XXVII.] ET ANECDOTES
jeunesse fut sans doute le plus heureux de sa vie\ Après la mort de son mari, arrivée en 1660, elle fit longtemps solliciter auprès du roi une petite pension de quinze cents livres, dont Scarron avait joui. Enfin, au bout de quelques anne'es, le roi lui en donna une de deux mille, en lui disant : 5 " Madame, je vous ai fait attendre longtemps ; mais vous avez tant d'amis, que j'ai voulu avoir seul ce mérite auprès de vous."
Ce fait m'a été conté par le cardinal de Fleury, qui se plaisait à le rapporter souvent, parce qu'il disait que 10 Louis XIV lui avait fait le même compliment en lui donnant l'évêché de Fréjus.
Cependant il est prouvé, par des lettres même de madame de Maintenon, qu'elle dut à madame de Montespan ce léger secours, qui la tira de la misère. On se ressouvint [5 d'elle quelques ^années après, lorsqu'il fallut élever en secret le duc du Maine.
Le duc du Maine était né avec un pied difforme. Le premier médecin, d'Aquin, qui était dans la confidence, jugea qu'il fallait envoyer l'enfant aux eaux de Barège. On 20 chercha une personne de confiance, qui pût se charger de ce dépôt. Le roi se souvint de madame Scarron. M. de Louvois alla secrètement à Paris lui proposer ce voyage. Elle eut soin depuis ce temps-là de l'éducation du duc du Maine, nommée à cet emploi par le roi, et non point par 25 madame de Montespan, comme on l'a dit. Elle écrivait au roi directement; ses lettres plurent beaucoup. Voilà l'origine de sa fortune : son mérite fit tout le reste.
^ Il est dit, dans les prétendus Mémoires de Maintenon, tome I, page 216, Qç>xede n etit longtevtps gii'itn viêvie lit avec la célèbre Ninon 30 Lenclos, sur les ouï dire de Vabbé de Châteaiinenf et de V auteur du Siècle de Louis XIV. Mais il ne se trouve pas un mot de cette anecdote chez l'auteur du Siècle de Louis XIV, ni dans tout ce qui nous reste de M. l'abbé de Châteauneuf. L'auteur des Mémoires de Maintenon ne cite jamais qu'au hasard. Ce fait n'est rapporté que dans les Mémoires du 35 7narqtds de la Fare, page 190, édition de Rotterdam. C'était encore la mode de partager son lit avec ses amis ; et cette mode, qui ne subsiste plus, était ancienne, même à la cour. On voit dans V Histoire de France que Charles IX, pour sauver le comte de la Rochefoucauld des massacres de la Saint Barthélémy, lui proposa de coucher au Louvre dans son 40 lit ; et que le duc de Guise et le prince de Condé avaient longtemps couché ensemble.
38 SUITE DES PARTICULARITÉS [char
Le roi, qui ne pouvait d'abord s'accoutumer à elle, passa de l'aversion à la confiance, et de la confiance à l'amour. Les lettres que nous avons d'elle sont un monument bien plus précieux qu'on ne pense : elles découvrent 5 ce mélange de religion et de galanterie, de dignité et de faiblesse, qui se trouve si souvent dans le cœur humain, et qui était dans celui de Louis XIV. Celui de madame de Maintenon paraît à la fois plein d'une ambition et d'une dévotion qui ne se combattent jamais. Son confesseur
lo Gobelin approuve également l'une et l'autre; il est directeur et courtisan ; sa pénitente, devenue ingrate envers madame de Montespan, se dissimule toujours son tort. Le confesseur nourrit cette illusion ; elle fait venir de bonne foi la religion au secours de ses charmes usés, pour supplanter
1 5 sa bienfaitrice, devenue sa rivale.
Ce commerce étrange de tendresse et de scrupule de la part du roi, d'ambition et de dévotion de la part de madame de Maintenon, paraît durer depuis i68i jusqu'à i686, qui fut l'époque de leur mariage.
2 G Son élévation ne fut pour elle qu'une retraite. Renfermée dans son appartement, qui était de plain-pied à celui du roi, elle se bornait à une société de deux ou trois dames retirées comme elle ; encore les voyait-elle rarement. Le roi venait tous les jours chez elle après son dîner, avant et
25 après le souper, et y demeurait jusqu'à minuit. Il y travaillait avec ses ministres, pendant que madame de Maintenon s'occupait à la lecture, ou à quelque ouvrage des mains ; ne s'empressant jamais de parler d'affaire d'Etat, paraissant souvent les ignorer; rejetant bien loin tout ce qui avait la
33 plus légère apparence d'intrigue et de cabale; beaucoup plus occupée de complaire à celui qui gouvernait que de gouverner, et ménageant son crédit en ne l'employant qu'avec une circonspection extrême. Elle ne profita point de sa place pour faire tomber toutes les dignités et tous les
35 grands emplois dans sa famille. Son frère, le comte d'Aubigné, ancien lieutenant général, ne fut pas même maréchal de France. Un cordon bleu, et quelques parts secrètes^
^ Voyez les lettres à son frère : ye vous conjure de vivre commodément^ et de manger les dix-huit mille francs de l'affaire que nous avons ^O faite : nous en ferons d'autres.