‹ Histoire du siècle de Louis XIV;Chapitre 21 sur 206 · XXVII.] ET ANECDOTES · texte numérisé non relu

XXVII.] ET ANECDOTES

de Coudé ^ sortie de ces mêmes bm-eaux d'ignorance et d'imjDOStiire, que le roi se plaisait en toute occasion à mortifier ce prince ; et qu'au mariage de la princesse de Conti, le secrétaire d'État lui refusa le titre de haut et puissant seigneur^ comme si ce titre était celui qu'on donne aux 5 princes du sang. L'écrivain qui a composé l'histoire de Louis XIV- dans Avignon, en partie sur ces malheureux Mémoires, pouvait-il assez ignorer le monde et les usages de notre cour, pour rapporter des faussetés pareilles ?

Cependant, après le mariage de madame la Duchesse, 10 après l'éclipsé totale de la mère, madame de Maintenon victorieuse prit un tel ascendant, et inspira à Louis XIV tant de tendresse et de scrupule, que le roi, par le conseil du P. la Chaise, l'épousa secrètement, au mois de janvier 1686, dans une petite chapelle qui était au bout de l'apparte- 15 ment occupé depuis par le duc de Bourgogne. Il n'y eut aucun contrat, aucune stipulation. L'archevêque de Paris, Harlay de Chanvalon, leur donna la bénédiction ; le confesseur y assista; Montchevreuil\ et Bontems, premier valet de chambre, y furent comme témoins. Il n'est plus permis 20 de supprimer ce fait, rapporté dans tous les auteurs, qui d'ailleurs se sont trompés sur les noms, sur le lieu et sur les dates. Louis XIV était alors dans sa quarante-huitième année, et la personne qu'il épousait, dans sa cinquantedeuxième. Ce prince, comblé de gloire, voulait mêler aux 25 fatigues du gouvernement les douceurs innocentes d'une vie privée : ce mariage ne l'engageait à rien d'indigne de sou rang : il fut toujours problématique à la cour si madame de Maintenon était mariée. On respectait en elle le choix du roi, sans la traiter en reine. 3^

La destinée de cette dame paraît, parmi nous, fort étrange, quoique l'histoire fournisse beaucoup d'exemples

1 Et non pas le chevalier de Forbin, comme le disent les Mémoires de Choisy. On ne prend pour confident d'un tel secret que des domestiques affidés, et des hommes attachés par leur service à la personne du 35 roi. Il n'y eut point d'acte de célébration : on n'en fait que pour constater un état ; et il ne s'agissait ici que de ce qu'on appelle un mariage de conscience. Comment peut-on rapporter qu'après la mort de l'archevêque de Paris, Harlay, en 1695, ses laquais trouvèrent dans ses vieilles cidoties Vacte de célébration ? Ce conte, qui n'est pas même fait 40 pour des laquais, ne se trouve que dans les Mémoires de Maintefion,

36 SUITE DES PARTICULARITES [ciiap.

de fortunes plus grandes et plus marquées, qui ont eu des commencements plus petits. La marquise de Saint- Sébastien, que le roi de Sardaigne, Victor-Amédée, épousa, n'était pas au-dessus de madame de Maintenon : l'impératrice 5 de Russie, Catherine, était fort au-dessous ; et la première femme de Jacques II, roi d'Angleterre, lui était bien inférieure, selon les préjugés de l'Europe, inconnus dans le reste du monde.

Elle était d'une ancienne maison, petite-fille de Théodore-

I G Agrippa d'Aubigné, gentilhomme ordinaire de la chambre de Henri IV. Son père. Constant d'Aubigné, ayant voulu faire un établissement à la Caroline, et s'étant adressé aux Anglais, fut mis en prison au château Trompette, et en fut délivré par la fille du gouverneur, nommé Cardillac, gentil-

1 5 homme bordelais. Constant d'Aubigné épousa sa bienfaitrice en 1627, et la mena à la Caroline. De retour en France avec elle au bout de quelques années, tous deux furent enfermés à Niort en Poitou par ordre de la cour. Ce fut dans cette prison de Niort que naquit en 1635 Françoise

20 d'Aubigné, destinée à éprouver toutes les rigueurs et toutes les faveurs de la fortune*. Menée à l'âge de trois ans en Amérique ; laissée par la négligence d'un domestique sur le rivage, près d'y être dévorée d'un serpent ; ramenée orpheline, à l'âge de douze ans ; élevée avec la plus grande

25 dureté chez madame de Neuillant, mère de la duchesse de Navailles, sa parente, elle fut trop heureuse d'épouser en 1651 Paul Scarron, qui logeait auprès d'elle dans la rue d'Enfer. Scarron était d'une ancienne famille du parlement, illustrée par de grandes alliances ; mais le burlesque dont

30 il faisait profession l'avilissait en le faisant aimer. Ce fat pourtant une fortune pour mademoiselle d'Aubigné d'épouser cet homme, disgracié de la nature, et qui n'avait qu'un bien très-médiocre. Elle fit, avant ce mariage, abjuration de la religion calviniste, qui était la sienne comme

35 celle de ses ancêtres. Sa beauté et son esprit la firent bientôt distinguer. Elle fut recherchée avec empressement de la meilleure compagnie de Paris : et ce temps de sa

^ L'auteur du roman des Mémoires de madame de Maintenon lui fait dire, à la vue du château Trompette : Voilà oh fai été élevée^ etc. Cela 40 est évidemment faux ; elle avait été élevée à Niort.

Page 1