XXXV.] DISPUTES MEMORABLES
par l'Église, et cette maxime, que son bien est le bien des pauvres : non qu'elle pre'tende ne devoir rien à l'État, dont elle tient tout ; car le royaume, quand il a des besoins, est le premier pauvre ; mais elle allègue pour elle le droit de ne donner que des secours volontaires; et Louis XIV exigea 5 toujours ces secours de manière à n'être pas refusé.
On s'étonne dans l'Europe et en France que le clergé paye si peu ; on se figure qu'il jouit du tiers du royaume. S'il possédait ce tiers, il est indubitable qu'il devrait payer le tiers des charges, ce qui se monterait, année commune, 10 à plus de cinquante millions, indépendamment des droits sur les consommations qu'il paye comme les autres sujets; mais on se fait des idées vagues et des préjugés sur tout.
Il est incontestable que l'Église de France est de toutes les Églises catholiques celle qui a le moins accumulé de 15 richesses. Non-seulement il n'y a point d'évêque qui se soit emparé, comme celui de Rome, d'une grande souveraineté, mais il n'y a point d'abbé qui jouisse des droits régaliens, comme l'abbé du mont Cassin et les abbés d'Allemagne. En général les évêchés de France ne sont pas d'un 20 revenu trop immense. Ceux de Strasbourg et de Cambrai sont les plus forts; mais c'est qu'ils appartenaient originairement à l'Allemagne, et que l'Église d'Allemagne était beaucoup plus riche que l'Empire.
Giannone, dans son histoire de Naples, assure que les 25 ecclésiastiques ont les deux tiers du revenu du pays. ^ Cet abus énorme n'afflige point la France. On dit que l'Église possède le tiers du royaume, comme on dit au hasard qu'il y a un million d'habitants dans Paris. Si on se donnait seulement la peine de supputer le revenu des évêchés, on 30 verrait, par le prix des baux faits il y a environ cinquante ans, que tous les évêchés n'étaient évalués alors que sur le pied d'un revenu annuel de quatre millions ; et les abbayes commendataires allaient à quatre millions cinq cent mille livres. Il est vrai que l'énoncé de ce prix des baux fut un 35 tiers au-dessous de la valeur ; et si on ajoute encore l'augmentation des revenus en terre, la somme totale des rentes de tous les bénéfices consistoriaux sera portée à environ seize millions. Il ne faut pas oublier que de cet argent il en va tous les ans à Rome une somme considérable qui ne 40
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revient jamais, et qui est en pure perte. C'est une grande libéralité du roi envers le saint siège: elle dépouille l'État, dans l'espace d'un siècle, de plus de quatre cent mille marcs d'argent ; ce qui dans la suite des temps appauvri- 5 rait le royaume, si le commerce ne réparait abondamment cette perte.
A ces bénéfices qui payent des annates à Rome, il faut joindre les cures, les couvents, les collégiales, les communautés, et tous les autres bénéfices ensemble. Mais s'ils
lo sont évalués cinquante millions par année dans toute l'étendue actuelle du royaume, on ne s'éloigne pas beaucoup de la vérité.
Ceux qui ont examiné cette matière avec des yeux aussi sévères qu'attentifs, n'ont pu porter les revenus de toute
15 l'Église gallicane séculière et régulière au delà de quatrevingt-dix millions. Ce n'est pas une somme exorbitante pour l'entretien de quatre-vingt-dix mille personnes religieuses et environ cent soixante mille ecclésiastiques, que l'on comptait en 1700. Et sur ces quatre-vingt-dix mille
20 moines, il y en a plus d'un tiers qui vivent de quêtes et de messes. Beaucoup de moines conventuels ne coûtent pas deux cents livres par an à leur monastère : il y a des moines abbés réguliers qui jouissent de deux cent mille livres de rentes. C'est cette énorme disproportion qui frappe, et qui
25 excite les murmures. On plaint un curé de campagne, dont les travaux pénibles ne lui procurent que sa portion congrue de trois cents livres de droit en rigueur, et de quatre à cinq cents livres par libéralités, tandis qu'un religieux oisif devenu abbé, et non moins oisif, possède une somme im-
30 mense, et qu'il reçoit des titres fastueux de ceux qui lui sont soumis. Ces abus vont beaucoup^ plus loin en Flandre, en Espagne, et surtout dans les États catholiques d'Allemagne, ou l'on voit des moines princes.
Les abus servent de lois dans presque toute la terre ; et
35 si les plus sages des hommes s'assemblaient pour faire des lois, ou est l'État dont la forme subsistât entière?
Le clergé de France observe toujours un usage onéreux pour lui, quand il paye au roi un don gratuit de plusieurs millions pour quelques années. Il emprunte, et après en
40 avoir payé les intérêts, il rembourse le capital aux créan-