‹ Histoire du siècle de Louis XIV;Chapitre 31 sur 206 · XXVIII.] SUITE DES ANECDOTES · texte numérisé non relu

XXVIII.] SUITE DES ANECDOTES

faites-vous une sorte de règle qui vous donne des temps de liberté' et de divertissement.

*' Il n'y en a guère de plus innocents que la chasse et le goût de quelque maison de campagne, pourvu que vous n'y fassiez pas trop de de'pense. 5

'' Donnez une grande attention aux affaires quand on vous en parle; écoutez beaucoup dans le commencement, sans rien de'cider.

"Quand vous aurez plus de connaissance, souvenez-vous que c'est à vous à décider; mais, quelque expérience que 10 vous ayez, écoutez toujours tous les avis et tous les raisonnements de votre conseil, avant que de faire cette décision.

" Faites tout ce qui vous sera possible pour bien connaître les gens les plus importants, afin de vous en servir à propos. 15

"Tâchez que vos vice-rois et gouverneurs soient toujours Espagnols.

"Traitez bien tout le monde; ne dites jamais rien de fâcheux à personne: mais distinguez les gens de qualité et de mérite. 20

"Témoignez de la reconnaissance pour le feu roi, et pour tous ceux qui ont été d'avis de vous choisir pour lui succéder.

"Ayez une grande confiance au cardinal Portocarrero, et lui marquez le gré que vous lui savez de la conduite qu'il 25 a tenue.

"Je crois que vous devez faire quelque chose de considérable pour l'ambassadeur qui a été assez heureux pour vous demander, et pour vous saluer le premier en qualité de sujet.

" N'oubhez pas Bedmar, qui a du mérite, et qui est 30 capable de vous servir.

"Ayez une entière créance au duc d'Harcourt; il est habile homme, et honnête homme, et ne vous donnera des conseils que par rapport à vous.

" Tenez tous les Français dans l'ordre. 35

" Traitez bien vos domestiques, mais ne leur donnez pas trop de familiarité, et encore moins de créance. Servez-vous d'eux tant qu'ils seront sages: renvoyez-les à la moindre faute qu'ils feront, et ne les soutenez jamais contre les Espagnols. 40

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" N'ayez de commerce avec la reine douairière que celui dont vous ne pouvez vous dispenser. Faites en sorte qu'elle quitte Madrid, et qu'elle ne sorte pas d'Espagne. En quelque lieu qu'elle soit, observez sa conduite, et empêchez

5 qu'elle ne se mêle d'aucune affaire. Ayez pour suspects ceux qui auront trop de commerce avec elle.

"Aimez toujours vos parents. Souvenez-vous de la peine qu'ils ont eue à vous quitter. Conservez un grand commerce avec eux dans les grandes choses et dans les

10 petites. Demandez-nous ce que vous auriez besoin ou envie d'avoir qui ne se trouve pas chez vous ; nous en userons de même avec vous.

" N'oubliez jamais que vous êtes Français, et ce qui peut vous arriver. Quand vous aurez assuré la succession

15 d'Espagne par des enfants, visitez vos royaumes, allez à Naples et en Sicile, passez à Milan, et venez en Flandre ; ce sera une occasion de nous revoir: en attendant visitez la Catalogne, l'Arragon et autres lieux. Voyez ce qu'il y aura à faire pour Ceuta.

20 "Jetez quelque argent au peuple quand vous serez en Espagne, et surtout en entrant à Madrid.

"Ne paraissez pas choqué des figures extraordinaires que vous trouverez. Ne vous en moquez point. Chaque pays a ses manières particulières ; et vous serez bientôt ac-

25 coutume à ce qui vous paraîtra d'abord le plus surprenant.

" Évitez, autant que vous pourrez, de faire des grâces

à ceux qui donnent de l'argent pour les obtenir. Donnez

à propos et libéralement; et ne recevez guère de présents,

à moins que ce ne soit des bagatelles. Si quelquefois vous

30 ne pouvez éviter d'en recevoir, faites-en de plus considérables à ceux qui vous en auront donné, après avoir laissé passer quelques jours.

"Ayez une cassette pour mettre ce que vous aurez de particulier, dont vous aurez seul la clef.

