XXXIV.] DU TEMPS DE LOUIS XIV
un esprit plus cultivé et plus universel : c'est celle qu'Addison a posséde'e. Non-seulement il s'est immortalisé par son Caton, la seule tragédie anglaise écrite avec une élégance et une noblesse continues ; mais ses autres ouvrages de morale et de critique respirent le goût: on y voit partout 5 le bon sens paré des fleurs de l'imagination ; sa manière d'écrire est un excellent modèle en tout pays. Il y a du doyen Swift plusieurs morceaux dont on ne trouve aucun exemple dans l'antiquité ; c'est Rabelais perfectionné.
Les Anglais n'ont guère connu les oraisons funèbres; ce 10 n'est pas la coutume chez eux de louer des rois et des reines dans les églises; mais l'éloquence de la chaire, qui était très-grossière à Londres avant Charles II, se forma tout d'un coup. L'évêque Burnet avoue dans ses Mémoires que ce fut en imitant les Français. Peut-être ont-ils surpassé leurs t 5 maîtres ; leurs sermons sont moins compassés, moins affectés, moins déclamateurs qu'en France.
Il est encore remarquable que ces insulaires séparés du reste du monde, et instruits si tard, aient acquis pour le moins autant de connaissances de l'antiquité qu'on en a pu 20 rassembler dans Rome, qui a été si longtemps le centre des nations. Marsham a percé dans les ténèbres de l'ancienne Egypte ; il n'y a point de Persan qui ait connu la religion de Zoroastre comme le savant Hyde. L'histoire de Mahomet et des temps qui le précèdent était ignorée des Turcs, et a 25 été développée par l'Anglais Sale, qui a voyagé si utilement en Arabie.
Il n'y a point de pays au monde où la religion chrétienne ait été si fortement combattue, et défendue si savamment qu'en Angleterre. Depuis Henri VIII jusqu'à Cromwell, 30 on avait disputé et combattu comme cette ancienne espèce de gladiateurs qui descendaient dans l'arène un cimeterre à la main et un bandeau sur les yeux. Quelques légères différences dans le culte et dans le dogme avaient produit des guerres horribles; et quand, depuis la restauration jus- ^^ qu'à nos jours, on a attaqué tout le christianisme presque chaque année, ces disputes n'ont pas excité le moindre trouble; on n'a répondu qu'avec la science: autrefois c'était avec le fer et la flamme.
C'est surtout en philosophie que les Anglais ont été les 40
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maîtres des autres nations. Il ne s'agissait plus de systèmes ingénieux. Les fables des Grecs devaient disparaître depuis longtemps, et les fables des modernes ne devaient jamais paraître. Le chancelier Bacon avait commencé par dire 5 qu'on devait interroger la nature d'une manière nouvelle; qu'il fallait faire des expériences. Boyle passa sa vie à en faire. Ce n'est pas ici le lieu d'une dissertation physique; il suffit de dire qu'après trois mille ans de vaines recherches, Newton est le premier qui ait découvert et démontré la
lo grande loi de la nature par laquelle tous les éléments de la
matière s'attirent réciproquement, loi par laquelle tous les
astres sont retenus dans leur cours. Il est le premier qui
ait vu en eftet la lumière; avant lui on ne la connaissait pas.
Ses principes mathématiques, où règne une physique
15 toute nouvelle et toute vraie, sont fondés sur la découverte du calcul qu'on appelle mal à propos de Vinfiiii^ dernier effort de géométrie, et effort qu'il avait fait à vingt-quatre ans. C'est ce qui a fait dire à un grand philosophe, au savant Halley, qu'// n'est pas permis à tm mortel d'attei?idre
20 de plus prh à la divinité.
Une foule de bons géomètres, de bons physiciens, fut éclairée par ses découvertes et animée par lui. Bradley trouva enfin l'aberration de la lumière des étoiles fixes, placées au moins à douze millions de millions de lieues loin
25 de notre petit globe.
Ce même Halley que je viens de citer eut, quoique simple astronome, le commandement d'un vaisseau du roi en 1698. C'est sur ce vaisseau qu'il détermina la position des étoiles du pôle antarctique, et qu'il marqua toutes les
30 variations de la boussole dans toutes les parties du globe
connu. Le voyage des Argonautes n'était en comparaison
que le passage d'une barque d'un bord de rivière à l'autre.
A peine a-t-on parlé dans l'Europe du voyage de Halley.
Cette indifférence que nous avons pour les grandes
35 choses devenues trop familières, et cette admiration des anciens Grecs pour les petites, sont encore une preuve de la prodigieuse supériorité de notre siècle sur les anciens. Boileau en France, le chevalier Temple en Angleterre, s'obstinaient à ne pas reconnaître cette supériorité : ils
40 voulaient dépriser leur siècle, pour se mettre eux-mêmes