : et quand il n'y aurait que ces paroles : Je ne puis ni ne dois changer pour lui, elles seraient décisives. 20

Lauzun et Fouquet furent étonnés de se rencontrer dans la même prison ; mais Fouquet surtout, qui dans sa gloire et dans sa puissance avait vu de loin Péguilin dans la foule, comme un gentilhomme de province sans fortune, le crut fou, quand celui-ci lui conta qu'il avait été le favori du roi, 25 et qu'il avait eu la permission d'épouser la petite-fille de Henri IV, avec tous les biens et les titres de la maison de Montpensier.

Après avoir langui dix ans en prison, il en sortit enfin ; mais ce ne fut qu'après que madame de Montespan eut 30 engagé Mademoiselle à donner la souveraineté de Ôombes et le comté d'Eu au duc du Maine encore enfant, qui les posséda après la mort de cette princesse. Elle ne fit cette donation que dans l'espérance que M. de Lauzun serait reconnu pour son époux; elle se trompa: le roi lui permit 35 seulement de donner à ce mari secret et infortuné les terres de Saint-Fargeau et de Thiers, avec d'autres revenus considérables que Lauzun ne trouva pas suffisants. Elle fut réduite à être secrètement sa femme, et à n'en être pas bien traitée en public. Malheureuse à la cour, malheureuse 40

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chez elle, ordinaire effet des passions, elle mourut en

Pour le comte de Lauzun, il passa en Angleterre en 1688. Toujours destiné aux aventures extraordinaires, il 5 conduisit en France la reine épouse de Jacques II, et son fils au berceau. Il fut fait duc. Il commanda en Irlande avec peu de succès, et revint avec plus de réputation attachée à ses aventures que de considération personnelle. Nous l'avons vu mourir fort âgé et oublié, comme il arrive

10 à tous ceux qui n'ont eu que de grands événements sans avoir fait de grandes choses.

Cependant madame de Montespan était toute-puissante

dès le commencement des intrigues dont on vient de parler.

Athenaïs de Mortemart, femme du marquis de Mon-

15 tespan; sa sœur aînée, la marquise de Thiange; et sa cadette, pour qui elle obtint l'abbaye de Fontevrault, étaient les plus belles femmes de leur temps ;- et toutes trois joignaient à cet avantage des agréments singuliers dans l'esprit. Le duc de Vivonne, leur frère, maréchal de France, était aussi

20 un des hommes de la cour qui avaient le plus de goût et de lecture. C'était lui à qui le roi disait un jour : Mais à quoi sert de lire ? Le duc de Vivonne, qui avait de l'embonpoint et de belles couleurs, répondit : " La lecture fait à l'esprit ce que vos perdrix font à mes joues."

25 Ces quatre personnes plaisaient universellement par un tour singulier de conversation mêlée de plaisanterie, de

1 On a imprimé, à la fin de ses Mémoires, une Histoire d^:s amours de Madeuioisclle et de M. de Lauzun. C'est l'ouvrage de quelque valet de chambre. On y a joint des vers dignes de l'histoire et de toutes les

30 inepties qu'on était en possession d'imprimer en Hollande.

On doit mettre au même rang la plupart des contes qui se trouvent dans les Mcvioircs de madame de Maintenon., faits par le nommé la Beaumelle : il y est dit qu'en 168 1 un des ministres du duc de Lorraine vint, déguisé en mendiant, se présenter dans une église à Mademoiselle,

3 c lui montra une paire d'heures sur lesquelles il était écrit : De la part du dîu de Lorraine: et qu'ensuite il négocia avec elle pour l'engager à déclarer le duc son héritier. (Tome II, page 204.) Cette fable est prise de l'aventure vraie ou fausse de la reine Clotilde. Mademoiselle n'en parle point dans ses Mémoires, où elle n'omet pas les petits faits.

40 Leduc de Lorraine n'avait aucun droit à la succession de Mademoiselle; de plus, elle avait fait en 1679 le duc du Maine et le comte de Toulouse ses héritiers.

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