35 "Je finis par un des plus importants avis que je puisse vous donner. Ne vous laissez pas gouverner. Soyez le maître; n'ayez jamais de favori ni de premier ministre. Écoutez, consultez votre conseil, mais décidez. Dieu, qui vous a fait roi, vous donnera les lumières qui vous sont

40 nécessaires, tant que vous aurez de bonnes intentions."

xxviii.J SUITE DES ANECDOTES. 59

Louis XIV avait dans l'esprit plus de justesse et de dignité que de saillies ; et d'ailleurs on n'exige pas qu'un roi dise des choses mémorables, mais qu'il en fasse. Ce qui est nécessaire à tout homme en place, c'est de ne laisser sortir personne mécontent de sa présence, et de se 5 rendre agréable à tous ceux qui l'approchent. On ne peut faire du bien à tout moment ; mais on peut toujours dire des choses qui plaisent. Il s'en était fait une heureuse habitude. C'était entre lui et sa cour un commerce continuel de tout ce que la majesté peut avoir de grâces, sans 10 jamais se dégrader, et de tout ce que l'empressement de servir et de plaire peut avoir de finesse, sans l'air de la bassesse. Il était, surtout avec les femmes, d'une attention et d'une politesse qui augmentait encore celle de ses courtisans; et il ne perdit jamais l'occasion de dire aux 15 hommes de ces choses qui flattent l'amour-propre en excitant l'émulation, et qui laissent un long souvenir.

Un jour madame la duchesse de Bourgogne, encore fort jeune, voyant à souper un officier qui était très-laid, plaisanta beaucoup et très-haut sur sa laideur. " Je le 20 trouve, madame, dit le roi encore plus haut, un des plus beaux hommes de mon royaume; car c'est un des plus braves."

Un officier général, homme un peu brusque, et qui n'avait pas adouci son caractère dans la cour même de 25 Louis XIV, avait perdu un bras dans une action, et se plaignait au roi, qui l'avait pourtant récompensé autant qu'on peut le faire pour un bras cassé: "Je voudrais avoir perdu aussi l'autre, dit-il, et ne plus servir Votre Majesté." J^en serais bien fâché pour vous et pour moi, lui répondit le 30 roi : et ce discours fut suivi d'une grâce qu'il lui accorda. Il était si éloigné de dire des choses désagréables, qui sont des traits mortels dans la bouche d'un prince, qu'il ne se permettait pas même les plus innocentes et les plus douces railleries; tandis que des particuliers en font tous les jours 35 de si cruelles et de si funestes.

Il se plaisait et se connaissait à ces choses ingénieuses, aux impromptus, aux chansons agréables ; et quelquefois même il faisait sur-le-champ de petites parodies sur les airs qui étaient en vogue, comme celle-ci : 40

6o SUITE DES ANECDOTES. [chap.

Chez mon cadet de frère, Le chancelier Serrant N'est pas trop nécessaire; Et le sage Boifranc e Est celui qui sait plaire.

Et cette autre qu'il fit en congédiant un jour le conseil :

Le conseil à ses yeux a beau se présenter, Sitôt qu'il voit sa chienne il quitte tout pour elle; Rien ne peut l'arrêter, 10 Quand la chasse l'appelle.

Ces bagatelles servent au moins à faire voir que les

"" agréments de l'esprit faisaient un des plaisirs de sa cour, qu'il entrait dans ces plaisirs, et qu'il savait dans le particulier vivre en homme, aussi bien que représenter en

15 monarque sur le théâtre du monde.

Sa lettre à l'archevêque de Reims, au sujet du marquis de Barbesieux, quoique écrite d'un style extrêmement négligé, fait plus d'honneur à son caractère que les pensées les plus ingénieuses n'en auraient fait à son esprit. Il avait

20 donné à ce jeune homme la place de secrétaire d'Etat de la guerre, qu'avait eue le marquis de Louvois son père. Bientôt mécontent de la conduite de son nouveau secrétaire d'État, il veut le corriger sans le trop mortifier. Dans cette vue, il s'adresse à son oncle, l'archevêque de Reims ; il le

25 prie d'avertir son neveu. C'est un maître instruit de tout, c'est un père qui parle.

"Je sais, dit-il, ce que je dois à la mémoire de M. de Louvois ; mais si votre neveu ne change de conduite, je serai forcé de prendre un parti. J'en serai fâché ; mais il

30 en faudra prendre un. Il a des talents ; mais il n'en fait pas un bon usage. Il donne trop souvent à souper aux princes, au lieu de travailler ; il néglige les afi'aires pour ses plaisirs ; il fait attendre trop longtemps les officiers dans son antichambre ; il leur parle avec hauteur, et quelquefois

35 avec dureté."

Voilà ce que ma mémoire me fournit de cette lettre, que j'ai vue autrefois en original. Elle fait bien voir que Lotiis XIV n'était pas gouverné par ses ministres, comme on l'a cru, et qu'il savait gouverner ses ministres.

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