XXXIV.] DU TEMPS DE LOUIS XIV
au-dessus de lui. Cette dispute entre les anciens et les modernes est enfin décidée, du moins en philosophie. Il n'y a pas un ancien philosophe qui serve aujourd'hui à l'instruction de la jeunesse chez les nations éclairées.
Locke seul serait un grand exemple de cet avantage 5 que notre siècle a eu sur les plus beaux âges de la Grèce. Depuis Platon jusqu'à lui il n'y a rien : personne, dans cet intervalle, n'a développé les opérations de notre âme ; et un homme qui saurait tout Platon, et qui ne saurait que Platon, saurait peu, et saurait mal. 10
C'était à la vérité un Grec éloquent; son apologie de Socrate est un service rendu aux sages de toutes les nations: il est juste de le respecter, puisqu'il a rendu si respectable la vertu malheureuse, et les persécuteurs si odieux. On crut longtemps que sa belle morale ne pouvait être accom- 1 5 pagnée d'une mauvaise métaphysique; on en fit presque un Père de l'Église, à cause de son Terfiaire, que personne n'a jamais compr/s. Mais que penserait-on aujourd'hui d'un philosophe qui nous dirait qu'une matière est Paiitre, que le monde est une figure de douze pentagones, que le feu, qui 20 est une pyramide, est lié à la terre par des nombres ? Seraiton bien reçu à prouver l'immortalité et les métempsycoses de l'âme, en disant que le sommeil naît de la veille, la veille du sommeil, le vivant du mort, et le mort du vivant ? Ce sont là les raisonnements qu'on a admirés pendant tant de 25 siècles; et des idées plus extravagantes encore ont été employées depuis à l'éducation des hommes.
Locke seul a développé rente7ide7nent hiunain, dans un livre ou il n'y a que des vérités ; et, ce qui rend l'ouvrage parfait, toutes ces vérités sont claires. 30
Si l'on veut achever de voir en quoi ce dernier siècle l'emporte sur tous les autres, on peut jeter les yeux sur l'Allemagne et sur le Nord. Un Hevelius, à Dantzick, est le premier astronome qui ait bien connu la planète de la lune; aucun homme avant lui n'avait mieux examiné le ciel. 35 Parmi les grands hommes que cet âge a produits, nul ne fait mieux voir que ce siècle peut être appelé celui de Louis XIV. Hevelius perdit par un incendie une immense bibhothèque : le monarque de France gratifia l'astronome de Dantzick d'un présent fort au-dessus de sa perte. 40
VOL. III. ■ o
130 D£S BEAUX-ARTS EN EUROPE, [chap.
Mercator, dans le Holstein, fut en géométrie le précurseur de Newton ; les Bernouilli, en Suisse, ont été les dignes disciples de ce grand homme. Leibnitz passa quelque temps pour son rival. 5 Ce fameux Leibnitz naquit à Leipsick: il mourut en sage à Hanovre, adorant un Dieu comme Newton, sans consulter les hommes. C'était peut-être le savant le plus universel de l'Europe: historien infatigable dans ses recherches, jurisconsulte profond, éclairant l'étude du droit par la philo-
10 Sophie, tout étrangère qu'elle paraît à cette étude: métaphysicien assez délié pour vouloir réconcilier la théologie avec la métaphysique ; poète latin même, et enfin mathématicien assez bon pour disputer au grand Newton l'invention du calcul de fi/iji/n, et pour faire douter quelque
15 temps entre Newton et lui.
C'était alors le bel âge de la géométrie: les mathématiciens s'envoyaient souvent des défis, c'est-à-dire des problèmes à résoudre, à peu près comme on dit que les anciens rois de l'Egypte et de l'Asie s'envoyaient récipro-
20 quement des énigmes à deviner. Les problèmes que se proposaient les géomètres étaient plus difficiles que ces énigmes ; il n'y en eut aucun qui demeurât sans solution en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en France. Jamais la correspondance entre les philosophes ne fut plus univer-
25 selle; Leibnitz servait à l'animer. On a vu une république littéraire établie insensiblement dans l'Europe malgré les guerres, et malgré les religions différentes. Toutes les sciences, tous les arts ont reçu ainsi des secours mutuels ; les académies ont formé cette république. L'Itahe et la
30 Russie ont été unies par les lettres. L'Anglais, l'Allemand, le Français, allaient étudier à Leyde.' Le célèbre médecin Boerhaave était consulté à la fois par le pape et par le czar. Ses plus grands élèves oht attiré ainsi les étrangers, et sont devenus en quelque sorte les médecins des nations; les
35 véritables savants dans chaque genre ont resserré les liens de cette grande société des esprits répandue partout, et partout indépendante. Cette correspondance dure encore ; elle est une des consolations des maux que l'ambition et ki politique répandent sur la terre.
40 L'Italie, dans ce siècle, a conservé son ancienne gloire,